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Full text of "Lux perpetua [microform]"

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Franz CUMONT 

Membre de l'Institut 



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PARIS 
LIBRAIRIE ORIENTALISTE PAUL GEUTHNER 

12, RUE VAVIN, VI' 

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FRANZ CUMONT 

Membre de ITnstitut 

1868-1947 



FRANZ CUMONT 

Membre de l'Institut 



LVX PERPETVA 



PARIS 
LIBRAIRIE ORIENTALISTE PAUL GEUTHNER 

12, RUE VAVIN, Vl» 
1949 



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FRANZ CUMONT 

Membre de l'Institut 

1868-1947 



Franz CUMONT 

Membre de l'Institut 



LVX PERPETVA 



PARIS 
LIBRAIRIE ORIENTALISTE PAUL GEUTHNER 

12, RUE VAVIN, Vr 
1949 



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AVERTISSEMENT DE L'ÉDITEUR 



Franî! Cumont s'est éteint près de Bruxelles, à Woluwe-Saint-Pierre, ,d^ns la nuit du 
19 au 20 août 1947. 

En conformité de ses dernières volontés la publication du présent ouvrage a été 
achevée — grâce à l'inlassable dévouement de la Librairie Paul Geuthner et de l'Impri- 
merie « La Haute -Loire » — par les soins de la Marquise de Maillé, et de 
Louis Canet. 

Il avait revu en placards l'ensemble du livre, à l'exception du chapitre VIII et des 
Notes com-plémentaires ; en première mise en pages, les cinq premiers chapitres ; en 
seconde mise en pages, l'Introduction et le chapitre premier jusqu'à la page 96. Il n'a 
connu ni les dernières Noies complémentaires (XIX à XXXV), ni l'index, ni la table 
des matières ; mais il avait dressé lui-même la liste des abréviations. 



28S3S1 



FRANZ CUMONT 

1868-I947 



Ce serait manquer à la grande mémoire de Franz Cumont que d'enfler 
la voix, que de hausser le ton, pour parler de lui. Il suffit de dire, avec la 
simplicité qu'il aimait, comment on l'a vu vivre, toujours au travail sans en 
avoir jamais l'air, toujours affable, accueillant, discret, les yeux bleus, la 
barbe blonde à peine blanchissante, la voix douce, un peu voilée, presque 
confidentielle. 

Il était belge ( i ) et très attaché à sa patrie, à son empire — car la 
Belgique est un empire, — à ses traditions, à sa dynastie ; heureux d'être 
.membre de l'Académie royale, fier d'avoir reçu le prix Francqui, qui est 
la plus haute récompense que pîiisse, en ce pays, se voir décerner un savant ; 
la plus haute après celle, qui ne lui manqua pas, d'être distingué par le 
roi Albert et la reine Elizaheth. Ses obsèques furent célébrées à petit bruit, 
sans vaines pompes, comme lui-même l'avait voulu : mais elles eurent pourtant 
cet éclat que la reine-mère eût délégué, pour l'y représenter, le grand maître 
de sa Maison, attestant ainsi le souci qu'elle avait de rendre hommage à 
l'un des plus grands érudits que la Belgique ait donnés au monde. 



(1) Il était né à Alost le 3 janvier 1868, d'une famille de grande bourgeoisie de tradition 
« libérale », en France, nous dirions « radicale ». Il fit ses études secondaires à l'athénée 
(nous dirions : au lycée) de Bruxelles, de 1878 à 1884, et ses études supérieures à l'Université 
de Gand — Charles Michel y fut son maître — oiî il obtint en 1887 le doctorat en philosophie- 
lettres. Il fréquenta ensuite les Universités de Bonn, — où ilfut l'élève d'Usener, — de Berlin 
et de Vienne. Il suivit aussi les cours de Mommsen, probablement ceux de Wilamowitz. Et il 
connut Erwin Rohde. Après des séjours à Athènes (hiver de 1890) et à Rome (1891), il passa 
à Paris une partie de l'année scolaire 1891-1892 et se fit inscrire à l'Ecole des Hautes-Etudes. 
Il revint enfin à l'Université de Gand où il avait été nommé chargé de cours le 10 janvier 1892. 
Il y en-seigna jusqu'en 1910, où il se retira. Il se démit aussi en 1912 de la charge de conser- 
vateur du Musée au Cinquantenaire qu'il occupait depuis 1898. Et il quitta la Belgique pour 
aller s'installer à Rome. 



— VIII — 

A quel point il était belge, nul ne l'ignorait de ceux qui avaient entendu 
la conférence qu'il fit, dans les dernières semaines de l'année IÇ14, au palais 
Rusticucci ( I ) . La Belgique était sous le joug parce que le gouvernement de 
son roi, sommé le 2 août de livrer passage aux troupes allemandes, avait 
répondu — ouvrant ainsi une ère nouvelle dans l'histoire de la morale inter- 
nationale — qu'il ne croyait pas qu'im peuple, quelque faible qu'il fût, pût 
« méconnaître son devoir et sacrifier son honneur en s'inclinant devant la 
force » (2). Franz Cumont comprenait cela. Et comme il n'était ni d'âge ni 
kle force à porter les armes, il voulut au moins, en racontant comment la 
Belgique, au temps de César, était devenue romaine, faire le procès des 
méthodes de colonisation qui venaient d'éveiller la guerre. 

« Après la conquête de la Gaule, dit-il, — et c'est tout le sens de son intervention, — 
Rome n'a pas introduit par la force ses usages, sa langue (3) et ses croyances chez 
les peuples soumis à sa domination. Elle ne leur a pas imposé une hiérarchie d'innom- 
brables fonctionnaires, infligé une administration tracassière et ime étroite surveil; 
lance policière. Elle gouvernait de haut et de loin, et la tyrannie du pouvoir central, 
le despotisme de l'Etat, l'interventionnisme des bureaux ont été moindres durant les 
premiers siècles de l'Empire que chez la plupart des nations modernes... 

« La romanisation n'a donc pas été le résultat d'un programme politique nettement 
arrêté, dont la monarchie aurait confié l'exécution à ses agents. Elle n'a pas été réa- 
lisée par les moyens que l'Allemagne employait pour germaniser l'Alsace et le duché 
de Posen, ou le gouvernement de Saint-Pétersbourg pour russifier la Pologne et la 
Finlande. Légats et procurateurs agirent plutôt par la persuasion que par la contrainte. 
Néanmoins l'action de l'Etat fut très puissante et très efficace grâce à l'adoption de 
certaines mesures d'ordre général qui furent prises dès l'annexion » (p. 11). 

Cette sage et habile politique hti inspirait après tant de siècles une 
profonde reconnaissance. Il espérait que les effets n'en étaient point perdus 
pour toujours : « l'âme d'un peuple et ses facultés natives, la fécondité 

(1) A l'Institut historique belge de Rome. La substance, et peut-être le texte même, s'en 
retrouvent dans un discours prononcé à l'Institut le 25 octobre 1915 au nom de l'Académie des 
Inscriptions. De cette conférence et d'une autre qui l'avait précédée en 1913 à la Société royale 
d'Archéologie de Bruxelles est sorti le volume. Comment la Belgique fut romanisée, 123 pp. in-4°, 
dont nous citons ici la seconde édition, Bruxelles, 1919. 

(2) Réponse à la déclaration de guerre du gouvernement austro-hongrois, 29 août 1914, Livre 
gris, pièce 78. 

(3) Sur la diffusion de la langue latine, le. p. 89 ; sur la marque laissée par le latin sur 
le flamand, mots relatifs à l'architecture, p. 40, note 5; à la cuisine et à la table, p. 56, note 1 ; 
aux fruits et plantes potagères, aux animaux domestiques, aux instruments aratoires, aux pro- 
duits du midi, p. 63, note 6. — Sur l'ampleur de ce phénomène et son importance dans la 
constitution de l'ancienne Europe, celle qu'on appelait chrétienté, Meillet, Les langues dans l'Eu- 
rope nouvelle, Paris, 1928, p. 264, et Esquisse d'une histoire de la langue latine, Paris, 1928, 
pp. 279 ss. Cf. aussi Fr. Cumont, Pourquoi le latin fut la seule langue liturgique de l'Occi- 
dent, dans Mélanges Paul Predericq, Bruxelles, 1904. 



— IX — 

inépuisable de son sol, la puissance tenace de ses traditions survivent à tous 
les désastres matériels. Les semences fécondes que Rome avait jetées sur une 
terre presque vierge n'y devaient pas périr quand elle l'abandonna. Elles y 
germèrent obscurément pour produire quelques siècles plus tard des fleurs 
immortelles » {jp. loç). Et c'est pourquoi il se plaisait à voir dans le groupe 
qui couronne les « colonnes au géant » ( i ) un monstre écrasé par un héros 
romain, « la barbarie germanique vaincue par l'empereur » (;). 104). 

« Le nombre de ces monuments votifs, expression de la reconnaissance des popula- 
tions pour la sécurité que leur assuraient les empereurs, est une manifestation écla- 
tante de leur esprit de loyalisme et de leurs sentiments de dévotion, envers les sou- 
verains qui incarnaient pour elles l'idée de patrie. Rome leur avait donné la paix, 
le premier des biens. EUe avait mis fin à leurs luttes intestines et aux ravages des 
hordes germaniques... Elles étaient devenues les cellules vivantes d'un grand orga- 
nisme qui se renouvelait par des échanges perpétuels. En même temps elles avaient 
connu des lois plus parfaites, obtenu une justice plus sûre, acquis des mœurs plus 
policées, et participé à une haute culture littéraire et artistique. Il n'est pas surpre- 
nant que, grâce à tant de bienfaits reçus, nos ancêtres se soient attachés à l'Empire 
et aux princes, et qu'ils aient multiplié les preuves de leur dévouement envers eux. 
Aucune violence ne les avait contraints d'abandonner leurs coutumes, leurs croyances 
ou leurs langues. Rome avait compté uniquement, pour les transformer, sur le rayon- 
nement de sa civilisation — la conscience de sa supériorité lui permettait un tel 
orgueil, — et le consentement des peuples lui accorda cette conquête morale, cette sou- 
mission des volontés et cette conciliation des coeurs que n'aurait obtenues aucun asser- 
vissement » (2). |.; ! : : j : 

Cet éloge de l'ancienne Rome était, sans qu aucune comparaison fût seule- 
ment esquissée, une sanglante leçon pour V Allemagne et ses séides, une 
Allemagne qu'il avait pourtant aimée de l'amour même qu'il nourrissait à 
l'égard de la science, dont il avait fréquenté les Universités, où il était traité 
de pair à compagnon par les plus illustres maîtres. 

Ma's avant même cette cruelle expérience, s'il avait après la Belgique une 
autre patrie, ce n'était pas V Allemagne : c'était la France, et presque autant 
que la France, Rome, 7nère du monde occidental (3). C'est à Rome qu'il 

(1) Fragments de « colonnes au géant » découverts en Belgique, dans Compte-rendu du Con- 
grès de la Fédération archéologique et historique de Belgique, XXIe session, Liège, 1909 ; Frag- 
ment d'une « colonne au géant » trouvé à Pirton dans Annales de la Société d'Archéologie de 
Bruxelles, t. XXIV, 1910, Bruxelles, 1911. 

(2) A rapprocher de ce que dit Kipling dans Puck, lutin de la colline, Paris, 1933, p. 150, 
Un centurion de la trentième, et p. 180, Sur la Grande Muraille. 

(3) Cf. infra, p. XXIX, et encore, Message à VAcademia Belgica de Rome (mai 1947) : « Si 
I nous jetons les regards autour de nous dans cette vallée Giulia, nous ne pouvons qu'être frap- 
pés de la floraison d'Ecoles appartenant à des nations à d'autres égards si disparates, mais 
vouées à une tâche commune, celle de scruter le passé de cette Rome où tous reconnaissent une 
mère spirituelle >, 



— X — 



avait, en içi2, après avoir résigné toutes ses charges, transféré son "doviicile, 
entre l'Institut historique belge, future Academia Belgica, qu'il couvait de sa 
sollicitude, et l'Ecole française de Rome qui le considérait à la fois comme 
un membre d'honneur, et, si grande que fût la gloire de Duchesne, comme 
le plus qualifié des guides en matière d'archéologie et de science de l'antiquité, 
"Alors, libre de tout enseignement, de toute obligation, de toute contrainte, 
il se trouva en situation de s'adonner à ses travaux de prédilection, et de 
devenir, canme autrefois Juste Lipse, un prince de la Science. 

Pourtant, s'il avait fixé son domicile à Rome, il n'y était point captif. 
Il passait chaque année plusieurs mois à Paris où l'attiraient à la fois de 
chères amitiés, de riches bibliothèques , et les séances de V Académie des Ins- 
criptions dont il était, depuis ZÇ13, en tant qu'associé étranger, l'un des 
mem.br es les plus assidus. 

lit encore n'était-ce point assez : ni la Belgique, ni la France, ni Rome 
ne pouvaient suffire à l'enclore ( i ) . Ses voyages l'avaient conduit dans 
presque toute l'Europe, au Pont-Euxin, en Orient (2), aux Etats-Unis. Il 
était en relations amicales avec tout le monde savant (3). A vrai dire, plus 
il était attaché à ses trois patries, plus il se sentait, plus il était citoyen du 



(1) Il aimait les voyages, et attachait du prix aux premières impressions. L'esprit, disait-il, 
est comme une plaque photographique : il se voile quand il est surexposé ; « c'est lorsque 
tout ce qui l'entoure est encore neuf que le voyageur est sensible à tout, et que les idées éclo- 
sent ». (£e-9 grandes Universités américaines àzxis Rev. de l'instruction "publique en Belgique, 1912, 
p. 196). — Ces voyages eurent souvent pour objet des séries de conférences : Paris (1905) çt 
Oxford (1906), d'où, en 1907, Les Religions orientales dans le -paganisme romain ; Upsal (1911); 
Etats-Unis (1911-1912), d'où Astrology and Religion among the Greeks and Romans, ,XXVII-208 pp. 
in-12 : New- York et Londres (1912) ; Etats-Unis (1922), d'où en 1923 Afterlife in Roman Paga- 
nism, qui deviendra Lux perpétua. Ils pouvaient n'être aussi que des voyages d'information : 
Tripoli d'Afrique, en mai 192S (Z,es fouilles de Tripolitaine dans Bull, de la classe des Lettres 
etc. de l'Académie royale de Belgique, 8 juin 192S, pp. 285-300). 

(2) Voyage d'exploration dans le Pont et la petite Arménie, du 4 avril au 21 juin 1900, avec 
son frère Eugène. De ce voyage sortirent les Studia Pontica, tomes II et III, Bruxelles 1906 et 
1910. — Voyage dans la Syrie du nord, au printemps de 1907, d'où les Etudes Syriennes (1917). 
Missions archéologiques à Salihîyeh en octobre-novembre 1922 et 1923, origine de l'ouvrage 
Fouilles de Doura Europos^ 2 vol. in-é", Paris 1926. Il y fit une nouvelle visite en 1928, et une 
dernière en 1934 ; d'où, en collaboration avec son ami Rostovtzeff, une étude intitulée The 
Mithraeum (celui de Doura-Europos) dans Excavations at Dura-Europos, Report of seventh and 
eighth Seasons, Yale University Press, 1939. 

(3) La correspondance de Fr. Cumont est considérable et mérite d'être conservée. Déjà les 
lettres qu'il avait écrites à Alfred Loisy et celles qu'il avait reçues de lui ont été déposées au 
département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, où elles seront accessibles au public 
à partir du 1" janvier 1961. Il est à souhaiter que ce cas ne demeure pas isolé. 



— XI — 

monde. Et maintenant qu'il n'est plus, l'on ne voit personne à qui s'applique 
plus naturellement la sentence fameuse énoncée par Thucydide dans son 
oraison funèbre pour les morts de la guerre du Péloponnèse : àvSpcuv y^p 
èuiçavôiv Ttacra yy] Tocipoç" xai oO crT;-/]Àa)v ^^.o-^iu^ èv ':?] otxEicf. cry]p.aîv£i 
èittYpaipiQ, àXXà Tjxal iv ty] [rrj Ttpoo-rixouCT-o ccypaçoç H-'^"^[^'^ '^'^p èxàuiq, 
TV]? YVa)[jiV)Ç fJt,a);Xov V] toO epyou £vStaiTai;ai. Car ^'^7 repose au cimetière 
'd\Ixellec, selon sa volonté, entre son père et sa mère, c'\est partout où il a 
passé, où il a été lu, où son souvenir est conservé^ n'en subsistât-il aucune 
trace matérielle, que sa mémoire demeure. 

Citoyen du monde avons-nous dit, entendez : membre de la République 
des lettres • — on disait autrefois, et l'on peut, après Péguy, redire : la 
Chrétienté — expression de ce qui, en dehors et au-dessus des Etats, tend 
à se constituer en société des esprits, non par une organisation extérieure, 
administrative et policière, qui serait nécessairement vaine parce qu'elle ne 
pourrait que chercher à brider, réprim,er et contraindre la souveraine liberté 
de l'esprit, mais grâce aux liens d'amitié qui se nouent spontanément entre 
ceux qui, animés d'un même désintéressement , participent à la même culture, 
et collaborent librement à édifier par leurs libres initiatives et leurs communs 
efforts, le grand œuvre du progrès spirituel de l'humanité, que les intérêts, 
les compétitions , les idéologies politiques , économiques et sociales travaillent 
à refouler et à détruire. De cela il s'est expliqué très clairement dans son 
discours inaugural (i6 septembre IQ35) au VI^ Congrès international de 

l'histoire des religions, à Bruxelles ( i ) . 

« Il y en a qui s'érigent en panégyristes de la violence et vantent les bienfaits de 
l'action brutale, seule créatrice de sociétés nouvelles ; ils cherchent dans la contrainte 
physique un remède immédiat au dérèglement dont nous souffrons. Mais quelles créa- 
tions furent plus puissantes et plus durables que celles de ces forces spirituelles qui 
ont métamorphosé des peuples et renversé des empires, comme l'effort invisible du vent 
fait ployer et déracine les forêts ? Aux Etats totalitaires qui prétendent soumettre à 
leur domination non seulement les actes, mais les sentiments des individus, l'expé- 
rience religieuse enseigne comment les convictions intimes, poursuivies dans leurs mani- 
festations extérieures, trouvent dans notre for intérieur un asile inviolable. 

« En ces temps où s'exaspèrent tous les nationalismes, l'évolution religieuse nous montre 
comment la communauté des croyances, après avoir été celles de tribus et de clans, 
devint celle de cités et de nations, et aspira enfin à devenir universelle, créant entre 
des populations lointaines et hétérogènes des liens plus puissants que ceux du voisi- 
nage ou du sang. Si la science des religions a réussi aujourd'hui même à grouper ici 
une réunion harmonieuse de représentants de tant de nations, c'est que nous croyons 
tous à cette universalité du royaume de l'esprit, c'est que nous sentons la valeur 

(1) Le Flambeau, septembre 1935, pp.. 293-294, 



— XII — 

éminente d'une histoire si féconde en enseignements, qui n'est point destinée à satis- 
faire une curiosité oiseuse, mais à maintenir et fortifier la rectitude de notre jugement 
sur le passé de l'humanité et sa mission future ». 

Telle était la pensée profonde qui guidait sa vie scientifique. Non qu'il 
se crût une mission ni qu'il prît des airs de prophète. Personne ne fut jamais 
moins dogmatique, moins entaché de pédanterie, moins engoncé dans sa 
science. Autant que savant, il était gentilhomme, sans que ces deux 
qualités se nuisissent jamais l'une à l'autre. Que ce fût à Paris ou â Rome, 
on le voyait chaque jour dans les milieux les plus divers, toujours prêt à 
converser, sans jamais le prendre sur le ton doctoral ni se jucher sur le 
trépied, 

La politique internationale lui inspirait un intérêt passionné, préoccupé qu'il 
était de l'avenir de la civilisation qu'il sentait branler sur sa base. Grâce au 
no7nbre élevé de ses relations en tous pays, il était souvent, presque toujours 
bien informJ. On pourrait dire : toujours, s'il n'avait eu tendance, en cette 
seule matière, à solliciter un peu les faits qui flattaient son optimisme. Il savait 
aussi, en bon critique, interpréter les signes : en içiS, trois semaines au moins 
avant que l'Italie se décidât à entrer en guerre, il dit en confidence à l'un de 
ses amis : « C'est fait. Ils partent. — Qu'en savez-vous ? — Le roi vient de se 
comm-ander une pelisse. C'est pour aller au front ». Et il pensait par surcroît 
que la considération de l'histoire peut, mieux que les spéculations idéologiques 
a priori, aider à comprendre le présent et à préparer l'avenir. Il loue ce mérite 
chez son ami Rostovtzeff, A history of the ancient world (i). Mais est-ce. bien 
à la seule Grèce qu'il songeait en écrivant (le. p. 30c) : «Ha su mettre 
en relief cette prééminence intellectuelle qui fit la grandeur de ce peuple pri- 
vilégié, sans dissimuler ces défauts moraux qui amenèrent sa décadence : son 
incapacité à maintenir la stabilité de l'Etat, son impuissance à créer une forme 
de gouvernemejtt qui pût concilier l'individualisme incoercible de la race avec 
la discipline civique, et subordonner les égoïs?nes particuliers à l'intérêt géné- 
ral. Athènes, qui nous offre le premier exemple d'un impérialisme démocra- 
tique, s'est montrée inapte à le faire prévaloir » ? 

A tout travailleur il était accueillant et serviable. Il traitait le moindre étu- 
diant d'égal à égal. Et lorsqu'il rendait service, il semblait être l'obligé. Avait- 
on, grâce à ses bons offices, fait quelque menue découverte, il vous en laissait 

(1) Deux volumes, Oxford, 1926-1927. Compte-rendu dans le Journal des Savants, « Une nou- 
velle histoire du monde antique » août-octobre 1928. 



— XIÎI — 

le mérite et s'ingéniait à le mettre en valeur. Commettait-on à son égard une 
incorrection, co77i7ne de faire une communication sur un chantier de /ouilles 
où il avait eu la complaisance de vous conduire, il ne semblait pas s'en aper- 
cevoir et n'en tenait point rigueur. La science, en tant qu'elle était sienne, 
devait être à la disposition de tous, et il n'avait souci que de la faire pro- 
gresser ( I ) . Mais il ne cherchait jamais à imposer ni ses idées, ni ses métho- 
des, encore moins ses directives. Il portait son témoignage, et l'interlocuteur 
était libre de s'en servir ou de le rejeter. 

C'est par cette voie libérale que s'exerçait son influence. Plus habile en 
cela que de plus dogmatiques, qui considèrent qu'après qu'ils ont trouvé, il ne 
reste rien à chercher que dans le cadre qu'ils ont tracé, il savait, non pas en 
?nots, mais pour de bon, que la vraie science est invention perpétuelle, et quê- 
tes progrès s'en font par la découverte, qui résulte le plus souvent de la ren- 
contre, parfois fortuite, de plusieurs disciplines qui s'étaient exercées jusque-là 
à l'écart les unes des autres. 

Un jour, au printemps de iç^J, à propos d' Alfred Foucher et de Paul 

(1) Dès le mois de mai 1917 il écrivait dans la préface de ses Etudes syriennes, p. X : 
« car dans la grande crise qui ébranle le monde, partout des hommes d'étude que leur âge ou 
leur infirmité retenaient loin des batailles, semblent avoir éprouvé le souci de ne pas laisser 
interrompre la continuité de la production scientifique, comme si redoutant l'atteinte profonde 
que le sacrifice des jeunes générations devait porter au savoir humain /peut-être songe-t-il ici à 
la perte immense que causa la 7nort de Robert GauthiotJ, ils cherchaient, dans la faible mesure 
de leurs forces, à la rendre moins désastreuse ». Symbolisme funéraire des Rotnains, préface (l'^r 
août 1941), p. I : « sans doute les érudits ont-ils le devoir d'empêcher, dans la mesure de leurs 
moyens, la vie intellectuelle de s'éteindre, comme d'autres s'efforcent de ranimer l'activité éco- 
nomique ». — Il ne se laissait point entraîner par amour-propre à se dérober, par crainte de 
l'erreur, devant une publication qui courait le risque d'être imparfaite. Fouilles de Doura-Euro- 
pos, p. VII : « Ceux-là seuls qui se renferment dans une étroite spécialité peuvent se flatter de 
la connaître parfaitement. Si certaines pages de ce livre leur semblent défectueuses, je suis 
résigné à subir leurs critiques. Il vaut mieux s'y exposer que de ressembler au dragon de la 
fable dans l'antre où il garde jalousement un trésor stérile. L'essentiel est de mettre à la dis- 
position commune des travailleurs les matériaux qu'ils feront entrer dans leurs constructions 
futures ». Et encore, Commémoration du Père Scheil dans Rendiconti délia Pont. Ace. rom. di 
Archeologia 1940-1941, p. I du tirage à part : « D'autres... se contentent de la joie intérieure 
que leur cause chaque jour la poursuite de la vérité » ; p. 7 : « Il préférait offrir aux 
savants ces primeurs plutôt que de consacrer ses soins à effacer les taches de son œuvre. Ubi 
plura nitent, non ego paucis offendar maculis. Il laissait aux critiques, non sans quelque dédain, 
la tâche de ratisser son jardin. Certains érudits gardent par devers eux durant des années les 
Inédits sur lesquels ils croient avoir un droit de propriété, et ils finissent quelquefois par dispa- 
raître sans les avoir communiqués à personne. Le souci de la perfection dont ils se targuent 
n'est souvent que le voile d'une pusillanimité qui appréhende les bévues dont souffrirait une répu- 
tation mal assise ». 



— XIV — 

Pelliot, quelqu'un lui dit comment il se représentait l'ensemble de son oeuvre 
et la place qu'elle tiendrait dans l'histoire des religions. Il en eut l'air surpris 
et dem-eura d'abord interloqîié. Puis son visage se détendit, comme en signe 
d! acquiescement, et il prit l'air modeste et recueilli d'une chatte à qui l'on 
fait compliment de sa nichée. Mais il ne dit ni oui ni non. Et tout se passa 
comme si, devant la révélation inattendue de son propre personftage, il s'appa- 
raissait à lui-même dans un jour nouveau auquel il n'avait pas songé. Et il 
se tut, comme s'il pensait que, s'agissant du fond de lui-même et de la place 
qu'il aurait tenue en ce monde, ce n'était pas à lui qu'il appartenait d'en juger. 

Cela, aurait-il dit lui-même après Homère (i)^ était sur les genoux des 
dieux. Ce qu'il en adviendrait, c'était affaire à l'avenir. Car quelle que fût 
sa gloire, encore n'est-il pas certain qu'il ait toujours été apprécié à sa juste 
valeur. Il lui manquait aux yeux de certains — mais c'est justement-là ce qui 
fait son mérite ■ — d' appartenir à une école, de s'être conformé à la scolas- 
tique d'une école, de prétendre tout faire entrer dans la dogmatique d'une 
école, bref de travailler moisis pour la vérité que pour l'intérêt d'une école. 
Or il était, st il voulait très délibérément n'être qu'un simple savant. Et il se 
gardait coinme du feu de se laisser inféoder à aucun clan. 

Il s'efforçait toujours de remonter aux sources, et il était docile aux faits 
tels que les présentent les documents, fondant sur eux des hypothèses aux- 
quelles il renonçait de bonne grâce si la suite de l'enquête ne les confirmait 
pas (2), mais qu'il était plutôt aviené à modifier et à nuancer : parfait 
exemple, dans l'ordre humain, de la méthode à laquelle se référait, dans 
l'ordre mathématique, La science et l'hypothèse d'Henri Poincaré. 

A cette discipline il fut obstinément fidèle. Au point que, pour vaste que 
fût son information, et si libéral son esprit, il n'invoque jamais les auteurs 
dont, quand même ce sont des érudits considérables , le témoignage lui paraît 
suspect d'être faussé par un préjugé d'école (3). 

(1) înjra, p. XXVI. 

(2) Religions orientales dans le paganisme romain, préface (juillet 1906) de la premiète éd., 
p. IX de la quatrième (Paris, 1929) : « Les jugements préconçus sont toujours l'obstacle le 
plus sérieux qui s'oppose à une connaissance exacte du passé » ; Symbolisme, p. Il : « En 
appliquant, sans théories préconçues ni imaginations arbitraires, une mçthode qui se fonde sur 
le témoignage des Anciens eux-mêmes... ». 

(3) On ne saurait le mieux dépeindre qu'en lui empruntant, pour le lui appliquer, ce que lui- 
même a dit de Joseph Bidez, dans l'Antiquité classique, t. XIII, 1944, p. 9 du tirage à part : 
« Il joignait à l'érudition la plus consciencieuse, qui passait au crible tous les matériaux qu'elle 
utilisait et en vérifiait le poids et la génuinité, un esprit de synthèse qui, enchaînant et combinant 
ingénieusement les faits particuliers, en dégageait les conclusions générales et les directions maî- 



— XV — 

Il dirigeait la publication du catalogue des manuscrits astrologiques, dont 
il avait Itd-mêftie établi le tome VIII ^^ première partie des Parisini (i). Et 
de cet indigeste fatras, où se révèle pourtant deci delà quelque précieuse 
relique, il avait tiré en IQ37 la maiière d'un livre charmant sur la fin de 
l'Egypte ancienne : L'Egypte des Astrologues. 

Mais c'est moins de l'Egypte qu'il était préoccupé, même quand il traitait 
de l'Egypte, que des rapports entre le monde gréco-romain et les civilisa- 
tions du proche et du moyen Orient. Ses recherches sur Mithra eurent vite 
fait de lui tracer sa direction et d'orienter sa course vers ce qui aura sans 
doute été dans l'histoire des religions une découverte capitale : la civilisation 
chaldéo-mazdéenne des Maguséens ou Mages occidentaux, syncrétisme irano- 
sémitique qui devait faire sentir à plusieurs reprises son action, d'abord dans 
le monde juif (2), puis dans le monde hellénique (3) et parmi les peuples 

tresses. A la probité scrupuleuse de la science répondait la rectitude de son caractère et la 
droiture de sa conduite. Ce même amour passionné de la vérité, qui le gardait contre les 
hypothèses aventureuses et les généralisations hâtives, le rendait sévère pour tous les char- 
latanismes. Il condamnait sans rémission les auteurs de systèmes fantaisistes appuyés par des 
suggestions hasardeuses, alors que sa douceur et sa modestie naturelles lui inspiraient en géné- 
ral une bienveillance qui s'enveloppait des formes d'une courtoisie d'im autre âge. Son déta- 
chement de tout intérêt personnel le rendait libéral de son savoir, et il se montrait si ser- 
viable qu'on hésitait à faire appel à son obligeance, sachant qu'il n'épargnerait aucune peine 
pour éclairer celui qui recourait à lui... Dans un monde envahi par le mercantilisme et l'esprit 
de lucre il se plaisait à faire valoir la noblesse de la recherche désintéressée du vrai. Si 
l'Europe au point de vue matériel a été appauvrie et amoindrie par une guerre dévastatrice, 
elle garde une richesse spirituelle qui lui confère toujours une supériorité : c'est sa vieille 
culture. En approfondissant' notre connaissance de l'hellénisme, source de notre civilisation occi- 
dentale, en défendant un humanisme élargi contre ceux qui prêchent l'abandon d'une tradition 
qu'ils jugent périmée, Bidez avait conscience de défendre un des biens les plus précieux de 
notre patrimoine intellectuel et moral ». Restent à trouver des oreilles qui denieurent ouvertes 
à ces sortes de propos. Car il n'est pas exclu que la « technique » ait réalisé son ambition, 
qui est de tuer l'humanisme afin de régner en maîtresse dans un monde objectivé. 

(1) Catalogus codictim astrologorum graecorum, VIII \ Bruxelles, 1929. — Il a aussi, après 
la mort de Boudreaux, achevé la publication du tome VIII ^, suite des Parisini. Enfin il a 
collaboré de près aux tomes I, Plorentini ; II, Venetiani 5 IV, Italici ; V \ Romani. On veut 
espérer que l'œuvre ne demeurera pas' inachevée. 

(2) A partir du milieu du vi^ s. rédaction de P (= Code sacerdotal), par ex. Gn. 1 ; d'/s. 
140-55 ; de Job ; des cinq Megilloth ; du milieu du me s. la partie araméenne de Dan. (réd. 
définitive en 165-164). Relèveraient de l'influence chaldéo-iranienne ce qui a trait à Satan, à 
l'eschatologie et à la résurrection, la description du paradis terrestre, de la cour divine ; les 
récits relatifs au premier homme, à Hénoch, à la chute des anges, à Ahikar, Tobie, Judith, 
Esther, au martyre d'Isaïe. Cf. Hôlscher, Die Propheten (1914) et Gesch. der israelit. und jûd. 
Religion (1922) dans Loisy. Rel. d'Israël^, pp. 40, 267, note 2, 268, 289. — Voir aussi Mages 
hellén. I, pp. 41 ss. 

(3) Pythagore et le Pythagorisme : infra, pp. 145 et 410 ; Mages hellén. I, p. 33 ; Sym- 



— XVl — 

du prôûkë OHmt{i) ; dans le monde fûmain (2) oà, tout ^n eomrêcarfunt 
Vàvènement du ckfhiiàHiime, il lui ouvtit pourtant la 'voie ; enfin dans l'Eu- 
rope médiévale par les PauUcienS et lés Cûthares, lointains héritiers dé Mâni (3). 
Tûui ùelâ tient dans ëe mot de Nûnnos, qu'il a lui-même relevé dans son 
étude sur la Fin du monde selon les Mages occidentaux (4) : MiOpY]ç, 'Affati- 
pibç $aiOùJV àvl nEptfiûi (5) Mithra, Un Phaéton assyrien en Perso, ^formule 
(fUi dans sa cûnôisiùH, dit-il, exprime d'une manière frappante la, combinaison 
des trois éléments, le grec, le chaldéen et l'iranien, qu'offrait la légende 
mithriàque 1> (6). Tout V oeuvre de Cùm^nt aura consisté --^ mais ce n'est pas 
peu dire --^ à comprendre èi à décrire le développement de cette triple combi-^ 
nais on, et l'énofme influence qu'elle devait exercer dans le monde européen. 
C'était le temps où M. Alfred Foucher découvrait la civilisation gréco-^ 
bouddhique (7), où les trai)au(& de Paul PelUot, Sylvain Lévi et Robert Gau- 
thiot, après ceux de sir Aurel Stein et de von Le Coq, reconnaissaient et défi- 
nissaient le système dès relations entré l'Iran, l'Asie centrale et le monde chinois, 
phénomène très voisin de celui que Cumont commençait de montrer qui s'était 
produit aux Confins de là PèfSe et de la Mésùpotamie : le parallélisme est tel 
qu'il y a lieu d'y insister (8). 

bolisme, pp. 276, 377, note 6. '— Platon : infra^ p. 312 ; Relig. or. * p. 138 ; Mages Ael" 
Un. I, pp. 12 ss.; J. Bidez, Ëôs. 

(1) Relig, or.S p' 136. 

(2) Mystères de Mithra^ (1913) ; Relig. or> *, p» 138 ; Symbolisme, p. 374j note 5. 

(3) Sur les origines de la pensée de Mâni t Recherches sur le Manichéisme, I (1908), p. 51, 
le bouddhisme excepté, dont l'action ne s'est exercée qi^e tardivement sur le taanichéisme de la 
Chine et du Turkestan (Mûlleir, Bruchstûcke aus Turf an, p. 63, corrigé par -ce qui est dit iafra, 
p. XIX, n. 4). ^-^ Sur la relation des Pauliciens et des Cathares à Mâni, cf. A -propos des Ecri" 
tures manichéennes [le. infra,^ p. XXI, n. 4] p. 11 du tirage à part, qui renvoie à Jean Gui^ 
raud, Cartulaire de N. D. de Prouille, Paris, 1907, t. I, p. CCXXII; — Cf. aussi Mâni et les 
origines de la miniature persane dans Revue Archéol.^ 1913. 

(4) Rev. d'Hist. des Rel. janvier-juin 1931, p. 36. 

(5) Nonnos de Panopolis, Dionysiacà, 21, 247> éd. Kôchly dahs M.M.M. fasc. I, p. 25 ; et 
en outre Nonnos 40, 399 >. efts Sàpaitti; l'ipuç, AtyuTrtioç àvé^sTiOç Zeiiç, / el Kpovoç, eî *œé6o)v 
TtoXutivufJLOi;, eïtE (jÙ Mi'ÔpT); / 'HéXio; BaêoXwvoç èv 'EXXâoi AsXipoi; 'j^TtdXXwv.i, 

(6) Rajpprôcher ce qu'à propos de Bidex, Ic.^sUpra^ p. XIV, n. 3] Pr. Cumont dit des Mages 
hellénisés : « *.. ces Maguséens d'Asie Mineure et de Mésopotamie dont le synCfètisme cûtft» 
bine le vieux mazdéisme iranien d'abord avec l'astrùlogié babylonienne, plus tard avec lès spé- 
culations dés théologienè helléniques ». Et déjà sur Mâni et les mystères de Mithra (Recherches j 
sur le manichéisme^ I, p. 72) : ^ Comme ceux-ci, les Mages perses établis en Babylônie 
avaient admis, à côté des antiques ttaditions du zoroastrisme, des croyances indigènes qui 
remontaient en partie jusqu'aux anciens Chaldéens » j et aussi sur la source maguséenne du 
Mithraïsme, Rapport sur une mission à Rome dans C. R. de l'Acad. des Inser., 1946, p. 418. 

(7) Alfiréd Pouchet, L'art grêco-bàttddhiquë du Gmdhara, Paris., 1905-1923» 

(8) On a utilisé pour ce qui suit, d'après le tirage à part, l'exposé fait par Pelliot lui- 



— XYII — 

Im route commerciale gui unit l'Asie mineure à l'extrême Orient passe par 
le Turkestan chinois. Mais les relations sont antérieures à l'établissement des 
Turcs dans le Turkestan. Elles sont l'œuvre d'une population plus ancienne^ 
Sogdiens et Bactriens qui, subjugués plus tard par les nomades Ta Yue-tche, 
conservèrent assez 'd'ascendant pour iraniser leurs vainqueurs, Graecia capta 
ferum... Ceux-ci finirent par créer une civilisation nouvelle {p. f) : «Ils 
s'hellénisèrent, ils s'iranisèrent, enfin et surtout ils s' hindouisèrent. A l'Iran ils 
prirent quelque peu de son protocole et de sa mythologie ; à la Grèce ses 
formules artistiques ; à l'Inde le bouddhisme. Peu à peu, vers le début de 
notre ère, religion bouddhique et art bouddhique hellénisé, empruntant la 
grande voie commerciale du Turkestan, se répandent vers la Chine... » Ces 
échanges se faisaient grâce à une langue de culture qui était généralement ( i ) 
iranienne, soit sogdien, soit iranien oriental ( = langue II de Leumann) . C'est 
par là que les caractéristiques d'Ahoura Mazda et de son Paradis se trans- 
mirent à Amitâbha, dieu bouddhique de la Lumière infinie ; par là que les 
Mongols lamaîstes reçurent pour Brah?na et Indra les deux noms qu'ils leur 
donnent encore aujourd'hui d'Azrua ( = Zervan) et d'Ormuzd ; par là enfin 
que s'introduisit jusqu'en Annam une religion du « Vénérable de la Lumière » 
que proscrit le code annamite sous des sanctions que devraient lui appliquer 
si elle existait encore, — ■ 7nais elle n'existe plus (2) — les tribunaux français 
du lieu. 

C'est un phénomène du même ordre qui se produisit à la frontière commune 
du sémitisme babylonien et de l'aryanisme iranien. Franz Cumont, s'en est 
expliqué à plusieurs reprises, notamment, avec toute la clarté souhaitable, dans 



même dans sa leçon d'ouverture au Collège de France, le 4 décembre 1911 {Rev. d'Hist. et 
Litt. rel., 1912, pp. 97-119), et A. Meillet, Les nouvelles langues indo-européennes trouvées 
en Asie centrale, dans Revue du Mois, 10 août 1912, pp. 135 à 152 ; A. MeiÙet et M. Cohen, 
Les langues du monde, Paris, 1924. 

(1) « généralement », parce qu'il y a une exception : Le tokharien (= langue I de Leu- 
mann), qui a été étudié après F. W. K. MûUer par Sylvain Lévi et Antoine Meillet, n'est 
ni iranien, ni indien : c'est ime langue indo-européenne qui pour le moment, comme rarmé" 
nien, demeure isolée. — Cf. sur le tokharien iB, Journal Asiat. 1913, pp. 311 ss. 

(2) Survivances analogues dans «ne formule d'abjuration imposée aux manichéens, cf. Une 
formule grecque de renonciation au judaïsme (Bormannheft der Wiener Studien, XXIV, 2, 
p. 3 du tirage à part. — De langue iranienne étaient aussi les Mazdéens, cela va sans dire, 
et les Manichéens, ainsi que, pour une part au moins, les chrétiens nestoriens qui ont laissé 
des souvenirs en Chine (stèle de Si-ngan-fou, datée de 781), les juifs dont les descendants 
demeurent encore à K'ai-fong-fou du Honan, et enfin Içs premiers musulmans qui importèrent 
leur religion en Asie centrale et en Chine, 



- XVIIÎ — 

la préface aux Mages hellénisés : 'des liens se sont noués dès une époque 
ancienne entre ces deux civilisations, d'où en est sortie une troisième, intermé- 
diaire entre les deux premières, celle des Maguséens (i), ou Mages occiden- 
taux, gui est à peu près tout ce que le monde gréco-romain a connu du 
Moyen Orient. 

Ces relations se sont constituées avant la réforme zoroastrienne en un temps 
où il n'était pas encore interdit de rendre un culte à Ahriman et à ses dévas : 
et c'est pourquoi Ahoura Mazda n'est pas pour les Maguséens l'Etre suprême, 
en sorte qu'on ne lui manque pas, comme selon l'orthodoxie mazdéenne, en 
s'adonnant mix pratiques magiques qui, avant l'intervention de Zoroastre, cons- 
tituaient le culte traditionnel d' Ahriman et de sa séquelle. 

« Les Mages que les Grecs ont le mieux connus n'étaient pas des zoroastriens ortho- 
doxes. Ceux avec qui ils ont eu les relations les plus directes et les plus constantes 
sont ces Maguséens, prêtres des colonies mazdéennes qui s'établirent dès l'âge des 
Achéménides à l'ouest de l'Iran, depuis la Mésopotamie jusqu'à la mer Egée, et qui 
s'y maintinrent jusqu'à l'époque chrétienne (2). Ces émigrés, séparés des contrées où 
triompha la réforme de Zoroastre qui, dans sa rigueur originelle, ne put jamais être 
que la loi d'une élite peu nombreuse, échappèrent dans une large mesure à son action; 
ils n'en adoptèrent que partiellement les doctrines, et ils restèrent ainsi plus fidèles 
que leurs congénères de la Perse aux vieilles croyances naturistes des tribus ira- 
niennes (3). Leur éloignement de la pure théologie zoroastrienne fut favorisé par le 
fait qu'ayant adopté une langue sémitique, l'araméen, ils devinrent incapables, de lire 
les textes avestiques, et selon toute probabilité, ils ne possédèrent aucun livre sacré 
écrit en zend ou en pehlvi (4). 

« De plus ces Maguséens, établis au milieu de populations allogènes, furent par là 
même plus exposés à subir des influences étrangères. Le propre de cette caste sacer- 
dotale, la qualité dont elle se targuait avant tout, c'était d'être « sage ». Non seulement 
elle possédait la science des choses divines .et se flattait de pouvoir seule se faire exau- 
cer des dieux, mais elle raisonnait aussi sur l'origine et les lois de l'Univers, sur 

(1) Cf. M, M. M., t. I, p. 9, note S : Mt^omcc/ao^, transcription de syr. magusayê = v. pers. 
magus, qu'on a, peut-être à tort, rapproché d'ass. majj^û. Cf. Boisacq, s. v. JVlxyot; Gesenius, 
s.v.TQ. 

(2) Sur cette diaspora mazdéenne, cf. M.M.M. t. I, pp. 9 ss.; 16 ss.; Mystères de Mithra^, 
Bruxelles, 1913, p. 12 ; et Religions orientales, 4e éd., pp. 129, 133 ss. 

(3) Et ainsi pourraient s'expliquer, quand même ils n'auraient eu aucunes relations directes 
avec l'Inde, certaines ressemblances de leur magie avec celle de l'Inde antique. Leur situa- 
tion à l'égard de l'orthodoxie zoroastrienne est tout à fait comparable à celle des Juifs éta- 
blis en Egypte (cf. Albert Vincent, Les Judêo-Araméens d'Eléphantine, Paris 1937) à l'égard 
de la nouvelle orthodoxie judaïque et de l'unicité du Temple. 

(4) C'est dire que leur langue était exclusivement sémitique, tandis qu'il arrive en pehlvi, 
langue proprement iranienne, que poussant à l'extrême le système du qerê-ketib, on écrive un 
mot sémitique, par exemple malkâ (roi), là on en réalité l'on prononce le mot iranien corres- 
pondant : shah ; ou li (à moi) là oiî l'on prononce man ; min (de) là où l'on prononce «», etc. 
(Cf. A. Meillet, le. [supra, p. XVI, n. 8]). 



— XIX — 

les proptiétés de la nature et la constitution de l'homme (i). Lorsqu'après les con- 
quêtes de Cyrus (2) ces prêtres entrèrent en contact avec les Chaldéens de la Méso- 
potamie, ils subirent fatalement l'ascendant d'un clergé qui était alors le plus instruit 
du monde ancien. Dans ce grand centre scientifique qu'était alors Babylone, ils appri- 
rent en particulier l'astronomie et ils adoptèrent sa sœur bâtarde l'astrologie. Puis, 
après Alexandre, quand l'hellénisme s'implanta en Asie, leur curiosité toujours en éveil 
s'intéressa aux idées des philosophes, et ils subirent en particulier l'influence du stoï- 
cisme, que des affinités profondes rapprochaient des religions de l'Orient. 

« Entre ce ma5;déisme de l'époque séleucide ou parthe et celui du clergé sassanide 
il y a toute la distance qui sépare le judaïsme alexandrin de celui du Z^almud. Au 
lieu d'une dogmatique rigide et d'une morale de stricte observance, nous trouvons 
des doctrines d'une extrême souplesse et se prêtant à tous les syncrétismes. Aucune 
autorité théologique ne pouvait imposer aux Mages occidentaux un conformisme que 
leur dispersion même devait exclure, et si leur rituel, scrupuleusement observé, paraît 
avoir eu une grande fixité, leurs théories ne devaient pas s accorder mieux entre elles 
que celles des Chaldéens qui, partagés en plusieurs écoles, se distinguaient, selon Sti-a- 
bon (16, I, i) par une grande diversité d'opinions » (3). 

Tel est le résultat propre des recherches de Cumont. C'est avec ce fil con- 
ducteur qu'il faut aborder, après les Monuments des Mystères de Mithra, 
Les Mj'^stères de Mithra, et les Recherches sur le Manichéisme, 1908- 191 2 (4), 

(1) Cf. injra, pp. 343 ss. 

(2) Mais il est possible que des relations aient déjà existé, que des influences réciproques 
se soient déjà exercées en des temps be^coup plus anciens. Le dieu babylonien Nergal, avant 
d'être le dieu des morts, a été primitivement, comme Ahoura Mazda, un dieu de lumière, un 
dieu solaire (cf. E. Dhorme, Les Religions de Babylonie et d'Assyrie, Paris 1945, pp. 40-41). 
Le même auteur rapproche (p. 61) « Ahoura Mazda, le dieu des Achéménides » qui « se 
transporte, lui aussi, dans le disque ailé » de l'accadien Shamash = Soleil, roue flamboyante 
à quatre rais, miinie d'ailes et parfois d'une queue d'oiseau ; p. 62 : Shamash voyage le long 
du Zodiaque avec un cheval pour monture, parfois aussi dans une nef (comme en Egypte) ; 
p. 63 : il donne la vie et fait revivre les morts, il est vainqueur de la nuit et de la mort ^ 
p. 64, il est enfin juge suprême et dieu de la justice : c'est un trait qui se retrouvera chez 
Mithra, lequel, avant d'être un dieu solaire, a peut-être d'abord été la sainteté du contrat (Cf. 
A. Meillet, La Religion indo-européenne dans Linguistique historique et Linguistique générale, I, 
1926, p. 344). 

(3) Mages hellén. I, p. VI ss. 

(4) Les Recherches sur le Manichéisme sont probablement ce qui de tout l'œuvre de Cumont 
aura vieilli le plus vite. La raison en est dans la découverte qui a été faite vers 1933 en 
Haute Egypte près d'Assiout, un des berceaux du manichéisme, et qu'il avait pressentie, A propos 
des Ecritures manichéennes \lc. infra, p. XXII note], d'une prodigieuse collection de documents 
sur lesquels il a été le premier à attirer l'attention du public savant en France {Rev. d'Hist. 
des Rel.y mars-juin 1933). Alors en effet que les écrits trouvés par sir Aurel Stein, par Grûnwe- 
del et Von le Coq, et par Pelliot au Turkestan chinois sont pour la plupart postérieurs au villes, 
et ont subi l'influence du bouddhisme, la nouvelle collection est très voisine des origines : 
elle contient les KscpàXaia et les Epitres, le Livre des Hymnes, un commentaire de l'Évangile 
vivant, un récit du martyre de Mâni, des mémoires sur la vie des premières communautés, 
enfin un recueil d'homélies des premiers disciples. Ces documents capitaux se trouvent en partie 
çn Angleterre dans \^ collection Chestçr Beatty, en partie à la bibliothèque de Berlin. Les 



— XX — 

un lime célèbre — aussi important, sans Houle, que la Cité antique de Fustel 
'de Coulanges — Les Religions orientales dans le Paganisme romain (i) j et 
surtout -deux volumes moins accessibles au grand public, mais capitaux, fruit 
d'une étroite collaboration avec son ami losefh Bidez, Les Mages hellénisés 
(1938). Bidez devait montrer plus tard dans Eôs, ouvrage posthume publié en 
194.5, Ç^^ <^6s Maguséens avaient laissé leur marque dans l'œuvre de Platon. 
De son côté Franz Cumont continuait de déceler les traces de leur influence 
dans le monde gréco-romain ( 2) . La profonde connaissance qu'il avait à la 
fois des textes anciens et des monuments archéologiques, en même temps que 
des idées religieuses du proche Orient, le conduisit à chercher la signification 
des bas-reliefs dont sont ornés les sarcophages antiques et les stèles funéraires. 
D'où un ouvrage considérable par sa masse et la qualité de son contenu, qui 
parut en 194.2 sous le titre : Etudes sur le symbolisme funéraire des 
Romains (3), où il n'est pas une interprétation qu'il propose de quelque scène 
que ce soit, qui ne se fodde sur les témoignages convergents de textes litté- 
raires, d'inscriptions et d'autres monuments archéologiques (4). 

C'est alors qu'il entreprit de refondre et de développer /'Afterlife autrefois 

premiers fragments des homélies de la collection Chester Beatty ont été publiés en 1934 à Stutt- 
gart, par H. J. Faletsky, Manichâische Homilien dans Man. Hdschr. der Sammlung Chester Beatty. 
Fr. Cumont a rendu compte de cette édition. Homélies manichéennes^ dans Revue d'Hist. des 
rel., janvier-avril 1935. Les KstpdtXaia ont été éditées par M. Schmidt, Man. Hdschr. I. Mais 
le régime national-socialiste n'a pas favorisé l'étude du précieux trésor entré en 1933 à la 
Bibliothèque de Berlin. 

(1) Recueil de conférences faites en 1905 au Collège de France et en 1906 à Oxford. La 
quatrième édition (1924) contient un nombre considérable de notes complémentaires et de dis- 
sertations qui en font, à proprement parler, un ouvrage nouveau. 

(2) Message [supra, p. IX, n. 3] : « Mais il est une vérité que les recherches récentes ont 
achevé de mettre en lumière : c'est l'étroite interdépendance qui unit la civilisation de l'Europe 
à celle de l'Asie. Le temps est passé où l'on pouvait parler d'un « miracle grec » et croire 
que la culture hellénique était une sorte d'expérience de laboratoire en vase clos. On recon- 
naît de plus en plus que des influences venues de Syrie, d'Anatolie, de Perse, de Babylonie et 
même de l'Inde lointaine, ont contribué à la formation d'une civilisation dont la complexité ne 
diminua pas la grandeur ». I 1 1 : 

(3) Complété par la Stèle du danseur d'Antihes et son décor végétal, 49 pp. in-4o, Paris, 1942 
qu'il considérait comme un appendice au précédent, qui devait être mis sous la même reliure. 

(4) Message [supra, p. IX, n. 3] : « Mes maîtres d'autrefois, qui étaient des hellénistes ou 
des latinistes \il veut ainsi faire entendre que ce n'étaient pas des théoriciens a priori"] m'ont 
enseigné que si l'on ne recourt constamment aux sources, on risque infailliblement de s'égarer ; 
et l'archéologie, si elle est privée du secours de la philologie, devient une science conjecturale 
dont les conclusions n'atteignent que le degré de vraisemblance que peut leur prêter l'ingénio- 
sité et l'éloquence de leurs auteurs. On pourrait citer des exemples récents de telles interpréta- 
tions arbitraires ». 



— " un — 

publiée €iux JE!fats-Ums, qui n'cxwU guèrç été cannm &n Europe. En même 
temps qu'il remaniait l'ouvrage, il en changea le titre et voulut à toute force, 
malgré les objections qui lui étaient faites, l'appeler Lux perpétua : 'deux mots 
empruntés à l'introït de la messe de Requiem qui les tient d'un apocryphe juif 
christianisé, le Quatrième livre d'Esdras ; mais plus haut que le judaîs7ne de 
l'époque chrétienne, Vidée en remonte au plus ancien rn^zdéisme. Et il enten- 
dait par cette brève formule indiquer qu'une part revendait aux vieux cultes 
de l'Orient dans la constitution du christianisme. 

Son attention ne s'était guère attachée auparavant ni a^U judaïsme, ni au 
christianisme, ni à l'islam, les trois religions du Dieu viva;nt ( i ) qui établit 
entre elles, nonobstant leurs divergences et leurs oppositions^ une indestruc- 
tible solidarité. 

Il n'avait pas beaucoup pratiqué la Bible : il en connaissait surtout les livres 
marqués de l'influence alexandrine^ not<amment la Sagesse de Jésus ben Sira, 
que nous appelons rEcclésiastique, et la Sagesse de S^lomon. Qui plus est, 
encore qu'il ait beaucoup étudié les origines du plotinisme, et qu'il ait dorme 
dans sa jeunesse une édition du De aeterpitate mundi (2), il cite peu Philon 
^d'Alexandrie (3), U ne paraît pas qu'il <iit lu le Talmud, encore moins le 
Zohar, où pourtant il aurait retrouvé fiombre des coutumes antiques qui font 
l'objet ^de Lux perpétua, L'intérêt qu'il prenait à ce qu'on pouvait lui dire du 
Qoran, de ses attaches aux traditions avestiques, mais aussi à la Genèse, à 
TExode, et aux Psaumes, au IV^ Livre d'E;sdraa; aux évangiles izpoçryphes et 
aux théories valentiniennes , peut-être même à l'évangile de Luc, cet intérêt, 
dis-je, prouvait assez que la méditation dtc Qoran ne lui était pas coutu- 
mière (4). Et tout donne à penser qu'il s'était volontairement abstenu d'étudier 

(1) A ces trois religions qui, sous des modalités si différentes qu'elles sont pratiquement 
ennemies, n'en font pourtant qu'une par leur fond le plus intime, r^ d'où le mot célèbre : 
« Nous sommes spirituellement des Sémites », -^ on serait tenté de joindre le mazdéisme. S'il 
convient cependant de le laisser à part, c'est qu'Ahoura Mazda, du fait de la double coexis- 
tence du Temps illimité, Zervan Akarana, coéternel à Ahoura Massda, et d'Ahriman, l'esprit du 
mal, ■— qui, s'il ne lui est pas égal en toutes choses, n'est cependant pas dans sa dépendance, -~ 
ne possède pas ce caractère d'absolue souveraineté qui, lentement acquis par Yahweh au cours 
de sa longue histoire, a été conservé par le Dieu des chrétiens et par le Dieu de l'Islam, en 
sorte que l'Islam peut être présenté comme étant à la fois une hérésie juive et une hérésie chré- 
tienne. 

(2) Philon d'Alexandrie, De aeternitate mundi, xxix-76 pp. Berlin, 1891. 

(3) Mais il le connaissait fort bien. Cf. par exemple Un mythe pythagoricien chez Posidonitts 
et Philon, dans Rev. de PhiloL, janvier 1919. 

(4) Si grande était pourtant son information qu'il en soupçonnait les origines. Cf. La biblio- 
thèque d'un manichéen découverte en Egypte dans Rev. d'Hist. des Rel., mars-juin 1933, p. 189 



— XXII — 

le christianisme. De la valeur intrinsèque de «la religion gui est nôtrey>, devait-il 
écrire dans son message à /'Academia Belgica de Rome {mai IÇ47), il ne 
parlait jamais. Il en paraissait à la fois détaché et soucieux de respecter l'éta- 
blissement extérieur et les positions officielles. C'est ainsi qu'il a toujours parlé 
d'Origène avec quelque animadversion, allant jusqu'à rappeler sa condamnation 
par les autorités ecclésiastiques (i), sans jamais repreridre par lui-même l'exa- 
men d'mi problème sur lequel il reste sans doute autant à dire que sur celui 
de saint Augustin. 

Il dut cependant dans ses dernières années reconnaître que le phé?iomène 
chrétien ne pouvait être isolé du milieu où il s'était produit, et que, lorsqu'on 
avait étudié les religions orientales dans le paganisme romain, on n'avait encore 
vu qu'un côté des choses. 

L'examen des inscriptions, des monuments figurés, des textes littéraires, les 
fouilles de Doura-Europos qu'il eut à deux reprises à diriger pendant plusieurs 
semaines, et dont il fit un monumental compte-rendu, V amenèrent à penser que 
le christianisme ne devait pas être détaché de son contexte ; qu'il y avait un 
point de contact entre la tradition irano-chaldaïque des Maguséens et le chris- 
tianisme naissant, qui est de quelque façon figuré par l'adoration des Mages 
« L'épisode des Mages dans le premier évangile (2), a manifestement pour 
objet de montrer le clergé de la plus puissante et de la plus sage des religions 
de l'Orient s' inclinant devant l'Enfant qui doit fonder celle de l'avenir... » (3) 

[11] : quand ces documents auront été dépouillés, « nous verrons plus clairement aussi de 
quelles croyances antérieures s'est inspiré Mahomet, et comment le réformateur religieux de la 
Babylonie a préparé la fondation de l'Islam. La position de celui-ci à l'égard du christianisme 
qu'il prétend dépasser, mais dont il reconnaît la valeur relative, n'est-elle pas analogue à celle 
que Mâni avait prise quatre siècles avant l'hégire î ». — Elle est à la fois analogue et inverse. 
Mâni se croyait le Paraclet. Mahomet ne prétend être rien de plus qu'un simple homme, sans 
signes ni miracles, porteur d'un message clair, un héraut, rasoul ; alors qu'au contraire il consi- 
dérait l'Oint Jésus (= Messie ou Christ) comme un être surnaturel, simple créature, mais née 
d'une vierge fécondée par le souffle divin Djibreïl, bref un Esprit créé de Dieu et envoyé parmi 
les hommes. — Comparer aussi Qor. é^^^^ avec ce que Cumont dit de Bardesane et des mani- 
chéens dans A profos des Ecritures manichéennes, Rev. d'Uist. des Rel. 1920, p. 6 du tirage 
à part. 

(1) Infra, pp. 188, 327. 

(2) L'adoration des mages et l'arc triomphal de Rome dans Memorie délia pontificia AccademiA 
romana di Archeologia, série III, vol. 3, 1932, p. 81 [1]. — Cf. aussi Myst. de Mithra^, p. 205, 
note 4. 

(3) C'est ce thème qui se retrouvera dans l'exploitation chrétienne de l'Apocalypse du ps.-Hys- 
taspe, infra, N. C XXXV, p. 453, n. 3. 



— xxin — 

Mais il lui apparut aussi — et cela est marqué à plusieurs reprises dans Lux 
perpétua — que tout en ayant subi l'influence de son milieu, le christianisme n'y 
était pas entièrement réductible, il y échappait par on ne sait quoi qui ne per- 
mettait de le confondre ni avec les cultes des mystères païens ni avec les spécu- 
lations de la philosophie néoplatonicienne ( i ) . De l'avènement de celle-ci Cumont 
avait conclu, sans y insister ni approfondir — car il n'était pas enclin à la méta- 
physique — qu'il est des périodes où l'excès de rationalisme dessèche la pensée, 
exténue la science et, par le vide qu'il produit, fait, sans le vouloir, appel au 
mysticisme : « Depuis le premier siècle avant notre ère ( 2) , le progrès scienti- 
fique s'arrête dans le monde ancien, et cette stase est le prélude d'une régres- 
sion qui se précipite à mesure que s'accentue la décadence de l'Empire... 
{p. i36) : Dès lors les âmes inquiètes, qui sont en quête d'une certitude, cher- 
chent à l'obtenir non par une application patiente de l'esprit critique, mais par 
•une inspiration surnaturelle ou une communication divine ». Au moment où il 
rédige ce passage, Franz Cumont pense encore qu'il s'agit là d'une « régres- 
sion » qui aboutit à « une exaltation, ou pour mieux dire — et, comme pour 
se couvrir, il emprunte l'expression à A. J. Festugière (3) — une perversion 
de la piété » qu'il déplore. Mais un peu plus tard, quand il en vient à Plotin, 
il constate, sans regret, semble-t-il, que la raison cesse d'être « comme pour 
Aristote le seul guide dans' les recherches » et que désormais la conviction 
s'appuie « aussi sur une expérience intime de l'âme. Le scepticisme céda devant 
la mystique » . Il avait été émerveillé ^de tout ce que l'âme humaine devait d'en- 
richissement au génie de Plotin : « C'était, disait-il au printemps de IQ4.7, un 
très grand homme, un prodigieux génie dont la marque ne s'effacera pas, auquel 
on ne saurait comparer Proclus, qui est, lui, un homme de grande culture et un 
savant collectionneur d'idées, mais non pas un inventeur : l'humanité ne lui 
doit rien » (4). D'autre part on ne pouvait que constater l'échec final du néo- 

(1) Injrà, pp. 360, 384 et N. C. XXVIII et XXIX. 

(2) Injra, p. 135. 

(3) A. J. Festugière, La Révélation d'Hertnès Trismêgiste, I, p. 5. 

(4) Il semble au contraire avoir cru qu'elle devait quelque chose à Mâni. C'est du moins ce 
que donna à penser le portrait qu'il faisait de lui dès 1908 {Recherches sur le manichéisme, I, 
p. 52), qui n'est pas sans analogie avec ce qu'il dira de Plotin en 1947 : «... son activité ne 
fut évidemment pas celle d'un philosophe éclectique rassemblant laborieusement et agençant froi- 
dement les éléments d'une synthèse doctrinale. La réflexion ne le guida pas seule dans la recher- 
che de la vérité. Quand l'inspiration qu'il croit divine jaillit en lui des profondeurs du subcons- 
cient, il laisse libre cours à son imagination créatrice. Dès lors les figures qu'il remodèle de sa 
main puissante et qu'il anime de sa vie intérieure, même quand elles offrent une ressemblance 
apparente avec celles des théologies antérieures, sont pénétrées d'un autre esprit et obéissent à 
vuie autre volonté », 



— XXIV — 

platonisme nonobstant les efforts de l'empereur Julien, qui n'était point une 
âme basse ( i ) ; et c'était un fait que les auteurs chrétiens, les Pères de l'Eglise, 
eji s' emparant des armes préparées contre le christianisme, et en les retournant 
contre ses adversaires, avaient réussi à se substituer à eux, et à faire accepter 
'dans ^'or/tou[X£VYi, et au delà, chez les Barbares, les solutions que donnait la 
religion nouvelle aux problêmes qui tourmentaient les adeptes des mystères et 
les cercles néoplatoniciens (2). 

Cette double constatation semble avoir incliné Franz Cnmont à penser qu'à 
des questions posées depuis des millénaires s'il y avait une réponse, la réponse 
était en effet donnée par le christianisme tel qu'il s'était constitué sous l'impul- 
sion de Jésus, mais aussi grâce aux apports du milieu où il s'était développé ; 
« Plotin, dit-il à ce propos (3) premier défenseur d'un spiritualisme intégral, 
réfutateur pénétrant du matérialisme (4) exerça sur l'élaboration de la théologie 
chrétienne une influence décisive qui devait se prolonger pendant des siècles. 
Aussi tous ceux qui ont été attirés par l'étude des Ennéades ontAls reconnu dans 
l'\auteur de ces notes de cours, modeste directeur d'études qui écrivait un grec 
fautif et ne se relisait pas, un des puissants métaphysiciens dont l'œuvre marque 
un tournant dans la direction suivie par la pensée humaine » . 

Et voilà, pour lui aussi, le tournant, le point où commence sa courbe. Il 
paraît alors s'être rapproché, sans en parler à aucun de ses amis (5), du cou- 
rant de la pensée chrétienne, en y comprenant les apports étrangers 
où elle s'était reconnue. C'est ce qui apparaît dans le message qu'il avait 
soigneusement, amoureusement rédigé pour l'inauguration, à laquelle il ne 
pouvait se rendre, de la bibliothèque qu'il venait d'offrir à /'Academia Belgica 
de Rome : 

(1) F. Cumont avait publié, en collaboration avec J. BideZj JuUani Imperatoris Epistulae, legçs, 
poematia, fragmenta varia, Paris, 1922. 

(2) Infra, p. 382. 

(3) Iiifra, p. 346. 

(4) C'est là dans sa position un point important : sa réaction est, on le verra plus loin 
(pp. 140-141), quelque sympathie que lui inspirât l'homme, très vive contre le système d'Epi- 
cure. 

(5) « Il est... scabreux de vouloir fixer en peu de mots l'infinie variété des dispositions indi- 
viduelles, et rien n'échappe plus à l'observation historique que ces convictions intimes que par- 
fois on dérobe même à ses proches » (Réflexion de 1910 relevée par W. Lameere, Sur la 
tombe de Pr. Cumont, dans Alumni, t. XVII (1947-1948), p. 154). A rapprocher de Newman, 
Parochîal sermons, 4, 19, 291 : Hoiv difficult it is ta define things, how impracticable it is ta 
convey to another any complicated, or any deep or refined feeling, how inconsistent and self 
contradîctory his own feelings seem, when put into words, how he subjects himself in consé- 
quence to misunderstanding, or ridicule, or triumphant criticism,.. 



— XXV — 

Le temps n'est pas éloigné, écrivait-il, où l'histoire des religions « était regardée 
avec méfiance comme une machine de guerre imaginée pour combattre l'Eglise (i). 
Mais la véritable question dépasse la portée des études que l'historien consacre aux 
phénomènes de la société humaine. Il s'agit de savoir si les affaires du monde sont 
conduites par des forces aveugles, par ce que les Anciens nommaient le Fatum, ou si 
elles sont dirigées par une Providence qui les mène vers un but qu'elle s'est assi- 
gné (2) : car si une volonté divine préside à cette évolution (3), on verra néces- 
sairement dans l'invasion en Occident des cultes orientaux une transition qui devait 
finalement assurer l'expansion de la foi nouvelle dans une large portion de l'hu- 
manité » (4O. 

(1) Cf. dans le discours inaugural du Vie Congrès international de l'Histoire des Religions 
à Bruxelles (Le Flambeau, septembre 1935) : « La science des religions, enfant encore débile, 
qui devait devenir un géant, était alors en Belgique, et peut-être ailleurs encore, à la fois sus- 
pecte aux croyants qui la soupçonnaient d'être un cheval de Troie inventé pour détruire leur foi, 
et méprisée des savants officiels qui n'y voyaient que spéculations sans méthode et sans consis- 
tance ». 

(2) Il se peut qu'il y ait ici réminiscence d'une page poignante de Loisy, Quelques lettres... 
1908, lettre XIX, 28 janvier 1906, p. 47 (cf. aussi Mémoires, t. II, p. 468) : « Je suis comme 
vous devant ce grand mur éternel. Je l'interroge et, dans la réponse que je me fais, je crois que 
c'est lui, si insensible en apparence, qui me parle ou qui parle en moi. Car après tout, je suis 
une pierre de ce mur, caelestis urbs Jérusalem ; il est d'une certaine manière tout en moi comme 
je suis tout en lui ; il doit être vivant comme moi, et ce n'est pas un mur de pierre, mais une 
construction animée : il souffre en moi, j'aurai la paix en lui », Et dans La Crise morale du temps 
présent et l'éducation humaine, Paris, 1937, p. 227 : « Du reste il ne s'agit plus maintenant de 
la Providence conçue comme antérieure et extérieure au monde, mais uniquement de l'éternelle 
et mystérieuse action de Dieu dans l'univers vivant ». 

(3) Ibid. p. 242 : « Dieu existe, c'est-à-dire un Etre au-dessus de tous les êtres, une Puis- 
sance au-dessus de toutes les puissances, un Esprit au-dessus de tous les esprits, qui est le prin- 
cipe et la source de toute vie dans l'ordre sensible et dans l'ordre invisible, dans l'ordre éternel 
des mondes ; de lui l'on peut dire que tout le manifeste et que rien ne l'absorbe. On le blas- 
phème inconsciemment lorsqu'on ose le définir « quelque chose qui, en plus grand, nous ressem- 
ble » ; p. 2S0 : « grand mystère d'amour, dans lequel rien de ce qui fut n'a cessé d'être, rien 
de ce qui est ne disparaîtra, rien de ce qui doit être ne périra, nulle activité vivante ne sera 
perdue », et en qui trouve sa justification le sacrifice de soi qui est requis des hommes, p. 342: 
« Le sacrifice dont nous parlons est avant tout, il est essentiellement un acte d'amour dans un 
acte de foi ; or acte d'amour, il est la vérité, morale et transcendante, de la vie, le contentement 
suprême; acte de foi, il est par là même fondé en Dieu, dans l'obscure et solide intuition du 
mystère éternel, de l'amour qui se donne, qui s'affirme en se donnant ». Peut-être Fr. Cumont 
était-il déjà sur le chemin de réflexions de ce genre lorsque, rendant compte dans \& Journal des 
Savants, août-octobre 1928, de Rostovstzeff, A history of the ancient world, il écrivait, p. 334, 
touchant le déclin du monde antique : « il est remarquable qu'un historien aussi attentif aux con- 
cluions économiques attribue cette décadence surtout à des raisons morales » ; et dans le dis- 
cours inaugural de 1935 cité supra, note 1 : « Certains ont voulu réduire l'histoire au jeu des 
forces économiques ; ils ont conçu le développement de l'humanité comme soumis à la fatalité 
d'un déterminisme matérialiste. Mais quelle dénégation leur opposent ces mouvements religieux 
suscités par des âmes intenses qu'illumine une flamme intérieure et qui, renonçant à ce bien-être 
que recherche le commun des mortels, échappent par là même, eux et leurs sectateurs, aux lois 
économiques qui régiraient, dit-on, exclusivement les communautés humaines ». 

(4) Quelque temps auparavant, probablement en mars, il avait, d'un air réfléchi et grave, tenu 



— XXVI — 

C'est dans ces sentiments qu'il acheva cette Lux perpétua qu'il voulait à 
tout prix qui parût avant sa, mort, qui a été la seule passion des derniers m^is 
de sa vie, l'unique préoccupation de ses dernières semaines, et qui lui a fait 
tourmenter sans merci, éditeur, imprimeur, correcteurs, tous ceux qui, de près 
ou de loin, directement ou indirectement, pouvaient l'aider à procurer l'édition 
de sa dernière œuvre, 

La mort ne lui a pas laissé le répit qu'il implorait. Dans les premiers jours 
d'août il consentit enfin à se laisser transporter en Belgique pour y prendre 
du repos et refaire ses forces. Car s'il ne pensait alors qu'à Lux perpétua, il 
avait encore d'autres projets en tête. Il voulait donner une quatrième édition 
de ses Mystères de Mithra, où il aurait utilisé les résultats des dernières fouilles 
notamment celles de Rome et d'Ostie (i); assurer la publication d'un essai 
sur le culte du Trône vide dont la rédaction remontait à IQ4.1 ; et préparer 
un recueil d'articles, analogue aux Etudes syriennes, qui aurait compris entre 
autres La fin du monde selon les Mages occidentaux. Les Anges du paga- 
nisme, et une nouvelle version, profondément remaniée, de la Théologie 
solaire (2). 

Il songeait à tout cela, toujours allant, toujours alerte, l'esprit aussi vif que 
jamais, incertain pourtant de l'avenir : « Je ne sais si, à quatre-vingts ans, 
— cette confidence est du 7 mai, — je pourrai jamais me remettre ou ne 
resterai pas un infirme. Oswv èv youvacri xecTat, ceci repose sur les genoux 
des dieux, comme disait Homère (3), mais les chrétiens ajoutent : fiât 
Voluntas tua ». 

Et de fait il ne lui était plus temps de faire des projets. Son heure était 
venue, l'heure dont, à propos du vieil empereur Marc Aurèle, il avait, dans 
Lux perpétua, décrit les affres {p. 118-iiç) : « Le prince vieillissant était 

les mêmes propos, à peu près dans les mêmes termes, à un ami qui était venu le visiter pendant 
sa convalescence : sans doute en préparait-il l'expression pour le Message qu'il méditait. — Déjà 
dans la préface de juillet 1906 [^supra, p. XX, note 1], p. XII : « La prédication des prêtres 
asiatiques prépara ainsi, malgré eux, le triomphe de l'Eglise, et celui-ci a marqué l'achève- 
ment de l'œuvre dont ils ont été les ouvriers inconscients ». Et plus précisément, sur la pré- 
paration du milieu moral : « En affirmant l'essence divine de l'homme, ils ont fortifié dans 
l'homme le sentiment de sa dignité éminente ; en faisant de la purification intérieure l'objet 
principal de l'existence terrestre, ils ont affiné et exalté la vie psychique, et lui ont donné une 
intensité presque surnaturelle que, auparavant, le monde antique n'avait pas connue ». 

(1) Cf. Rapport sur une mission à Rome dans C. R. de l'Acad. des Inscr. 1946, pp. 386-420. 

(2) La Théologie solaire du paganisme romain dans Mém. présentés par divers savants à 
l'Acad. des Inscr., XII, 1909, pp. 447-479. 

(3) //. 17, 514, etc. 



— xxvii — 

obsédé par la pensée de la mort. Il invoque si souvent les raisons qui doivent 
nous empêcher d'en éprouver quelque effroi, que par là même il trahit l'ap- 
préhension secrète que l'approche de sa fin inspire à son âme sensible : cette 
nécessité, note-t-il, nous est imposée par la ndture, dont le cours est réglé 
par la Raison divine, et il serait impie de ne pas s'y soumettre docilement. 
En nous y conformant nous atteindrons le terme de nos jours favorablement 
disposés, « comme si l'olive mûre en tombant bénissait la terre qui l'a portée 
et rendait grâces à l'arbre qui l'a produite » ( i ) . . . Au déclin de ses jours 
le vieillard multiplie ainsi les considérations propres à faire accepter le trépas 
sans révolte et sans faiblesse. Mais sa morale purement terrestre ne lui repré- 
sente jamais la nécessité d'une rétribution posthume, de récompenses et de 
châtiments d' outre-tombe . Il n'exprime nulle part, comme Platon ou comme 
Sénèque, l'espoir qu'il puisse retrouver dans l'au-delà ceux qui ont vécu pieu- 
sement, et s'entretenir dans un monde lumineux avec les sages d'autrefois... 
D'où vient que les successeurs de Zenon aient été aussi hésitants sur un point 
dont, après seize siècles de christianisme en Gaule, nous paraît dépendre toute 
la conception de la vie humaine 1 » Le problème, encore que Cumont n'en 
parlât jamais, se posait donc pour lui. Et il ne pensait pas qu'on pût s'y 
dérober : « Sans doute tant qu'il y aura des hommes,.,, se préoccuperont-ils 
du grand mystère de l'au-delà », ainsi commence l'introduction à IvUx per- 
pétua, ouvrage de pure érudition. Et il a beau se dire {p. 8) qu'aujourd'hui 
« pour nous notre terre n'est plus dans l'immensité qu'un grain de sable 
emporté dans un tourbillon » ; que « le pullulement de notre espèce est la 
multiplication d'animalcules infinitésimaux, la prolifération d'une poussière 
vivante, et son apparition sur notre planète un incident futile, comme le serait 
sa disparition, dans l'évolution totale du cosmos » ; il a beau ajouter : « Et 
nous ne pouvons plus croire sans déraison que le don sublime de l'intelligence 
n'ait été départi, par un privilège unique, qu'à un être aussi infime, ni même 
admettre, sans une étrange présomption, que la vie ne se soit manifestée nulle 
part sous une forme plus parfaite et plus durable, dans des conditions moins 
instables que celles où notre organisme lutte pour une existence éphémère » (2) ; 
il n'en pensait pas moins que, nonobstant toutes ces circonstances nouvelles, 

(1) Marc Aurèle, Pensées, 4, 48, 4 : tb; av s! ÈÀata Tcé-sipo; •^z.-^^)i.h-t\ EutTrcEv, £Ô(j>r)[Jtoû(Ta xtqv 
evEYXOùffav, xaî ;(âptv e'.Suïa t;L cp'jtravct oévSptu. 

(2) Cf. encore Message in fine : « car la fondation d'instituts scientifiques est un subter- 
fuge que les hommes ont imaginé pour assurer à leur action une continuité que ne permet pas 
d'atteindre pour l'individu la loi inéluctable qui limite étroitement sa vie. éphémère ». 



— XXVIII — 

le vieux, l'étemel problème continuait, continuerait toujours ^assiéger nos 
âmes inquiètes, et irrequietum est cor nostrum,.. (p. 12) ; « Lorsque la 
terre cessa d'être le centre de l'univers, seul point fixe entouré par les cercles 
mouvants des deux, pour devenir une pauvre planète tournant autour d'un 
axe qui lui-même se meut, dans l'immensité insondable, parmi une infinité 
'd^ autres ^ l'idée naïve que les anciens avaient conçue du voyage des âmes dam 
un monde étroitement borné devint inacceptable, et le progrès de la science, 
en discréditant la solution erronée que nous avait léguée l'antiquité, nous a 
laissés en présence d'un mystère que ne soupçonnaient point les mystères 
païens » ( i ) . 

Les Jtouvelles perspectives de la science n'ont donc rien changé pour 
l'homme, j'entends, il va sans dire, non pas l'espèce humaine objet d'obser- 
vation, l'homme objectivé, comme aurait dit Nicolas Berdiaëff, mais le sujet, 
mais la personne, mais ce qui dit moi et se donne à soi-même un nom qui ne- 
s'applique ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir, ni dans l'éter- 
nité à aucun autre. Pour celui-là rien n'est changé, rien ne peut changer, quelle 
que soit la constitution que la science prête au cosmos, et dans le cosmos, 
la place de notre espèce {p. i) : « Peut-être aussi en aucun temps ne s'est 
imposée davantage, même aux incroyants, l'espérance ou la foi que ces mâUti- 
tudes innombrables, pleines de force morale et de passion généreuse, qui sonA 
entrées dans l'éternité, n'ont point péri tout entières, que l'ardeur qui les 
animait ne s'est point éteinte avec la chaleur de leurs membres, que l'esprit 
qui les poussait au sacrifice d'eux-mêmes ne s'est pas dissipé avec les cellules 
de leur corps ». , 

Telle est la question qui demeurait posée devant Franz Cumont. Cela aussi, 
autant et plus que l'éventuel rétablissement de s\a santé, était sur les genoux 
des dieux; et de cela aussi sans doute il en était venu, à dire, suivant la tradition 
créée en Gaule par seize siècles de christianisme (2) : fiât Voluntas tua (3). 
Et maintenant il allait enfin connaître cette Volonté devant laquelle il venait 
de s'incliner. 



(1) C£. Loisy, La crise morale du temps -présent et l'Education humaine, p. 227 : « Der- 
rière cette immensité et cette éternité de l'univers visible, il y a ce que nous, vermine de la 
terre, ne pouvons directement percevoir, que nous pressentons seulement, itiais qui est le prin- 
cipe vivant, la vérité intime et profonde de tout. Il y a, il reste, quoi qu'on puisse dire, le 
mystère ». 

(2) Supra, p. XXVII. 

(3) Supra, p. XXVJ. 



— HtÙL — 

// partie le 4 août pour Wolu-we Sûint^-Piôrret emportant dans sa valise 
iî'ïmitatioji de Jésus-Ghi'ist. Et peu de jours après, il demanda qu'à sa dernière 
heure, son ami Mgr Vaês tant lui donner V extrême-onction. C'est ainsi qu'il 
révint au giron maternel, lion comme autrefois l'enfant prodigue avec larmes 
et sanglots, Ttiais de l'air le plus paisible dû monde, comme s'il n'avait pas eu 
conscience de l'avoir jamais délaissé. C'est du moins ce qui paraît ressortir de 
ce Message de mai îç^y à l'Académie belge de Rome, où s'étant expliqué 
sur les influences qui ont contribué à former le corps du christianisme, il en 
vient à parler de « cette Ville Eternelle qui, après avoir, païenne, transmis au 
monde latin la civilisation hellénique, devenue chrétienne répandit en Europe 
là religion qui est nôtre ». 

Il ne dit rien davantage, sinon, à plusieurs reprises durant ses derniers jours, 
qu'il était bon chrétien, se confiant ainsi, sémble^t-il, sans se plus tourmenter 
de terreurs ni s'embarrasser de scrupules, à cette Volonté qu'il sentait bonne : 

Aquella eterna fonte esta ascondida : 

Que bietx se yo do tiene su manida 

Aunque es de noche (i) 

Il n'avait pourtant pas encore perdu tout espoir de rétablissement. Il atten- 
dait beaucoup de l'air vivifiant de la forêt de Soignes. Mais pour énergique 
que fût son. âme douce, elle n'était plus la maîtresse ; et son corps exténué se 
refusait à servir. Alors se fermèrent pour toujours ces yeux bleus au clair 
regard que nous avions tant aimés. Ainsi mourut Franz Cumont. Et ce fut moins 
« comme si l'olive mûre rendait grâces à l'arbre qui l'a produite » que comme 
s'éteint une lampe à l'instant oîi le jour va poindre. 

Comment songer à lui désormais, à ses dernières années, à son paisible 
trépas dans la douce atmosphère de la Villa des Fleurs (2), sans se rappeler 
aussitôt le Requiem de Fauré? — Œuvre païenne, a-t-on dit. — Peut-être. 
Mais encore qu'en sait-on ? Païen et chrétien ne sont plus des mots qui, sinon 
par leurs définitions abstraites, s'affrontent aussi résolument qu'autrefois. Car 
dans la réalité il apparaît aujourd'hui, d'une part — et Cumont l'avait entrevu 
— que les religions païennes ont connu les aspirations auxquelles devait répon- 



(1) S. Jean de la Croix, fohne VÏIl, Obras, éd. Silverio, t. IV ,p. 324. 

(2) Il aimait le jardin fleuri de cette demeure, et dans ses dernières heures il parlait, 
« presque dans la même phrase, de mourir et d'être transporté dans le jardin ». Qui sait ,si 
dans la confusion de ses ultimes pensées, ce n'était pas précisément la mort qui évoquait en 
lui l'idée du jardin prorais, paîri daeza, le Paradis ? {supra, p. XXVII, infra, pp. 43, 302). 



— XXX — 

dre la religion chrétienne, et qu'elles en ont parfois pressenti la réponse (i) ; 
d'autre part que le christianisme , à toutes les époques, a plus ou moins subi 
V influence du milieu ambiant (2), et par conséquent des religions païennes qui, 
comme le phénix, renaissent de leurs cendres, et n'ont jamais fini, pas même 
aujourd'hui, aujourd'hui surtout, leur carrière. En sorte que, quels qu'aient été 
les sentiments de Fauré, son Requiem est, — dans le balancement de sa mélodie 
laticinante, où, par trois fois, l'angoisse, comme un jet de flamme, fait éclater 
un cri (3) — si péjiétré de l'attente, ou plutôt du regret de n'oser plus 
'attendre quelque chose que n'avait pas rêvé le paganism)e et à quoi l'on ne 
veut pas, l'on ne peut pas renoncer, que, si désespéré soit-il, le désespoir y 
espère ; de l'impossibilité de prier naît la prière ; et ainsi, à l'heure où, les 
vieilles croyances semblent vaciller et tendre, devant de cruelles négations, à 
se dissiper co77ime songes, il se rattache en fin de compte aux plus jeunes 
ferveurs des premières origines, s'il est vrai que rien n'évoque davantage le 
cri arraché du milieu de la foule au père douloureux de l'enfant lunatique : 
« /e crois. Seigneur : subviens à mon défaut de foi 1 » (4). 

Franz Cumont avait en IQ42, au seuil du Symbolisme funéraire des Romains, 
inscrit cette grave et tendre dédicace : 

AMICAE 
SAPIENTISSIMAE 

QVAE MECVM HIS STVDIIS 
TEMPORVM INIQVORVM 
SOLATIVM QVAESIVIT 

Le temps de l'épreuve est passé pour lui. Les mystérieuses portes de l'au-delà^ 
Afterlife, devant lui se sont ouvertes. Puisse, au sortir des ombres troubles de 
ce monde et des temps iniques où il a vécu, son âme douce et généreuse, si 
respectueusement sceptique, trouver ce qui fut l'objet de ses dernières recher- 
ches dans l'ordre historique, et aussi de ses dernières préoccupations dans 
l'ordre spirituel, in Luce perpétua sempiternam Requiem. 

(1) Cf. supra, p. XXIV, et en outre les travaux d'A. J. Eestugière qui a été pour Fr. Cumont 
un disciple de prédilection. 

(2) Cf. dans la préface de juillet 1906 \supra, p. XX, note 1], p. XIV : « Maisj même lors- 
que nous nous posons en adversaires de la tradition, nous ne pouvons rompre avec le passé 
qui nous a formés, ni nous dégager du présent dont nous vivons. A mesure qu'on étudiera de 
plus près l'histoire religieuse de l'Empire, le triomphe de l'Eglise apparaîtra davantage, pen- 
sons-nous, comme l'aboutissement d'une longue évolution des croyances ». 

(3) A l'introït, Dîie exattdi ; au second Kyrie ; à la première reprise du Pie Jesu. 

(4) Me. 92*. 



PRINCIPALES ABRÉVIATIONS EMPLOYÉES DANS LES NOTES 



AA. SS, = Acta Sanctoriim des BoUandistes. 

A. C. = L'Antiquité classique. 

A. J. Arch. = American Journal of Archaeology. 

Altmarm = W. Altmann, Die rômischen Grabaltàre der Kaiserzeit, Berlin, 1905. 

A. Relgw. = Archiv fur Religionswissenschaft. 

Ath. Mitt. = Mitteilungen des Archàologischen Instituts (Athenische Abteilung). 

B. C. H. = Bulletin de correspondance hellénique. 

Bidez, Eôs = Joseph Bidez, Eôs ou Platon et l'Orient, Bruxelles-Paris, 1945. 

Bidez, Julien = Joseph Bidez, Vie de l'Enrpereur Julien, Paris, 1930. 

Borner = Franz Borner, Ahnencult und Ahnenglaube im alten Rom, Leipzig, 1043- 

Boyancé, Songe = Pierre Boyancé, Etude sur Je « Songe de Sci-pion » (Bibliothèque 

des Universités du Midi, XX), Bordeaux 1936. 
Brehlich == Angelo Brehlich, Aspetti délia morte nelle iscrizionî sepolcrali del monda 

latino (Dissertationes Pannonicae, VII), Budapest, 1937. 
Cabrol = dom Cabrol et dom Leclercq, Dictionnaire d'Archéologie chrétienne et de 

liturgie, Paris, 1924 ss. 
Carcopino = Jérôme Carcopino, La basilique pythagoricienne de la Porte Majeure, 

2^ éd. Paris, 1927. 

C. C. A. G. = Catalogus codicum astrologorum Graecorum, Bruxelles, 1898 6s. 

C. E. = Fr. Bûcheler, Carmina latina Epigrafica, Leipzig, 1892 (Supplément de Lom- 

matsch, 1926). 
C. I. L. = Corpus inscrîptionum latinariim, Berlin, 1862 ss. 
C. - R, = Ac. Inscr. = Comptes-rendus de l'Académie dés Inscriptions. 
De Ruyt = Franz De Ruyt, Charun, démon étrusque de la mort (Etudes de l'Institut 

historique belge I) Bruxelles, 1934. 
Dessau = H. Dessau, Inscripiiones latinaù selectae, Berlin, 1892-1916. 
Diehl = Diehl, Inscriptiones latinae christianae veteres, Berlin 1925-1931. 
Dieterich, Nekyia = Albrecht Dieterich, Nekyia, Beitrâge zur Erklârung der Petrusa^ 

pokalypse, 2^ éd. 191 3, Leipzig. 
Dittenberger = W. Dittenberger, Sylloge inscriptionum graecarum, 3^ éd., Leipzig, 1915- 

1924. 
Dôlger, A. C. =* F. J. Dôlger, Antike und Christentum. 
Egypte Astr. = Fr. Gumont, L'Egypte des Astrologues, Bruxelles, 1937. 
Eitrem = S. Eitrem, Opferritus und Voropfer dôr Griechen, Oslo, 1915. 
Espérandieu = Emile Espérandieu, Recueil général des Bas-Reliefs de la Gaule romaine, 

Paris 1907 ss. 
Et-^ Syr. =■■ Fr. Gumont, Etudes syriennes, Paris, 1917. 
Ettig = Gotthold Ettig, Acheruntica, sive descensum apud veteres cnarratio (Leipziger 

Studien zur Philologie, XIII), 1891. 
Pestugière, Hermès = A. J. Festugière, La révélation d'Hermès Crismêgiste, I, Les 

sciences occultes, Paris, 1944. 



— XXXI I — 

Festugière, Épicure = É-picure et ses .dieux ; Paris, 1:946. 

Frazer = James Frazer, La Crainte des morts dans la religion primitive, 3 vol. Paris, 

1934-1937- 
Friedlander, Sitteng. =: Ludwig Friedlânder, Darstellungen aus der Sittengeschichte 

Roms. lo^ éd., par Wissowa, t. III, 1923. 
Galletier = Edouard Galletier, Etude sur la poésie funéraire romaine d'après les 

inscriptions., Paris 1922. 
Hastings = James Hastings, Encyclopaedia of Religio7i and Ethics, Edimbourg, 1908 ss. 
I. G. = Inscriptiones graecae, Berlin, 1873 ss. 

I. G. R. = Inscriptiones graecae ad res Romanas pertinentes, Paris, 1901-1927. 
Jacobsen, Mânes = J. P. Jacobsen, Les Mânes, traduit du danois par Philipot, 3 vol., 

Paris, 1924 (inachevé). 
J. A. I. = Jahrbiich des archàologischen Instituts. 
J. H. S. = Journal of hellenic studies. 
Jobbé-Duval = Em. Jobbé-Duval. Les morts njalfaisants d'après le droit et les 

croyances populaires des Romains, Paris, 1924. 
J. R. S. =^ Journal of Roman Studies. 

Kaibel, Epigr. =^ Kaibel, Epigrammata graeca e lapidibus collecta, Berlin, 1878. 
Jos. Kroll = Joseph Kroll, Gott und Hôlle (Studien der Bibliothek Warburg, XX), 

Leipzig, 1932. 
Lattimore = Richmond Lattimore, 'Chemes in Greek and Latin epitaphs {Illinois Studies, 

XXVIII), Urbana, 1942. 
Lawson = J. C. Lawson, Modem Greek Folklore and ancient Greek Religion, 1910. 
Loisy, Sacrifice = Alfred Loisy, Essai historique sur le sacrifice, Paris, 1920. 
Macchioro = Vittorio Macchioro, Il simbolismo nelle figurazioni sépulcrale romane 

(Memorie délia R. Accademia di Napoli), 1909. 
Mages hellén. = J. Bidez et F. Cumont, Les Mages hellénisés, Zoroastre, Ostanès, Hys- 

taspe, d'après la tradition grecque, 2 vol., Paris, 1938. 
M.A.M.A. = Buckler, Calder, etc. Monumenta Asiae Minoris Antiqua., Londres, 1928 Bs. 
Martimore — - A. G. Martimore, La fidélité des premiers chrétiens aux usages romains 

en matière de sépulture (dans Mélanges de la société toulousaine d'études classi- 
ques), Toulouse, 1946, pp. 167-189. 
Massé =■■ Henri Massé, Croyances et coutumes persanes, 2 vol. Paris, 1938. 
Meuli = Karl Meuli, Griechische Opferbraûche, dans Phyllobolia fur Peter von der 

Mûpl, Bâle, 1946 ,pp. 185-237. 
M.M.M. = F. Cumont, Xlextes et Monuments figurés relatifs aux mystères de Mithra, 

2 vol. Bruxelles, 1896-1899. 
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286). 
Nilsson, Gr. Rel. = Martin P. Nilsson, Geschichte der griechischen Religion, I, Munich, 

1941. 
Norden = Eduard Norden, P. Vergilius Marc, Aeneis, Buch VI, Leipzig, 1903 (2^ éd. 

1916). 
Otto, Manen = Walter Otto, Die Manen, oder von der Urform des Votenglaubens, Ber- 
lin, 1923. 
Parrot =; André Parrot, Malédictions et violations des tombes, Paris, 1939. 
Plésent = Charles Plésent, Le Culex, étude sur l'alexandrinisme latin, Paris, 1910. 
Pap. Magic. = Karl Preisendanz, Papyri Graecae magicae, 2 vol., Berlin, 1928-1931. 
Pascal = Carlo Pascal, Le credenze d'oltre tomba nelle opère letterarie dell'anfichità, 

2* éd. 1923. 



— XXXtlI — 

PG. = Migne, Patrologie grecque. 

PL. = Migne, Patrologie latine. 

R. A. == Revue archéologique. 

R. B. Ph. == Revue belge de -philologie et d'histoire. 

R. E. = Pauly-Wissowa-Kroll, Realencyclo-pàdie fur Altertumswissenschaft. 

R. E. A. = Revue des Etudes anciennes. 

R. E. G. == Revue des Etudes grecques. 

Reinaclî, R. R. = Salonion Reinach, Répertoire des reliefs, 3 vol. Paris. 

Relig. or. = Fr. Cumont, Les Religions orientales dans le Paganisme romain, 4« éd. 

Paris, 1929. 
R. H. L. R. == Revue d'histoire et de littérature religieuses. 
R. H. R. =-• Revue de l'histoire des religions. 

Rom. Mitt. = Mitteilungen des Arch'àologischen Instituts (Romische Abteilung). 
Rohde ~. Erwin Rohde, Psyché, lo^ éd. par Weinreich, 1925 ; trad. française, par 

Reymond, Paris, 1928. 
R. Ph. = Revue de philologie, de littérature et d'histoire anciennes. 
S. A. B. = Sitzungsherichte der preussichen Akademie, Berlin. 
Saglio-Pottier = Daremberg, Saglio, Pottier, Dictionnaire des antiquités. 
S. A. M. == Sitzungsherichte der bayerischen Akademie, Munich. 
Sarkophagrel. = Cari Robert, Die antiken Sarkophagreliefs, Berlin, 1904 ss. 
Schrader-Nehring = Schrader, Reallexikon der Indo-germanischen Altertumskunde, 2° éd. 

par Nehring. 
S. E. G. = Hondius, Supplementum epigraphicum graecum, Leiden, 1923 ss. 
Sôderblom = Nathan Sôderblom, La vie future selon le mazdéisme (Annales du Musée 

Gtiimet, IX), Paris, 1909. 
Stèle d'Antibes = Fr. Cxtmont, La Stèle du danseur d'Antibes et son décor végétal, Paris, 

1942. 
St. e T. = Stiidi e Z^esti, Cité du Vatican. 
Symbol. —-■ Fr. Cumont, Recherches sur le symbolisme funéraire des Romains, Paris, 

1942. 
T. and St. = Vexts and Studios, Cambridge. 
X^héol. solaire = Fr. Cumont, V>héologie solaire dti paganisme romain (dans Mémoires 

présentés par divers savants à l'Académie des Inscriptions, 1909, XII, pp. 447- 

470- 
V. U. V. = Religionsgeschichtliche Versuche und Vorarbeiten, Giessen. 

Van Gennep = Arnold Van Gennep, Manuel du Folklore français contemporain, I, Du 

berceau à la tombe, Paris, 1946, 830 pp. in 8°. 

Westrup =' C. W. Westrup, Ancestor Worship, I, Copenhague, 1944. 



INTRODUCTION 



Sans doute, tant qu'il y aura des hommes et que la médecine ne pourra leur 
assurer le perpétuel renouvellement d'une vigueur juvénile, se préoccuperont-ils 
du grand mystère de l'au-delà. Mais jamais peut-être l'idée de la mort ne fut 
aussi présente à l'humanité que durant les années que nous avons vécues. Elle 
fut la compagne quotidienne de millions de combattants engagés dans une 
lutte meurtrière, elle hantait l'esprit de ceux, plus nombreux encore, qui trem- 
blaient pour la vie de leurs proches ; elle est restée la pensée constante de 
ceux que poursuit le regret d'un être aimé. Peut-être aussi, en aucun temps, 
ne s'est imposée davantage, même aux incroyants, l'espérance ou la foi que 
ces multitudes innombrables, pleines de force morale et de passion généreuse 
qui soni" entrées dans l'éternité, n'ont point péri tout entières, que l'ardeur qui 
les animait ne s'est point éteinte avec la chaleur de leurs membres, que l'esprit 
qui les poussait au sacrifice d'eux-mêmes ne s'est pas dissipé avec les cellules 
de leur corps. 

Les anciens ont déjà connu ces sentiments et donné à cette même conviction 
la forme que leur suggérait leur religion. Périclès dans son éloge funèbre des 
guerriers tombés au siège de Samos, affirmait que ceux^qui meurent pour leur 
patrie deviennent immortels comme les dieux, et, comme eux invisibles, manifes- 
tent leur présence par les bienfaits qu'ils répandent i. Aussi bien, la foi des 
Hellènes a souvent adoré comme des héros, ceux qui avaient péri en défendant 
leur cité. Ainsi, les idées que l'on conçut, dans l'antiquité, de l'immortalité, sont 
souvent à la fois éloignées et très proches des nôtres. Elles deviennent de plus 
en plus semblables aux conceptions qui nous sont familières, à mesure qu'on 

I. Plut., Pericl., VIII, 9. 



2 LUX PERPETUA 

descend le cours du temps et celles qui étaient généralement admises à la fin 
du paganisme, sont analogues aux doctrines eschatologiques qui devaient être 
acceptées durant tout le moyen âge. 

J'ose donc me flatter de n'avoir pas choisi un sujet qui soit très loin de 
nous, capable d'intéresser seulement les érudits et àans rapport aucun avec nos 
préoccupations actuelles, en entretenant mes lecteurs des croyances sur la vie 
future au temps des Romains. De cette vaste matière, je ne pourrai, en 
quelques chapitres, esquisser que les grands contours, nécessairement approxi- 
matifs. Il est toujours imprudent, j'en ai conscience, de hasarder des générali- 
sations morales : elles se trouvent toujours fausses par quelque endroit, mais 
surtout il est scabreux de vouloir définir en peu de mots l'infinie variété des 
dispositions individuelles et rien n'est plus soustrait à l'observation historique 
que ces convictions intimes que parfois on dérobe même à ses proches. Aux 
époques de scepticisme des âmes pieuses s'attardent aux vieilles croyances et 
une foule traditionaliste reste fidèle à ses dévotions ancestrales. Aux temps où 
la religion reprend son empire, des esprits rationalistes ou sceptiques résistent 
à la contagion de la foi. Il est particulièrement difficile de constater jusqu'à 
quel point les idées adoptées par les cercles intellectuels réussirent à pénéti-er 
les masses profondes du peuple. Les épitaphes conservées nous fournissent à 
cet égard des indications trop clairsemées et trop discordantes. Puis, dans le 
paganisme, un dogme n'exclut pas nécessairement un dogme opposé : l'un et 
l'autre persistent parfois dans le même individu comme des possibilités diverses, 
également autorisées par une tradition respectable. L'on apportera donc à mes 
affirmations trop absolues les réserves qu'elles comportent. Je pourrai seule- 
ment indiquer ici les grands courants spirituels qui successivement ont introduit 
à Rome des idées nouvelles sur l'au-delà et esquisser l'évolution qu'ont subi 
les doctrines sur le sort et le séjour des âmep. Combien chacune de ces doc- 
trines comptait-elle de partisans aux diverses périodes, l'on n'attendra pas de 
moi que je le précise. L'antiquité ne nous a pas laissé de statistiques cultuelles. 
Nous pourrons du moins distinguer les phases principales d'une évolution intel- 
lectuelle qui fit, dans le monde romain, passer au moins la majorité des esprits 
cultivé? d'abord de la foi à l'incrédulité, et plus tard de l'incroyance à une 
foi nouvelle. Le nombre d'entre eux qui, au temps de Cicéron, restaient 
fermement convaincus d'une survie consciente de l'âme, était aussi restreint 
que le devint, au crépuscule du paganisme, celui des sceptiques inclinant à 
admettre que. cette âme périssait au moment du décès. Tel fut l'aboutissement 
suprême d'une longue évolution religieuse, que l'on peut suivre pendant les 






INTRODUCTION 3 

quatre ou cinq siècles qui s'étendent depuis la fin de la République jusqu'au 
déclin de l'Empire. 

Et ce fut là un changement capital qui transforma toute la conception antique 
des obligations sociales et du but de notre existence. L'individu ne sera plus 
désormais un instrument mis au service de la communauté, pour qu'elle puisse 
réaliser ses fins, mais le dépositaire sacré d'un principe indestructible de vie 
supérieure et cette valeur spirituelle conférera à la personne humaine, même 
dans la condition la plus humble, une dignité éminente. La morale ne cher- 
chera plus, comme l'ancienne philosophie grecque, à obtenir le souverain bien 
sur cette terre, mais après la mort. On agira moins en vue de réalités tangi- 
bles, pour assurer la prospérité de la famille, de la cité, de l'Etat, mais plutôt 
pour atteindre des espérances idéales dans un monde surnaturel. Notre pas- 
sage ici-bas sera conçu- comme une préparation à une immortalité bienheureuse, 
comme une épreuve transitoire, qui doit avoir pour résultat mie félicité ou une 
souffrance infinies. La table des valeurs éthiques en fut bouleversée. 

« Toutes nos actions et nos pensées, a dit Pascal, doivent prendre des routes 
si différentes selon qu'il y a des biens éternels à espérer ou non, qu'il est 
impossible de faire xme démarche avec sens et jugement, qu'en la réglant par 
la vue de ce point, qui doit être notre dernier objet » i. 

Toutefois, si étudiant le problème capital de l'immortalité individuelle, l'on 
tentait d'établir un parallèle entre le temps présent et l'antiquité, l'on s'aper- 
cevrait bientôt qu'il se posait autrefois dans de tout autres conditions que de 
nos jours. Nous ne faisons pas allusion à ces théories sur la constitution de la 
matière qui font voir sous un aspect nouveau l'union de l'esprit et du corps. 
Mais les spéculations des anciens sur le sort des âmes étaient étroitement unies 
à une conception déterminée du monde, que nous ne partageons plus. Les Grecs 
ont agité la question de savoir si ce monde était éternel ou non^ et certains 
ont cru sa vie formée de longues, périodes, de « grandes années » se repro- 
duisant à l'infini. Ils ont imaginé un enchaînement perpétuel des causes qui, 
de tout temps, aurait gouverné l'ensemble du cosmos et devait le diriger à 
jamais 2. Mais ils n'ont eu aucune notion, même approximative, de l'ancienneté 
de l'homme sur la terre ; leur imagination n'a jamais songé à des millions 
d'années écoulées depuis l'apparition de la vie sur notre planète. C'est à peine 
s'ils accordaient quelques millénaires d'existence à notre espèce et les temps 

1. Prisées, III, 194 (t. Il, p. 103, Brunschvigg). 

2. Définition de l'slfjiapjAévT) : Cicéron, De divin,, 1, §s, 125. 



4 LUX PERPETUA 

étaient pour eux tout proches où les dieux se mêlaient encore à la société des 
mortels. Si l'idée que se firent les anciens de notre condition humaine s'est 
trouvée faussée par l'insuffisance de cette évaluation chronologique, elle l'a 
été plus encore par la limitation exigiie de leur cosmologie, car leur eschatologie 
s'est modelée sur celle-ci et en a épousé les contours. Or, à l'aurdre des temps 
modernes, les découvertes de Copernic et de Galilée en transformant notre 
conception de la structure de l'univers, ont détruit les illusions que les « ter- 
riens » se faisaient de la grandeur de leur destinée. De toutes les conquêtes 
scientifiques qui ont élargi l'horizon intellectuel de l'humanité, aucune, pas 
même la théorie de la gravitation universelle, n'a apporté dans ses croyances 
traditionnelles une perturbation plus profonde, et sans doute eût-elle provoqué, 
dès le XVF siècle, une grande crise morale, si l'on en avait aperçu aussitôt 
toutes les conséquences. Ce moment marque la rupture définitive avec un 
passé plus que millénaire et l'interversion de la relation du soleil et de la terre, 
a détruit les postulats sur lesquels reposaient toutes les localisations conçues 
jusque là pour l'existence d'outre-tombe. 

Ni la religion, ni même la philosophie des anciens avant Plotin, n'ont, en' 
définissant la condition posthume de l'âme, regardé celle-ci comme purement 
spirituelle : elle est un souffle diaphane analogue au vent, une ombre impal- 
pable mais visible aux yeux ou un mélange d'air et de feu. Même les Plato,- 
niciens, qui proclament immatérielle cette essence, enseignent qu'elle revêt 
une forme, dès qu'elle descend des hauteurs célestes pour pénétrer dans notre 
monde, et croient qu'elle s'entoure d'enveloppes éthérées ou aériennes avant de 
venir s'enfermer dans un corps. Elle ne reste donc pas un pur esprit qui 
échappe à la limitation de l'espace ; on ne peut dire d'elle., comme de l'âme 
universelle, qu'elle n'est nulle part et est partout i. Elle voyage dans le monde 
sensible et en habite successivement les diverses parties. Après la mort, elle 
se transporte dans une région déterminée de l'univers. 

Voyons donc comment est constitué cet univers^. Il est composé de quatre 
éléments, dont le plus lourd, la terre, en vertu de sa densité même, est tombé 
vers son centre et s'y est aggloméré en une sphère compacte, qui y reste 
suspendue en équilibre sans se mouvoir. L'eau s'est répandue sur sa surface, y 

1. Porphyre, Sent, ad intell., 31 •.OàSatj.oô ■/.%: %'j.''na:-fo~i . Cf. Plotin, III, 9, 3. 

2. Cf. Capelle, Die Schrift von der Welt {Neue Jahrb. f. d. Klass. Alterium, VIII), 
1905. — P. Duhem, Le système du ■monde. Histoire des théories cosmologiques, t. I 
(1913) et II (1914). — Gilbert, Die meteorologischen 'Cheorien des Griechischen Alter- 
tums, Leipzig, 1907. 



INTRODUCTION 5 

a donné naissance aux rivières, qui se déversent dans les mers ou dans l'Océan, 
lequel entoure cette île qu'est Voikoumenè, le continent habité par l'homme. 
Ou bien ce principe liquide s'élève en vapeurs dans la zone inférieure de 
l'atmosphère, qu'épaisissent les brouillards humides et où s'amassent les nuées. 
Les deux autres éléments, moins pesants, ont pris place au-dessus des premiers. 
L'air enveloppe le globe terrestre d'une couche mobile, continuellement agitée 
par les vents : par sa nature, il est sombre, quand la lumière des astres ne 
l'éclairé pas. Troublé au voisinage de la terre par les exhalaisons des eaux, il 
se purifie à mesure qu'en ses hauteurs il y échappe davantage ; et il s'étend 
jusqu'à la zone de la lune, où il confine à l'éther. Ce quatrième élément, 
ardent et léger, a une tendance naturelle à s'élever, et son feu subtil, qui 
occupe la partie supérieure du cosmos, brille dans l'éclat des astres. La sphère 
de la lune est la limite entre le moïide des dieux et de l'éternité, qui n'est 
soumis ni au devenir ni à la corruption, et notre monde terrestre, sujet à la 
naissance, au changement et à là mort. 

Au-dessus de la lune, s'étageaient six autres sphères, d'un cristal transparent, 
qui imprimaient aux planètes leurs mouvements sinueux : d'abord celles de 
Mercure et de Vénus, la brillante étoile du matin et du soir, puis celle du soleil. 
Celui-ci prenait ainsi place au quatrième rang, c'est-à-dire au milieu des 
sept cercles superposés, d'où selon une opinion fort accréditée, il dirigeait la 
course compliquée des « astres errants » et, réglant les révolutions des cieux, 
commandait à toute la nature. Au-dessus de ce « cœur du monde » se mou- 
vaient Mars, Jupiter et Saturne. Enfin embrassant les sept autres dans son 
orbe immense, la sphère des étoiles fixes, était pour certains penseurs, le 
moteur qui donnait le branle à tous les rouages de la mécanique céleste et 
elle méritait d'être adorée comme le dieu suprême^ : cette sphère marquait 
la limite du monde. Au-delà il n'y avait plus rien pour les physiciens que 
l'éther ou le vide. Mais les théologiens plaçaient dans cet Olympe astrono- 
mique le séjour des Immortels, ou bien, fidèles à Platon, supposaient cet 
empyrée peuplé de puissances transcendantes et purement intelligibles. 

C'est dans cet univers ainsi constitué que vont se répartir les demeures des 
âmes ayant quitté leur enveloppe chamelle. La terre, qui en formait le milieu, 
était, selon des mythes fort anciens, creusée d'une cavité immense où les dieux 
infernaux régnaient sur le peuple des ombres. Au-delà de l'Océan, qui cein- 

I. Cicéron, Somn. Scip., 4 : « Summus ipse dcu? arcçns et continens ceteros », Cf. 
infra, ch. ni, ^, 



é LUX PERPETUA 

turait Voîkoumenè, les îles Fortunées accueillaient, croyait-on, les héros 
bienheureux. On plaçait parfois l'Hadès, domaine de la mort, dans l'hémis- 
phère austral, alors inaccessible i. D'autre part, l'air qui entoure la terre, était 
rempli d'âmes désincarnées, transformées en démons bienfaisants ou nuisibles. 
Les plus vertueuses s'élevaient jusqu'à la lune, aux confins de la demeure des 
dieux. Ou bien, selon certains théologiens, la raison de l'homme, purifiée de 
tout alliage, retournait au soleil, « feu intelligent », dont elle était issue. 
Suivant une autre doctrine, les âmes descendant ici-bas pour s'emprisonner 
dans la chair, acquéraient successivement leurs qualités et leurs passions eri 
traversant les sphères étagées des planètes, selon la nature propre à chacune de 
celles-ci, et inversement s'en dépouillaient, à sept reprises, dans leur ascension 
vers le ciel suprême où, essences sublimes, elles devaient jouir d'une félicité 
sans fin en compagnie des dieux "^ Tout ceci, on le voit, est étroitement lié 
au système cosmique enseigné par les astronomes de l'antiquité. 

Ainsi, le grand Tout, qu'habitent la société des vivants et les âmes innom- 
brables des générations passées, est conçu comme un vase clos, dont la paroi 
extérieure est la sphère des étoiles fixes, où s'emboitent celles des sept planètes, 
et, plus bas, sous les zones de l'air et des vapeurs en perpétuel mouvement, 
le globe terrestre immobile est le point stable autour duquel tourne toute la 
machine céleste. 

Le contraste, fortement marqué par la physique des anciens, entre le 
monde sublunaire, champ-clos où luttent les éléments, et les sphères célestes, 
qui se meuvent régulièrement autour de lui dans l'éther lumineux, divisait 
la création en deux parties, régies par des principes opposés. L'astronomie 
moderne a fait rentrer la terre dans l'économie générale du cosmos et l'a 
regardée comme une cellule de ce grand corps, soumise aux mêmes lois que la 
multitude infinie de ses pareilles dans un Tout ramené de la dualité à l'unité. 

L'univers antique, si on le compare à celui qu'observent nos lunettes 
géantes, paraît minuscule. Bien que depuis Posidonius la petitesse de 
notre terre comparée à l'ensemble du monde soit un lieu commun de 
la philosophie 3, les Grecs crurent toujours, de fait, le firmament trèsi rap- 
proché de nous. Ils n'ont pas plus connu l'infiniment grand que les 
infiniments petits, mais ont créé un monde à la mesure de l'homme, sans se 

1. Cf. infra, ch. iv. 

2. Cf. infra ch. m, 3. 

3. Cf. Cléomède, I, 11 ; Festugière, Les thèmes du Songe de Scipion (dans Eranos, 
XLIV), 1946, p. 372 ss. 



INTRODUCTION 7 

douter que la réalité des choses est, par rapport à lui, dJoublement incommen- 
surable, par son immensité comme par son exiguïté. S'ils ont un instant eu 
l'intuition du système solaire, ils n'ont pas pénétré, ni même entrevue les mys- 
tères du ciel stellaire, dont Herschel, au XYIIP siècle, commença de sonder 
les profondeurs 1. Celles-ci n'éveillaient pas chez eux la pensée troublante d'une 
étendue prolongée à perte de vue au-delà des plus lointaines nébuleuses que 
nos instruments puissent atteindre. Le millier d'étoiles du catalogue d'Hip- 
parque ne devint jamais pour eux des milliards et ils ne calculaient pas grâce 
au spectroscope leur position en myriades d'années-lumière ; trompés par leur 
magnitude apparente, ils n'avaient aucune idée de leur grandeur ni de leur 
luminosité véritables. Le ciel pour leur astronomie, comme V oikoum^enè pour 
leur géographie, étaient des termes dont l'ampleur restait infiniment au-dessous 
de la réalité, et l'agilité de a raison, comme ils disaient, pouvait les parcourir 
sans effort en un instant d'une extrémité à l'autre. L'énormité des constella- 
tions n'était pas suivant leur estimation aussi écrasante que selon notre science 
et leurs distances leur suggérait moins qu'à nous l'idée d'un éloignement tel, 
que leur mesure dépasse la portée de notre imagination et que les chiffres 
même qui l'expriment ne représentent plus rien de concevable à notre esprit. 
Le télescope n'avait pas encore peuplé des gouffres que l'œil croyait déser- 
tiques d'un fourmillement de mondes succédant aux mondes. En plongeant 
leurs regards dans l'espace sans bornes, les anciens n'étaient pas saisis du 
vertige des abîmes, ni écrasés par le sentiment de leur petitesse. Ils ne se sont 
jamais écriés comme Pascal, méditant sur la disproportion de l'homme avec 
la nature incommensurable et muette : « Le silence étemel de ces espaces 
infinis m'effraie », cri d'angoisse dont la résonnance n'a cessé de se prolonger 
indéfiniment ^ .Récemment encore Jeans s'est ému de l'impression « terri- 
fiante » que nous font tout d'abord éprouver l'immensité de l'univers et ses 
solitudes glacées, la durée prodigieuse des phénomènes cosmiques, l'indiffé- 
rence oti même l'hostilité apparentes de la nature à l'égard de nos sentiments, 
de nos ambitions, de notre idéal de perfection avec ses valeurs spirituelles*. 

Ce n'est pas de la crainte ou de l'oppression que le spectacle du cosmos 
provoquait chez les Grecs et leurs disciples romains mais de l'admiration. Ils ne 

1. Cf. Blanchi, I>al sistema solare alV universo sidérale (Rendic. Ist. Lombardo), 
1930, p. 20 ss. 

2. Pensées, III, 206 (t. II, p. 127, Brunschvigg). Cf. R. Grousset, Bilan de l'histoire 
(1946), p. 302 ss. 

3. Sir James Jeans, Vhe mystericus universe, 1930. 



8 LUX PERPETUA 

se lassaient pas de célébrer la magnificence de la nature, prodigue de ses 
richesses, les lois infaillibles qui gouvernent le cours des astres et le retour 
constant des saisons, et cet ordre, comme cette beauté, étaient déjà invoqués 
par eux, comme ils le furent souvent depuis, pour prouver l'existence d'un 
Créateur 1, Mais ils s'émerveillaient surtout de la splendeur des cieux illuminés 
pour une fête éternelle et de l'harmonie inaltérable de leurs révolutions, qui 
permettait au calcul d'en prédire les mouvements coordonnés durant les siècles 
futurs. Cette harmonie n'était pas seulement suivant eux^ mécanique, mais 
aussi musicale 2. La rotation des sphères produisait des accords si suaves, que 
les instruments qui les rappelaient ici-bas, éveillaient dans l'âme la nostalgie 
de ce concert enivrant et suscitaient en elle des transports qui relevaient vers 
les cieux. De même la contemplation des astres étincelants provoquait une 
émotion profonde, qu'accompagnait un désir intense de s'élancer vers ces dieux 
lumineux. Saisi d'une extase mystique, leur observateur fervent pensait se 
transporter au milieu du chœur sacré des étoiles et participer à leur existence 
éternelle. Mais cette double exaltation, passagère ici-bas, n'est qu'une préli- 
bation des joies qui, la mort venue, seront réservées à la raison affranchie 
des liens de la matière, lorsqu'elle ira vivre au mi!lieu des constellations et 
prenant part à leurs évolutions harmonieuses, en comprendra les causes divines 
et sera en même temps ravie par le concert sublime produit par leurs mouve- 
ments perpétuels. Telle était la béatitude qu'une religion astrale réservait à 
ses élus. 

Ainsi, tout semblait exister pour le service et pour la délectation de l'homme 
en cette vie, pour sa récompense après sa mort. Roi de cette terre, il pouvait 
se croire le centre d'un monde créé à son intention et subordonné à ses fins *. 
C'était pour lui que croissaient les plantes, que naissaient les animaux, et que 
la nature multipliait ses dons, pour lui que tournaient les cieux et que le soleil 
échauffait et illuminait l'atmosphère. Il n'est pas surprenant qu'égaré par 
l'enivrement d'une telle puissance, son orgueil lui ait parfois persuadé qu'il 
était le seul être intelligent de l'univers et que, détrônant les Olympiens, il se 
soit proclamé fièrement athée (àOsoç). Pour nous, notre terre n'est plus dans 
l'immensité qu'un grain de sable emporté dans un tourbillon; le pullulement de 
notre espèce est la multiplication d'animalcules infinitésimaux, la prolifération 

1. Cicér., De Divin. ^11, 3^,95 ; cf. Capelle, of. cit., p. 24, Jâger, Aristoteles, 1923, p. 68. 

2. Cf. infra, ch. in, 3. 

3. Diogène Laërce, VII, 138. — Polémique de Carnéade contre la téléologie anthro- 
pocentrique : V. Arnim, R. E., s. v. « Karneades », col. 1973, 130 s. 



INTRODUCTION 9 

d'une poussière vivante et son apparition sur notre planète un incident futile, 
coinme le serait sa disparition, dans l'évolution totale du cosmos. Et nous ne 
pouvons plus croire sans déraison que le don sublime de l'intelligence n'ait 
été départi par un privilège unique qu'à un être aussi infime, ni même admettre 
sans une étrange présomption que la vie ne se soit manifestée nulle part sous 
une forme plus parfaite et plus durable dans des conditions moins instables, 
que celles où notre organisme lutte pour une existence éphémère. 

« Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que vous n'en rêvez dans 
votre philosophie », dit Hamlet à Horatio et la vérité de cette parole est 
apparue davantage à mesure que la recherche scientifique pénétrait plus avant 
dans l'étude de la nature. Les connaissances restreintes des anciens leur per- 
mettaient encore de se figurer que leur philosophie savait tout l'essentiel de 
ce qui se passait au ciel et sur la terre. Ils se flattaient de comprendra le 
système du monde et d'avoir découvert les rouages de la mécanique céleste. 
Dans ce monde sphérique, limité par des orbes animés de mouvements circu- 
laires, où tous les phénomènes sublunaires étaient dûs au mélanges des quatre 
éléments et commandés par les principes du chaud et du froid, du sec et de 
l'humide, rien ne paraissait plus enveloppé d'un mystère impénétrable. Jamais 
la raison ne s'est crue aussi proche d'avoir deviné tous les secrets de la nature 
et atteint la compréhension de l'essence même des choses dans ce vaste domaine 
dont l'homme était à la fois l'observateur et l'usufruitier. 

Toutefois cette créature privilégiée à qui l'anthropocentrisme de l'antiquité 
attribuait une dignité si éminente dans l'univers, était soumise après un court 
passage sur la terre à la nécessité inéluctable de la mort. La brièveté de sa vie 
infligeait un démenti brutal à ses prétentions démesurées. La loi inexorable, 
qui limitait étroitement le nombre de ses jours et la durée de sa pensée, sem- 
blait d'autant plus cruelle qu'une importance plus grande était attribuée à son 
activité. « Quand s'éteignait sa brève lumière lui fallait-il dormir- une nuit 
éternelle ? » 1. Ou le genre humain possédait-il dès moyens de se soustraire 
à la nécessité qui pesait sur lui ? 

De tout temps, les Grecs avaient cru que des êtres exceptionnels échappaient 
à la règle commune. L'anthropomorphisme rendait l'homme tout proche des 
dieux. Leurs vertus éminentes égalaient les héros aux Immortels et, transportés 
parmi les Olympiens ou au milieu des astres divins, ils participaient désormais, 
de leur éternité. 

I. Cf. Catulle, 5. .:. . 



lo LUX PERPETUA 

La foule vulgaire n'était point aussi favorisée. Mais un fond d'idées tradi- 
tionnelles maintenait pour elle la croyance à une rétribution posthume : dans 
les Enfers un jugement concédait aux justes les joies très matérielles des 
Champs-Elysées, et punissait les coupables des supplices du Tartare. Cet Hadès 
était encombré de légendes si absurdes, qu'elles étaient une victime désignée 
pour la critique philosophique. Celle-ci aboutit, nous le verrons ^, à la négation 
radicale d'Épicure, qui se flattait d'avoir délivré 'les hommes d'épouvantails 
dont la terreur empoisonnait leurs jours. Au moment du décès l'âme, selon 
lui, se dissolvait « comme un brouillard ou une fumée » et tout sentiment 
était aboli ^. Cette doctrine conquit beaucoup d'esprits dans les cercles instruits 
et pénétra même avec la force des idées simples et absolues dans les couches 
profondes de la population. C'est elle, plus que tout autre, qui depuis l'époque 
de Cicéron, répandit à Rome le scepticisme et fit même nier toute survie 
individuelle. 

Cependant les réflexions qui s'opposent à une telle solution du problème 
de notre destinée, ont déjà préoccupé les esprits dans l'antiquité : l'instinct 
primordial de la conservation veut prolonger notre vie au-delà du terme 
fixé par la nature et c'est mutiler l'homme que de prétendre l'anéantir en lui K 
L'amour que nous portons à des êtres chéris se résigne difficilement à 
une séparation définitive. La conviction s'impose que le phénomène inexpli- 
cable de la conscience dépasse les limitations de notre existence terrestre '\ 
et le sentiment exige qu'une justice posthume répare les iniquités de notre 
monde. L'iépicurisme, pour lequel le genre humain était une création aveugle 
du tourbillon des atomes, renda,it incompréhensible pour chacun sa propre 
existence ; il n'apaisait pas l'inquiétude qu'éveillait la persuation d'être livré 
à une fatalité sans intelligence et sans pitié. En outre, le bonheur purement 
négatif qu'il promettait, en représentant la mort comme la fin de nos 
misères, paraissait bien pâle à côté de la félicité radieuse dont ses adversaires 
faisaient luire l'espérance. Toutes les raisons qui, à travers les siècles, ' ont 
alimenté la foi en une existence d'outre-tombe, conduisirent les anciens à 
modifier sans cesse leur doctrine de l'immortalité pour essayer de l'adapter à 
la science, toujours illusoire, de leur époque, et à remplacer par des formel 
nouvelles de survie celles qui semblaient inacceptables et désuètes. 

Fantômes exténués végétant dans la nuit du tombeau, ombres insaisissables 

1. Cf. infra, ch. ii. 

2. Cf. infra, ch. ii, fin. 

3. Cf. Bergson, L'énergie spirituelle, p. 62 s. 



INTRODUCTION ii 

descendues dans les cavernes profondes de la terre, âmes plongées dans l'abîme 
ténébreux de l'hémisphère invisible, souffles ignés entraînés par les vents à 
travers l'atmosphère, démons lunaires nourris des vapeurs s'élevant d'ici-bas, 
essences rationnelles retournant au soleil qui les a créées, ou remontant à 
travers le ciel étoile vers l'Empyrée, d'où elles sont descendues, toutes ces 
conceptions, qui partent de la foi naïve d'une époque archaïque pour aboutir 
aux plus hautes spéculations religieuses, marquent l'effort incessant des pen- 
seurs pour mettre la vie future d'accord avec la psychologie et la cosmologie 
qu'ils professaient. 

Mais dans le paganisme, qui ne connaît point d'orthodoxie théologique, une 
nouvelle croyance n'élimine pas nécessairement une croyance antérieure. Elles 
peuvent coexister longtemps comme des possibilités entre lesquelles l'intelli- 
gence a le choix. Cette indécision ne troublait point des esprits qui n'étaient 
pas assujettis à la rigueur dogmatique d'un credo imposé i. Nulle foi ne fut 
plus mouvante que celle qui s'attachait à la vie d'outre-tombe et qu'aucunq 
expérience ne pouvait contrôler comme la croyance aux théophanies ou aux' 
prophéties. Rien n'est plus tenace que les idées relatives au culte des morts, 
rien ne se conserve avec plus de persistance à travers les générations que les 
usages funéraires. La continuité en est assurée à la fois par l'amour et par la 
crainte. En accomplissant scrupuleusement les cérémonies ataviques auxquelles 
ont droit les trépassés, on espère obtenir pour ses proches un sort meilleur 
dans xm autre monde. D'autre part, on redoute la vengeance des défunts si en 
négligeant ces rites, on leur a infligé des souffrances dans leur existence 
posthume ^. Ainsi se perpétue une série d'antiques notions dont le culte assure 
la conservation, même quand des conceptions plus avancées se sont fait jour. 
Comparables à ces organes atrophiés qui subsistent dans les corps évolués sans 
y remplir aucune fonction, les gestes traditionnels se réduisent à n'être plus que 
survivances dont la valeur première s'est perdue. L'expression de doctrines 
hétérogènes, étrangement accolées, se rencontre parfois dans xme même épita- 
phe, où. seule une interprétation symbolique peut en atténuer la contradiction. 
Ainsi, l'histoire de l'idée d'immortalité chez les Romains est moins celle de 
l'évolution d'un concept, que celle d'apports successifs qui se sont déposés sur 
un fonds primitif, comme les sédiments qui forment les stratifications géologi- 
ques d'un terrain. C'est xm ensemble smgulièrement complexe de croyances et 

1. Cf. infra, ch. i, p. 14. 

2. Cf. infra, ch. i, p. 19 ss. 



12 LUX PERPETUA 

de spéculations d'époques diverses que l'antiquité a léguées au Moyen-Age, dont 
elles ont alimenté à la fois la théologie et la superstition, jusqu'au moment où 
l'écroulement du système géocentrique, en bouleversant toutes les idées sur l'or- 
donnance du cosmos, priva de son point d'appui une eschatologie qtii en dépen- 
dait indissolublement. Lorsque la terre cessa d'être le centre de l'univers, seul 
point fixe entouré par les cercles mouvants des cieux, pour devenir une pauvre 
planète tournant autour d'un astre, qui lui-même se meut dans l'immensité 
insondable parmi une infinité d'autres, l'idée naïve que les anciens avaient conçue 
du voyage des âmes dans un monde étroitement borné devint inacceptable et 
le progrès de la science en discréditant la solution erronée que nous avait léguée 
l'antiquité, nous a laissé en présence d'un mystère que ne soupçonnaient point 
les mystères païens. 



CHAPITRE PREMIER 



LES VIEILLES CROYANCES 



(1) 



I. — La vie dans la tombe. 



Cicéron abordant dans ses Tusculanea ^ la question de l'immortalité de 
l'âme, invoque tout d'abord en sa faveur le fait qu'on y a cru de toute anti- 
quité. Si les premiers Romains n'avaient pas été convaincus que l'homme au 
sortir de cette vie n'était pas anéanti et que tout sentiment n'était pas éteint 
dans la mortj on ne s'expliquerait point, dit-il, les prescriptions du vieux droit 
pontifical et les cérémonies célébrées sur les sépultures, dont la violation était 
regardée comme un crime inexpiable. Cette observation est d'un esprit très 
judicieux. Chez tous les peuples il subsiste dans les rites funèbres, dans les 
coutumes du deuil, imposés par la loi religieuse ou par la tradition, des usages 
qui dérivent de conceptions archaïques de la vie d'outre-tombe, et qu'on con- 
tinue à pratiquer sans plus en comprendre la signification primitive. L'érudition 
moderne s'est attachée, parfois avec succès, à les élucider en s'aidant des 

I. Nature et survivance de l'âme : Les idées exposées par Rohde, Psyché, ont été cri- 
tiquées par Otto, Manen (igz-],); cf. Niisson, Gr. Rel., I, p. i6os. ; R.E., s. v. «Manen», 
t. XIV, 1051-1060 ; Jacobsen, Mânes (1924) ; Bôhmer, Ahnencult (1943). 

3. Cic, X^nsc, 1, 12, 27. 



14 LUX PERPETUA 

pratiques 4es peuples sauvages et du folklore européen. Nous n'entrerons pas 
dans la voie de ces recherches, puisque, voulant surtout exposer ici les idées 
d'immortalité sous l'Empire romain, nous n'avons à considérer que les croyances 
encore vivantes à cette époque. Une fausse interprétation donnée par un phi- 
losophe peut avoir pour nous plus de valeur historique que l'explication véri- 
table d'une institution dont le sens s'était perdu. 

Mais même parmi les idées qui n'étaient point oblitérées ou discréditées, 
on distingue des conceptions d'âge très différent. 

Les doctrines du paganisme sont, comme le sol de notre planète, formées 
de stratifications superposées ; lorsqu'on les creuse, on y découvre, sur les 
assises premières, des sédiments successifs et des alluvions récentes. Dans les 
religions antiques rien ne se détruit brusquement et les transformations ne sont 
jamais révolutionnaires. La foi du passé n'est pas entièrement abolie, quand 
se forment de nouvelles façons de croire. Aucune théologie ne formulait alors 
le credo d'une orthodoxie canonique, hors de laquelle tout était erreur. Des 
opinions contradictoires pouvaient coexister longtemps sans qu'on fût choqué 
de leur désaccord, et c'est peu à peu, lentement, que le raisonnement excluait 
les unes au profit des autres, non sans qu'il en subsistât dans les esprits et dans 
les mœurs des survivances tenaces. Si des novateurs, devançant leur temps, 
s'affranchissaient des préjugés généralement reçus et sanctionnés par une 
longue tradition, des retardataires s'attachaient obstinément à des croyances 
discrédités et rejetées par tous les esprits éclairés. Ainsi, la foi en la vie future 
qui avait cours à Rome, se présente comme un amalgame singulier où des idées 
naïves, remontant à l'époque préhistorique, se mêlent à des théories scientifiques 
importées tardivement en Italie. Le métissage de la population, qui résulta de 
l'émigration et de l'esclavage dans un empire unifié et pacifié, y fit vivre côte 
à côté des hommes de races diverses et d'un niveau de culture très différent ; 
par suite, aux conceptions philosophiques d'une civilisation raffinée se mêlaient 
dees souvenirs de la sauvagerie primitive. Un synchronisme apparent dissimule 
la coexistence de croyances d'âges très éloignés dans le temps. 

Considérons d'abord la plus ancienne de ces diverses manières de se figurer 
la survie dans l'au-delà. L'ethnographie a démontré que chez de nombreux 
peuples a régné et règne parfois encore la croyance que les morts continuent 
à vivre dans le tombeau. Le peu que les fouilles archéologiques nous ont appris 
sur les conceptions religieuses des tribus diverses qui peuplaient l'Italie, 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES IS 

montre qu'elles ont partagé ce sentiment dès l'âge de la pierre i. Malgré 
toutes les variations locales et raciales, on a constaté dans les usages funé- 
raires une certaine uniformité, d'où il est permis de tirer quelques con- 
clusions générales. Les égards témoignés au mort qu'on inhume prouvent 
à l'évidence qu'on ne croyait pas que toute sensibilité fût éteinte en lui. 
D'ordinaire sa tombe est construite avec soin. On y dépose le cadavre couvert? 
de ses vêtements, paré de ses bijoux ; on place à côté de lui les armes, les 
ustensiles dont il avait coutume de se servir, en y joignant quelque nourriture,. 
Nous ne forcerons pas le sens des faits observés, si nous en concluons 
que pour la plupart des inhumants de la péninsule, les défunts habitaient une 
maison souterraine, où, menant une vie analogue à celle des survivants, ils res^ 
talent fidèles à leurs anciennes habitudes. La substitution de la crémation à 
l'enterrement ne changea rien aux convictions des peuplades qui adoptèrent cet 
autre rite des funérailles. La preuve en est que les incinérants déposent le 
cadavre sur le bûcher habillé comme pendant la vie terrestre, que l'urne con- 
tenant les cendres est traitée exactement comme l'était le corps, dont elle prend 
parfois plus ou moins l'aspect. Elle est placée pareillement dans le tombeau 
qui la reçoit avec des armes, des outils, des objets de toilette, des mets et des 
boissons. Fréquemment l'urne cinéraire elle-même reproduit plus ou moins 
exactement l'apparence de la hutte où s'abritaient les vivants '. Ainsi tout 
ce que l'archéologie nous apprend corrobore la conclusion qu'aussi haut que 
nous puissions remonter, les tribus italiques ont accepté cette foi en une survie 
dans la sépulture que partagea une large portion de l'humanité à un stade 
reculé de son évolution. 

Les primitifs, déconcertés par la mort, ne peuvent se persuader que cet être 
qui se mouvait, sentait, voulait, comme eux-mêmes, puisse êtjre brusquement 
privé de toutes ses facultés. Celui qui était plein de vigueur, devait, bien que 
ses membres raidis fussent réduits à l'immobilité, garder quelque chose de la 
force qui avait été sienne. Cette force devait se conserver pendant une durée 
indéterminée ou même infinie. L'idée la plus ancienne et la plus grossière est 
que le cadavre même n'était pas dépourvu d'une sensiblité obscure, qu'il ne 

i.Fr. von Duhn et Messerschmidt, Italische Gràberkunde, 2 vol., Heidelberg, 1924- 
1939 j -^- Grenier, Bologne villanovienne et étrusque, 1912 ; R. Mac Iver, Villanovians 
inà, early Etruscans, Oxford, 1924. Rose, Ancient italian beliefs concerning the soûl. 
(dans 'Che classical quarterly, 1938, pp. 129-135) ; J. Heurgon, Cafoue -préromaine, 
Paris, 1942, p. 394 ss. 

2. Cf, infra, N. C. (= Note Complémentaire) I. 



i6 LUX PERPETUA 

pouvait plus manifester ; on se le figurait plongé dans une torpeur semblable 
à celle du sommeil. L'énergie vitale qui l'avait animé, continuait à rester atta- 
chée à son corps et ne pouvait subsister sans lui. Cette croyance a été si( puis- 
sante en Egypte qu'elle a inspiré toute une partie du rituel funéraire et pro- 
voqué des soins infinis pour assurer la préservation de la momie. Mais même 
en Occident, cette idée instinctive a survécu vaguement, et l'on pourrait de nos 
jours encore en découvrir quelques traces. Lucrèce i, dans un passage curieux, 
constate cette ténacité des vieux préjugés qu'Épicure se flattait d'avoir détruits ; 
il croit devoir combattre cette illusion invincible des hommes, qui, tout en 
affirmant que la mort .supprime tout sentiment, gardent ime inquiétude secrète 
des souffrances que leur dépouille sera sujette à endurer et s'apitoient sur leur 
propre sort à l'idée qu'elle pourrait être dévorée par les vers ou par les cair- 
nassiers : « Ils ne peuvent se séparer d'elle, ils ne se distingent pas de ce 
corps étendu qu'ils se figurent être encore eux-mêmes. Pourquoi, continue le 
poète, serait-il plus douloureux d'être la proie des fauves, que d'être rôti par 
la flamme du bûcher, de geler couché sur la dalle glacée du tombeau ou d'être 
écrasé sous le poids de la terre entassée. » Mais précisément cette appréhension 
que la terre puisse oppresser lourdement ceux qui y sont ensevelis, se manifeste 
chez beaucoup de peuples qui pratiquent l'inhumation, et elle s'exprime à Rome 
dans ce souhait, si usité qu'on le rappelle dans les épitaphes par de simples 
initiales : S(it) t{ibt) t{erra) l{evis) ; « Que la terre te soit légère ». Sans doute 
ce vœu appartenait-il au formulaire des prières que l'on prononçait sur la tombe 
et son emploi rituel en a-t-il assuré la persistance, même lorsqu'on eut cessé 
d'admettre la sensibilité posthume qu'elle impliquait. Cependant jusque sous 
l'Empire il s'est trouvé des philosophes stoïciens pour soutenir que l'âme ne 
durait qu'aussi longtemps que se conservait le corps ^ et lorsque dans les 
imprécations on souhaitait que la terre pesât lourdement sur la dépouille d'un 
ennemi c'est évidemment avec l'idée que celle-ci était exposée à en souffrir 3. 
Mais l'expérience prouvait que le cadavre se décomposait promptement dans 
le sol et qu'il n'en subsistait que des ossements décharnés. Lorsque se généralisa 
la coutume de l'incinération, qui, pratiquée en Italie depuis l'époque préhisto- 
rique, fut communément usitée de préférence à l'inhumation pendant les deux 



1. Lucrèce, III, 870 ss. Cf. Ovide, Met., XV, 156. 

2. Servius, En., III, 68. 

3. Tertull., De testim. animae, 4 : « Ut sentieati maledicis, terram gravem impre- 
caris ». Cf. Dessau, 8igo. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES ï? 

premiers siècles de l'Empire \ la destruction du corps s'opéra sous les yeux 
mêmes des assistants. On en arriva ainsi à penser que ces trépassés qu'on 
revoyait en rêve ^ et qu'on croyait parfois sentir près de soi, qu'on gardait au 
moins présents dans la mémoire, étaient devenus quelque chose de différent 
de cet être d'os et de chair qu'on avait connu. Il se détachait de cette personne 
matérielle des éléments subtils, remplis d'une force mystérieuse, qui subsis- 
taient quand l'organisme humain était tombé en poudre ou réduit en cendres. 
C'était ce même principe qui abandonnait provisoirement les personnes à qui 
un évanouissement ou une léthargie faisait perdre connaissance. Si cette 
essence légère n'avait pas quitté le mourant au moment où il expirait, — car 
il n'était point certain qu'elle pût se dégager immédiatement de sa gangue 
corporelle — le feu du bûcher la libérait ; mais elle continuait à habiter le 
sépulcre dans lequel reposaient les ossements desséchés ou calcinés du morti,. 
L'idée qu'elle était liée en quelque manière à ceux-ci était ancrée dans les 
esprits, et la littérature même atteste la persistance de cette opinion vulgaire, 
si profondément enracinée qu'elle survivait à côté de formes moins matérielles 
de la foi en l'immortalité. Properce, maudissant une femme, lui souhaite « que 
ses Mânes ne puissent se fixer près de ses cendres » ^ . Et à Liternum en Cam- 
panie, où s'était fait inhumer Scipion l'Africain, ne voulant pas, comme il 
disait, laisser même ses os à son ingrate patrie, on montrait la grotte où il 
reposait et où, croyait-on, « un serpent gardait ses Mânes » *. Comme les 
épitaphes, les écrivains persistent ainsi à parler d'ensevelir dans le sépulcre 
l'âme, l'ombre, les Mânes de celui qu'on y dépose et leur langage exprime 
encore, presqu'à leur insu, l'antique croyance qu'on y enfermait, avec le cada- 
vre, quelque chose de vivant". Encore au v^ siècle de notre ère la superstition, 
populaire gardait la conviction qu'on pouvait emprisonner une âme, non seu- 
lement dans la tombe, mais dans une urne cinéraire . 

On ne peut s'attendre à trouver une cohérence logique dans des sentiments 
instinctifs. A l'idée que le corps ou même les ossements calcinés sont associés 
en quelque mesure à la survie de l'âme, s'oppose celle que le cadavre inanimé 

1. Cf. N. C, I. 

2. Taylor a fait de ces visions oniriques la source de la croyance a l'immortalité, 
et sans doute a-t-il exagéré, mais elles restèrent toujours une des raisons que l'on invo- 
qua en sa faveur, cf. -infra, ch. I, 4. 

3. Properce, IV, 5, 3 ; cf. VirgUe, En., III, 68. 

4. Pline, H. N., XVI, 44, 234 ; cf. Tite-Live, XXXVIII, 53 et OttOj Manen, p. ^j. 

5. Muzzioli, Studi e materiali di st. délie relig., 1939, XV, p. 42. Cf. Quint., Declam. 
X, 7, infra, p. 22, n. i. 



i8 LUX PERPETUA 

est impur. Dès que la vie l'a abandonné, il devient la proie d'une corruption 
fétide qui bientôt le défigure et en fait un objet d'horreur. Par suite, on cru 
naturellement que son contact ou même sa présence souillaient ceux qui l'appro- 
chaient. Après les funérailles, des ablutions étaient imposées pour effacer cette 
pollution 1. Cette nécessité d'une désinfection pour se prémunir contre les suiteS) 
d'une contagion contractée auprès de la dépouille de ce qui avait été un être 
humain, était si profondément ressentie, qu'elle n'a pas cessé à travers les siècles 
d'inspirer en France nombre de pratiques du folklore". 

Il ne faudrait pas tenter de définir avec trop de rigueur les caractères 
d'une âme dont la nature restait vague et flottante pour ceux-là même qui en 
admettaient l'existence, car leurs conceptions furent, dès l'origine, complexes 
et multiples ^ Mais certainement cet esprit désincarné, quelles que fussent ses 
qualités, gardait, suivant eux, l'apparence de l'être vivant comme le montraient 
les apparitions qui surgissaient dans les rêves et les visions qu'évoquait la 
mémoire et auxquelles l'homme encore inculte prêtait une réalité objective. 
C'était un èidôlon, ime âme-image, reproduisant les traits et la stature du 
défunt. Simulacres de ceux qui n'étaient plus, mais qui cependant existaienit 
encore, puisqu'ils se montraient aux survivants tels qu'ils avaient été, ces esprits 
des morts étaient impalpables, d'une fluidité presque immatérielle, mais ils 
conservaient la faculté de se mouvoir, de sentir, de parler, comme avant leur 
décès. 

A cette idée primitive de la persistance latente de la vie dans le corps rigide 
et glacé ou de son transfert à im être vaporeux semblable au corps, s'associe 
celle que le défunt conserve tous les besoins et tous les sentiments qu'il éprou- 
vait auparavant. De cette conception est né le culte funéraire qui se célèbre 
près du cadavre et sur le tombeau. L'étude comparative des pratiques usitées 
au moment des funérailles et ensuite sur la sépulture chez les différents peuples 
indo-européens a prouvé à l'évidence que les rites funéraires qui leur sont com- 
muns remontent à l'époque reculée où ils étaient encore réunis' . Ils se ratta- 
chent à ce culte des ancêtres qui leur appartient à tous et est intimement lié a 
la religion familiale et à la division de la société en gentes. Fustel de Cbu;- 
langes qui, le premier, a mis ces faits en lumière, en a conclu déjà que les Aryens 

1. Rohde, Psyché (tr. fr.) pp. i8i, 193, 323 ss. — Cf. infra, p. 22, n. 7. 

2. Van Gennep, pp. 656, 776, 785 ss. 

3. Cf. Nilsson, Gr. Rel., p. 50 ss. ; p. 178 ss. 

4. Schrader-Nehring. s. v. « Ahnencultus », t. I, p. 18 ss. ; Hastings, Enc, s. v. 
« Ary an. religion ». 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 19 

croyaient à la survivance vague et indécise de l'être humain^ invisible mais non 
immatériel, et réclamant des mortels une nourriture et des breuvages ' . Chez 
certains d'entre ces peuples, des textes du XVF siècle prouvent encore la per- 
sistance de coutumes mortuaires qui, jusque dans leurs détails, sont semblables 
à celles usitées primitivement en Grèce et à Rome~. Même en dehors des popu- 
lations de race aryenne, en particulier chez les Sémites, les cérémonies célé- 
brées en l'honneur des morts offrent aussi dans leur ensemble une similitude 
remarquable avec celles dont les Hellènes et les Italiques avaient conservé la 
tradition '\ parce qu'à un certain stade de civilisation, l'on se fit de la condition 
des défunts une idée semblable et l'on peut, dans ce sens limité, parler de 
l'universalité d'un même culte des morts. 

La comparaison des rites funéraires accomplis ainsi par l'humanité presque 
entière en éclaire la signification : elle montre qu'ils s'inspirent presque partout 
des mêmes sentiments. Les manifestations de la piété envers les disparus procède 
de la crainte plutôt que de l'espoir, d'une aversion, autant que d'une affec- 
tion, car les défunts &ont enclins au ressentiment et prompts à la vengeance, si on 
les offense ou les néglige*. On appréhende cette force inconnue qui est en 
eux, cette puissance mystérieuse qui les fait agir. Si le cours de leur existence 
terrestre a été subitement interrompu, surtout s'ils ont péri avant l'âge, on 
soupçonne qu'ils ont été victimes de quelque maléfice^ ; s*ils ont succombé à 
une longue maladie, c'est par suite d'une invasion d'esprits malfaisants, pro- 
voquée par des sortilèges. On redoute toujours le ressentiment ou la malveil- 
lance de ceux qui ont été arrachés à leur foyer et à leurs habitudes ; ils 
envient, croit-on, les survivants qui voient encore la lumière et jouissent des 
biens dont ils sont privés. Dans de nombreuses contrées des deux iiémisphères 
on a constaté cette attitude des sauvages envers les trépassés, qu'ils s'ingé- 
nient, par tous les artifices en leur pouvoir, à tenir éloignés deux-mêmes et 
à bannir de leur demeure. La crainte des morts a été l'inspiratrice fécondei 
. de rites infiniment variés, précautions prises pour déjouer la malignité astu- 
cieuse d'esprits irritables ou pour apaiser leur ressentiment et se concilier leur 
bienveillance secourable. 

1. Fustel de Coulange, La cité antique, p. 78. 

2. Voir N. C, IL 

3. A. Lods, La croyance à la vie future dans l'antiquité israélite, Paris, 1906 ; Loisy, 
Sacrifice, p. i6z s, 

4. Jobbé-Duval, Les morts malfaisants, Paris, 1924. Frazer, Zlhe fear of the àead, 
^^933 (trad. française : La crainte des morts, Paris, 3 vol., 1934-1937). Cf. Servius, En, 
III. 63 : « Maues placari saçrificiis ne noceant ». 

5- Cf, infra, ch. vii (morts prématuréesj. 



20 LUX PERPETUA 

Dips explosions bruyantes de douleur, puis des manifestations prolongées 
d'affliction prouveront d'abord à celui qui s'en est allé qu'il est vraiment 
regretté et qu'on ne se réjouit pas d'être débarrassé de lui. Les lamentations 
de la famille réunie autour du cadavre étendu sur sa couche se retrouvent chez 
une quantité de peuples aryens et non aryens i, et pour les rendre plus impres- 
sionnantes, souvent des pleureuses à gages {praeficae) étaient invitées à y 
participer. Chez les anciens les plus civilisés les chants funèbres étaient encore 
accompagnés fréquemment de cruelles mutilations, comme chez les primitifs : 
les femmes s'arrachaient les cheveux, s'égratignaient les joues, se frappaient la 
poitrine et la tête 2. Avec leur sens de la mesure les Grecs s'attachèrent à 
modérer l'excès de la violence dans l'expression de la douleur s. Les lamenta- 
tions des Romains avaient, à l'origine, le même caractère de sauvagerie ef 
donnaient lieu aux mêmes transports. Atténuées, elles continuèrent à être prati- 
quées jusque sous l'Empire* et les sculptures des sarcophages montrent quelle 
importance l'on persistait à y attacher, quoique leur sens primitif fût probable- 
ment oublié''. Ni le triomphe du christianisme*', ni la domination de l'Islam ne 
purent détruire une couutme millénaire, regardée comme un devoir envers les 
disparus. Les cantilènes attristées et les hurlements aigus des parents et amis, 
comme l'emploi de « vocératrices » professionnelles, se sont maintenus dans 
plusieurs provinces françaises jusqu'au XIX^^ siècle'. Aujourd'hui encore en Corse 
et dans bien d'autres régions de l'Europe et de l'Asie, lorsqu'une vie s'est 
éteinte, on entend retentir dans la maison endeuillée la lugubre mélopée de la 
complainte funèbre^. 

1. Eugen Reiner, Die rituelle Votenklage der Griechen, Stuttgard, 1938 j M. Cramer, 
Die 'Cotenklage bei den Kopten (Sitxungsb. Akad. Wien, tome 219, 2) 1.941 (compa- 
raison avec les autres peuples). 

2. Ernst Samter, Geburt, Hochzeit und Zlod p. 703. 

3. Rohde, Psyché, tr. fr., 182 s. — Cf. Boyancé, R. B. A., 1944, XL VI, p. 181. Préam- 
bule de Charondas dans Stobée, IV, p. 149 .; cf. Delatte, Politique -pythagoricienne, Liège, 
1922, p. 199. 

4. Horace, Odes, II, 20, 22 ; Cicéron, De leg., II, 59 ; Lucien, De luctu, 19. Cf. 
Lattimore, p. 178 s. 

5. Sarc. des Haterii avec les praeficae : Rushford, J. R. S., 1915, V, p. 149. — Rei- 
nach, R. R., II, 240 (Cluny), III, 45 (Florence). 

6. Cf. Jean Chrysost., Homil. in loh., LXII, 4 (P. G. LIX. 346 ss.); In epist. aà 
Hebraeos hom. IV (P. G., LXIII, 42 s.) ; In epist. ad Corinthios homil. XII (P. G.,LXI, 
106) ; Julien, Epist., 136 (p. 197, 9). 

7. Cf. Van Gennep, p. 668 s., 679 ss. 

8. En Grèce : Schmidt, A. Relgw., 1926, XXIV, p. 294 ss. — En Corse : Enciclof- 
Italiana, s. v. « Vocero » (XI, 517, 525). — Chez les Slaves, infra N. C. IL — Dans les 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 21 

On peut dire que primitivement le culte funéraire commençait, dès avant le 
décès. Une antique coutume, tombée en désuétude à Rome, mais dont on con- 
servait le souvenir et qui s'était maintenue ailleurs, voulait qu'on déposât le 
moribond sur le sol devant la porte de la maison. Pour que le défunt pût être 
accueilli dans le sein de la Terre mère, il devait mourir en contact direct avec 
elle. Ainsi seulement, il pouvait être admis immédiatement dans le séjour sou- 
terrain des trépassés^'. 

De même, on n'a pu relever à Rome que de faibles traces de la veillée des 
morts. Sans doute était-il d'usage de faire garder le cadavre pour que rien 
de fâcheux ne lui arrivât depuis le décès jusqu'aux obsèques \ mais on ne trouve 
rien de semblable à la coutume de se réunir dans la chambre mortuaire et d'y 
passer la nuit à boire jusqu'à l'ivresse et à se divertir bruyamment pour réjouir 
le défunt. Cependant cet usage existait chez les Celtes de la Gaule comme 
chez les Germains d'outre-Rhin'', et, en Bretagne, il s'est conservé jusqu'à nos 
jours*. Les Irlandais l'ont même transporté aux Etats-Unis où ils continuent 
à célébrer leur Iris wake alcoolique. 

C'est après le départ de la maison mortuaire •-j que se déroulent chez les 
Romains les cérémonies successives du culte funéraire. Le souci de ne point 
attirer sur soi le ressentiment du défunt veut qu'on lui assure une existence 
supportable dans la nouvelle habitation devenue sienne, car sinon il vien- 
drait molester sa famille et punir ceux qui l'ont privé de ce qui lui était dû. 
La sollicitude pour des êtres aimés, le désir de les empêcher de souffrir, l'es- 
poir d'obtenir leur protection ont eu une part dans la naissance et dans le 
maintien de ces pratiques, mais celles-ci furent inspirées surtout, nous le 
disions, par la peur que causaient les esprits, et la preuve en est qu'elles étaient 
les mêmes pour tous les trépassés indistinctement, qu'on les eût chéris ou 
détestés . 

pays musulmans, Cramer, /. c. [su-pra, p. 20, n. i], p. 81 ss. — En. Perse : Henri Massé, 
t. I, p. 96 ; 108. — En Egypte : Galal, Revue des et. islamiques, i<)yj, p. 57 ss. 

1. Servius,> En., XII, 395 : « Ut extremum spiritum redderent terrae ». Cf. Dieterich, 
Mntter Erde, p. 26 ss. ; Samter, Festschrift O. Hirschfeld, 1903, p. 249 ss., ; Jacobsen, 
p. 114, n. 4. — La coutume s'est conservée en Grèce, cf. B. Schmidt, l. c. [p. 20, n. 8], 
p. 284. 

2. Properce, IV, 7, 25 ; Firmic. Mat., Mathes., III, 9,3. C£. Paul Thomas, Bull. Acad. 
de Belgique, 5e série, t. VIII, 1922, p. 415 ss. 

3. La veillée mortuaire se trouve partout en France ; cf. yan Gennep, p. 703 ss. — 
En Allemagne, cf. Sartori, Sfeisung der Zlolen [infra, p. 29, n. 2}, p. 107 s. 5 Grimm, Deutsche 
Mythol. *, III, p. 405 ; Wôrterhuch d. deutschen Aherglaubens, s. v. « Leicbenwache ». 

4- A. Le Braz, La légende de lç( mort che% Içs Bretons^ 2^ éd. Dottin, p. 229. 



22 LUX PERPETUA 

Le premier devoir de la famille, quand un de ses membres avait passé de 
vie à trépas, était de lui assurer des funérailles religieuses. Depuis les temps 
les plus reculés, tous les peuples de l'antiquité ont partagé la croyance que les 
esprits de ceux qui n'ont pas été ensevelis selon les rites souffrent dans l'autre 
vie. La privation de sépulture est un crime inexpiable commis envers ses 
parents, une peine redoutable infligée par le droit pénal, une malédiction qui 
menace tous les hommes. Car de l'accomplissement exact des cérémonies consa- 
crées dépend le repos dans l'au-delà. Sans doute les formules liturgiques qu'on 
prononçait avaient- elles le pouvoir de fixer l'ombre dans le tombeau '. Si le 
mort n'y a pas été déposé suivant les formes prescrites par la tradition, son 
âme est condamnée à rôder sans trêve sur la terre, larve maudite et perni- 
cieuse, fantôme inquiet et inquiétant, qui se venge sur les survivants des maux 
que ceux-ci lui ont infligés et qu'invoquent les magiciens comme des démons 
redoutables^. Les esprits des naufragés qui périssent en mer vaguent à la 
surface des flots ^, et la croyance vulgaire veut qu'ils deviennent des mouettes 
voletant çà et là*. On redoute surtout d'être dévoré par les poissons, ce qui 
exclut toute possibilité de funérailles décentes *. L'absence d'un enterrement 
convenable était ainsi considérée comme une source de tourments infinis pour 
les disparus comme pour les survivants. C'était un devoir pieux que de jeter 
quelques mottes sur un cadavre abandonné et la charité commandait au passant 
le plus pressé de s'arrêter devant les restes d'un inconnu pour déposer sur lui 
une poignée de glèbe*. Les pontifes, qui se croyaient souillés par la rencontre 
d'un cadavre, ne pouvaient cependant, s'ils trouvaient un corps gisant sur le .sol, 
le laisser non inhumé''. Ensevelir les morts est resté dans l'Église une œuvre 
de miséricorde. L'abandon suprême était le pire des châtiments que dans les 
imprécations on souhaitait à ses ennemis**. Il provoquait chez les croyants une 
auxiété comparable à celle que leur cause aujourd'hui le refus des derniers 

1. Cf. Quititilien, Déclam., X, 7 : Ombre enfermée dans le tombeau par une incan- 
tation magique. 

2. Jobbé-Duval, of. cit. ; André Parrot, Malédictions et violation des tombes, 1939, 
p. 150 ss. 

3. Achill. Tat., XVI, i ; Sénèque, Cons. Helv., XIX, 4 ss. Edm. Leblant, Mém. Ac. 
Inscr., XXVIII, z^ partie, 1875, pp. 75 ss. 

4. Weicher, Der Seelenvogel, 1902, p. 23 n. i. 

5 Pa-pyr. mag., V, 280 (I, p. 190, Preisendanz) ; Anthol. Pal., VII, 276. Cf. Dolger, 
A. Chr., Ij 1929, p. 179- 

6. Pseudo-Quintilien, Déclam., V, 6. 

7. Servius, En., VI, 176. 

8. Horace, É-pode, 5, fin ; Virgile, En., IV^ 620, etc. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 23 

sacrements. La loi dans les cités grecques comme à Rome privait souvent de 
sépulture les suicidés et les suppliciés dans l'espoir que l'appréhension d'un( 
sort misérable dans l'au-delà pourrait détourner les désespérés et les criminels 
de leur funeste dessein * . Parfois elle défendait seulement que le coupable fût 
enseveli dans sa patrie 2, peine presque aussi terrible, puisque ses Mânes ne 
pouvaient ainsi recevoir les offrandes de ses proches. Aussi, lorsque quelque 
accident ^faisait périr à l'étranger un voyageur, un soldat, ou un marin en mer, 
ramenait-on, quand on le pouvait, le corps dans son pays natal. Si c'était 
impossible on lui élevait au moins un cénotaphe et l'on appelait à haute voix 
trois fois le mort par son nom, afin qu'il vînt habiter la demeure qu'on lui 
avait préparée^. Lorsque la crémation se généralisa à Rome, le vieux droit 
pontifical imagina un autre subterfuge pour que les anciens rites pussent être 
accomplis : on coupait un doigt au cadavre porté au bûcher et l'on jetait troiis 
fois une poignée de terre sur cet os resectum'^.' 

Ces antiques croyances, source de tant d'angoisses et de superstitions, furent 
vivement combattues par les philosophes. Les Cyniques d'abord, puis les Épicu- 
riens et les Stoïciens s'attachèrent à en démontrer l'absurdité. Ils aimaient à 
citer la réponse de Théodore l'Athée à Lysimaque, qui le menaçait d'une mort 
sans sépulture : « Qu'importe que je pourrisse sur la terre ou au-dessous ? » ^. 
Il est indifférent à un sage qu'une dépouille insensible et inerte soit brûlée 
ou inhumée, dévorée par les vers ou par les corbeaux. Pourquoi périr au loin; 
serait-il une infortune ? Il n'y. a de patrie que pour les vivants ; la terre 
entière est la demeure des morts ^. Mais la fréquence même avec laquelle 
ces lieux communs étaient répétés dans les écoles, prouve combien étaient 
tenaces les préjugés qu'ils prétendaient déraciner. Les appréhensions irrai- 
sonnées qu'inspirait la privation de sépulture subsistèrent jusque sous l'Empire, 
non seulement dans la foule crédule, mais encore dans les classes les plus 
éclairées. On en trouve des preuves dans le souci extrême que prennent ceux 
qui le peuvent de se faire construire un tombeau et d'y, assurer à jamais 

1. Cf. infra, ch. vii. 

2. Sénèque, Remed. fortuit., III, 2 ; cf. Rohde, Psyche,J.,p. 218,11. i (tr, fr.,p. 179,11. 5). 

3. Saglio-Pottier, s. v. «Funus», 1936. — Funérailles fictives en Bretagne : Van Gen- 
Jiep, p, 819. 

4. Infra, N. C, I. 

5. Sénèque, Dial.,ïK, 14, 3 ; Cic, Vusc, I, 43, 102. 

6. Philon, De losepho, 5 (IV, 66 Cohn). —Sénèque, Epist., 92,34s.; Remed. fortuit, lïl, 
2, 3. — Lieu commun de la philosophie, cf. Lucrèce, III, 870 avec la note de Heinïse 
(p. 169). 



24 LUX PERPETUA 

par une fondation, la célébration des cérémonies funéraires, dans la menace 
de peines judiciaires et de châtiments divins que formulent les épitaphes contre 
les sacrilèges qui violeraient le sépulcre', dans la constitution d'une foule 
de collèges populaires dont le principal objet était d'assurer à leurs membres 
des obsèques honorables. Le règlement des cultor.es de Diane et d'Antinoiis 
à Lanuvium 2, stipule que si le maître d'un esclave décédé refuse mécham- 
ment de livrer son corps, le collège célébrera un funus imaginarium : c'est 
à-dire que la cérémonie se passera en présence d'une figure représentant le 
défunt et portant xm masque à sa ressemblance. On attendait de cet enter- 
rement « imaginaire » des effets aussi salutaires que l'envoûteur opérant sur 
une poupée qui figurait sa victime, s'en promettait de nuisibles. 

La crainte d'un destin funeste résen/é à ceux qui n'ont pas obtenu les 
honneurs funèbres est un des sentiments les plus généralement partagés et 
les plus durablement conservés par les populations païennes. Les Juifs eux- 
mêmes acceptèrent une croyance semblable et pensèrent que celui qui ne 
reposait pas en paix dans le tombeau n'avait pas de part à la résurrection de 
la chair. Les chrétiens héritèrent de cette conviction et crurent en grand 
nombre que si le corps n'avait pas été inhumé ou si ses ossements avaient été 
dispersés par une main impie, il ne se relèverait pas au jour suprême ^ Les 
efforts des docteurs de l'Eglise pour extirper cette superstition, furent long- 
temps aussi infructueux qu'avait été la réaction philosophique à dissiper une 
épouvante instinctive des foules. Les terreurs d'autrefois continuent même à 
hanter les Grecs d'aujourd'hui et ils restent persuadé, qu'à défaut d'obsè- 
ques religieuses, le mort revient errer sur la terre, transformé en un vampire 
sanguinaire *., 

Le tombeau est la maison du mort. C'est là une idée commune à tout le 
monde antique et à travers la sculpture funéraire on peut suivre la trans- 
mission d'Orient en Occident, de la tradition artistique qui veut que la 
sépulture reproduise l'habitation ". Cette assimilation remonte en Italie, nous 
l'avons vu (p. 15), bien au-delà de la fondation de Rome. Les nécropoles pré- 

1. Dessau, 8178 ss. Cf. Parrot, o-p. cit. \_su-pra, p. 22, a. 2]. 

2. CIL, XIV, 21 12 = Dessau, 7212. 

3. Edmond Leblant, Les martyrs chrétiens et les supplices destructeurs des corps 
(Mém. Acad. Inscr., XXVIII, 2 (iSy^), p. 75-95) ; Cabrol-Leclerq, s. v. «Ad Sanctos », 
p. 479. Cf. p. ex. CIL, V, 5415 = Diehl, 3863, cf. 3845 n. ; Princeton exped., Prentice, 
Greek inscr., III B, 2, p. 106. 

4. Lawson, Modem greek folklore, p. 403. 

5. "Wiesner, Das altgriechische Votenhaus {A. Relgw., 1938, XXXV, p. 314 ss.). 




Sarcophage de Simpelveld. 
La morte étendue sur sa couche, devant elle reproduction de sa villa. 




Sarcophage de Simpelveld. 
Le mobilier ornant la chambre de la défunte. 



24 LUX PERPETUA 

par une fondation, la célébration des cérémonies funéraires, clans la menace 
de peines judiciaires et de châtiments divins que formulent les épitaphes contre 
les sacrilèges qui violeraient le sépulcre ', dans la constitution d'une foule 
de collèges populaires dont le principal objet était d'assurer à leurs membres 
des obsèques honorables. Le règlement des c7i.ltor.es de Diane et d'Antinoiis 
à Lanuvium -, stipule que si le maître d'un esclave décédé refuse mécham- 
ment de livrer son corps, le collège célébrera un funus imagiimrhifn : c'est 
à- dire que la cérémonie se passera en présence d'une figure représentant le 
défunt et portant un masque à sa ressemblance. On attendait de cet enter- 
rement « imaginaire » des effets aussi salutaires que l'envoûteur opérant sur 
une poupée qui figurait sa victime, s'en promettait de nuisibles. 

La crainte d'un destin funeste réservé à ceux qui n'ont pas obtenu les 
honneurs funèbres est un des sentiments les plus généralement partagés et 
les plus durablement conservés par les populations païennes. Les Juifs eux- 
mêmes acceptèrent une croyance semblable et pensèrent que celui qui ne 
reposait pas en paix dans le tombeau n'avait pas de part à la résurrection de 
la chair. Les chrétiens héritèrent de cette conviction et crurent en grand 
nombre que si le corps n'avait pas été inhumé ou si ses ossements avaient été 
dispersés par une main impie, il ne se relèverait pas au jour suprême '\ Les 
efforts des docteurs de l'Eglise pour extirper cette superstition, furent long- 
temps aussi infructueux qu'avait été la réaction philosophique à dissiper une 
épouvante instinctive des foules. Les terreurs d'autrefois continuent même à 
hanter les Grecs d'aujourd'hui et ils restent persuadé, qu'à défaut d'obsè- 
ques religieuses, le mort revient errer sur la terre, transformé en un vampire 
sanguinaire *v 

Le tombeau est la maison du mort. C'est là une idée commune à tout le 
monde antique et à travers la sculpture funéraire on peut suivre la trans- 
mission d'Orient en Occident, de la tradition artistique qui veut que la 
sépulture reproduise l'habitation '. Cette assimilation remonte en Italie, nous 
l'avons vu (p. 15), bien au-delà de la fondation de Rome. Les nécropoles pré- 

1. Dessau, 8178 ss. Cf. Parrot, o-p. cit. [swpra, p. 22, n. 2]. 

2. CIL, XIV, 21 12 == Dessau, 7212. 

3. Edmond Leblant, Les martyrs chrétiens et les supplices destructeurs des corps 
(Mém. Acad. Inscr., XXVIII, 2 (1875), p. 75-95) ; Cabrol-Leclerq, s. v. «Ad Sanctos », 
p. 479. Cf. p. ex. CIL, V, 54x5 == Diehl, 3863, cf. 3845 n. 5 Princeton exped., Prenticc, 
Greek inscr., III B, 2, p. 106. 

4. Lawson, Modem greek folklore, p. 403. 

5 Wiesner, Dus altgriechische Votenhaus {A. Relgw., 1938, XXXV, p. 314 ss.). 




Sarcophage de Simpelveld. 
Lu morte étendue sur sa couche, devant elle reproduction de sa villa. 




Sarcophage de SiiMpelvei-d. 
Le mobilier ornant la chambre de la défunte. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 25 

historiques du premier âge du fer, rappelons-le, ont fourni une quantité d'urnes 
cinéraires imitant les types divers des cabanes où s'abritaient les tribus qui 
peuplaient alors la péninsule 1. D'autre part, les hypogées grandioses des 
Étrusques sont souvent disposés selon le plan de leurs demeures, et tous les 
visiteurs de l'antique Caeré auront gardé le souvenir de cette « Tombe des 
stucs » où sur les parois sont représentés en relief les ustensiles domestiques 
qui, dans la réalité, étaient accrochés au mur des habitations. Les Celtes, en 
Gaule et hors de la Gaule, ont, au moins depuis le IV^ siècle avant notre ère, 
sculpté des stèles funéraires en forme de maison et y ont déposé les cendres 
du mort, qui était censé s'établir à jamais dans cet étroit espace, image réduite 
de son ancien domicile 2. Une curieuse découverte faite récemment à Sim-' 
pelveld dans le Limbourg hollandais, montre combien cette croyance naïve 
d'une antiquité immémoriale restait encore vivace à l'époque des Antonins ^ 
Les faces intérieures d'un sarcophage sont décorées de bas-reliefs représentant 
la défunte étendue sur une couche et, à côté d'elle, le mobilier de sa chambre 
avec sa vaisselle rangée sur une table et sur un dressoir ; en face, se voit en 
réduction l'aspect extérieur de la villa où cette matrone avait vécu. Ces 
simulacres, cachés sous un lourd couvercle et profondément enfouis sous la 
terre, étaient mis au service personnel de l'ombre qui habitait l'obscurité 
de cette cuve de pierre. 

Comme ces sculptures, les épitaphes romaines ne laissent aucun doute sur 
la persistance de la conviction que le mort réside dans le sépulcre. La pro- 
pagation des cultes orientaux, à cet égard comme à plusieurs autres, revivifia des 
croyances archaïques. Le nom de « maison éternelle » domtis aeterna^ ^ 
emprunté aux Égyptiens et aux Sémites, apparaît fréquemment clans les ins- 
criptions funéraires. Un texte de l'époque républicaine précise même que c'est 
« la maison éternelle où les défimts passeront ensemble la durée du temps "^ »,. 
Un autre invoque comme motif de consolation cette co-habitation future de 
toi;te la famille, où se retrouvera l'intimité d'une mère avec ses deux 

1. A. Grenier, o-p. cit. [supra, p. 15, n. i], p. 79 ss. ; Von Duhn, op. cit., p. 213 ss., 
319 ss. et passim. — Gisela Ricnter, Bull. Metropol. Muséum, 1939, XXXIV, p. 06. 

2. Linckelheld, Les stèles funéraires en forme de maison (Public. Univ. Strasbourg, 
37)> Paris, 1927. 

3. Holwerda, Oudheedkundige Mededeelingen du musée de Leyde, Suppl., XII, 193 1, 
P-27 ss. et J.A.I., Anzeiger, 1933, XL VIII, p. 55-75. — C.-R. Ac. Inscr., 193 1, p. 351 s. 
— Bspérandieu, XI (Supplément), 1938, n° 7795. 

4. Relig. orient., p. 247 ss. ; Parrot, p. 164-167 ; Lattimore, p. 165 ss. 
5- CIL, I, 1008 = C. É., 59; cf. Dessau, 8.341, 



26 LUX PERPETUA 

filles*. Le sépulcre n'est donc pas un lieu de passage, que l'âme traverse sans 
s'y fixer pour se rendre dans une autre région du monde ; il reste à jamais 
sa résidence. « Ceci, dit une inscription, est notre demeure certaine, celle que 
nous devrons habiter » '\ Dans l'Enéide on voit les Troyens élever à Poly- 
dore, dont on n'a point les restes, un cénotaphe et y ensevelir son âme 
{ardmaîn sepulcro condimus) en lui offrant un sacrifice et en l'appelant à 
haute voix^. Car, celui qui n'a point de tombeau devient un esprit vagabond, 
un gueux sans abri. Au contraire, lorsqu'on bâtit au défunt un beau monu- 
ment, il est heureux de pouvoir y offrir l'hospitalité au passant et il l'invite 
à s'y arrêter *. 

La conviction que l'esprit des trépassés continuait à résider dans le tombeau 
explique seule le souci que l'on avait de lui assurer dans ce séjour inconfor- 
table toutes les commodités possibles. « Il est contraire au bon sens, dit 
Trimalcion dans le roman de Pétrone^, d'orner les maisons des vivants et dei 
ne point donner les mêmes soins à celle que nous devons habiter plus long- 
temps. » Parfois on se représente l'ombre logée dans une chambre à coucher 
où elle dort un sommeil sans fin ; mais ce n'est point là l'idée primitive ni 
dominante en Occident^. On se la figure généralement attentive aux égards 
qu'on a pour elle et pointilleuse dans l'exigence de ce qui lui est dû. Il 
ne faut pas seulement assurer au défunt un toit, mais pourvoir à son entre- 
tien, car il a les mêmes besoins et les mêmes goûts dans la terre qu'aupara- 
vant sur la terre. On mettra donc auprès de lui les vêtements dont il se cou»- 
vrait, les bijoux dont il se parait, la vaisselle de terre ou de bronze qui ornait 
sa table, les lampes qui l'éclairaient'. L'âge historique ne renonce ni aux 
croyances ni aux rites de la préhistoire (p. 15). Si c'est un guerrier, on lui don- 
nera les armes qu'il portait, un artisan, les outils "qu'il maniait, une femme, 



i.C. E. (Suppl. Lommatsch), 2177. 

2. Ibid., 1555. 

3. Virg., En., III, 67 ; c£. su-pra, p. 23, n. 3. 

4. CIL, I, 1006 = VI, 13696 ; C. E., II ; cf. C. E., 74, 76, 82, 83. 

5. Pétrone, 715 Saint Augustin {Enarr.inPsalm. XL VIII, P.L. XXXVI, ^54) reproche à 
un riche de s'être fait construire un tombeau fastueux dans la pensée qu'il y vivra éter- 
nellement. 

6. Cf. Symbol., p. 361 ss. Jean Chrys. {Homilia de Coemeterîo, P. G., XLIX, p. 393) 
oppose à cet égard les chrétiens aux païens. 

7. Objets déposés dans les tombes : Raoul-Rochette, Mém. Acad. Inscr., 1838, XIII, 
pp. 529-788. — Saint Basile, Homil in divites, 9 (P. G., XXXI, p. 303 B) proteste contre 
l'habitude d'enterrer les cadavres avec des vêtements de prix. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 27 

le miroir, le peigne et les fards nécessaires à sa toilette, tm enfant, les hochets 
ou les poupées qui l'amusaient ' . On n'oubliera pas d'y joindre les amulettes 
qui ont le pouvoir d'écarter les maléfices. De fait, c'est des tombeaux que pro- 
viennent la majeure partie des objets d'ameublement et d'usage domestique que 
conservent nos musées, et sous le climat de l'Egypte, ils ont pu parfois nous 
livrer intact quelque précieux volume, qui était devenu le livre de chevet de 
la momie. 

Ainei, une coutume funéraire, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, 
resta en vigueur jusqu'aux derniers, jours du paganisme, auquel elle devait 
même survivre. Cependant, par une sorte de supercherie inspirée par un souci 
d'économie qui ne paraissait pas sacrilège, on enfermait parfois dans la tombe 
au lieu des objets réels des imitations impropres à tout usage pratique. Des 
ombres pouvaient se satisfaire de pareils simulacres et ces fictions décevantes 
n'enlevaient pas leur foi aux auteurs de ces fraudes pieuses ^. 

Leurs illusions résistèrent même, nous l'avons vu (p. 1 5 ), à la substitution de l'in- 
cinération à l'inhumation et le fait qu'il ne restait du défunt que des ossements 
calcinés n'abolit pas la croyance qu'il continuerait à se servir de ce qui l'entourait 
précédemment sur la terre. Les tombeaux ne nous ont gardé qu'une faible partie 
de ce qu'on offrait à ceux qui quittaient ce monde, car souvent on livrait avec 
eux leur garde-robe ou leurs ustensiles à la flamme du bûcher, dans la persua- 
sion qu'ils les retrouveraient ainsi dans l'au-delà ^ Un mari, raconte Lucien*, 
chérissait si tendrement sa femme que, quand il la perdit, il fit brûler avec elle 
tous les vêtements qu'elle se plaisait à porter ; mais il avait oublié une de ses 
pantoufles et la morte apparut pour la lui réclamer. , 

L'antique croyance que les Mânes ' élisaient domicile dans le tombeau, dont 
le vieux droit pontifical leur reconnaissait la propriété^, devait survivre à la 
destruction et au morcellement de l'empire. L'on pourrait multiplier les preuves 
de la persistance tenace d'im sentiment instinctif que ne fit pas disparaître une 
foi nouvelle. Grégoire de Tours ^ raconte que près de cette ville, deux tombes 
laissées à l'abandon passaient pour avoir été celles de vierges consacrées à Dieu. 

1. Fuhrmann, J.A.L, Ans;eiger, 1941, 529 ss. ; Àccad.rom.arch., 1941, XVII, p. 236SS. 

2. Rochette, /. c, p. 688 ss. ; cf. infra. 

3. Lucien, De luctu, 14. Cf. infra, III ; Dessau, 8379, 50 ss. Sur de telles appa- 
ritions ; cf. infra, IV. 

4. Lucien, Phîlo-pseudès, 27 ; cf. Hérodote, V, 92. 

5. Digeste, XI, 7, 4 : 

6. Grég. de Tours, De gloria conf., 18 ; cf. Saint Augustin, su-pra, p. 26, n. 5. 



28 LUX PERPETUA 

Les mortes apparurent à un paysan du voisinage et lui exposèrent qu'inhumées 
dans cet édicule délabré, elles ne pouvaient souffrir plus longtemps l'incom- 
modité qu'en l'absence du toit leur causaient les pluies. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 29 



II. — Les offrandes funéraires. 



La mentalité primitive a cru les morts soumis à toutes les nécessités de l'être 
vivant. Dans l'étroit logis qu'ils habitent ils continuent à réclamer les. soins 
qu'on leur accordait dans la demeure spacieuse dont ils étaient les maîtres en 
ce monde et un devoir impérieux commande de les satisfaire, lorsqu'ils l'ont 
mérité ^. Avant tout, on doit offrir aux défunts des aliments 2, car comme le corps 
humain, le simulacre qui le remplace a besoin de nourriture pour subsister ^ 
Sa vie débile et précaire ne se prolonge que si elle est constamment sustentée. 
Les morts ont faim, et surtout ils ont soif. Ceux dont toutes les humeurs sont 
taries, dont la bouche s'est desséchée, sont torturés par le t^esoin de rafraîchir 
leurs lèvres parcheminées^. Ce n'est donc point assez de placer une seule fois 
dans la tombe des boissons et des mets, dont on a fréquemment retrouvé les 
restes à côté du squelette *, il faut encore par des sacrifices périodiques fournir 
aux Mânes des aliments frais. Privés de nourriture, ceux-ci languiraient sans 
énergie comme un homme à jeun, et resteraient presque sans connaissance ; à 
la longue ils mouraient une seconde fois et définitivement d'inanition. C'est 
pourquoi, dans ce genre de sacrifice, la chair des victimes était entièrement 
consumée par le feu, sans que rien en fût réservé aux assistants. La foule resta 
toujours persuadée que les offrandes brûlées sur l'autel ou les libations versées 
sur la fosse étaient consommées par celui à qui on les destinait". Souvent on 
trouve la dalle tumulaire creusée d'une cavité dont le fond est percé de trous : 
le liquide qu'on y versait, traversant la plaque perforée, était conduit par un 
tube jusqu'au squelette couché dans la fosse ou jusqu'à l'urne contenant les 

1. Cf. IG, XIV, 1694 = CIG 6695 : Toùç àyu^Joh^ xc' OavôvTaî EÔepyEXEÎv ôsT. 

2. Sartori, Die S-peisung der Xloten (Jahresb. Gymnas. Dortmund), 1903. 

3. Tertull., De resurr. carnis, i : « Defunctis patentant, quos escam desiderare prae- 
sumant » ; cf. Rohde, tr.fr., p. 200, n. 2. 

4. Lucrèce, III, 916 5 Properce, IV, 5, 2 ; cf. Pascal, Credenze, I2, p. 187 ; Eitrem, 
Opferritus, p. 105 et nos Relig. orient., p. 24. — Belluci, Sul besogna ai dissetarsi attri- 
buito ai morti (Archivio per l'antropologia, 1909, XXXIX, p. 1^13 ss.). Dans L'Inde : Olden- 
berg, Relig. des Veda, p. 588. Persistance en Perse , : Massé, I, p. 107. 

5 Cf. notamment les trouvailles de Martres-de-Veyre au musée de Clermont (Audol- 
lent, Mém. Acad. Inscr., sav. étrangers, 1023, XIII, p. 275 ss.). 

6. Lucien, De luctu, 14 ; cf. infra, III ; Atithol. Pal., XI, 8 ; Kaibel, Epigr., 
646, 12. Holocaustes offerts aux morts : Fernand Robert, Z^hymélé, 1939, p. 157 ss. 



30 LUX PERPETUA 

ossements calcinés ^ . On comprend qu'un incrédule ait, dans son épitaphe, pro- 
testé contre cette . pratique : « En mouillant ma cendre de vin, dit-il, tu feras 
de la boue et mort je ne boirai pas » '. Mais combien d'autres textes montrent 
la persistance des anciennes idées : « Passant, dit une inscription romaine, 
les ossements d'un homme te prient de ne point souiller le monument qui les 
couvre ; mais si tu es bienveillant, verse le vin dans la coupe, bois et donne 
m'en » ^ . 

Les morts réclament d'abord, disions-nous, de l'eau fraîche pour étancher 
leur soif inextinguible et les libations d'eau furent, chez beaucoup de peuples, 
et parfois sont restées un acte essentiel du rituel funéraire '. Déjà, dans l'an- 
cienne Egypte on trouve exprimée l'idée que la momie desséchée et racornie 
est revivifiée lorsqu'on lui restitue par cette offrande liquide les humeurs vitales 
qu'elle a perdues" et des croyances semblables peuvent avoir persisté jusqu'à 
l'époque romaine. 

Mais c'est surtout du sang chaud des victimes que les âmes sont avides pour 
revigorer leur faiblesse '*. A l'origine ces sacrifices funéraires étaient souvent 
des sacrifices humains et ces immolations barbares se rattachent aux croyances 
les plus primitives de notre race . Parfois elles étaient destinées à conserver à 
celui qui s'en était allé dans l'autre monde, une épouse, des serviteurs, des amis*, 
comme regorgement de son cheval devait lui assurer une monture ou celui de 
son chien un compagnon fidèle dans une existence d'outre-tombe, qui prolon- 
geait celle de notre terre ". Nous aurons l'occasion de reparler de cette coutume 
sauvage. Ou encore, si un homme a péri de mort violente, le sang du meurtrier 

1. Pausan, X, 4, 10. P. Oeconomus, De -profusionis rece-ptaculis (Bibl. soc. archéol. 
d'Athènes, XXI), igai. E. Dyggve, Collections of the Ny-Carlsberg Glyptothek, III, 
1942) p. 225 s. ; Westrup., I, p. 35, p- 38 ; E Cak:a, Necrofoli del Porto di Roma, 1940, 
p. 54. Cf. notre Catal. sculftures Cinquantenaire^, n° 152. 

2. Kaibel, Epigr., 646 = Dessau, 8156 ; cf. Lucien, De luctu, 19. 

3. C. E., 838 ; Dessau, 8204. 

4. La coutume d'offrir de l'eau au mort est très répandue : Rohde, Psyché, tr. fr., 
199, n. I j Schmidt, A. Relgw.^ 1926, XXIV, p. 314; Sartori [op. cit.], p. 16; Eitrem, 
L c. \su-pra, p. 29, n. 4]; Dussaud, R.H.Rel., 1932, CV, p. 282 s. 

5. Brinkmann, Zeitschr. f. Âgyptische Sfrache, igi2, CV, p. 69-75. 
6 Servius, En., III, 67. 

7. Fr. Schwenn, Die Menscheno-pfer hei Gr. und Rômern (Rel. V. u. V., XV, 3), Gies- 
sen, 1915, p. 59. 

8. Ainsi cliez les Scythes : Hérodote, IV, 68.71 ; chez les Thraoes : Ibid., V. 5 ; en 
Gaule : César, VI, 19 ; en Grèce : Lucien, De luctu, 14 ; à Rome : Schwenn, p. 141 ss.. 
Chez les Mongols ces immolations collectives furent encore pratiquées aux funérailles de 
Gengis-Khan, en 1227. 

19. Symbol., pp. 405, 439 ; cf. infra, ch, vn. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 31 

ou à son défaut d'autres ennemis devra apaiser l'ombre d'une victime qui 
réclame vengeance 1^. L'idée originelle de la vendetta n'avait pas entièrement 
disparu à l'époque historique. Philopoemen ayant été mis à mort par les 
Messéniens, les Achéens firent à ce héros national de splendides funérailles et 
lapidèrent sur la tombe des prisonniers ennemis 2. Lorsque Octave, après la 
prise de Pérouse, fit mass,acrer trois cents notables sur l'autel de César aux 
Ides de Mars, jour anniversaire de son assassinat 3, ce carnage collectif inspiré 
par la haine politique, perpétuait une vieille tradition religieuse, et aurait pu 
invoquer pour sa justification un exemple homérique^. Ces idées purent con- 
tribuer à maintenir en vigueur une coutume atroce. Mais primitivement le sacri- 
fice d'esclaves ou de captifs avait essentiellement pour but, comme plus tard 
celui des animaux, d'assurer, en versant le sang -sur la tombe, la durée de ce 
je ne sais quoi indéfinissable qui végétait dans ce sombre réduit. 

Lorsque les mœurs s'adoucirent et que le sentiment général réprouva ces 
homicides perpétrés au nom de la religion, on chercha à les remplacer par des 
rites moins barbares. Certains érudits ont pensé que l'offrande mortuaire de 
la chevelure, qui est une pratique observée chez des peuples très divers, était 
un substitut ou, pour mieux dire, une atténuation du sacrifice de la personne 
entière. Selon une croyance très répandue, dont l'histoire de Samson et Dalila 
fournit l'illustration la plus connue, la force de la personne réside dans ses 
cheveux, et celui qui consacrait au défunt cette partie de lui-même, toute 
chargée d'énergie vitale, pensait ainsi le ranimer, comme s'il avait versé pour 
lui son sang. Mais l'on a proposé d'autres interprétations de cette coutume de 
déposer des mèches de cheveux sur le cadavre ou sur le tombeau'' et son exis- 
tence même est douteuse à Rome^.' 

Les Étrusques pratiquaient en Italie l'immolation de victimes humaines sur 
la sépulture'.. Mais la cruauté de cette tuerie affreuse la fit remplacer par des 

1. Rohde, Psyché, tr. fr., p. 214 et p. 12. 

2. Plut., Philo-poem., 21. 

3. Suétone, Octave, 15 ; Sénèque, De Clementia, I, 11 ; Dion Cassius, XL VIII, 16. 

4. //., XXIII, 23 (funérailles de Patrocle). 

5- Ovide, Héroïdes, X, i, 118. — Cf. Sommer, Dos Haar in Religion und Aberglaube 
der Griechen (Diss. Munster), 1912, p. 64 ss. ; Eitrem, Offerritus, p. 344 ss. ; Schwenn, 
0?- cit. [p. 30, n. 7], p. 84 ss. ; Loisy, Sacrifice, p. 161 ; Nilsson, Relig. Gr., I, p. 166 ss., 
cf- 125 ss. ; Hastings, s. v. « Death », p. 43 i ; Meuli, p. 205. 

6. Selon Denys d'Halie, XI, 39 aux funérailles de Virginie, les femmes déposent sur 
ia^ couche mortuaire TtXo/.'jj.'t)v àTcoy.etp'jj-Evai SooTpû/ooç Cf. Ovide, Héroïdes, l. c. 

7- Mûller-Deecke, Die Etrusker, II, 1877, p. 223 ; Pfeiffer, S. A. M., 1934, Abh. 10, 
P- 12 ss. 



32 LUX PERPETUA 

combats singuliers, où seuls les vaincus périssaient par la volonté du destin V 
Ces luttes de gladiateurs faisaient partie des cérémonies par lesquelles on 
rendait les derniers devoirs à la dépouille d'un personnage illustre. Rome 
emprunta à l'Étrurie ces jeux inhumains, qu'elle devait au cours des siècles 
faire adopter dans presque tout le monde ancien et qui y multiplièrent la cons- 
truction de vastes amphithéâtres pour des spectacles offerts à des foules 
innombrables. Ils furent pour la première fois célébrés modestement en 264, 
aux funérailles de Junius Brutus, où ses neveux mirent aux prises trois paires 
de champions ^. Leur exemple fut suivi et ces combats funèbres prirent bientôt 
une ampleur fastueuse mais l'on n'exigea plus que ce fût une lutte à mort, 
il suffisait que le blessé humectât la terre de son sang, tant on avait conscience 
qu'en abreuver l'ombre était le but essentiel de ces duels institués en faveur 
des défunts. 

Le sang, en effet, fut regardé chez tous les peuples de l'antiquité comme le 
siège de la vie^ : la vapeur, qui s'élevait du liquide tiède et vermeil coulant 
d'une blessure mortelle, était l'âme qui s'échappait du corps avec lui. Aussi ce 
corps restait-il inconscient et inerte, tant que cette liqueur psychique lui man- 
quait, et en la répandant sur le tertre ou la pierre, qui recouvrait la dépouille 
d'un parent ou d'un ami, on communiquait à celui-ci une vitalité accrue *. Pour 
le même motif, les femmes avaient coutume, en signe de deuil, de se lacérer 
jusqu'au sang le visage''. Mais on ne regardait pas comme indispensable que 
le sang offert fût humain et à l'époque historique les sacrifices d'animaux au 
pelage noir s'étaient presque partout substitués aux homicides rituels ^ Ils durè- 
rent jusqu'à la fin du paganisme et même ils lui survécurent. L'antique croyance 
que le sang frais était nécessaire aux défunts se conserva en certains pays avec 
une ténacité persistante. Encore au VIP siècle de notre ère, en Syrie, les chré- 
tiens s'obstinaient, malgré les objurgations des, évêques, à immoler sur les 
tombeaux des taureaux et des moutons ' et en Arménie, où ces coutumes furent! 
sanctionnées par le clergé national, les fidèles restèrent persuadés que les tré- 
passés souffraient dans l'autre vie, si aux jours fixés par la tradition, on n'avait 

1. Malten, Leichens-piel und Votenkult (Rom. M., 1924, p. 300 s.). 

2. Varron chez Servius, En., III, 67, cf. X, 519. 

3. Pour Rome, cf. Servius, En., III, 68 ; II, 352 ; V, 79 ; VI, 221. 

4. Eitrem, Opferritus, p. 416 ss. ; p. 454 s. 

5. Servius, En., III, 675 V, 78; cf. supra, ip.' zo. 

6. Lucrèce, III, 52 ; CIL, XI, 1420 = Dessau, 1395 Virgile, En., V, 96. Offrande du 
sang et holocauste : Ferxiand Robert, 'Chymélé, 1939, p. 157 ss. 

7. C.-R. Acad. Inscr., 1918, p.285; Clermont-Ganneau, Recueil d'arch. or., IV, p. 339' 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 33 

pas fait couler pour eux une effusion tonique'. L'islam n'a pas extirpé ces 
vieux rites païens, et les Bédouins continuent à égorger des brebis sur la sépul- 
ture à peine fermée, afin que le 4éfunt en reçoive la chaude aspersion, et ils 
préparent sur place la victime, dont la chair est distribuée aux assistants 2. 

Les autres libations qui sont traditionnelles dans le rituel funéraire des. 
Grecs comme des Romains, doivent produire un effet semblable : ce sont celles 
de vin, de lait, de miel et d'huile. On a expliqué l'emploi du vin, comme 
étant un succédané du sang, rouge comme lui^. C'est en vertu de la même 
association d'idées que Servius interprète les fleurs pourprées qu'Énée jette sur 
la tombe de son père Anchise, comme étant « une imitation du sang où est 
le siège de l'âme » (p. 45). Que le vin ait souvent tenu lieu du liquide qui 
coule dans nos veines, on en pourrait citer mainte preuve, mais son usage 
funéraire peut s'expliquer par sa propre vertu. Il est la liqueur merveilleuse 
qui donne l'ivresse divine et dans les mystères assure l'immortalité à ceux qui, 
grâce à lui, sont possédés par Bacchus, Il pouvait vivifier de même les 
Mânes à qui on Le versait., La mystique dionysiaque est sans doute inter- 
venue ici pour magnifier la valeur religieuse attribuée à l'usage liturgique du 
fniit de la vigne ^. 

Les anciens se sont pareillement attachés à expliquer le choix des autres 
libations : le melikraton, le mélange de lait et de miel, est, selon les Grecs, 
a-t-on fait observer, comme le nectar et l'ambroisie, la nourriture des dieux ; 
et si les morts s'en rassasient, ils deviendront pareils aux immortels. Mais 
d'autre part le lait est la nourriture des nouveaux-nés ; par suite on le don- 
nera à ceux qui ont obtenu la renaissance à une vie éternelle. Le' miel a des 
propriétés antiseptiques, il assure la conservation des corps que l'on en 
enduit, ce qui suggéra, dit-on, l'idée qu'il prolongeait l'existence des ombres 
qui l'absorbaient^. Ou encore la suavité du miel le rendait propre à adoucir 
l'âpre rigueur des dieux infernaux, à apaiser l'animosité amère des esprits 

1. Conybeare, Rituale Armenorum, 1905, p. 54 ss., 67 ss. En Mingrélie : Chardin, 
Voyage en Perse (Amsterdam, 171 1), I, p. 224 s. 

2. Loisy, Sacrifice, p.i6is.,p.i72. ■' 

3. K. Kircher; Die sakrale Bedeutung des Weines (Relig. V. u. V., IX), Giessen, 1910, 
p. 12 s. — Les libations de vin sont souvent mentionnées dans les inscriptions : C. E. 439, 
500, 838, 1256, etc. 

4. Cf. infra, ch. v (Mystères). Vigne plantée sur la tombe : Kaibel, Efigr., 720. 

5. Usener, Milch u. Honig (dans Kleine Schriften, IV, 413 ss.) ; Karl Wys, Die Milch 
im Kultus der Gr. u. R. (Relig., V. u. V., XV), Giessen, 1914, p. 88 s.; R. Tarnov, De 
(ipium melUsque apud veteres significatione, Berlin, 1893. 

3 



34 LUX PERPETUA 

des morts ^ L'olivier, comme plusieurs autres plantes toujours verdoyantes, 
était en Grèce un arbre funéraire ; la persistance de son feuillage était regardée 
comme un symbole de la survie de l'âme ; c'est pourquoi son fruit onctueux 
devait procurer l'immortalité^. Mais la variété même des interprétations pro- 
posées prouve que le sens originel de coutumes d'une antiquité immémoriale 
ne paraissait plus assuré à l'époque historique. 

En réalité l'emploi du lait, de l'huile, du miel dans le culte funéraire remonte 
à l'époque reculée où ils étaient une nourriture essentielle de populations encore 
rustiques. Si on les a offerts aux morts, c'est qu'ils étaient les aliments habituels 
des vivants. Leur usage est antérieur aux explications mythologiques et aux spé- 
culations mystiques, qui ont été imaginées par une étiologie érudite. L'intention 
première de ces libations, qui ne fut jamais entièrement oubliée, fut de sustenter 
les trépassés à l'aide des mêmes mets que consommait la famille^ et d'infuser 
une vigueur nouvelle aux ombres fatiguées, assoupies dans la tombe. Ce but 
apparaît clairement dans l'emploi que fait de ces mêmes offrandes la magie, 
qui souvent a conservé des notions ' abolies ou remplacées dans la religion. 
Les nécromants, pour évoquer les fantômes, creusaient une fosse et y versaient 
du sang, du vin, du lait et du miel. Ces liqueurs agissaient sur les esprits 
comme un excitant, qui les faisait sortir de leur torpeur, et le sorcier en pro- 
fitait pour les interroger '. 

On multipliait les précautions pour s'assurer que le mort n'aurait pas à 
souffrir du manque de subsistance. Il ne suffisait pas que les liquides des liba- 
tions fussent épanchés jusqu'à lui ; on avait coutume de déposer sur la tombe 
des aliments solides " : œufs, pain, fèves, lentilles, farine, avec le sel comme 
condiment'^. Les mendiants affamés ne les respectaient pas toujours et venaient 
y dérober de quoi remplir leur estomac famélique' 

Comme les sacrifices d'animaux et l'effusion du sang en faveur des morts 
(p. 32), comme les libations d'eau (p. 30), de lait miellé ou d'huile, les 
oblations d'aliments sur la sépulture appartiennent aux plus anciennes traditions 

1. Nicéphore Grégoras, P. G., CXLIX, p. 617. 

2. Cf. notre Stèle d' Amibes, p. 11, n. 2 ; 12, n. 4. 

3. Cf. Eitrem, Opferrîtus, p. 103 s. ; Meuli, p. 193 ss. 

4. Cf. infra, IV. 

5. Marquardtj Le culte, tr.fr., Ijp.375; De Marchi, Culto privato di Roma, I (1896), 
p. 204. 

6. Plutarque, Crassus, 193 cf. Eitrem, Opferritus, p. 319. 

7. Plaute, Pseudolus, 36 . ; Catulle, 59. , 

I 



CHAPITRE I. — LEO VIEILLES CROYANCES J5 

religieuses de notre race '. Bien plus, elles ont été et sont encore pratiquées 
par une large portion de l'humanité, La croyance, presque universelle, que les 
défunts éprouvent le besoin de boire et de manger ayant suggéré des procédés 
nécessairement analogues pour le satisfaire, ces usages millénaires testèrent 
en vigueur, en dépit de la transformation profonde des conceptions eschato lo- 
giques, maintenus à la fois par l'appréhension pieuse de causer quelque peine 
à ses proches, en ne leur accordant pas tout ce qui leur revenait, et par la crainte, 
plus forte que tout raisonnement logique, que si l'on privait l'esprit du mort 
de ce qui lui était dû, on n'eût à redouter son courroux et sa vengeance. Ainsi 
nous pouvons retrouver dans certaines coutumes qui se sont perpétuées' au 
moyen-âge et même jusqu'à nos jours, des pratiqués qui offrent une ressem- 
blance surprenante, jusque dans le détail, avec celles qui étaient suivies au 
temps du paganisme ^ ■ 

L'institution où s'est affirmée avec la plus grande ténacité la persistance des 
anciermes idées sur la vie d'outre-tombe, est celle des repas funéraires. Ces 
banquets familiaux célébrés en faveur du mort remontent à l'ancienne religion 
aryenne. On constate leur existence dans l'Inde et en Perse comme chez les 
peuples européens^. Un premier repas, le silicernium desRomains, le Tcsptoetirvov 
des Grecs, réunissait les parents immédiatement après les funérailles ; il avait 
lieu primitivement autour de la tombe même, plus tard au retour de la 
famille dans la maison mortuaire*, après une ablution avait purifié les assis- 
tants de la souillure contractée auprès du cadavre '\ Le défunt à qui l'on rendait 
les derniers devoirs était censé prendre part à ce banquet, et l'on pensait même 
qu'il y recevait, comme hôte, ses parents. Aussi se gardait-on de prononcer 

I. Schrader-Nering, s. v. « Ahnencultus », p. 34, §14. — Cf. pour les Juifs, Eccli.^ 
XXX, 18 ; X:obie, IV, 18. 

a. Nombreux exemples réunis par Sartori, op. «f . [sw^ra, p, ag, n. 2], p. 15 s. En Grèce: 
Gjerstad, A. Relgw.^ 1928, XXVI, p. 154 ss.; Schmidt,/èii., i927,XXV,p. 5as.,77ss.; 
Lawson, p. 486 s., 533 ss. — En Herzégovine : Dyggve, Zeîtschr. f. Kirchengesch., 1940, 
LX, p. 106. — En Perse :. N. Sôderblom, Mazdéisme, p. 57 ; en Mingrélie : Chardin, 
op. cit. [su-pra, p. 33, n. i], pp. 236, 238, 244, etc. Dans le folklore français : Van 
Gennep, I, p. 771 s.; Hastings, s. v. « Death », p, 430. 

3. Schrader-Nehring, s. y. « Ahnencultus », p. 23, § 10, et s. v. « Bestatungsbraûche », 
P" ^3°' § 5 5 Hastings, s. v. « Food for the dead ». — Cf. A. Loisy, Sacrifice, p. 153 
(Scythes), 154 (Grecs), 156 (Étrusques), 157 (Romains), 160 (Israélites), 161 (Arabes). 

4- Varron chez Nonius Marcellus, 48 (I, p. 68 Lindsay) ; cf. Rohde, Psyché, tr. fr., 
P- 190. 

5 Rohde, tr. fr., p. 1^90, n. 6 j cf. 181, n. i. Encore au temps de saint Jean Chrysos- 
tome à Antioche -rcolXol a-rcô x^cptov èiTav£).Oôv~£; iloiaoï^no (In Matth. homil., XXXVII, 6 : 
P- G., LVn, p. 426). 






3é LUX PERPETUA 

aucune expression malsonnante, dont il aurait pu s'offenser, .et l'on y faisait 
son éloge, même s'il ne le méritait pas. De mortuis nil nisi bonum '. Ou bien, 
pour être plus certains de ne pas l'irriter par xme parole de mauvais augure, des 
convives craintifs mangeaient en silence -. Un autre tabou archaïque défendait de 
ramasser les morceaux qui tombaient à terre de la table, ces reliefs du festin 
appartenant aux esprits des morts \ L'usage d'un repas abondant, offert après 
l'enterrement dans la maison mortuaire, était si général qu'il a traversé les siècles 
et en bien des pays s'est maintenu jusqu'à nos jours. 

Mais les cérémonies funèbres n'étaient pas ainsi terminées. Des banquets 
réunissaient de nouveau la famille autour de la sépulture à certains jours déter- 
minés ; à Rome la cerne nonemdialis '^ mettait fin au grand deuil ; en Grèce 
on festoyait les troisième, septième et quarantième jours. D'autres dates avaient 
prévalu ailleurs, mais la répétition du repas des funérailles à des intervalles 
déterminés remonte à l'époque où les peuples européens ne vivaient pas encore 
séparés^. 

Les « physiciens » nous ont transmis de cet usage une explication encore 
toute matérialiste ®. Les anciens ont entrevu, ce que la physiologie moderne a 
confirmé, le fait que le décès ne se produit pas d'fun seul coup pour l'orga- 
nisme entier. L'énergie vitale qui animait celui-ci, s'en détachait, pensait-on, 
de plus en plus à mesure qu'il était infecté par la corruption. L'influence de la 
lune amenait cette putréfaction progressive : le troisième jour le visage devenait 
méconnaissable, le neuvième le corps entier se décomposait, sauf le cœur qui 
ne périssait que le quarantième ' . Aux dates critiques marquées par certains 
chiffres considérés comme sacrés, il fallait porter secours au défunt par 
des offrandes de mets et de boissons. Lorsque des idées moins matérielles 

1. Rohde, p. 191, n. i ; p. 201. 

2. Malten, R. E., Suppl., IV, s. v. « Ker » j cf. ma note C.-R. Acaà. Inscr., 1943) 
p. 118 et injra, N. C, II. 

3. Schrader-Nehring, s. v. « Ahnencultus », p. 33, § 13 ; cf. Diogène Laërce, VIII) 
34 = Aristote, fr. 180 Rose ; Athénée, X, 427 e ; Eitrem, Offerritus, p. 160 ss.; Meuli, 
p. 199, et infra, N. C, II. 

4. Marquardt, Prîvatleben 2, p. 378 j De Marchi, Culto frivato ai Roma antica, 1896, 
I, p. 197 s. 

5. Schrader-Nehring, s. v. « Ahnencultus », p. 23, § 10 ; Hastings, s. v. « Aryan reli- 
gion », p. 25 a. — Usage conservé dans la Perse musulmane : Chardin, op. cit. [su-prdi 
p. 33, n. i], t. VII, p. 242 ; Massé, 1. 1, p. m, p. 107 ; dans la Grèce moderne : Schmidt. 
A. Relgw., igz7, XXIV, p. 69. — Dans le folklore français : Van Gennep, I, p. yS'^i 
p. 808 ss. 

6. Cf. C.-R. Acad. Inscr., 1918, p. 278 s. 

7. LyduSj De mens., IV, 26. Cf. maître Eckhart, éd. Gandillac, p. 231. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 37 

se firent accepter, on continua cependant à croire que l'âme séjournait 
trois jours près du cadavre, et qu'alors commençait son voyage périlleux 
vers le lieu où elle devait se rendre, et des pérégrinations qui se prolon- 
geaient jusqu'au quarantième jour. Pendant toute cette durée il était néces- 
saire de lui venir en aide. Lorsque la coutume fermement établie d'une triple 
commémoration des morts jusqu'au quarantième jour fut adoptée et sanctionnée 
par l'Église, les théologiens invoquèrent pour la justifier des textes bibliques. 
Mais comme il arrive souvent, le souvenir de la raison primitive qui avait intro- 
duit cet usage, s'est mieux conservé dans l'esprit du peuple que dans celui des 
clercs. On croit encore communément en Grèce que l'âme qui s'est séparée du 
corps, erre sur la terre pendant trois ou même quarante jours et revient visiter 
la maison familiale, dans laquelle on lui prépare du pain et de l'eau et l'on 
allume une lampe pour qu'elle puisse la retrouver et venir s'y rassasier et s'y 
désaltérer * . 

Partout les repas autour de la tombe se renouvelaient aux anniversaires de 
la naissance du défunt ^ ; et c'est pourquoi les chrétiens fêtèrent les martyrs 
à la date de leur supplice, qui les avait fait renaître à une vie glorieuse ^. 
Ces mêmes repas se répétaient encore à d'autres jours fixes de l'année, comme 
ceux des violettes ou des rosalies, où l'on avait coutume d'orner la sépulture 
de fleurs ^, ou encore à ceux qui avaient été prescrits par les auteurs de fonda- 
tions pour l'entretien d'un culte funéraire ^ Les donations ou testaments, qui 
consacrent des sommes souvent considérables à assurer la perpétuité des ban- 
quets auprès de la tombe ^, montrent la valeur qu'y attachaient leui^s auteurs. 
Pour prendre un exemple, à Préneste, Aurelius Vitalis ayant construit un 
tombeau de famille avec une chambre et une terrasse au-dessus du sépulcre, 
s'adresse en un latin incorrect aux confrères du collège dont il faisait partie. 
l« Je vous demande à vous tous, mes compagnons, que vous vous restauriez 
ici sans vous échauffer la bile^' ». Un Africain fixé à Rome exhorte de même 
ses parents et amis : « Que les dieux vous soient propices. Venez ici sains et 
saufs, tous ensemble pour un festin joyeux » ^. Dans les monuments considé- 

1. Schmîdt, /. c, p. 290. Cf. Sartori, op. cit. [p. 29, n. 2], pp. 32, 43, 69. 

2. Cf. p. ex., CIL, V, 7906 ; Dessau, 8366, 8370. — En Grèce : Rohde, tr. fr.,p. 193. 

3. Delehaye, Sanctus, Bruxelles, 1927. 

4. Cf. infra, p. 43. 

S CIL, V, 4489 = Dessau, 8370 -, CIL, XI, 126, etc. 

6. A. De Marchi, Il Culto frivato di Roma antica, Milan, 1896, I, p. 207 ; II, p. 142. 

7- CIL, XIV, 3323 = Dessau, 8090, 

8 CIL, VI, 26^54 = Dessau, 8139. 






38 LUX PERPETUA 

râbles on voit souvent aménagée à côté de la sépiulture une salle à mangier 
{tricliniuni) et même une cuisine {cuUnà) ^. En Gaule le « testament du 
Lingon » commande que le caveau soit meublé et reçoive un lit avec des cou- 
vertures et des coussins en vue des jours où l'on s'y rassemblera pour les com- 
mémorations * . Dans les mausolées, les fouilles ont fait découvrir des lits tricli- 
naires disposés autour de la table où venaient festoyer les parents de quelque 
mort héroïsé ^ . Avec cette immutabilité qui caractérise souvent les usages funè- 
bres, dans d'autres tombeaux c'étaient des sièges qui étaient réservés aux con- 
vives en souvenir des temps anciens, où les hommes, comme les femmes, man- 
geaient assis et non couchés*. Lorsqu'ils étaient de pierre et non de bois, ces 
meubles ont pu nous être conservés et, à côté de ceux qui étaient occupés par 
les commensaux, il s'en trouve un qui restait vide, celui où le défunt était 
censé prendre- place auprès de ses proches. 

• Ces sièges servaient aussi aux visiteurs qui venaient retrouver celui qui s'en 
était allé. Comme ils lui avaient tenu compagnie durant sa vie terrestre, puis 
autour du lit de parade où l'on avait exposé son corps raidi, ses parents, ses 
amis, ses sénateurs restaient longuement assis dans l'hypogée où il était enseveli. 
L'on était persuadé que le mort prenait plaisir à une telle société, qui le distrayait 
dans la triste monotonie et le pénible isolement de sa nouvelle habitation. 

Les philosophes croient devoir protester contre ces illusions. Réfléchissant à 
la vanité de ces soins posthumes, Marc-Aurèle note dans ses Pensées : Les 
affranchis de Vérus et ceux d'Hadrien siègent à côté de leurs tombeaux. Ces 
princes s'en aperçoivent-ils et peuvent-ils s'en réjouir ? Mais alors, ces servi- 
teurs eux-mêmes étant voués à la vieillesse et à la mort, que deviendront leuis 
maîtres privés de leur compagnie ? Puanteur que tout cela et putréfaction ! *. 

La participation directe de l'esprit du mort aux réunions qui avaient lieu 
iautour de sa sépulture est le fait essentiel qui nous fait comprendre le caractère 

1. Dessau, 7947, 8235, 83385 cf. Saglio-Pottier, s. v. « Sepulcrum », p. 1239; 
« Futius », p. 1397- — Paulus-Festus, s. v. « Culina » (p. 57, Lindsay) : « Locus ubi 
epulae in funere oomburuntur » ; 'Ches. l. L., s. v., p. 1288, 47. Cf. Cabsa, Necrofoli del 
Porto di Roma, 1940, p. 56. 

2. Dessau, 8379. 

3. Dyggve, Poulsen, Rhomaios, Das Heroon von Calydon, Copenhague, 1934, p. 354 s^ 
Cf. C.-R. Ac. Inscr., 1928, p. 133. — Cf. Philostrate, Vit. A-polL, IV, 13 ; R. E., s. v. 
« Héros », col. 1144 s. 

4. Dessau, 7869 : « Sedilia circumitum refecerunt ». — Cf. sur ce qui suit Theodor 
Klauser, Die Cathedra im Votencult der heidnîschen und christlichen Antike^ Munster, 
1927 ; Meuli, p. 198. < , . ■ 

5. Marc Aurèle, VIII, 37. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 39 

ties repas funèbres. L'on croyait que les défunts venaient s'y attabler avec lesi 
convives et jouissaient avec eux de l'abondance des mets et des v^ns. Lucien 
nous raconte avoir vu en Egypte de ces banquets où la momie desséchée était 
conviée à se restaurer à la table de ses proches ' . Ainsi survivaient dans ce 
pays sous les Antonins les antiques croyances qui, longtemps auparavant y avait 
fait représenter sur les parois des hypogées, comme chez les Étrusques, des 
scènes de festin, afin que fût assuré au mort le secours d'une nourriture perpé- 
tuelle, car une ombre de mangeur pouvait se contenter d'apparences de mets,. 
Jusqu'à l'époque romaine, en Grèce, les commensaux avaient coutume d'ap- 
peler parmi eux le défunt par son nom ", et au lyè siècle saint Êpiphane sait 
encore que les païens interpellaient l'esprit du disparu par la formule : « Un 
tel, lève-toi, mange, bois, et réjouis-toi » ^ Une épitaphe de Narbonne exprime, 
sous une forme plaisante, l'idée vulgaire qu'on se faisait de l'effet de ces ban- 
quets, où le mort recevait sa part de toutes les rasades : « Je me grise d'au- 
tant plus avidemment dans ce monument que je suis obligé de dormir et de 
demeurer ici » *- 

La conviction que le mort venait prendre sa part des victuailles consom- 
mées et du vin absorbé dans les repas funèbres, était si profonde qu'elle 
persista même lorsque ceux-ci se détachèrent de la sépulture. En bien 
des cas, ils furent transférés, comme le pérideïpnon des Grecs, dans la 
maison mortuaire. Parmi les banquets que les confréries célébraient en l'hon- 
neur de quelque fondateur décédé, beaucoup, aux dates fixées par ses dernières 
volontés, avaient lieu dans le local appartenant à l'association. Mais l'on con- 
tinua à supposer réelle la présence de celui dont on honorait l'esprit, et dont 
la statue ou l'image ornait fréquemment la salle du festin ^ . 

Rien n'est plus éloigné de nos idées modernes sur la sainteté des cimetières 
et le recueillement exigé par le deuil, que ces beuveries et ces ripailles dont 
le culte des trépassés était l'occasion. Les convives couronnés de fleurs, oints 
d'essences parfumées* y buvaient à la ronde {circumpotatio) et ne tardaient 
pas à s'abandonner à une bruyante ivresse. Ne croyons pas que ce soit là des 
excès tardifs dûs au relâchement des moeurs romaines. Tel fut, dès l'origine, 

I. Lucien, De luctu, 21. 

1. Artémidore, Onirocr., I, 4 (p. 11, 11, Hercher). 

3. Epiphan, Ancoratiis, 8, 5 (I, p. 106, 26, Holl) : 'Avadta ô Setva. toà-^z xat ttce xal 
E'jœaivQrjTt Formtiles analogues à l'époque chrétienne : Klauser, of. aï., p. 136, n. 140. 

4. CIL, XII, 5102 = Dessau, 8154 = C. E., 788 ; cf. Pétrone, 65. 
5- Dessau, 8374 ; 8375 ; cf. Index, t. IV, p. 909. 

6. Pétrone, l. c. 



40 LUX PERPETUA 

le caractère des banquets mortuaires et tel est resté, en bien des pays, celui du 
repas des funérailles i. L'on se figurait que le défunt participait à cette liesse 
et à cette ébriété, se consolant ainsi de la tristesse de son sort. « Tu appelles, 
dit encore Tertullien^, les morts sans soucis {securos), lorsque tu te rends au 
tombeau avec des vivres et des friandises pour t'y faire en réalité des offrandes 
à toi-même et que tu en reviens gris ». Et vraiment, ces frairies, nous le ver- 
rons dans la suite, ne profitaient pas seulement aux morts mais aussi aux 
vivants par l'effet d'une confusion entre elles et les orgies bachiques, où le 
vin était, pour les participants, un breuvage d'immortalité. 

Nulle cérémonie de la religion païenne n'était aussi universellement célébrée 
que celle du culte des trépassés dans les régions les plus diverses de l'empire. 
Chaque jour, et pour ainsi dire à chaque heure, des familles ou des collèges 
se réunissaient dans leur tombeau commun pour y fêter quelque anniversaire 
en y consommant le repas funèbre. Les populations restaient fortement atta- 
chées à des pratiques dont l'omission leur eût paru non seulement impie, mais 
'dangereuse, car les esprits des morts étaient puissants et vindicatifs. Sous les 
Antonins l'opuscule de Lucien sur le deuil, atteste avec quelle fidélité scru- 
puleuse étaient encore observés, jusque dans leurs détails, les rites consacrés 
par une tradition millénaire 3. 

Aussi n'est -il pas surprenant que ces usages aient persisté à l'époque chré- 
tienne malgré les efforts du clergé pour les combattre*. Saint Augustin^, 
morigène ses ouailles qui, à la façon des païens, « boivent avec grand excès 
au-dessus des morts — ce sont ses propres termes — et qui servent des repas 
1^ des cadavres et s'ensevelissent eux-mêmes avec ces corps ensevelis, se faisant 
une religion de leur voracité et de leur ivrognerie ». Il condamne « ces 
ébriétés et ces chères intempérantes dans les cimetières, par lesquelles une 
foule jouisseuse et ignorante croit honorer les martyrs et consoler les morts » ^ 
Les évêques italiens n'interdirent pas avec moins de rigueur ces débauches sur 
des tombeaux '. Mais en Orient, l'autorité ecclésiastique toléra un usage général, 
qu'elle ne pouvait déraciner, et se contenta de prohiber l'abus du vin, en 

1. Cf. Aristote, fr. 6ii Rose. — Sartori, of. cit. [supra, p. 29, n. 2], p. 19 ss. ; Van 
Gennep, I, p. 779 ss. 

2. Tertullien, De testim. anintae, 4, 

3. Lucien, De luctu, 11 s., 19 s. ; cf. Rohde, Psyché, tr. fr., p. 540. 

4. Cf. Cabrol-Leclercq, s. v. « Agapes », p. 819 ss. 

$. Aug., De morib. eccles. cath., 34, j^ ÇP. L., XXXII, p. 1342). 

é. Augustin, E-p., I, 22 {P. Z,., XXIII, p. 92). 

7. Aug., Civ. Z)., VI, 2 ; cf. Cabrol-Leclercq, l, ç. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 41 

recommandant une modération dont on avait souvent lieu de déplorer l'absence . 
Elle exigea de plus qu'une partie du festin fût distribuée aux pauvres. La foi 
en une immortalité spirituelle se conciliait tant bien que mal avec le culte sépul- 
cral. Au ciel l'âme restait attachée, croyait-on toujours, au lieu où reposait le 
corps qu'elle avait quitté et pour quelque raison secrète se réjouissait des hon- 
neurs rendus à la sépulture '. Ainsi dans un grand nombre de pays chrétiens, 
et notamment en Grèce, a survécu jusqu'à nos jours la coutume non seulement 
de déposer de la nourriture sur les tombes, mais encore d'y festoyer avec l'idée 
que de quelque façon mystérieuse les morts participent à ces repas et y pren- 
nent plaisir». 

* 
* * 

Libations nutritives et sacrifices sanglants, mets déposés et repas célébrés 
sur les tombes, toutes les pratiques du culte des morts que nous avons signa- 
lées jusqu'ici, remontent au temps où les lointains ancêtres des Grecs et des 
Italiotes, des Celtes et des Slaves, des Perses et des Hindous vivaient 
encore en commun. Comme l'a déjà noté Fustel de Coulanges, « ces rites 
sont ce qu'il y a de plus vieux dans la race indo-européenne et ce qu'il 
y a eu de plus persistant » *. Mais ce ne sont pas les seuls dont nous consta- 
tions l'existence dans la Rome des Césars. La grande évolution religieuse qui 
assura en Occident la diffusion des mystères orientaux, ne pouvai^ rester sans 
influence sur les manifestations de la piété envers les trépassés. Une foule de 
marchands, de soldats, d'esclaves et d'affranchis originaires du Levant vivaient 
en Italie et dans les provinces latines. Ils continuèrent naturellement à suivre 
pour les funérailles et les honneurs rendus aux défiants les coutumes de leur} 
patrie, et leur exemple trouva de nombreux imitateurs dans la population métissée 
des villes et des latifundia. Aussi voit -on apparaître en Europe, même dans 
ce culte des morts, où l'esprit conservateur s'affirme avec tant de force, 

1. Constit. A-post., VIII, 42 ; Gregor., Anth. Pal., VIII, 166, 167, 170, 172. — Cf. 
Dôlger, A. C, VI, 1936, p. 292 s. 

2. Novelle de Valentinien, III, de 447 ap. J. C, n" 23 (éd. Mommsen-Meyer) : 
« Amant animae sedem corponim rellctorutn et nescio qua sorte rationis occultae 
sepulcri honore laetantur. » 

3. Sartori, op. cit. {supra, p. 29, n. 2], p. 18 s. — En Grèce : Gjerstad, A. Religiv., 
1928, XXVI, p. 154 ss. ; Schmidt, Ibid., 1927, XXV, p. 63 ss. ; Lawson, p. 535. — Chez 
les Slaves, cf. N. C, Il et Murko, Dos Grab aïs "Cisch., p. 80 ss. 

4. Fustel de Coulangesi Cité ant., 12^ éd. (1888), p. 17. 



42 LUX PERPETUA 

maintes formes de la dévotion qui n'appartiennent pas à l'héritage d'aïeux 
autochtones, mais sont empruntées à l'Asie et à l'Egypte, où elles étaient des 
usages pratiqués depuis de longs siècles : ce sont en particulier les offrandes 
de fleurs, d'aromates, de cierges allumés, dont nous allons tâcher de préciser 
l'emploi et la signification. 

Les Grecs ont fait d'Hypnos et Thanatos deux frères jumeaux, souvent asso- 
ciés dans la littérature et dans l'art i. Lorsque le corps était plongé dans l'in- 
sensibilité du sommeil, son âme, pensaient-ils, l'avait quitté passagèrement, 
tandis qu'après le trépas elle devait s'en séparer définitivement. Quand se 
propagea la doctrine orientale de la résurrection, elle enseigna que le juste dor- 
mait en paix dans sa « maison éternelle » , en attendant la grande revivif ication 
de l'humanité. L'Orient imagina d'exprimer l'idée du sommeil de la mort en 
représentant le « gisant » couché sur le couvercle du sarcophage, et ce type 
sculptural fut vulgarisé en Occident sous l'Empire ' . La même association 
d'idées établie entre le sommeil et la mort fit adopter l'antique coutume 
d'inhumer le corps sans cercueil, étendu sur un lit de feuillage ^ Une telle 
pratique nous reporte à l'époque reculée où l'homme n'avait pas d'autre couche 
que cette aii^y-ç. Dans leur dernière demeure les défunts reposaient sur des 
branchages semblables à la jonchée où ils s'étaient assoupis pour se délasser 
pendant leur vie. On choisissait de préférence, pour cette litière végétale, des 
essences comme l'olivier, le laurier, le lierre, dont la verdure persistante sem- 
blait être le présage ou la garantie d'une survie après le décès. Pendant 
la morte saison, une puissance mystérieuse les rendait invulnérables à la mor- 
sure du gel et sous leur écorce glacée conservait dans leur cœur une chaleur 
vivifiante ; elle parut apporter la promesse d'une pérennité semblable pour la 
dépouille refroidie de l'homme. L'usage de déposer des plantes vivaces dans 
les tombeaux se maintint à Rome et en Gaule, même après la disparition du 
paganisme * et jusqu'au XIIP siècle les interprètes de la liturgie chrétienne 
expliquent le vieux rite funéraire comme l'avaient fait les anciens : si l'on met 
dans le sarcophage ces tiges de laurier ou de lierre, qui conservent à perpétuité 

1. Sommeil des morts, cf. Symbol., pp. 360-367. 

2. Symbol., p. 388 ss. 

3. Sur ce qui suit, cf. Stèle d'Antîbes, 1942, p. 10 ss. 

4. Cf. ibid., p. 24 s.. Laborde, Les m-onuments de la France, t. Il, p. 2, rapporte 
qu'en 1812 on trouva, dans une vieille tombe chrétienne du cloître de St. Seurin à 
Bordeaux, « une couche de branches de laurier et les ossements d'une femme, puis 
encore une couche de ■ branches de laurier et les ossements d'un homme et enfin du 
laurier dans le fond de la tombe. » [Note communiqué par la M'^e de Maillé]. 



CHAPITRE I, — LES VIEILLES CROYANCES 43 

la verdure de leur feuillage, c'est pour suggérer que ceux qui y sont ensevelis 
ne périront pas, puisque, s'ils meurent quant au corps, ils vivent quant à l'ârae i. 

L'on prendra soin aussi d'embellir de plantations des mêmes végétaux funé- 
raires les abords de la « maison éternelle » qu'habite l'esprit du mort, car 
celui-ci n'est pas un reclus cloîtré dans une étroite cellule 2. Sans doute était-il 
ramené vers sa demeure souterraine par la nécessité de se nourrir et de prendre 
du repos ; mais il pouvait circuler auprès de son logis obscur. C'était surtout 
aux alentours des tombeaux que la crédulité populaire voyait apparaître les 
revenants dans la pénombre de la nuit. Seules les • incantations des magiciens, 
qui commandaient aux dieux et aux morts, pouvaient appesantir sur ces der- 
niers, le poids de la terre et les emprisonner dans l'espace resserré du sépulcre". 
Ces vieilles croyances expliquent que les survivants aient pensé faire une œuvre 
agréable aux Mânes de leurs proches en entourant le lieu où ceux-ci repo- 
saient, d'un jardin, rafraîchi par l'ombre épaisse d'arbres touffus, dans lequel 
s'épanouissaient des fleurs parfumées et mûrissaient des fruits savoureux. 

Cette coutume paraît avoir été étrangère à la plus ancienne religion romaine, 
car les prescriptions du vieux droit pontifical l'excluaient. Elles défendaient 
de remuer la terre ou d'arracher le gazon sur l'humble tertre consacré aux 
Mânes en bordure du champ familial*. On donnait, sous l'Empire, aux enclos 
funéraires, agrémentés de plantations, le nom de cépotaphes (x'/jTCOTC/.tpta) 
et cette appellation indique suffisamment leur origine hellénique. On a montré 
que les jardins qui depuis la fin de la République, commencent à former 
autour de Rome une ceinture verdoyante, se sont développés à l'imitation de 
ceux de l'Orient s. Surtout il en fut ainsi de ceux qui environnaient les sépul- 
cres et où l'on aimait à faire éclore une profusion de fleurs*^. 

Les « paradis » perses, lointains prédécesseurs des parcs romains, étaient 
une combinaison du jardin de plaisance et du jardin de rapport. Il en fut de 
même sur une moindre échelle des « cépotaphes », auxquels on trouve parfois 
appliqué ce même nom de « paradis », qui devait être appelé à xme si haute 

I. Rational de Jean Beleth, dans P. L., CCII, œl. 164 ; cf. Stèle d'Antibes, p. 25 ss. 

2. Ce qui suit résume les faits exposés dans un mémoire communiqué le 15 déc. 1944 
à l'Académie des Inscriptions et qui n'a pas encore pu être publié ; cf. C. R. Ac. Inscr., 

1944, V- 496- 

3. Quintilien, Declam., X, 7 ; cf. înfra^ IV. 

4. Julien, E-pist., 17^6 = Cod. X2heod.^ IX, 17, 5. 

5. Cf. P. Grimai. Les jardins romains ; Paris, 1943, p. 48 ss., 86 ss. 

6. Ainsi un jardin entourait le fanum élevé par Cicéron à sa fille TuUia ; cf. Boyancé, 
R.E.A., 1944, XLVI, p. 179. 



44 LUX PERPETUA 

fortune. Le jardin funéraire fut disposé avant tout pour récréer les ombres relé- 
guées dans la lugubre solitude de la tombe et mêler quelque agrément à leur 
morne survie. Au souci scrupuleux que prennent les vivants d'en fixer l'étendue, 
d'en préciser le décor, d'en assurer la pérennité, on peut mesurer l'in- 
tensité de la conviction que leur ombre prendrait plaisir à s'y délasser. A 
l'origine, sans doute la croyance commune était-elle simplement que la mort, 
de quelque façon imprécise, séjournait avec satisfaction dans un lieu charmant, 
tout émaillé et parfumé de fleurs. Mais des idées adventices approfondirent 
la signification qu'on attachait à ces plantations, dont la piété des survivants 
envers l'es trépassés assurait l'entretien. Les jardins dédiés aux dieux Mânes 
et plus tard aux âmes héroïsées devinrent la figure terrestre du séjour des 
bienheureux dans l'Hadès. Deux conceptions inconciliables se confondaient 
souvent dan?, l'esprit des anciens, et ils purent se figurer que les ombres jouis- 
saient dans leurs « paradis » champêtres des mêmes délices qui récréaient 
les Élus dans les Champs Elysées. 

Mais les cépotaphes avaient aussi un but utilitaire et ces fondations com- 
binaient avec un souci religieux un intérêt pratique. Le produit de l'enclos 
funéraire, assurait le maintien indéfini du culte qu'on y célébrait. Avant 
tout, il fournissait les fruits, le vin et surtout les fleurs que réclamaient en 
abondance certaines cérémonies. 

Nous venons de voir qu'un vieil usage, qui se perpétua longtemps, voulait 
que le mort reposât sur une litière de plantes vivaces. Mais il arriva aussi qu'on 
étendît le corps inhumé sur un lit de fleurs. Comme la jonchée de branchages, 
cette couche odorante était une imitation, dans la maison étemelle, de celle qui 
était en usage dans la demeure des vivants, mais au lieu de la simplicité d'une 
civilisation encore rustique, elle reproduisait la somptuosité d'une culture 
raffinée. 

De même que l'oblation des aliments devait être renouvelée à perpétuité sur 
la tombe close, pareillement il fallait, aux dates consacrées, joncher de fleurs 
fraîchement coupées la pierre tumulaire. On ne se contentait pas d'en parsemer 
la sépulture, on en tressait des couronnes ou des guirlandes qu'on déposait sur 
le sarcophage ou qu'on fixait sur la stèle portant l'épitaphe *, Ces soins accordés 
au disparu lui faisaient plaisir, croyait-on, et il en était reconnaissant à ceux qui 
ne l'oubliaient pas. Mais l'on pensait aussi pouvoir ainsi ranimer le mort et 
lui rendre une vitalité qui l'avait abandonné. 

I. Eitrem, 0-pferritus, p. 65 ss. } Lattimore, p. 128 ss. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES. 45 

On semait de préférence sur la tombe des fleurs rouges, offertes, nousi 
apprend Servius i, « à l'imitation du sang où est le siège de l'âme » . Comme 
lui, elles devaient revigorer l'ombre anémiée. La doctrine de certains mystères 
vint préciser cette antique croyance. La violette était, selon la légende phry- 
gienne, née du sang d'Attis, et le 22 mars, à l'équinoxe du printemps, un pin 
représentant le dieu mort, enguirlandé de cette fleur purpurine, était porté au 
temple du Palatin. Ce même jour — le dies violae ' — on avait coutume d'aller 
jeter cette offrande printanière sur les sépultures ; elle tenait lieu du sang divin 
et les tiépassés qui en étaient ainsi comme asperges devaient participer à la 
résurrection d'Attis. Au dies rosae, contrepartie de celui des violettes, s'attachaient 
les mêmes espérances. L'usage de couvrir les tombeaux de roses a probablement 
été emprunté par l'Italie, où il apparaît tardivement, aux pays helléniques. En 
Thrace et en Macédoine, ces rosalies appartenaient au culte indigène de Dio- 
nysos ; en Orient on les avait rattachées à celui d'Adonis, et les mystes en 
célébrant cette fête fleurie, croyaient assurer à leurs proches la même immor- 
talité qu'avaient obtenue les divinités qu'ils servaient. 

Les rites mortuaires ont survécu souvent aux raisons qui les avaient fait naître. 
Lorsque se vulgarisa dans le paganisme la croyance à l'apothéose, accordée sous 
l'Empire au commun des mortels avec une libéralité étrangement accrue, le, 
don des guirlandes et des couronnes ne fut plus regardé comme un secours 
destiné à prolonger l'existence précaire, ou comme un réconfort propre à adoucir 
le ^ort misérable d'une ombre végétant dans l'obscurité du tombeau. Il prit le 
caractère de l'hommage que la religion prescrivait envers les divinités, dont on 
couronnait les statues et les autels. Il se réduisit même, le jet des fleurs étant 
souvent une manifestation profane de sympathie ou d'allégresse, à n'être plus 
qu'une marque de piété ou de respect envers celui dont on voulait honorer la 
mémoire. Dépouillés de leur caractère païen les rites charmants que consacrait 
une tradition atavique, continuèrent à être pratiqués à l'époque chrétienne. 
C'était une coutume populaire, dont la sagesse des écrivains ecclésiastiques 
tolérait avec quelque dédain la futilité, en lui opposant la vraie spiritualité chré- 
tienne ^ . La foule continua donc à répandre sur' les tombes des défunts qui lui 
avaient été chers, des roses, des violettes et des lis, en choisissant de préférence 

1. Servius, En., V, 79 : « Ad sanguinis imitationem, ubi est sedes animae ». 

2. CIL, VI, 10234 = Dessau, 7213. 

3. Saint Jérôme, Efist. aâ Pammachîum, LXVI, 5 (P. L., XXII, p. 642) ; Sulpice 
Sévère, Dial., III, 18 (P. L., XX, 222) ; Prudence, Cathem., X, i6g ; Ambroise, De 
obitu Valent. Cons., 56 (P. L., XVI, p. 1376). 



46 LUX PERPETUA 

des fleurs pourprées, et elle demeura persuadée qu'un être aimé obtenait par 
ces soins quelque réconfort. Si une orthodoxie rigoureuse le niait, elle admettait 
au moins que les vivants pussent ainsi chercher quelque allégement à leur 
chagrin. 

L'oblation funéraire de fleurs était souvent conjuguée avec celle d'aromates, 
parfumés comme elles ' . L'une et l'autre furent empruntées par les Romains à 
l'Orient hellénique, mais pour celle-ci Pline nous fournit des précisions qui 
manquent pour celle-là^. C'est seulement au temps des successeurs d'Alexandre 
que se répandit en Italie l'usage immodéré des parfums, dont les anciens Perses 
avaient donné les premiers l'exemple. Après la défaite d'Antiochus de Syrie, 
en 190, l'engoûment pour cette mode coûteuse devint tel que les censeurs 
interdirent dans leur édit la vente des unguenta exotica '. Mais la passion pour 
ce plaisir olfactif triompha de la sévérité des gardiens de la morale. Ce geni'e 
de volupté fut admis — ce sont les paroles de Pline * — « parmi les biens de la 
vie les plus appréciés et les plus distingués et l'on commença à honorer ainsi 
les morts ». En particulier l'encens était employé, comme en Orient, aussi bien 
dans le culte funéraire que dans celui des temples " . Bientôt les familles opu- 
lentes rivalisèrent de munificence dans la recherche des produits les plus rares 
de pays lointains pour des funérailles fastueuses. Les grains d'encens qu'on 
réservait aux divinités étaient peu de chose à côté des monceaux d'essences 
dépensées en pure perte à l'occasion des obsèques sur toute l'étendue de 
l'empire". Lorsque, dans le cortège pompeux qui conduisit Hérode à sa dernière 
demeure, cinq cents esclaves porteurs d'aromates accompagnèrent le corps étendu 
sur la couche mortuaire, on reproduisit pour ce principe hellénisant un genre 
d'offrande déjà habituel pour les rois de Juda ' un millier d'années auparavant, 
mais qui était devenu commun à tout le monde romain. La profusion ne fut 
guère moindre aux funérailles de Sylla qu'à celles d'Hérode^ et elle fut 



1. Stace, Silves, II, i, 156 ss. j V, i, 210 avec les notes de Vollmer j Lattimore, 
p. ia8 ss.j 133 s. 

2. Pline, H. N., XIII, i, 2. 

3. Ibid., XIII, 3, 24. 

4. Pline, XIII, I,, 3 : « Postea voluptas eius a nostris quoque inter lautissima atque 
etiam honestissima vitae bona admissa est ; honosque et ad defunctos pertinere coepit.» 

5. Emploi de l'encens, cf. Eitrem, Offerritus, p. 198-205. 

6. Pline, XII, 18, 82 ss. ; cf. VII, 53, 186. 

7. Josèphe, Ant. lud., XVII, 8, 3, § 199 ; cf. II, Chroniques, XVI, 14 (inhximation du 
roi Asa, 944-904) ; Jérémie, 34,5 ; II Chron., XXI, 19. 

8. Plut., Sylla, 38. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES. 47 

dépassée par Néron à celles de Poppée^. On répandait les parfums sur le cadavre, 
sur le lit de l'exposition ^ ou sur le bûcher ''\ on les mêlait aux ossements 
enfermés dans l'urne cinéraire^, on les déposait à côté du corps dans la fosse 
ou le sarcophage, et les archéologues, en fouillant les nécropoles et les hypogées, 
ont ainsi recueilli une quantité prodigieuse de flacons ou d'ampoules ayant 
contenu des baumes odorants. La tombe scellée, on continuait à y répandre 
les huiles de senteur, à s'en servir pour oindre la stèle sépulcrale ^ ou la statue 
du défunt à défaut de ses membres réduits en poudre ", en même temps qu'on 
consacrait à son effigie fleurs et courronnes. Ou bien encore on brûlait l'encens 
ou le nard à la flamme de la lampe allumée sur la sépulture". 

Sans doute, à l'origine, l'usage des essences aromatiques eut-il pour but de 
rendre moins écœurante la fétidité du cadavre ou d'en empêcher la décompo- 
sition par l'embaumement ; ou bien, lorsqu'on pratiqua la crémation, de com- 
battre par une senteur pénétrante la puanteur des chairs rôtissant sur le bûcher "^ . 
Mais cette protection contre des odeurs nauséabondes ne peut expliquer tous les 
rites où interviennent les parfums. Quand l'emploi de ces parfums devint une 
des jouissances les plus appréciées des vivants, ceux-ci voulurent la faire par- 
tager aux défunts et renouveler pour eux un plaisir raffiné, qu'ils avaient aimé 
sur la terre. On crut aussi que les fumigations d'encens et d'autres aromates, 
comme la lumière des lampes et des cierges (p. 46) mettaient en fuite des 
démons hostiles et protégeaient l'esprit du mort contre leurs attaques''. 
Enfin quand la divinité des Mânes eut, par la vulgarisation de l'apothéose, 
été égalée à celle des Olympiens, les parfums brûlant dans les cassolettes ou 
sur les autels devinrent, de même que la consécration des fleurs (p. 45), une 
des manières de manifester sa piété envers les trépassés comme envers les dieux. 
D'autre pari la fumée des aromates, comme l'éclat des lumières, était une 

1. Poppée : Pline, XII, 18, 83. 

2. Martial, XI, 54, 35 Stace, Zheb., VI, 59. 

3. Ovide, Fastes, III, 562 ; Stace, Silves, II, i, 156 ss. ; Apulée, De magia, 32 ; Mar- 
tial, X, 97, z ; XI, 54, 2. 

4. Ovide, Fastes, III, 561 ; Z^ristes, III, 3, 69 ; Hérodien, III, 15 (Sévère). Olearius, 
Voyage en Moscovie, 1727, I, p. 379, note que les Russes parfument le corps de myrrhe 
et d'encens avant de l'inhumer. 

5. Kaibel, E-pig., 646. 

6. CIL, VlII, 9052 (Auzia) : « Statuam terg[eat et unguat]. » 

7- CIL, VI, 10248 : « Lucerna lucens ponatur incenso imposito. » 
^. Cf. Stèle d'Antibes, p. 11, n. i ; Servius, En., VI, 216. 

9. Eitrem, Offerritus, p. 201 ss. ; Cabrol, s. v. « Encens », p. 6. Même idée en 
Perse : Darmesteter, Zend-Avesta, II, p. 138 (Vendidad, VIII, 80). 



48 LUX PERPETUA 

forme d'hommage purement profane, que l'on rendait aux personnages honorés 
par des cortèges, et l'encens fut ainsi admis dans les funérailles chrétiennes, qui 
sont la procession triomphale de l'Élu, né à la vie éternelle''. 

Aux esprits des morts, habitant la nuit de la tombe, rien n'était plus indis- 
pensable que la lumière. Pour la leur fournir on avait coutume de placer à côté 
d'eux, dans leur obscure demeure, des lampes, que les fouilleurs ont retrouvées 
en quantité innombrable dans les nécropoles de toutes les régions du monde 
ancien". Il n'était pas nécessaire que ces lampes fussent allumées ; leur seule 
présence suffisait à dissiper les ténèbres dans ce séjour des ombres, où 
tout n'était qu'apparence et illusion. Comme d'autres objets du mobilier funé- 
raire ces petits vaisseaux d'argile sont parfois inutilisables. Ce sont de pseudo- 
lampÈs, dépourvues de tout orifice pour y introduire l'huile, mais à des fan 
tomes, qui n'avaient plus de l'homme que la forme, il suffisait, pour y voir clair, 
d'un semblant de luminaire"*. 

Toutefois, de même que les offrandes d'aliments et de fleurs doivent être 
renouvelées périodiquement à Fextérieur de la tombe qui s'est refermée sur les 
restes du défunt (p. 44), de même, on y placera une lampe ou des cierges^. 
On aimait à faire briller perpétuellement cette flamme, ou si l'on ne pouvait 
l'entretenir constamment, on la rallumait à certains jours déterminés. La con- 
ception primitive toute matérielle, resta celle qu'on continuait ainsi à fournir 
au mort la clarté dont il avait besoin et cette idée naïve a persisté jusque dans 
le folklore moderne'. 

Mais, dès une époque reculée, des idées mystiques et symboliques furent atta- 
chées à cet acte religieux. Bien des siècles avant la fondation de Rome, elles 
avaient été développées par la religion égyptienne, où !'« allumage des lampes » 
à la tombée de la nuit fut toujours un acte essentiel du culte des morts comme 
du culte des dieux*. Il paraît probable que les mystères alexandrins répandirent 

1. Cabrol, s. v. « Encens », p. 3. 

2. Raoul Rochette, Mémoires Acad. Inscr., z^ série, XIII, 1838, p. 563-571 ; Eitrem, 
Opferritus, p. 142 s., p. 153 ss. ; Rushford, J. R. S., 1915, V, pp. 150-164; Cabrol, ss. vv. 
« Candélabres », « Cierges », « Lamp'es ». 

3. Rochette, l. c, p. 566 ss. ; cf. sufra, p. 27, n. 2. • 

4. Voir Digeste, XL, 4, 44 ; Pétrone, m. Nous avons traité ce sujet dans un artide 
sur Les lampes et cierges allumés sur les tombeaux, qui a paru dans les Mélanges 
offerts au cardinal Mercati (t. V, p. 41-47). On y trouvera la série des inscriptions qui 
mentionnent cette pratique. 

5. Cf. Seyrig, RHRel., 1928, XCIII, p. 276; Eitrem, Opferritus,p. 142, 

6. Aupaij/ta; cf. Rusch, R.E., Suppl., VII, s. v. « Lychnapsia » ; Ôtto, Priester tif^"- 
Vempel im hell. Aeg., igo8, I, pp. 10, 293., 332 ; Relig. orient., p. 243, n. 93 ; Salem, 
JHS, 1937, XXVII, p. 165. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 49 

dans le monde romain ce rite qui n'y apparaît dans les inscriptions qu'à une 
date relativement tardive et sporadiquement ; sans doute est-ce aussi à l'Orient 
que le monde latin a emprunté les interprétations qui donnaient à cet usage 
funéraire une signification plus haute. 

Suivant la croyance vulgaire, des démons malfaisants hantent la surface de 
la terre, quand la nuit ténébreuse y étend ses voiles, et ils sont mis en fuite par 
les premiers rayons du jour naissant^'. De là est née la ^croyance qu'une lumière 
artificielle écarte, elle aussi, les esprits maléfiques et protège contre leurs entre- 
prises. On trouve en Egypte, affirmée dès le Moyen Empire, la conviction, que 
cette lumière est une protection contre les ennemis qui menacent le mort ^'. Pour 
le même motif, à Rome, lorsqu'on expose le cadavre dans la maison, on allumera 
des torches ou des cierges auprès de la couche où il repose-*. C'est peut-être 
aussi afin d'obtenir une protection contre des puissances hostiles que le convoi 
funèbre est accompagné, même le jour, de porteurs de torches, et la même 
intention prophylactique, le même souci apotropaïque pourraient suffire à expli- 
quer la présence d'un luminaire autour du tombeau. 

Mais un. autre symbolisme, plus subtil, a donné une signifi-cation eschato- 
logique à la flamme entretenue sur la sépulture. La lumière de l'aurore ne 
chasse pas seulement les esprits des ténèbres ; son retour ramène à l'aube l'ac- 
tivité sur la terre, elle tire les êtres animés de l'engourdissement du sommeil ; 
elle réveillera de même les morts, que paralyse la torpeur d'une existence 
amoindrie. Déjà les vieux textes égyptiens affirment explicitement que la flamme 
qu'on fait brûler pour le défunt, assure la survivance de son esprit et lui confère 
une immortalité divine *. Ce mysticisme fut indéfiniment développé par les 
théologiens du paganisme^. Dans la célébration des mystères, la lumière qu'on 
introduit, succédant à l'obscurité, est l'acte suprême qui précède, pour l'initié,, 
la révélation parfaite. Elle devient dans les spéculations des exégètes la sagesse 
qui procure le salut. « Illumination » a gardé en français une double acception, 
matérielle et spirituelle. Principe de vie, la lumière rend l'homme impérissable 
et le divinise. Toute cette symbolique qui, durant des siècles, fut un thème à 
variations infinies, explique l'importance attachée à ces veilleuses tremblotantes 

1. Cf. infra, N. C, XV. 

2. Erman, Zeitschr. f. Aegypt. Sfrache, XX, 164 ss. et Dûmichen, ibid., XXI, p. 11 ss. 

3. Cf. Rushford, ]. R. S., 1915, V, p. 149 ss. 

4. Diimichen, l. c, p. 14 ; Blackman, Ibid., igi2, L, p. 69-75. 

5 . Cf. Gillis Wetter, *«!: (Skrifter human. Samfundet Upsala, 11° 17) ; Eitrem, Opfer- 
rîtus p. 155. 



50 LUX PERPETUA 

dont on entretenait la lueur à proximité des morts, car lorsqu'agit la magie 
sympathique, de petites causes peuvent produire de surprenants effets. 

Il serait aisé de multiplier les citations montrant que la croyance populaire 
conserva jusqu'à l'époque chrétienne l'idée de cette relation établie entre la 
lumière et la vie, et en particulier la vie dans la tombe. Un canon du concile 
d'Elvire, vers l'an 300, interdit d'allumer des cierges le jour dans les cimetières, 
« parce qu'il ne faut pas troubler le repos des âmes saintes » *', tant les docteurs 
de l'Église eux-mêmes restaient persuadés que cette flamme pouvait interrompre 
le sommeil des trépassés, qui dormaient dans leur dernière demeure en attendant 
la résurrection finale. Des chrétiens d'Antioche, au temps de saint Jean Chry- 
sostome, lorsqu'il leur naissait un enfant, allumaient une série de lampes, ei^ 
imposant à chacune un nom, et choisissaient jK)ur le nouveau-né celui du 
lumignon qui s'éteignait le dernier, convaincus que le bébé obtiendrait ainsi 
une longue vie 2, 

Le sens mystique attaché à l'illumination de la tombe permet de comprendre 
certains rites qui l'accompagnent. Plusieurs inscriptions de Macédoine, pres- 
crivent qu'à la fête des roses, en même temps qu'on sèmera celles-ci sur la 
sépulture, on y fera brûler une lampe ou un cierge s. Nous avons vu (p. T)2>) 
,que la jonchée de fleurs purpurines devait, comme la libation de sang, ranimer 
le mort. Mais l'effet de la lumière qu'on entretient près de lui, est identique, 
et l'on saisit ainsi le motif qui a fait associer les deux cérémonies de la 
« lycknapsia » et de !'« anthoboUa ». 

Une curieuse notice d'un paradoxographe grec rapporte que les fleuristes 
'avaient l'habitude de faire brûler la nuit une lampe à côté de leurs violettes 
ou de leurs couronnes, pensant leur conserver ainsi leur fraîcheur jusqu'au 
matin*. A l'origine de cette pratique superstitieuse on trouve toujours la même 
idée que la lumière entretient la vie, et empêche celle-ci de s'éteindre, qu'il 
s'agisse d'une âme désincarnée ou d'une plante coupée. 

Les inscriptions nous apprennent que les lampes sépulcrales servaient souvent 
à brûler de l'encens ou d'autres aromates^ et les émanations de substances 
odorantes se mariaient avec le parfum des roses et des violettes. Lumières, 
fleurs, fumigations sont des formes d'hommage rendu aux trépassés qui datent 

1. Mansi, t. II, col. ii, canon 34 j cf. Cabrol, s. v. « Cierges », col. 1615. 

2. Jean Chrysost., In efîst. I ad Cor. homil., XII, 7 (P, L., LXI, p. 105). 

3. Paul Collart, BCH., 193 1, LV, p. 58 ss.; Seyrig, RHRel., 1928, XCVII, p. 275 ^ 
cf. Z^hes. l. l. s. V. « Cereus », p. 862, 15. 

4. Apollonius, Mirabilia, 45 {Rerum natur. scriptores, éd. Keller, I, p. 54). 

5. CIL, VI, 30099 = C. E. 1508 ; CIL, VI, 10248 == Dessau, 8366. 



CHAPITRE I. ~ LES VIEILLES CROYANCES S i 

en Italie d'une époque où. l'apothéose dans la pensée des survivants, égalait 
à la divinité l'homme vertueux ou éminent. Illuminer à l'aide de lampes ou de 
cierges, offrir des guirlandes ou des couronnes, brûler des essences aromatiques 
étaient des rites très usités dans les temples, et ils sont communs au culte des 
morts et au culte des dieux i. Mais avant d'être conçues comme des actes litur- 
giques, exprimant la vénération pour un défunt déifié, ces cérémonies ont 
été liées aux croyances les plus primitives en la survivance de l'être humaini 
là où étaient enfermés ses ossements ou ses cendres. 

Pour l'orthodoxie chrétienne, il reste seulement dans la fosse du cimetière 
une dépouille inerte et insensible, que l'âme a abandonnée. Aussi toutes ces 
manifestations de la piété envers les défunts, qui supposaient le cadavre doué 
encore d'une vie latente, susceptible d'être constamment ranimée, tel l'usage 
des luminaires, furent-elles condamnées par les autorités ecclésiastiques comme 
entachées de paganisme*. Mais elles furent acceptées ou tolérées dès que, l'ido- 
lâtrie vaincue, elles cessèrent de paraître dangereuses pour la foi. On vit se 
maintenir ainsi les coutumes consacrées par la tradition de placer des lampes,, 
des flambeaux ou des cierges autour du lit mortuaire ou du catafalque, de les 
déposer dans les tombes au moment de l'inhumation, de les allumer périodi-i 
quemenc sur la sépulture ^.Toutefois les théologiens donnèrent de ces antiques 
coutumes une interprétation plus conforme à la religion nouvelle et la lampe 
funéraire devint le symbole de la lumière étemelle, où revivaient les âmes 
bienheureuses^. Pareillement si, en plein jour, les convois funèbres continuaient 
jà être accompagnés de torches ou de cierges, c'était, expliquait-on, en signe 
d'allégresse, pour marquer que le jour du trépas était celui d'une naissance 
glorieuse et les obsèques purent ainsi être rapprochées des cortèges des triom- 
phateurs \ 

Mais en dépit de ces interprétations pieuses d'exégètes autorisés, les vieillesi 
croyances qui avaient de tout temps fait déposer des lampes dans les tombes, 

I. Uae inscription de Salsovia (Mésie) consacrée au Soleil veut, sur l'ordre de Lici- 
îùizs, que ce dieu soit adoré à chaque anniversaire « ture, cereis et profusionibus » 
{Bonnet Jahrb. 117, 1908, p. 52). , , , 

a. Cf. Cabrol, s., v. « Cierges », p. 1614, et s. v. « Chandelier ». 

3. Cabrol, s, v. « Candélabres », II, 1836 j R. E., s. v. « Luoerna », col. 1587, 
3 ss.. Rushford, /. c. [n. 174], p. i6i s. 

4. Sur le rapprochement *iiS = ZtiH (identité de la lumière et de la vie) ; cf. Tibor 
Nagy Archaeoîogiai Ertesito, 3^ série, V, p. 233 s. 

S- S. Jean Chfysostome, Homil IP in Epist. ad Hebraeos, 5 (P. G., LXIIIjp. 43). Cf. 
Bmgham, Origines ecclesiasticae, or, antiq. of the christ. Church, Londres, 1878, t. II, 
'H s. 



52 LUX PERPETUA 

ne purent être éliminées de la mentalité populaire. Elles devaient s'y trans- 
mettre à travers les siècles jusqu'aux temps modernes''. Ainsi, bien des rites 
de ce culte primitif des morts, qui remonte à la préhistoire, et les conceptions 
naïves qui l'avaient inspiré, se perpétuèrent à travers toute l'antiquité et même 
survécurent en Europe au triomphe du Christianisme, en Orient, à celui de 
l'Islam. Ni les enseignements des philosophes, ni les doctrines des théologiens 
ne purent faire renoncer les esprits simples à des croyances ancestrales et à 
des usages séculaires, qui répondaient à des sentiments instinctifs plus puissants 
que toutes les objections de la raison ou de l'orthodoxie. L'adoption d'une 
religion nouvelle ne rompit pas la solidarité qui liait les générations et n'abolit 
pas la foi archaïque qu'elles avaient héritée de leurs aïeux, même si une 
logique rigoureuse pouvait juger leur co existence inconciliable. Les foules ne 
renoncèrent jamais à l'idée que, dans la tombe, vivait un être mystérieux qui, 
de quelque façon incompréhensible, continuait à a^ir comme il le faisait sur la 
terre. Il mangeait, buvait, dormait dans sa dernière demeure et se promenait 
autour d'elle. Gardant une sorte d'existence corporelle, il entendait qu'on lui 
accordât les jouissances matérielles, dont la privation l'aurait fait souffrir ; il 
voulait qu'on l'éclairât dans l'obscurité de son logis, il réclamait une nourriture 
et des boissons qui pussent apaiser sa faim et sa soif, et se plaisait à retrouver, 
près de lui, les objets qui lui étaient familiers : il savait apprécier toutes les 
commodités qu'on lui accordait, tous les soins que l'on prenait pour rendre plus 
confortable sa maison éternelle. 

Car si le mort se trouve soumis à toutes les nécessités humaines, il est animé 
aussi de sentiments humains. Il éprouve de la bienveillance ou de l'hostilité, 
de la reconnaissance ou de la rancune et, s'il ressent vivement les injures, 
et se venge de ceux qui le négligent, il favorise ceux qui ne l'oublient pasi. 
'Il n'a point cessé d'être sociable et recherche la compagnie de ses anciennes 
connaissances, dont la présence le distrait et le console. Il s'afflige de la dou^ 
leur de ses proches et les engage à la modérer 2. Il lui plaît d'être appelé par 
son nom, car tant que son nom vit dans la mémoire des hommes, il appartient 
encore au monde supérieur et n'a pas péri pour lui tout entier *. 

1. Paul Collart, /, c. [p. 50, n. 3], p. 66. Cf. Sartori, Feuer und Licht in Voten- 
Gebraûchen {Zeîtschr. fur Volkskunde, XVII, p. 361). 

2. C. E., 59 [100 ap. J.-C], 1198 ; Stace, Silves, II, 6, 963 V, i, 170 ss. Cf. Jacob- 
sen, I, p. 118 ; Lattimore, p. aiy ss. 

3. CIL, V, 7956 : « Ut nomen eius aeterna lectione celebraretur hoc monumentum 
iiistituit»j CIL, VI, 25128 = C. E. 1223 = * Sique voles] semper dulci me voce 
vocare [ad super]os iterum vivam fce sospite semper. Cf. Rohde, Psyché, tr. fr. 546 s-i 
Brehlich, p. 71, Lattimore, p. 242 ss. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 53 

Le défunt n'était point retranché de la société des vivants, la connexion* 
n'était pas rompue entre lui et son entourage ; il n'y, avait pas de solution de 
continuité entre l'heure qui précédait et celle qui suivait son décès. C'est à 
cet égard, on l'a souvent remarqué, que les idées antiques différaient le plus 
des nôtres. Les disparus ne cessaient point de se mêler à la vie de leur famille^ 
ils restaient en communication avec leurs parents et amis, qui se réunissaient 
périodiquement autour d'eux, et ceux-ci, ne pouvant consacrer tout leur temps 
au défunt, s'efforçaient du moins de le mettre en rapport avec beaucoup de 
monde. Nos morts reposent dans des cimetières écartés et paisibles, où aucun 
vacarme ne doit troubler le recueillement de visiteurs affligés. Les Romains 
plaçaient les leurs le long des grands routes à la sortie des villes, là où se 
pressait la foule affairée et où résonnait le bruit des chars sur un dallage 
sonore. Ils voulaient, en les mettant au bord des chemins les plus fréquentés, 
non point, comme l'ont expliqué les philosophes, rappeler ainsi aux mortels la 
fragilité de leur destin i, mais au contraire faire oublier le leur à ceux qui 
n'étaient plus. « Je vois et je regarde, dit une épitaphe, tous ceux qui vont et 
viennent de la cité ou vers la cité » ". « jOn a placé, lit-on ailleurs, Lollius 
à côté de cette route, afin que les passants lui disent : « Bonjour, Lollius » ^. 

Innombrables sont les inscriptions où le mort prend la parole et s'adresse à 
ceux qui s'arrêteront devant son monument * : il console ceux qui continuent à 
l'aimer, remercie ceux qui s'occupent encore de lui et leur exprime ses souhaits 
de bonheur, ou bien il fait part à ses successeurs de la sagesse que son expé- 
rience de la vie lui a acquise. Souvent il engage avec eux un dialogue : il 
répond à leur salut et à leurs vœux : « Que la terre te soit légère. — Portez- 
vous bien dans le monde supérieur ^ » ou encore : « Salut Fabianus — Que 
les dieux vdus accordent leurs bienfaits, mes amis, et vous, voyageurs, que les 
dieux vous soient propices, à vous qui vous arrêtez près de Fabianus, allez et 
revenez sains et saufs ; vous qui me couronnez ou me jetez des fleurs, vivez 
de nombreuses années » *''. 

1. C.-R. Acad. Inscr., i<)i8, p. 385. — Quo praetereuntes admoneant et se fuisse et iUos 
€sse mortales ». 

2. Domaszewki, Arch. epig., Mitt. ans Oesterreich, X, 1886 (Kustendil) : nâvxai; fe'cot 
utd^o'jfftv àir' ia-zoï; r^Bï Tcpo; aorj/ Is'jffaw ■?] elffopôw Cf. Friedlânder. Sittengesch . , III, p. 326. 

3. Dessau, 6746. 

4. CIL, XI, 5357 = CE., 1098 : «Viridi requiesce, viator, herba [, neu fuge si tecum: 
coeperit umbra loqui ». Sur les vivants conversant avec les morts, cf. Pagenstecher, 
Unteritalische Grabdenkmàler, Strasbourg, 1902, p. 123 ss., Lattimore, p. 230. 

5- Dessau, 8130, cf. 8129 ss. et l'Index, p. 947. 
6. Ibid., 1967 ; cf. 8139. 



54 LUX PERPETUA 

Mais si les modernes n'établissent plus comme les anciens la liaison perma- 
nente de rapports répétés entre les habitants des nécropoles et ceux de la 
cité, si, pour eux, la dépouille qui gît dans le tombeau livrée à la pourriture, 
ne garde aucune sensibilité, bien des usages qui s'inspirent des convictions 
périmées n'ont pas été abolis. Offrandes d'aliments et de boissons sur la dalle 
itumulaire, banquet le jour des funérailles, repas périodiques des parents sur la 
sépulture, fêtes générales où l'on accueille les âmes des trépassés, toutes ces 
pratiques d'autrefois sont restées en vigueur en bien des pays, et le folklore 
abonde en survivances du vieux culte des morts. Les soins rendus à la sépul- 
ture n'ont pas cessé de lui être accordés, même par des incrédules ; on continue 
à cultiver des plantes autour de la pierre mortuaire, à l'orner de couronnes et 
à allumer des lampes ou des cierges en l'honneur de celui dont les restes achè- 
vent de se dissoudre dans le caveau funèbre. On fête le défunt à l'anniversaire 
de sa mort, comme de son vivant on le faisait à celui de sa naissance. Les 
raisons qui ont établi ces coutumes ont disparu, mais la force de la tradition 
les maintient. Les sentiments complexes que chacun éprouve en accomplissant 
ces actes rituels se diversifient suivant la mentalité des croyants ou des scep- 
tiques. Si l'on interrogeait les foules qui viennent fleurir la tombe du soldat 
inconnu ou y ranimer la flamme, et qui font revivre ainsi, sans s'en douter, 
'le culte antique des héros, les réponses obtenues varieraient sans doute à l'infini. 
Les gestes consacrés, que l'on reproduit aux funérailles ou dans les cimetières, 
ne sont plus, pour les esprits éclairés, qu'un moyen de manifester pieusement par 
des signes extérieurs leurs sentiments intimes et de marquer la durée de leurs 
regrets et de leurs souvenirs. Ces pratiques ont perdu pour eux la signification 
concrète et la portée réelle du temps lointain où l'on croyait généralement 
qu'un être animé des mêmes sentiments que nous et soumis aux mêmes besoins 
séjournait là où étaient déposés ses ossements ou ses cendres, où le mort n'aban- 
donnait pas cette terre, qui l'avait engendré, où il restait en communion cons- 
tante avec ceux qui venaient le réconforter dans sa morne demeure. Mais le 
commun des hommes ne peut se défendre de l'idée ingénue que sous la pierre 
scellée ou le tertre gazonné, la dépouille qui est l'objet de sa sollicitude y. 
reste sensible de quelque façon mystérieuse. Sur les foules traditionnalistes les 
conceptions qui régnaient aux âges les plus reculés de l'humanité n'ont pas 
perdu leur empire et, sans le savoir, le vulgaire demeure fidèle à cette religion 
■des morts qui de toutes fut la plus primitive et la plus universelle. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 55 



III. — Les Enfers souterrains. 



Chez beaucoup de peuples l'idée de la persistance de la vie humaine dans le 
tombeau s'est élargie en celle d'une existence commune des trépassés dans le 
sein de la terre, si inconciliables que fussent en réalité ces deux croyances. 
La coutume de l'inhumation avait fait supposer que les esprits des morts vivaient 
quelque part sous le sol sans qu'on eii précisât le lieu^', et souvent l'on trouve 
ainsi associées et confondues, même dans les épitaphes et chez les écrivains 
latins, les notions d'une survie des défunts dans le sépulcre et dans les Enfers 2. 
L'ombre ne reste pas confinée dans l'étroite demeure où repose le corps : elle 
descend dans une vaste caverne s'étendant à l'intérieur de notre globe, antre 
immense peuplé de la foule des générations qui ont quitté le monde supérieur. 
La sépujture n'est plus désormais qu'un lieu de passage, par lequel les âmes 
s'acheminent vers leur résidence définitive ^ ; la tombe est l'antichambre de leur 
habitation permanente, sa porte est celle de l'Hadès lui-même ou de la route 
qui y conduit^. Les libations et autres offrandes versées ou déposées sur la 
pierre tumulaire vont, par un prodige inexpliqué, réconforter les ombres au-delà 
du Styx^ . Jusqu'à la fin de l'antiquité, on crut à ce miracle, que renouvelait 
constamment le culte funéraire. En vain voudrait-on préciser par quelle voie 
il s'accomplissait ; il répondait à une foi si profondément ancrée dans l'âme 
populaire qu'on l'acceptait sans essayer de le justifier. C'était en réalité un 
accomodement, qui tentait de concilier deux traditions ancestrales : celle du 
tombeau, demeure éternelle du mort, et celle d'un empire souterrain soumis à 
des dieux chthoniens, de qui dépendait la fertilité des campagnes et qui com- 
mandait aussi au peuple des Mânes **. 

La prison obscure où ceux-ci étaient enfermés communiquait aussi avec le 
inonde des vivants par des orifices naturels, soupiraux de cette cave obscure, 

1. Cicéron, t^usc, I, 16, 36, 

2. C, E. 62, 588, 1188. Properce, IV, 5, 3 ; cf. Rohde, tr. fr., p. 563, n. 3 ; Gal- 
letier, p. 56 ; Plésent, Culex, p. 244 ; Jacobsen, Mânes, I, p. 64. — Même contamina- 
tion en Babylonie, Parrot, p. 168 s. 

3. Ovide, Met., IV, 433 ss. 

4. Symbol., pp. 481 et 511. 

5. Lucien, De luctu, 9 et 19. ■ , 

6. Rohde, tr. fr., 168 ss. ; Schrader-Nehring, s. v. « Totenreiche », p. 562, § 4. 



5^ LUX PERPETUA 

entrées de l'Hadès, près desquelles souvent on croyait pouvoir évoquer les 
ombres pour en obtenir des réponses*. C'étaient généralement des lieux oi\ jail- 
lissaient des eaux chaudes venues des profondeurs, des grottes d'où s'échappaient 
des exhalaisons méphitiques, les cratères qui vomissaient le feu des volcans. 
Les Grecs donnaient à ces issues du domaine de Pluton, dont Charon gardait 
l'accès, les noms de Ploutôneia ou Charôneia "-. On retrouve la même croyance 
en Italie, par exemple dans la région volcanique de Naples, au lac Averne, par 
où Énée descendit vers le Styx, à Cumes où l'on consultait un oracle, et clans 
la vallée de l'Ampsanctus, au cœur de l'Apennin, où les malades pratiquaient 
l'incubation près d'une source sulfureuse^. Des populations primitives, frappées 
par certains phénomènes merveilleux de la nature, les ont attribués aux divinités 
chthoniennes ; elles ont cru que des lieux où parfois la vie était menacée par 
des vapeurs meurtrières, appartenaient à l'empire des morts, et que les essaims 
d'esprits infernaux y pouvaient remonter vers la lumière. 

La condition de ceux-ci dans le lugubre séjour où ils sont confinés est, selon 
les plus anciennes croyances, d'une tristesse infinie. Homère ne cesse de 
plaindre le sort de ces âmes dolentes, inconsolables d'être privées de la clarté 
du jour et d'avoir quitté la société des humains. Simulacres étiolés, vivotant 
dans la pénombre, elles mènent une existence anémiée dans le morne désœu- 
vrement d'une torpeur à demi consciente. Elles ne se raniment, selon la Nekyia 
de l'Odyssée, que si le sang des victimes, dont elles viennent avidemment 
s'abreuver, leur rend une vitalité momentanée^. 

Chez les Sémites la conception que se sont faite les Babyloniens de l'Aralou 
et les Hébreux, du Shéôl n'est pas plus consolante. C'est pareillement celle d'une 
ténébreuse réclusion où l'humanité trépassée, sans communication avec les 
vivants, végète misérablement, où des ombres inactives et débilitées perdent 
jusqu'à la connaissance de leur dégradation dans l'engourdissement de toutes 
leurs facultés s. 



1. Ganchinietg;, R. E., s. v. « Katabasis », ool. 2378 ss. 

2. Saglio-Pottier, s. v. « Divination », p. 309, « Oraculum », p. 216 ; R. E. s. v. 
« Charôneia ». 

3. Cf. infra, IV, n. 24. Source sxilfureuse d'Albunea (non sur la route deTibur, mais 
près de Lavinium.) mise en relation avec les Enfers ; cf. Carcopino, Virgile et les origines 
d'Ostie, 1919, p. 339 s. 

4. Cf. supra, p. 34. 

5. Lods, La croyance à la vie future dans l'antiquité Israélite, p. 205 ss.; Voyages ^w 
pays des morts {C.-R. Acad. Inscr., 1940, p. 434 ss.). — Même conception chez les 
Phéniciens : ViroUeaud, Bull, antiquaires de France, 1941, p. 179. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 57 

Telle fut aussi la croyance primitive de Rome. Longtemps on s'y représenta 
rOrcus comme semblable aux grottes obscures qui se creusaient dans les mon- 
tagnes, une vaste caverne hérissée de rochers et plongée dans d'épaisses ténè- 
bres 1. Les Mânes qui y étaient relégués n'eurent d'abord qu'une vie grégaire ; 
esprits dépourvus d'initiative personnelle et que le langage ne nommait qu'au 
pluriel, ils formaient une foule anonyme, à peine individualisée, n'ayant guère 
plus de consistance que les fantômes fugaces qui voltigeaient autour des 
tombeaux. 

Les vieux Romains étaient un peuple d'imagination courte, peu enclin aux 
rêveries poétiques, et leur mythologie est toujours restée rudimentaire. Il en a 
été ainsi de celle des dieux du ciel et de la terre, et plus encore de celle du 
royaume souterrain. Si une forte tradition avait enseigné des doctrines pré- 
cises sur la survie des âmes dans l'Orcus, elle n'aurait pu être supplantée, 
autant qu'elle l'a été, par les fables pittoresques des Grecs. 

Tandis que le culte du double, gardant dans le tombeau une vie indécise, 
appartient déjà, nous l'avons vu (p. 35), à l'antique religion aryenne, l'idée 
que les divers peuples indo-européens se sont faite des Enfers diffère consi- 
dérablement et témoigne d'un développement particulier à chacun d'eux, bien 
que son origine puisse remonter déjà à la préhistoire^. On a conjoncture que 
la substitution de l'incinération à l'inhumation avait contribué à répandre cette 
conception nouvelle de la vie d'outre-tombe, l'ombre ne pouvant rester atta- 
chée, ainsi qu'au cadavre, à la poignée de cendres qu'on enfermait dans une 
urne chétive. Cette ombre devait aller rejoindre ses pareilles qui s'étaient 
enfoncées dans le ténébreux séjour où régnaient les dieux d'un empire chtho- 
nien. 

L'idée que des juges infernaux décidaient du sort de l'âme selon ses mérites, 
était aussi étrangère à l'ancienne religion romaine que celle de Charon, nau- 
tonier du Styx, dont il interdisait à certaines ombres le passage. Orcus, le maître 
du monde souterrain, que le langage confond avec sa personne ^, était lui-même 
un souverain beaucoup moins agissant que le Hadès des Grecs, une figura 
sans caractère tranché ni aucun relief, un roi qui laissait une grande indé- 
pendance à ses sujets. Nous ne possédons de lui aucune représentation plastique 
et on ne lui rendit jamais aucun culte. Plus effacés encore sont les traits d'une 
vieille deité italique, Veiovis, dont le temple vient d'être retrouvé sur le Capi- 

1. Cicéron, Vusc, I, 16, 37 ; 21, 48. 

2. Schrader dans Hastings, s. v. « Aryan Religion. », p. 39. 

3. R. E. s. r. « Orcus ». 



58 LUX PERPETUA 

tôle. On l'opposait à Jupiter comme le dieu maléfique des ombres, antithèse 
du dieu bienfaisant de la lumière, mais on ne voit pas qu'on lui attribuât un 
pouvoir bien défini sur le sort des trépassés * . C'était aux dieux Mânes eux- 
mêmes et spécialement aux parents du mort qu'était reconnu le droit d'accueillir 
ou de repousser celui-ci, lorsqu'il se présentait à la porte des Enfers. Ce pou- 
voir leur appartenait depuis l'époque lointaine où les Indo-Européens n'étaient 
point séparés, et il se rattache à ce culte des ancêtres qui a été commun à tous 
les peuples aryens, et dont certaines conceptions se sont conservées à Rome 
avec une fidélité remarquable. Si un corps n'a pas été inhumé ou incinéré selon 
les rites, les esprits refusent de recevoir le défunt, sans doute parce que celui 
qui n'a pas lobtenu des funérailles religieuses n'est point purifié de ses souil- 
lures et que son contact serait dangereux. Aux origines de la littérature grecque 
cette exclusion est déjà prononcée dans l'Iliade ^ : « Ensevelis-moi au plus 
vite », dit Veidôlon de Patrocle à Achille, « afin que je passe les portes de 
l'Hadès. Des âmes sont là qui m'écartent, m'éloignent, ombres des défunts. 
Elles m'interdisent de franchir le fleuve et de les rejoindre. » Et à la fin du 
paganisme le romancier Héliodore partage encore la même croyance'. 

A Rome, c'est aux « dieux parents » qu'on s'adresse pour qu'ils consentent 
à recevoir parmi eux l'âme de celui qui descend dans l'Orcus. L'exclusion 
qu'ils peuvent prononcer nous fait remonter jusqu'aux temps lointains où. le 
vieux droit gentilice était encore en pleine vigueur. Les membres de la gens 
ou du yÉvoç ont un tombeau commim, ils participent au même culte funéraire ; 
l'étranger qui ne l'a point pratiqué ne peut se mêler à eux dans la tombe*. 
L'on s'explique que dans ce milieu social soit née la croyance que le nouveau 
mort devait aussi être accueilli par ses ancêtres défunts dans l'autre monde, et 
que celui qui n'avait pas été enseveli dans le sépulcre de ses pères n'était pas 
admis dans leur société aux Enfers. Car la vie d'outre-tombe reproduisait celle 
de cette terre (p. 68). Bien plus, c'étaient les Mânes de la famille qui se 
chargeaient de conduire leur parent jusqu'au séjour souterrain qu'il devait 
habiter à jamais avec eux : de même dans le cortège funèbre il était précédé 
pompeusement par les images de ses aïeux, qui lui montraient le chemin de sa 
dernière demeure. Sous l'Empire le thème de la réception des trépassés par 

1. Aulu-Gelle, V, 12, 8 ; cf. A.-M. Colini, // tempio di Veiove (Bull. 00mm. archeolo- 
gica com., LXX), 194a, p. 46. 

2. //., XXIII, 71 ss. (trad. Mazon) ; cf. N. C. IV. 

3. Héliod., n, 53, cf. N. C. ihU. 

4. Sur ce qui suit, cf. N. C. IV. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 5? 

les dieux Mânes dans l'Elysée, élargi et vulgarisé par la rhétorique, devint un 
des motifs habituels introduits dans la composition des « épicèdes » ou « con- 
solations » et il fut amplement développé par l'imagination des poètes, qui se 
plurent à montrer des personnages illustres accueillant le mort qu'ils voulaient 
louer. Mais ses origines, on le voit, nous ramènent jusqu'à l'antique religion 
aryenne. 

Ces Mânes propices seront des divinités tutélaires qui favoriseront leurs 
descendants en cette vie et les préserveront des maux qui les menacent dans 
l'autre. La protection accordée par la gens à chacun de ses membres était une 
obligation si stricte, que si l'un d'eux périssait victime d'un homicide, la ven- 
detta contre le meurtrier devenait un devoir pour ses proches. L'individu obte- 
nait ainsi du groupe social auquel il appartenait une sauvegarde que ne lui 
assuraient pas encore les lois pénales de la cité. Elle ne disparaissait pas à 
son décès, mais se prolongeait au-delà de sa vie terrestre, grâce au secours 
qu'accordaient à son ombre les « dieux parents ». L'éloge funèbre d'une noble 
femme qui avait sauvé son mari proscrit à la fin de la République, se termine 
par le vœu : « Je souhaite que les Mânes des tiens te concèdent le repos et 
ainsi te protègent » ' . Mais à ces mêmes Mânes on attribuait le pouvoir d'ap- 
peler à eux ceux qui devaient quitter ce monde terrestre et d'abréger leurs 
jours ^. Ces antiques conceptions de la puissance des esprits des morts et de 
leurs relations avec les vivants eurent beau être obscurcies et même éliminées 
par de nouvelles croyances eschatologiques, elles devaient se propager à travers 
les siècles dans la foi populaire et l'écho affaibli en est perceptible jusqu'à la 
fin du monde antique. 

L'idée que les ombres habitent une demeure commune, cachée dans les 
entrailles du sol, existait dès les origines de la cité : c'est ce que montre unJ 
rite de naïveté grossière qui avait gardé une forme archaïque. Suivant une 
tradition que les Romains empruntèrent vraisemblablement aux Étrusques^, 
lorsqu'on fondait une ville nouvelle, on creusait au centre une fosse, qui devait 
servir à établir la communication entre les Enfers et le monde d'en haut. Les 
colons y jetaient les prémices de fruits ainsi que d'autres offrandes et aussi 
une motte de terre de leur ancienne patrie : ils établissaient ainsi le contact 
rompu avec les Mânes de leurs aïeux. Selon toute probabilité cette fosse était 

1. Dessau, 8393 ; cf. ihid,.^ Index. 

2. CIL, VI, 19874 = C. E. 1224 ; CIL. IX, 175 = C. E. 1572 ; CIL. VI, 6986 = 
C. E. 1034. Autres textes analogues : Brehlich, Aspetti, p. 25. — Cf. Lucrèce, VI, 763 ss. 

3. Thulin, Efruskische Disciplin, Gôteborg, III, 1909, p. 18 ss. 



éo LUX PERPETUA 

formée d'un puits vertical aboutissant à un caveau cintré, comme la calotte du 
ciel ; de là le nom de mundus qui lui était donné i. A la clef de voûte de ce 
caveau inférieur était posée, croit-on, une pierre, le lapis manalis, qu'on pouvait 
soulever pour livrer passage aux esprits. Trois fois par an, le 24 août, le 
5 octobre et le 8 novembre, l'on procédait à cette cérémonie : l'orifice de 
l'Orcus était alors ouvert et les morts avaient le libre accès de l'atmosphère ; 
aussi étaient-ce là des jours funestes {religiosi) où toutes les affaires étaient 
suspendues. 

Quoi qu'il en soit de l'origine du mundus, qui est un sujet de controverses, 
il est certain que la première transformation qui modifia à Rome les antiques 
croyances héritées de lointains ancêtres fut celle des Étrusques. L'influence 
de ceux-ci sur les institutions politiques et religieuses de la cité latine, leur 
voisine, est reconnue par les Romains eux-mêmes, et le culte funéraire, célébré 
en Étrurie avec une pompe comparable à celle de l'Egypte, a été imité par eux 
dans mainte cérémonie rituelle. Mais chercher à préciser cette action dans ses 
détails serait souvent vouloir expliquer obscurum -per obscurius. L'éclectisme 
accueillant, dont les monuments figurés d'un peuple resté énigmatique nous 
apportent la preuve sensible, a aussi introduit des éléments étrangers dans ses 
conceptions religieuses et en complique singulièrement l'étude. Que ce peuple 
se soit beaucoup préoccupé du sort réservé aux morts dans l'au-delà, cela ressort 
aussi bien des peintures et des sculptures qui décorent les parois d'imposants 
hypogées, les faces d'une foule de sarcophages et d'urnes cinéraires, que de 
l'existence d'une littérature sacrée traitant des Enfers. Le mystérieux Tagès 
passait pour avoir composé des libri Acheruntici ^, dont malheureusement aucun 
fragment ne nous est parvenu. Si l'on s'en tenait au témoignage des monu- 
ments, on constaterait d'abord que les Étrusques ont, ainsi que les Romains, 
considéré le tombeau comme la demeure du mort. Ils ont décoré de luxueux 
caveaux funéraires de tout ce qui pouvait servir à la commodité ou à la distrac- 
tion des ombres qui devaient les habiter à jamais, dès que les corps y avaient 
été déposés. Mais ils ont cru aussi à des Enfers souterrains peuplés de démons 



1. Controverses sur le Mundus et sa situation à Rome : Platner-Ashby, ZJopogr. 
Dîct., s. V. ; Fowler, J. R. S., 1912, II, p- 25 ; AJA, 1914, 302 ; Basanoff, Dieux des 
romains, 1942, p. 4 s. Prétendu Mundus du Palatin : Lugli, Roma Antica. Il centra 
monumentale, 1946, p. 428 ss. 

2. Fowler, Religions exp. of the Roman feo-ple, p. 391 ; Latte, R. E. s. v. « Inferi », 
col. 1542. 

3. Thulin, of. cit., III, p. 57 ss. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES éi 

monstrueux dont le réalisme de leur art s'est plu à accuser l'aspect horrible 
et qui devaient dans l'autre monde châtier impitoyablement les réprouvés i. 

D'autre part le peu que nous savons du contenu des « Livres sur l'Aché- 
ron », nous révèle que si, suivant eux, les décrets du Destin s'accomplissaient 
inéluctablement, on pouvait cependant retarder l'échéance fatale de dix ans 
pour les individus, de trente ans pour les Etats. Ces livres enseignaient aussi 
comment, grâce à l'immolation de certaines victimes à des dieux déterminés, 
les âmes humaines pouvaienr être divinisées et acquérir l'immortalité ; elles 
devenaient ces dii animales, dont Cornélius Labéon continuait encore, sous 
l'Empire, à s'occuper longuement. Les combats de gladiateurs furent chez les 
Étrusques des jeux funèbres, où le sang des combattants revivifiait les âmes des 
morts, avant de devenir à Rome un spectacle cruel de l'amphithéâtre'^. 

Le titre même de libri Acheruntici, dérivé du nom de l'Achéron, montre 
que le prétendu Tagès y exposait certaines croyances helléniques, probablement 
répandues dans l'Italie centrale par le fameux oracle nécromantique de Cumes 
en Campanie^ Furtwângler * semble avoir démontré, en invoquant les repré- 
sentations de pierres gravées, que dès le V^ siècle les doctrines pythagoriciennes 
de la métempsycose, d'une descente passagère dans l'Hadès et d'une réunion 
finale de l'âme avec les dieux célestes avaient été accueillies en Étrurie. Ces 
doctrines grecques s'y étaient étrangement amalgamées avec les croyances à 
un monde souterrain, où les Mânes des défunts étaient menacés par des démons 
affreux et protégés par des génies bienfaisants. 

L'influence grecque et sa combinaison avec les traditions nationales se révè- 
lent en Étrurie daris une foule de monuments funéraires. Un des plus signi- 
ficatifs est le beau sarcophage découvert à Torre-San-Severo, près de Bolsène", 
et qui paraît dater du lli^ siècle av. J.-C. Les deux longs côtés sont occupés 
par des représentations qui se correspondent : d'une part l'immolation des 
prisonniers troyens par Achille sur la tombe de Patrocle, de l'autre le sacrifice 

1. F. de Ruyt, Charun., Bruxelles, 1934 ; Ducati Rendiconti Accad. Lincei, 1915, 
XXIV, p. 515 ss. et Storia delV arte Etntsca^ Index, «. v. « Demoni » — Enfer étrus- 
que en Campanie, cf. J. Hexirgon, Capoue -préromaine, 1942, p. 428 ss. 

2. Supra, II, p. 30. — Suivant M. Heurgon, ces combats de gladiateurs, propagés par 
les Étrusques en Campanie, furent introduits de la Campanie à Rome (o2>. cf^., p. 430SS.). 

3. Supra, p. 32. 

4. Furtwangler, Die antiken Gemmen, t. III, pp. 203, 254 ss ; cf. Weege Etruskische 
Malerei, 1921. Opinion opposée soutenue par C. C. Van Essen, Did orphie influence 
on Etruscam 'Cornbpaintings exist ? 1927. 

5. Ed. GaUi, Monumenti anticM, 19 17, XXIV, p- 5 s. 



62 LUX PERPETUA 

de Polyxène, dernière fille de Priam, sur la sépulture d'Achille. Ces images, 
empruntées à l'épopée grecque, sont placées entre deux démons étrusques, 
figure^ ailées portant des serpents, masculine d'une part, féminine de l'autre. 
Les petits côtés sont décorés de deux scènes tirées de l'Odyssée : le mythe de 
Circé, changeant en animaux les compagnons d'Ulysse, peut-être une allusion 
à la métempsycose, et l'évocation des ombres des morts par Tirésias, avec une 
indication curieuse des Champs Elysées. Cet exemple — on pourrait en citer 
bien d^autres — montre combien les légendes helléniques s'étaient étroitement 
mêlée? à la démonologie étrusque dans une religion syncrétique. 

Ainsi, lorsque nous parlons d'une pénétration de doctrines étrusques dans 
l'eschatologie des Romains, pourrait-il déjà s'agir en réalité de croyances hel- 
léniques reçues par cette voie indirecte. Les archéologues ont constaté l'exis- 
tence de rapports étroits entre la mythologie infernale de l'art étrusque et celle 
de la Grande Grèce, qui a été aussi l'inspiratrice majeure des conceptions que 
Rome se fit du monde souterrain. 

C'est en effet de l'Italie méridionale qu'elle a dû recevoir les mythes qui 
transformèrent sa foi en la survie dans les Inferi. La découverte dans ce pays 
des tablettes ou lamelles dites « orphiques » qui devaient servir de guide au 
mort dans son itinéraire posthume ', les représentations de l'Hadès sur les 
grandes amphores apuliennes du ive-iiie siècle , la présence fréquente d'images 
des dieux chthoniens, tels que Pluton et Perséphone, sur les terres cuites archaï- 
ques de Locres et d'autres cités helléniques , tout indique l'importance qu'avait 
prise dans la religion de la Grande Grèce, vraisemblablement sous l'influence du 
pythagorisme, les doctrines relatives à la destinée de l'âme dans les demeures 
profondes où elle devait descendre. Ces doctrines pénétrèrent à Rome dès une 
époque reculée, probablement par l'intermédiaire de Cumes, d'où sont venus 
les livres sibyllins et qui était située à proximité de l'Averne, où l'on plaçait 
une entrée des Enfers (p. 56). D'autre part la grande métropole de Tarente 
était devenue le siège principal de l'école pythagoricienne et les découvertes 
par les fouilleurs de nombreuses images de divinités dionysiaques et infernales 
ont prouvé la place importante que le culte funéraire y tenait dans les préoccu- 
pations religieuses*. Cette puissante cité paraît avoir, dès le milieu du me siècle, 

1. Cf. injra, ch. v. 

2. Albizsiati, Dissert. Accad. rom. archeol., sér, II, 1920, XIV, p. 147-232 ; Nilsson, 
Gr. Rel., I, p. 776 ss. 

3. Gianelli, Culti e mitî délia Magna Grecia, Florence, 1924, p. 218 ss. ; Ciaceri, 
Storia délia Magna Grecîa, 1925, t. II, p. 126 ss. 

4. WuiUeumier, X^arente, 1939, pp. 539 ss., 677 ss. — Cf. Symbol., p. 29, n. i. Pi- !• 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 63 

fait accueillir par Rome certaines de ses dévotions, et lorsqu'elle eut été con- 
quise en 209, l'afflux de prisonniers tarentins dut introduire dans la popu- 
lation mêlée du Latium une foule d'esclaves qui y propagèrent la foi en l'Hadès 
hellénique. A cette introduction directe et massive d'éléments étrangers dans 
une ville qui déjà devenait cosmopolite, se joint l'action plus subtile des imita- 
tions littéraires : le théâtre s'inspirait des tragédies de Sophocle et d'Euripide, 
et l'on a remarqué que, lorsqu'il est question des Enfers, les écrivains latins 
reproduisent avec complaisance et même amplifient l'original qui leur sert de 
modèle , 

Lorsque la mythologie infernale de la Grèce se répandit ainsi dans le centre 
de l'Italie, la topographie de l'empire de Pluton était déjà dessinée dans ses 
grandes lignes et la croyance à une rétribution posthume, qui s'était imposée 
aux Hellènes \ avait définitivement triomphé. Nous avons sur ce point une 
indication très précise de Polybe* qui attribue à une sage politique l'invention 
des supplices « tragiques » dont Rome menaçait après leur mort les méchants 
pour les détourner de commettre leurs méfaits, et déjà Plante peut faire dire 
à un de ses personnages qu'il a vu beaucoup de peintures représentant les peines 
de l'Achéron^., 

*. ^. 

Comment s'est développée chez les Grecs la croyance à des tourments infer- 
naux, de quels éléments populaires ou littéraires elle s'est formée, quelles 
vicissitudes elle a subies, ce sont là des questions auxquelles il est difficile de 
répondre avec précision. La raison en est que ces peines infligées aux impies 
dans l'au-delà firent partie du credo enseigné surtout par des sectes mystiques, 
qui les opposaient à la félicité réservée aux initiés. Néanmoins on peut aper- 
cevoir la genèse et marquer l'évolution générale des idées que les Hellènes 
léguèrent à tout le monde romain *. 

Peu à peu s'était formée en Grèce une conception de l'Hadès qui devait 
devenir traditionnelle, et dont les caractères essentiels étaient fixés au moment 
où les Latins l'adoptèrent. La croyance primitive, commune à beaucoup de 

1. Rohde, tr. fr., pp. 348 s., 254. 

2. Polybe, VI, 56, 8, cf. infra, ch. 11, début. 

3. Plante, Carptiv., 998 (V, 4, i). 

4. Rohde, tr. fr., pp. 44 ss. ; 168 ss. j 249 s. — Nilsson, Gr. Rel., I, pp. 425 ss. ; 
651 ss. j 767 ss. 



6o LUX PERPETUA 

formée d'un puits vertical aboutissant à un caveau cintré, comme la calotte du 
ciel ; de là le nom de miindus qui lui était donné i. A la clef de voûte de ce 
caveau inférieur était posée, croit-on, tme pierre, le lapis manalis, qu'on pouvait 
soulever pour livrer passage aux esprits. Trois fois par an, le 24 août, le 
5 octobre et le 8 novembre, l'on procédait à cette cérémonie : l'orifice de 
rOrcus était alors ouvert et les morts avaient le libre accès de l'atmosphère ; 
aussi étaient-ce là des jours funestes {religiosi) où toutes les affaires étaient 
suspendues. 

Quoi qu'il en soit de l'origine du mundus, qui est un sujet de controverses, 
il est certain que la première transformation qui modifia à Rome les antiques 
croyances héritées de lointains ancêtres fut celle des Étrusques. L'influence 
de ceux-ci sur les institutions politiques et religieuses de la cité latine, leur 
voisine, est reconnue par les Romains eux-mêmes, et le culte funéraire, célébré 
en Étrurie avec une pompe comparable à celle de l'Egypte, a été imité par eux 
dans mainte cérémonie rituelle. Mais chercher à préciser cette action dans ses 
détails serait souvent vouloir expliquer obscurum per obscurius. L'éclectisme 
accueillant, dont les monuments figurés d'un peuple resté énigmatique nous 
apportent la preuve sensible, a aussi introduit des éléments étrangers dans ses 
conceptions religieuses et en complique singulièrement l'étude. Que ce peuple 
se soit beaucoup préoccupé du sort réservé aux morts dans l'au-delà, cela ressort 
aussi bien des peintures et des sculptures qui décorent les parois d'imposants 
hypogées, les faces d'une foule de sarcophages et d'urnes cinéraires, que de 
l'existence d'une littérature sacrée traitant des Enfers. Le mystérieux Tagès 
passait pour avoir composé des libri Acheruntici ^, dont malheureusement aucun 
fragment ne nous est parvenu. Si l'on s'en tenait au témoignage des monu- 
ments, on constaterait d'abord que les Étrusques ont, ainsi que les Romains, 
considéré le tombeau comme la demeure du mort. Ils ont décoré de luxueux 
caveaux funéraires de tout ce qui pouvait servir à la commodité ou à la distrac- 
tion des ombres qui devaient les habiter à jamais, dès que les corps y avaient 
été déposés. Mais ils ont cru aussi à des Enfers souterrains peuplés de démons 



1. Controverses sur le Mundus et sa situation à Rome : Platner-Ashby, Vopogr. 
Dict., s. V. ; Fowler, J. R. S., 1912, II, p. 25 ; AJA, 1914, 302 ; Basanoff, Dieux des 
romains, 1942, p. 4 s. Prétendu Mundus du Palatin : LugU, Roma Antica. Il centra 
monumentale, 1946, p. 428 ss. 

2. Fowler, Religious exp. of the Roman -peo-ple, p. 391 ; Latte, R. E. s. v. « Inferi »3 
col. 1542. 

3. Thulin, o-p. cit., III, p. 57 ss. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES éi 

monstrueux dont le réalisme de leur art s'est plu à accuser l'aspect horrible 
et qui devaient dans l'autre monde châtier impitoyablement les réprouvés i. 

D'autre part le peu que nous savons du contenu des « Livres sur l'Aché- 
ron », nous révèle que si, suivant eux, les décrets du Destin s'accomplissaient 
inéluctablement, on pouvait cependant retarder l'échéance fatale de dix ans 
pour les individus, de trente ans pour les Etats. Ces livres enseignaient aussi 
comment, grâce à l'immolation de certaines victimes à des dieux déterminés, 
les âmes humaines pouvaient être divinisées et acquérir l'immortalité ; elles 
devenaient ces dit animales, dont Cornélius Labéon continuait encore, sous 
l'Empire, à s'occuper longuement. Les combats de gladiateurs furent chez les 
Étrusques des jeux funèbres, où le sang des combattants revivifiait les âmes des 
morts, avant de devenir à Rome un spectacle cruel de l'amphithéâtre*. 

Le titre même de libri Acheruniici, dérivé du nom de l'Achéron, montre 
que le prétendu Tagès y exposait certaines croyances helléniques, probablement 
répandues dans l'Italie centrale par le fameux oracle nécromantique de Cumes 
en Campanie^. Furtwângler * semble avoir démontré, en invoquant les repré- 
sentations de pierres gravées, que dès le V^ siècle les doctrines pythagoriciennes 
de la métempsycose, d'une descente passagère dans l'Hadès et d'une réunion 
finale de l'âme avec les dieux célestes avaient été accueillies en Étrurie. Ces 
doctrines grecques s'y étaient étrangement amalgamées avec les croyances à 
un monde souterrain, où les Mânes des défunts étaient menacés par des démons 
affreux et protégés par des génies bienfaisants. 

L'influence grecque et sa combinaison avec les traditions nationales se révè- 
lent en Étrurie dans une foule de monuments funéraires. Un des plus signi- 
ficatifs est le beau sarcophage découvert à TorrerSan-Severo, près de Bolsène", 
et qui paraît dater du me siècle av. J.-C. Les deux longs côtés sont occupés 
par des représentations qui se correspondent : d'une part l'immolation des 
prisonniers troyens par Achille sur la tombe de Patrocle, de l'autre le sacrifice 

1. F. de Ruyt, Charun.^ Bruxelles, 1934 ; Ducati Rendiconti Accad. Lincei, 1915, 
XXIV, p. 515 ss. et Storia deW arte Etmsca, Index, «. v. « Demoni » — Enfer étrus- 
que en Campanie, cf. J. Heurgon, Ca-poue -préromaine, 1942, p. 428 ss. 

2. Supra, II, p. 30. — Suivant M. Heurgon, ces combats de gladiateurs, propagés par 
les Étrusques en Campanie, furent introduits de la Campanie à Rome (o^. «if.,p. 430SS.). 

3. Supra, p. 32. 

4. Furtwângler, Die antîken Gemmen, t. III, pp. 203, 254 ss ; cf. Weege Etruskische 
Malerei, 192 1. Opinion opposée soutenue par C. C. Van Essen, Did orphie influence 
on Etruscam Vornbpaintings exist î 1927. 

5. Ed. Galli, Monumenti antîchî, 19 17, XXIV, p. 5 s. 



62 LUX PERPETUA 

de Polyxène, dernière fille de Priam, sur la sépulture d'Achille. Ces images, 
empruntées à l'épopée grecque, sont placées entre deux démons étrusques, 
figure^ ailées portant des serpents, masculine d'une part, féminine de l'autre. 
Les petits côtés sont décorés de deux scènes tirées de l'Odyssée : le mythe de 
Circé, changeant en animaux les compagnons d'Ulysse, peut-être une allusion 
à la métempsycose, et l'évocation des ombres des morts par Tirésias, avec une 
indication curieuse des Champs Elysées, Cet exemple — on pourrait en citer 
bien d^autres — montre combien les légendes helléniques s'étaient étroitement 
mêlée.' à la démonologie étrusque dans une religion syncrétique. 

Ainsi, lorsque nous parlons d'une pénétration de doctrines étrusques dans 
l'eschatologie des Romains, pourrait-il déjà s'agir en réalité de croyances hel- 
léniques reçues par cette voie indirecte. Les archéologues ont constaté l'exis- 
tence de rapports étroits entre la mythologie infernale de l'art étrusque et celle 
de la Grande Grèce, qui a été aussi l'inspiratrice majeure des conceptions que 
Rome se fit du monde souterrain. 

C'est en effet de l'Italie méridionale qu'elle a dû recevoir les mythes qui 
transformèrent sa foi en la survie dans les Inferi. La découverte dans ce pays 
des tablettes ou lamelles dites « orphiques » qui devaient servir de guide au 
mort dans son itinéraire posthume ', les représentations de l'Hadès sur les 
grandes amphores apuliennes du ive-iiie siècle , la présence fréquente d'images 
des dieux chthoniens, tels que Pluton et Perséphone, sur les terres cuites archaï- 
ques de Locres et d'autres cités helléniques , tout indique l'importance qu'avait 
prise dans la religion de la Grande Grèce, vraisemblablement sous l'influence du 
pythagorisme, les doctrines relatives à la destinée de l'âme dans les demeures 
profondes où elle devait descendre. Ces doctrines pénétrèrent à Rome dès une 
époque reculée, probablement par l'intermédiaire de Cumes, d'où sont venus 
les livres sibyllins et qui était située à proximité de l'Averne, où l'on plaçait 
une entrée des Enfers (p. 56). D'autre part la grande métropole de Tarente 
était devenue le siège principal de l'école pythagoricienne et les découvertes 
par les fouilleurs de nombreuses images de divinités dionysiaques et infernales 
ont prouvé la place importante que le culte fiméraire y tenait dans les préoccu- 
pations religieuses*. Cette puissante cité paraît avoir, dès le milieu du iii^ siècle, 

I. Cf. injra, ch. v. 

a. Albizzati, Dissert. Accad. rom. archeoL, sér. Il, 1920, XIV, p. 147-233 j Nilsson, 
Gr. Rel., I, p. 776 ss. 

3. Gianelli, Culti e miti délia Magna Grecia, Florence, 1924, p. ai8 ss. j Ciaceri, 
Storia délia Magna Grecia, 1925, t. II, p. 126 ss. 

4. Wuilleumier, Zarente, 1939, pp. 539 ss., 677 ss. — Cf. Symbol., p. 29, n. i. Pl. !• 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 63 

fait accueillir par Rome certaines de ses dévotions, et lorsqu'elle eut été con- 
quise en 209, l'afflux de prisonniers tarentins dut introduire dans la popu- 
lation mêlée du Latium une foule d'esclaves qui y propagèrent la foi en l'Hadès 
hellénique. A cette introduction directe et massive d'éléments étrangers dans 
une ville qui déjà devenait cosmopolite, se joint l'action plus subtile des imita- 
tions littéraires : le théâtre s'inspirait des tragédies de Sophocle et d'Euripide, 
et l'on a remarqué que, lorsqu'il est question des Enfers, les écrivains latins 
reproduisent avec complaisance et même amplifient l'original qui leur sert de 
modèle . 

Lorsque la mythologie infernale de la Grèce se répandit ainsi dans le centre 
de l'Italie, la topographie de l'empire de Pluton était déjà dessinée dans ses 
grandes lignes et la croyance à une rétribution posthume, qui s'était imposée 
aux Hellènes \ avait définitivement triomphé. Nous avons sur ce point une 
indication très précise de Polybe* qui attribue à tme sage politique l'invention 
des supplices « tragiques » dont Rome menaçait après leur mort les méchants 
pour les détourner de commettre leurs méfaits, et déjà Plante peut faire dire 
à un de ses personnages qu'il a vu beaucoup de peintures représentant les peines 
de l'Achéron^, 

'M 

Comment s'est développée chez les Grecs la croyance à des tourments infer- 
naux, de quels éléments, populaires ou littéraires elle s'est formée, quelles 
vicissitudes elle a subies, ce sont là des questions auxquelles il est difficile de 
répondre avec précision. La raison en est que ces peines infligées aux impies 
dans l'au-delà firent partie du credo enseigné surtout par des sectes mystiques, 
qui les opposaient à la félicité réservée aux initiés. Néanmoins on peut aper- 
cevoir la genèse et marquer l'évolution générale des idées que les Hellènes 
léguèrent à tout le monde romain ^. 

Peu à peu s'était formée en Grèce une conception de l'Hadès qui devait 
devenir traditionnelle, et dont les caractères essentiels étaient fixés au moment 
où. les Latins l'adoptèrent. La croyance primitive, commune à beaucoup de 

1. Rohde, tr. fr., pp. 248 s., 254. 

2. Polybe, VI, 56, 8, cf. infra, ch. 11, début. 

3. Plante, Caftiv., 998 (V, 4, i). 

4. Rohde, tr. fr., pp. 44 ss. ; 168 ss. ; 249 s. — Nilsson, Gr. Rel., I, pp, 425 ss. ; 

651 ss, ; 767 ss. ; ... : 



64 LUX PERPETUA 

peuples agricoles, voulait que le sein de la terre, comme les hauteurs du ciel, 
fussent le séjour des dieux. C'était de ces dieux chthoniens que dépendaient la 
croissance de la végétation et la réussite de la récolte. Ils accueillaient aussi 
dans leurs demeures cachées les esprits des morts qu'on inhumait. Cette 
croyance primitive et rudimentaire qu'on se faisait du royaume souterrain fut 
enrichie et. précisée par des récits qui prétendirent le décrire ' . Ces merveil- 
leuses excursions dans les profondeurs de la terre, comme les autres fables 
mythologiques, durent être imaginées d'abord par la foi populaire. Certaines 
de ces « Catabases » ou « Descentes dans l'Hadès » furent adoptées et déve- 
loppées par la littérature, d'autres dédaignées ou rejetées par elle, et une minime 
partie en est parvenue jusqu'à nous. Les descriptions des poètes ont pu broder 
des arabesques autour de motifs stéréotypés : toute une floraison mytholo- 
gique et théologique peupla de figures de plus en plus nombreuses le royaume 
fantastique qui occupait la grande caverne de la terre. Des variations infinies 
furent exécutées autour d'un thème traditionnel, dont toutefois même les détails 
furent conservés parfois avec une surprenante fidélité. La description que fait 
Lucien de Charon et de sa barque reproduit des types fixés au Vie siècle avant 
notre ère, car elle concorde exactement avec un morceau d'un vase à figures 
noires 2. 

Le peu que nous en connaissons nous laisse entrevoir des Enfers bien diffé- 
rents de ceux qu'a illustrés la poésie lumineuse des Hellènes. La répulsion 
qu'inspire la mort hideuse et la corruption du cadavre, l'effroi que font 
éprouver ces abîmes ténébreux, qui engloutissent tout ce qui périt, ont évoqué 
dans la pensée des foules l'image d'un Hadès plein d'horreur. Ils l'ont peuplé 
de monstres affreux, de serpents et de bêtes féroces, épouvantement des explo- 
rateurs téméraires qui s'aventuraient dans un monde interdit aux vivants ^ 
Polygnote avait prêté une forme sensible à des appréhensions instinctives de la 
conscience populaire en figurant dans la Lesché de Delphes Enrynomos, le 
démon qui mange la chair des défunts et ne leur laisse que les os. Il était d'une 
couleur bleu-noir, celle des mouches de la putréfaction, et assis sur une peau de 
vautour, il montrait dans un rictus sa mâchoire menaçante*. Cette conception 
cruelle des Enfers ne devait jamais s'effacer entièrement ; elle s'est perpétuée 
comme un courant souterrain dans le folklore de la Grèce, et devait s'affirmer 

1. Voir N. C, IV. 

2. Furtwângler, A. Relgw., 1905, VI, p. 191 s. 

3. Aristoph., Gren., 143, 288 ss., 477, Proclus, In Plat. Remp., II, p. 183, 3oKroll. 

4. Pausanias, X, 28, 7, 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 65 

de nouveau à la fin du paganisme. A toutes les époques on peut en relever 
les traces dans les « Catabases ». 

Les raisons les plus diverses furent invoquées pour servir de prétexte aux 
péripéties de ces romans d'aventures au pays des ombres. Des héros peuvent s'y. 
rendre comme dans la Nékyia de l'Odyssée pour interroger les morts, ou bien 
y être poussés par le désir de ramener à la lumière une personne chérie, telles 
Eurydice et Alceste. Ou encore ils doivent y accomplir un exploit qui fera 
éclater leur bravoure, comme celui d'Hercule domptant Cerbère', ou enfin, par 
la révélation supposée de ce qu'ils ont vu dans l'Hadès, ils deviennent les garants 
de certaines doctrines eschatologiques, comme celles de l'orphisme '". Un autre 
type de « Catabase » ne met plus en scène des héros de la Fable, mais desi 
hommei dont une léthargie a fait supposer la mort. Tandis qu'ils gisaient 
inconscients, leur âme avait quitté leur corps et s'en était allée au séjour des 
trépassés. Lorsqu'ils revenaient à la vie, ils pouvaient conserver le souvenir de 
ce qu'ils avaient vu et le raconter. Le mythe d'Er dans la République de 
Platon ^ est l'exemple le plus célèbre d'une telle résurrection suivie d'une révé- 
lation. Ainsi s'est développé un genre littéraire qui remonte à l'ancien Orient, 
appartient déjà en Grèce à la vieille poésie épique, continue à être cultivé 
à travers toute l'antiquité et s'est poursuivi au moyen âge par des visions de 
l'Enfer ou du Purgatoire*. 

L'épopée a refoulé à l'arrière-plan la croyance primitive à des divinités qui 
cumulaient la protection des campagnes et la garde des trépassés, pour leur 
substituer celle, plus conforme à l'idéal d'une époque féodale, de souverains 
habitant un vaste palais souterrain s. Sa porte, gardée par un chien monstrueux, 
Cerbère, s'ouvrait pour laisser entrer les ombres, mais se refermait sur eux à' 
jamais. Homère savait déjà que le royaume de l'Hadès était arrosé par quatre 
fleuves : le Pyriphlégéton et le Cocyte, dérivés du Styx, s'y jetaient dans 
l'Achéron, et leurs cours séparait le sombre Erèbe du monde des vivants. Une 
simple barque servait au passage de la foule des âmes. Un vieux batelier 
hirsute, Charon, les transportait sur l'autre rive, sans jamais, nocher impitoyable, 
en, ramener personne. 

1. Ettig, p. 260 ss.. G. Kroll, Gott und Hôlle, p. 364 ss., 39g s. 

2. Catabase orphique : cf. infra, ch. v. 

3- Bidez, Éds, p. 43 ss. Cf. Mages hellén., I, p. 18 s. ; 112 s. ; 141 s. 

4. Ganschinietz, R. E. s. v. « Katabasis », col. 2434 ss. Norden, Aenus Buch., VI, 
Introd., p. 6 ss. ; Handwôrterbuch des deutschen Aberglaubens, s. v. «Hôlle», p*a33 s. 

5. Niisson, Gr. Rel., I, p. 425, 448. 

5 



66 LUX PERPETUA 

Aucune distinction n'est faite parmi les défunts d'après leur mérite ou leur 
démérite. Ils ne reçoivent dans l'Érèbe ni récompense, ni punition. Une vie 
crépusculaire et appauvrie est leur commune condition. Seuls, dans la Nékyia 
de l'Odyssée, trois grands coupables se détachent de la foule grise des ombres : 
Titye, Tantale et Sisyphe. Tous trois ont commis de graves attentats contre les 
dieux, et ceux-ci s'en sont vengés sur eux en leur infligeant des supplices éter- 
nels. Le corps gigantesque de Titye est rongé incessamment par des vautours ; 
Tantale est plongé dans un étang dont l'eau fuit ses lèvres avides, sous un 
arbre dont les fruits échappent à sa main quand elle veut les saisir ; Sisyphe 
roule sans trêve vers le sommet d'une colline un rocher qui, chaque fois, dévale 
jusqu'au bas de la pente. Afin qu'ils puissent souffrir atrocement ils ont con- 
servé dans l'Hadès une vitalité qui manque au commun des morts, pâles fan- 
tômes anémiés. 

A cette triade homérique de pénitents spécialement châtiés par la divinité, 
vinrent s'ajouter dans la suite d'autres damnés qu'un crime inexpiable vouait 
à des peines perpétuelles : Ixion tournant attaché sur une roue, Thésée et 
Pirithous enchaînés, les Danaïdes portant de l'eau dans un vase troué, Oknos 
tressant un licou dont son âne ronge aussitôt l'autre extrémité, et ainsi de 
suite. Il se forma peu à peu un groupe traditionnel de personnages légendaires 
dont le crime et la punition devinrent dans la poésie et dans l'art, jusqu'à la 
fin de l'antiquité, les thèmes obligés de toute description ou représentation du 
Tartare. 

Mais ces réprouvés ne sont plus conçus, ainsi que le faisait l'auteur de la 
Nékyia, comme des scélérats exceptionnels, à qui les dieux font expier une 
injure personnelle. Ils sont devenus les prototypes des hommes qui, pour avoir 
commis de semblables forfaits, seront punis d'une manière analogue, les exem- 
ples effrayants du sort que le courroux divin réserve à tous ceux qui l'ont 
provoqué. 

Les premiers auteurs de cette métamorphose des idées eschatologiques, grosse 
de conséquences, furent les Orphiques ^, qui transformèrent toute la conception 
que la Grèce se faisait originairement de la vie future. Leur prédication' 
enseigna que les pécheurs n'étaient pas seulement punis par les divinités en ce 
monde, eux et leur descendance, mais qu'ils subissaient dans l'Hadès la peine 
des fautes qu'ils n'avaient pas expiées sur la terre. Homère ne nomme qu'une 
seule espèce de criminels que les Érinnyes torturent dans les Enfers : ce sont 

I. Cf. injra, ch. v. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 67 

les parjures 1. Mais ici encore le motif en est qu'ils avaient provoqué directe- 
ment les dieux par la formule d'exécration qui terminait leur serment et s'étaient 
livrés eux-mêmes, s'ils le violaient, à la vindicte céleste : c'est pourquoi ces, 
parjures gardèrent toujours une place à part parmi les suppliciés du Tartare. 
L'orphisme au contraire opposa, selon leur pureté ou leur impureté, le sort qui 
devait échoir à tous les défunts dans le royaume infernal. Il montra les pro- 
fanes, tous ceux qui n'avaient pas été lavés de leurs souillures par les rites 
cathartiques de la secte, plongés dans un bourbier obscur, soit que cette fange 
dût rappeler la pollution morale de ceux qui n'avaient pas participé aux puri- 
fications 2, soit qu'on se les représentât comme ces pénitents qui, assis en hail- 
lons dans la boue du chemin, clamaient leurs fautes aux passants. Au contraire 
ceux qui avaient effacé leurs péchés, jouissaient dans l'au-delà d'une vie 
bienheureuse en prenant part à un festin perpétuel. 

Parmi les livres attribués à Orphée, circulait ime « Descente dans l'Hadès » 
(xaTaSaaiç tiç 'AiSou) qui, comme les autres oeuvres de ce genre de littérature 
(p. 64), devait insister sur les tortures atroces auxquelles les réprouvés 
étaient soumis. Si l'esprit grec, épris de beauté et observateur de la mesure, 
s'est en général détourné de ces sombres horreurs, on trouve cependant dès 
l'époque de sa plus haute culture les premières allusions à ces supplices 
raffinés 3, que devaient décrire, en détail pour chaque espèce de crime, les 
apocalypses de l'époque romaine *i. 

Pour appliquer à chacun ce traitement approprié à la nature de ses fautes, 
qu'exigeait une morale devenue plus exigeante, la conduite passée des défunts 
devait être soumise à l'examen de juges incorruptibles". Dès lors s'imposa peu à 
peu la nécessité d'imaginer un tribunal de l'Hadès qui distinguerait les inno- 
cents et les coupables et déciderait du sort de chacun. II fallait le composer 
de héros d'une intégrité reconnue, et, après quelque hésitation, cette fonction 
délicate fut confiée à Minos, Éaque et Rhadamanthe. Ils accordaient aux ombres 
pieuses les joies qu'elles avaient méritées. Si les impies pouvaient s'amender, 
ils ne devaient faire dans les Enfers qu'un séjour temporaire, avant de revenir 
sur la terre par une nouvelle incarnation. Seules les âmes perverses et incorri- 

I' Cf. Rohdej I, p. 63=tr. fr., p. 2545 Dieterich, Nekyia, p. 164. 

3. Cf. infra, ch. v. 

3- Platon, Gorgias, 523 ss. ; Refubl., 614 ss. 

4. Cf. infra, ch. v. 

5- Platon, A-pol., 41 A ; Gorgias, 523 ; cf . Rohde, tr. fr. p. 255 ; Nilsson, Gr. Rel., I, 
P- 775- 



68 LUX PERPETUA ' 

gibles étaient enfermées à jamais dans la prison obscure, où elles devenaient 
les compagnes des grands criminels que la mythologie reléguait définitivement 
dans le Tartare. Cette distinction entre les deux classes de criminels, les con- 
damnés à temps ou à perpétuité se transmit jusqu'à Virgile qui l'a nettement 
marquée dans l'Énéïde. 

Désormais il y eut dans le grand hypogée où s'enfonçaient tous les morts, 
deux séjours distincts, celui des bons et celui des méchants. Les Champs- 
Elysées qui, suivant Homère, étaient situés dans des îles de l'Océan lointain, 
aux confins de la terre, et où des héros privilégiés, enlevés corps et âme, 
poursuivaient une vie bienheureuse qu'aucun décès n'avait interrompue, furent 
transportés dans l'empire de Pluton, afin qu'on pût y recevoir les Élus. Des 
juges infaillibles, auxquels aucune faute ne reste celée, partageaient en deux 
groupes la multitude des ombres qui, sans cesse, comparaissaient devant eux. 
Le chemin de droite menait les justes aux Champs Elysées où, dans des prés 
fleuris, enveloppés d'une douce lumière, ils obtenaient la récompense de leurs 
vertus. 

Les plaisirs réservés aux bienheureux étaient ceux qu'ils avaient goûtés sur 
la terre, et une conception des âges les plus reculés survivait ainsi dans cette 
eschatologie évoluée. La vie dans l'au-delà n'avait pas cessé d'être conçue 
comme le prolongement de celle de notre terre. Même la croyance atavique que 
les inégalités de la société humaine s'y perpétuaient, et que le noble y gardait 
un rang supérieur à celui de ses serviteurs, ne s'est jamais entièrement effacée. 
Nous avons rappelé (p. 30) parmi les offrandes aux morts les antiques sacri- 
fices d'animaux et même d'êtres humains, qui devaient assurer au défunt une 
existence conforme à celle qu'il avait vécue en ce monde. Si c'était un puissant 
seigneur, la coutume n'avait pas disparu d'enterrer avec lui son char, ses che- 
vaux et ses armes. Tout ce qu'on enfouissait ainsi était censé l'accompagner 
dans cet antre spacieux du sous-sol où il devait descendre *. De même se 
perpétuait à l'époque historique la coutume de déposer dans la tombe toute la 
variété des choses dont celui qui s'en était allé aimait à se servir. Un chasseur 
sera muni de ses épieux et de son filet ^, un artisan des outils de son métier, 
une femme de la quenouille et du fuseau qui lui permettront de filer et de 
tisser, du miroir, des fards et des parfums qui la mettront à même de faire 
sa toilette ; une enfant aura à sa portée la poupée qu'elle habillait, les jouets 

I. Cf. Symbol., p. 405, et infra, ch. vu. 
2. CIL, XII, 5708 = Dessau, 8379 (II, 1. 23 ss.). 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 69 

qui l'ont amusée \ Tout cela leur servira, pense-t-on, dans l'au-delà. Ce qu'on 
mettait à la disposition du mort , lorsqu'on se le représentait survivant dans le 
sépulcre (p. 26), doit rester à sa discrétion dans sa demeure infernale. Il est 
sans doute difficile de se figurer comment les simulacres d'objets inanimés 
pouvaient aller rejoindre ceux des humains dans les profondeurs de l'Hadès, 
et l'on songe malgré soi à la patodie de Scarron nous montrant l'ombre d'un 
carrosse frotté par l'ombre d'une brosse. Mais la mentalité vulgaire ne 
reculait pas devant de telles impossibilités. L'idée prévalait absolument 
que dans les Champs Elysées chacun devait garder l'apparence, le carac- 
tère, les habitudes qui le distinguaient avant sa mort. Virgile, s'inspirant 
de Pindare ou peut-être de la vieille littérature religieuse des Grecs^, nous 
présente encore les bienheureux s'adonnant aux luttes de la palestre, aux danses 
et aux chants des chœurs, aux courses de chars : car, ajoute le poète, le goût 
qu'eurent les vivants pour les armes et les chevaux les suit lorsqu'ils ont été 
ensevelis dans la terre ^ Les stucs de la basilique souterraine découverte près 
de la Porta Maggiore, à Ronie, figurent de même des luttes gymniques, 
qui doivent se livrer dans l'autre vie *. Ovide s'accorde ici avec Virgile : il 
sait que parmi les ombres exsangues une partie se réunit au Forum, une autre 
dans la demeure du tyran des Enfers ^, et le reste exerce divers métiers à 
l'imitation de son ancienne vie. Ce n'est point là une fantaisie de l'imagination 
du poète. Une épitaphe en mauvais latin d'un esclave syrien nous assure qu'il 
se réjouii de s'acquitter encore de son service dans le lieu retiré où s'élève le| 
palais delà divinité infernale ^ Surtout ceux qui se sont adonnés aux études 
iront retrouver les sages d'autrefois et se plairont à renouveler en leur société 
de doctes entretiens '. Les Hellènes attribuaient à l'homme une dignité si émi- 
nente dans l'univers, qu'ils ont imposé l'anthropomorphisme non seulement à 
leurs dieux, mais aux esprits désincarnés et se sont longtemps représenté les 
occupations de ceux-ci dans le royaume de Pluton comme une reproduction 

1. Nogara, Rendiconti accad. rom. arch., 1941, XVIII, p. 236. Fuhrmann, J. A. I., 
Anzeiger, 1941, p. 520 ss. 

2. Virgile, En., VI, 613 ss. et note de Norden au vers 637 ss. 

3. Ibid., vers 653 ; cf. Perrot et Chipiez, t. III, p. 620, à propos des sarcophages 
chypriotes. 

4. Bendinelli, Monumenti antichi, 1926, XXXI, planches 17-18. Cf. Carcopino, Basil. 
Pythag., p. 119, qui propose de ces scènes une autre interprétation. 

5. Ovide, Met., IV, 443 ss. 

6. C. E., 1186 : « In secessum numinis tandem ministerio infernae domus officiosus 
laetatur suo ». 

7- Platon, A-pol., 41 a ; Axiochos, 371 c ; Staoe, Silves, V, 3, 25 s. ; cf. Symbol., p. 313 ss. 



70 LUX PERPETUA 

de celles de la société humaine. Ainsi une très vieille conception de la con- 
dition des trépassés survécut longtemps en dépit de la transformation générale 
qu'avaient subie les idées sur l'au-delà. 

Une pareille peinture de la société des morts était celle d'une foule restée 
singulièrement vivante. On se demande comment des êtres qu'on croyait com- 
posés d'une substance impalpable, formes vides dépourvues de corps, pouvaient 
faire preuve d'une pareille vigueur. Mais la foi ne s'embarrasse pas de tels 
prodiges. Nulle part l'incohérence des croyances admises simultanément ne se 
révèle plus criante que dans les qualités que l'on prête à ces créatures imagi- 
naires i. On se les figure tantôt blêmes, d'une pâleur cadavérique, parfois 
même vêtues d'un linceul blanc, telles qu'on les a vues pour la dernière fois^ 
tantôt noires comme l'obscurité de l'Orcus, comme lès ténèbres de la nuit que 
hantent les revenants, comme l'ombre humaine, dont elles ont emprunté le nom. 
Il est absurde de croire que des esprits qui n'ont ni gosier ni poumons puis- 
sent parler 2 ; leur voix s'est tue, ils sont les « silencieux » s. Mais lorsque ces 
simulacres apparaissent dans les rêves, ils s'adressent à leurs proches et leur 
font des révélations *. De même au moral ils peuvent être, soit des êtres moroses 
et .torpides, animés d'une vie affaiblie, tels que se les représentait la vieille 
religion, soit au contraire des bienheureux pleins d'allégresse, qui éprouvent 
toutes les joies des humains dans les champs lumineux et embaumés de l'Elysée. 

Cette conception grecque des Enfers que la littérature et l'art devaient popu- 
lariser dans tout l'ancien monde et reproduire encore, même quand on eut 
cessé d'y croire, nous est restée familière. Dans son ensemble, et à la consi- 
dérer en gros, c'est celle d'un État qu'on se figure à l'imitation des cités ou 
nations des vivants ^ mais où règne une justice rigoureuse qui, sur notre pauvre 
terre, n'est que le rêve d'esprits moi'aux. L'idéal de ceux-ci, jusqu'où la société 
humaine ne parvenait point, devait être réalisé dans celle des ombres. Le 
royaume souterrain, dont un fleuve sans ponts protège la frontière, est admi- 
nistré par de puissants souverains, Pluton et Proserpine. Il a ses lois qui 
s'appliquent sans rémission à celui qui a violé celles de sa patrie, son tribunal 
composé de juges intègres et perspicaces, ses bourreaux chargés de l'exé- 

1. Cf. Roscher, Lexik, s. v. « Inferi », col. 239 s. 

2. Cicéron, Z^usc, I, 16, 37. 

3. Forcellini, Lex., s. v. « Silentes » ; cf. C. E., 1552 A 38 : « Tacitis Acherontos 
in umbris ». 

4. Cf. infra, IV. 

5. Ovide, Métam., IV, 435 ss. ; Lucien, De liictu, 3 ss. ; cf. Plésent, Culex, p. 245- 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 71 

cution des sentences, les furies et plus tard les démons vengeurs {infr. ch. IV), 
et sa prison, qui est le Tartare entouré par de hautes murailles. De même 
les peines sont souvent conçues à l'imitation de celles auxquelles étaient con- 
damnés les criminels dans la cité^. Tels des prisonniers, les coupables sont" 
liés de chaînes qu'ils ne peuvent briser ; les Érinnyes les frappent de leurs 
fouets, comme ils sont flagellés sur l'ordre des magistrats. Ailleurs on recon- 
naît l'imitation des tourments infligés aux inculpés qu'on soumettait à la tor- 
ture. Même la vieille loi du talion s'applique encore dans l'autre monde et 
les morts y subissent eux-mêmes le traitement qu'ils ont fait subir à des vic- 
times innocentes '''. Ces supplices, inscrits dans le code pénal, et qui s'appliquent 
à des coupables dont les uns sont condamnés pour un certain temps et les autres 
à jamais, opposent tous ces malfaiteurs aux bons citoyens, qui jouissent, 
dans de délicieux jardins, de tous les plaisirs qui font la joie des humains. 
Dans la description fantaisiste qu'il en donne, Lucien se figure les ombres 
festoyant avec leurs parents et amis dans le Champ d'asphodèles, groupées 
par tribus et par phratries, comme on l'était à Athènes ^ 

* 
* ♦ 

Ainsi la poésie grecque, depuis l'époque la plus reculée, s'est complu à 
dépeindre en deux tableaux opposés le séjour deé bienheureux et la géhenne 
des réprouvés. Ce motif littéraire a même pu être dégradé jusqu'à la parodie 
par Aristophane. Chez les Romains, que nous sachions, personne ne l'avait 
traité avant Virgile ^, et il est significatif, pour la pauvreté de ce qu'on racontait 
précédemment de l'Orcus, que l'auteur de l'Enéide ait ainsi suivi les Grecs dans 
■une épopée destinée à glorifier les traditions nationales. Presque tous les traits 
de ses descriptions sont en effet empruntés à l'ancien fonds hellénique, et l'art 
souverain d'un grand poète a seul pu prêter un attrait nouveau aux vieilles 
figures de la Fable. Mais son dessein n'a point été seulement de raconter pour 
la délectation du lecteur un fantastique voyage au pays des morts. Il a voulu 

1. Dieterich, Nékia, p. 202 ss. 

2. Ihid., p. 206. — La métempsycose et la loi du talion : Platon, Zoz5, 870 e ; 904 e ; 
Plotin, III, 2, 13 (p. 40, Bréh.). 

3- Lucien, Philo-pseudès, 24 ; cf. Callimaque, Efigr., 10. 

4. Descriptions des Enfers dans la littérature latine, Ganschinietz, l. c. [supra, p. 65, 
1- 4], col. 2417 ss. j Jos. KroU, Gott und Hôlle, p. 381 ss. 



72 Lux PERPETUA 

y introduire un enseignement et y glisser les doctrines de la vie future qu'avait 
jadis formulées le pythagorisme et qui jouissaient de la faveur des Romains. 
Son épopée livresque combine, dans son sixième livre, deux sources, l'une 
mythologique, l'autre philosophique, non sans qu'il y subsiste des incohérences 
et même une contradiction fondamentale i. D'après la première est repro- 
duit le décor de l'Hadès grec avec ses acteurs et figurants habituels : le Styx et 
son dur nautonier, Cerbère aboyant de sa triple gueule, le tribunal où Minos 
rend ses sentences, les deux routes qui mènent l'une à gauche vers le Tartare, 
prison dans laquelle sont châtiés les grands coupables des anciennes légendes, 
l'autre à droite vers les Champs Elysées où les élus, affranchis de tout souci, 
retrouvent les jouissances de leur vie passée. La philosophie, ou pour mieux 
dire la théologie, a enseigné à tm poète éclairé, l'origine céleste du principe 
spirituel qui nous anime, la purification par les éléments et la métempsycose, 
selon laquelle les âmes se réincarnent après avoir bu les eaux du Léthéi, qui 
leur enlève la mémoire de leur vie passée *. 

Telle quelle, et bien que manifestement Virgile n'y ait pas mis la dernière 
inain, cette descente d'Énée aux Enfers a été un des épisodes les plus goûtés 
d'un poème populaire entre tous, et aucun ne fut dans l'antiquité plus abonl- 
damment commentée D'admirables vers répandirent largement dans le public 
les notions de l'eschatologie qu'enseignaient alors les écoles. Mais ils eurent 
aussi une influence littéraire prolongée, et le modèle créé par un génie dont 
tous reconnaissaient la primauté fut imité dans les descriptions que ses succes- 
seurs tentèrent du royaume des ombres, même quand ils s'efforcèrent de 
rajeunir par quelque invention de leur cru un sujet riebattu. Le souvenir de 
la poésie virgilienne a inspiré la plaisante parodie qui raconte comment fut 
reçue aux Enfers l'ombre d'un moucheron tué par mégarde"*. On en reconnaît 
l'empreinte à l'époque des Flaviens dans les Argommiiques de Valerius Flaccus, 
dans la Thêbaîde de Stace^ et surtout dans les Puniques de Silius Italiens, ^ 
Quoique celui-ci ait imaginé une topographie toute personnelle de l''empire des 
morts 1, il se montre à l'ordinaire, dans la conception comme dans l'expression, 

I. Boissier, Rel. romaine, II'', p. 263 ss. ; 283 ss. ; Nordcn, o-p. cit., p. 20 ss. — Cf. 
infra, ch. vi. 

a. Cf. Maubert, R. Ph., 1928, LIV, p. 231 ss. ; Kroll, R. E., s. v. « Lethe » ; Nilsson, 
Eranos, 1943, XLI, p, i ss. 

3. Servius, En. VI, prooem. 

4. Plésent, Culex \ cf. injra, IV. 

5. Valer. Flaccus, I, 343 ss. ; Stace, V.hébdide IV, 504 ss. ; VIII, i ss. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 73 

le docile imitateur de Virgile ^ Au crépuscule de l'antiquité, si Claudien veut 
plonger dans l'abîme ténébreux son ennemi Rufin, c'est encore à l'Enéide qu'il 
empruntera les éléments et même les termes de sa description du Tartare ^ . 

Le caractère même de la poésie élégiaque excluait de longs récits de péré- 
grinations ,au pays des ombres. Mais ses « épicèdes » ou consolations compo- 
sées à T'occasion d'un décès ^, éveillant nécessairement l'idée d'une descente de 
l'âme dans le royaume souterrain, leurs auteurs, comme Properce *, ont trouvé 
dans le recours aux imaginations qu'avait suscitées ce monde merveilleux un 
moyen d'introduire dans un sujet austère une note pittoresque. Pourtant ce souci 
de lettré peut s'allier chez les imitateurs des Alexandrins à un scepticisme com- 
plet. Leur foi en cette mythologie infernale n'Iétait pas plus sérieuse que celle 
qu'ils accordaient aux aventures des Olympiens, auxquelles ils font de si nom- 
breux emprunts. Même un épicurien comme Horace ne s'est pas fait faute de 
glisser dans sec Odes des allusions aux figures et légendes de l'Hadès ^^ tant 
l'idée de la mort éveillait naturellement dans l'esprit des poètes latins celle des 
créations mythiques de leurs prédécesseurs helléniques. Ils ne pouvaient parler 
de l'au-delà sans user des motifs littéraires qu'une longue tradition avait 
consacrés. Si Tibulle malade a le pressentiment de sa fin prochaine, aussitôt 
"ses vers opposent les Champs-Elysées, parfumés de roses, où se retrouvent et 
lutinent les amants, au séjour maudit, gardé par Cerbère, avec l'inévitable série 
des suppliciés, Ixion, Titye et les Danaïdes®. 

L'influence des poètes épiques, élégiaques ou lyriques, qui, obéissant aux 
conventions du genre qu''ils cultivaient, rappellent dans leurs compositions une 
mythologie à laquelle ils ne croyaient plus, s'est étendue jusqu'aux auteurs 
d'épitaphes métriques '. Ils parlent des Champs Elysées et du Tartare, du Styx 
et de l'Achéron, ils se plaignent de la cruauté de Pluton qui ravit les mortels 
à la fleur de l'âge, ou des Parques qui tranchent le fil de leurs jours. Ils 
mentionnent les Furies vengeressies, les supplices de Tantale, de Sisyphe et 
d'Ixion, Mais ces allusions ne sont guère que des formules toutes faites du 

1. Maubert, /. c. \su-pra, p. 72, n. 2]. — Sénèque dans V Hercule Furieux, où il s'ins- 
pire d'Euripide, suit une autre tradition que celle de Virgile, v. 663 ss. 

2. Claudien, In Ruf., II, 423-525. 

3. Cf. sufra, p. 5 et N. C, III. 

4. Properce, IV, 11, 19 ss. ; cf. IV, 7, 52 s. ; III, 18, 23 ss. 

5. Horace, Odes, II„ 14; III, 4, 70 ss. 

6. Tibulle, I, 3, 57-80. 

7. GaUetier, pp. 52 ss., 202 ss. ; 259 ss. Cf. Brehlich, Asfetti, p. 14 ss. ; Lattimore, 
Pp. 87 ss., 313 ss. ; G. Picard, C.R. Ac. /«.fcr., aosept. 1946. Stèle d'Albano, /«/ra, pi. IL 



74 LUX PERPETUA 

style versifié. Les fables grecques étaient, nous le voyons ici, devenues fami- 
lières, même à des gens dont les incorrections de langage et de prosodie 
trahissent la médiocre culture^. Ces demi-lettrés avaient la tête farcie des mor- 
ceaux récités à l'école, et ils s'en appropriaient la parure érudite. Presque 
absentes à l'époque républicaine, ces mentions des Enfers et de leurs habi- 
tants obligés vont se multipliant avec une fréquence croissante jusqu'au temps 
des Flaviens, et l'habitude d'y recourir était si fermement établie, si rigoureuse- 
ment imposée par l'exemple des grands poètes, que nous voyons aux siècles chré- 
tiens les épigrammes composées pour des trépassés continuer à répéter les mêmes 
lieux communs. Des âmes pieuses se sont conformées sans scrupule à cette tradi- 
tion scolaire, et n'ont pas répugné à utiliser ces clichés païens, si usés à force 
d'avoir servi que leur empreinte première s'était effacée. En dépit de leur foi 
sincère, ils ne renonçaient pas à un artifice de rhétorique, dont personne n'était 
dupe. La poésie chrétienne devait y avoir recours jusqu'au moyen-âge^, la 
Renaissance et l'époque du classicisme en user et en abuser encore. Cette persis- 
tance de l'ancienne phraséologie, regardée comme poétique, indique suffisam- 
ment qu'elle ne répondait à aucune conviction religieuse. Et de fait, pour citer 
cet exemple, dans la vingtaine d'inscriptions latines qui mentionnent les Champs 
Elysées, on ne trouve exprimée aucune croyance eschatologique, sinon parfois 
l'idée morale très générale qu'ils sont le séjour heureux des âmes qui l'ont 
mérité par leur piété ^«. 

La preuve la plus frappante que les fables infernales ne sont dans la poésie 
funéraire que des ornements de style, les oripeaux sous lesquels, des rimailleurs 
tardifs dissimulaient leur pauvreté, c'est qu'elles sont totalement absentes des 
épitaphes latines rédigées en prose, qui se comptent par dizaines de milliers;. 
Cette défroque littéraire dont se revêtaient les épigones est une part de l'hé- 
ritage d'un formulaire de convention. 

L'examen de la sculpture funéraire fortifie ces conclusions. Parmi les 
motifs si variés qui décorent les sarcophages ou les stèles sépulcrales, le 
nombre de ceux qui reproduisent des scènes , des Enfers, est si restreint que 
ces morceaux de sculpture forment vraiment l'exception qui confirme la règle ; 
et encore plusieurs des figures dont l'imagination des Grecs avait peuplé 
l'Hadès n'ont-elles été admises sur ces monuments qu'à cause du sens symbo- 



1. P. ex. C. E., suppl. 1186. 

2. Cf. Lattimore, p. 31a ss. 

3. Galletier, p. 53 ss. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 75 

lique qu'on y attachait, comme celles d'Ixion, de Tantale, de Sisyphe ou des 
Danaïdes '. La plupart des thèmes mythologiques qui sont entrés dans le réper- 
toire des praticiens romains étaient interprétés comme des allégories d'une 
eschatologie qui ne faisait plus descendre les ombres dans le sein de la terrei. 
Nous verrons dans un autre chapitre 2 comment les négations des Épicuriens et 
les affirmations des Stoïciens éclectiques conjuguèrent leurs efforts pour ruiner 
les croyances du passé et comment cette critique rationaliste réussit à ^Driver 
ces vieilles chimères de tout crédit dans les milieux éclairés et dans un public 
plus large, qui prétendait l'être. 

Si Lucien dans ses peintures de l'Hadès reproduit un décor devenu conven- 
tionnel, c'est en composant des satires où il imite le rire sarcastique de Ménippe 
le Cynique, et le succès obtenu par ce persiflage suffirait à prouver que toute 
signification sérieuse, tout sentiment profond avaient cessé d'être attachés à 
des fables surannées, qui n'étaient plus que des poncifs. Les lecteurs de 
pareilles facéties devaient être aussi incrédules que le sont les spectateurs 
de l'Orphée aux Enfers d'Offenbach. 

Toutefois il faut ici établir une distinction. S'il est vrai que l'on ne croyait 
plus, dès qu'on se targuait de quelque culture, aux mythes de l'Hadès hellé- 
nique, il s'en faut qu'eût disparu la foi primitive en un séjour souterrain 
des morts, sur lesquels régnaient des dieux chthoniens. Cette antique concep- 
tion ne fut jamais abolie, et si l'on considère l'ensemble du monde romain et 
toutes les classes de la société, on se convaincra que la majorité des hommes 
y restait attachée. 

On pourrait alléguer des preuves multiples attestant que cette croyance 
universelle, remontant à la préhistoire, ne fut jamais rejetée par la mentalité 
populaire. De nombreuses inscriptions funéraires appellent sur le violateur de 
la tombe le courroux des dieux souterrains, protecteurs du repos des morts, et 
les opposent aux dieux supérieurs 3. Les papyrus magiques d'Egypte font sou- 
vent appel aux divinités de l'Hadès, et ceux qui croyaient à l'efficacité de ces 
formules, étaient convaincus de l'existence d'un abîme obscur « oti séjournent 
les démons des hommes qui auparavant ont vu la lumière » ^. Quand les 

1. Symbol., pp. 28 ss. ; 33g, 508 (Add. 330). 

2. Cf. infra, ch. 11. ■ I : ^ " i ' ' ! ■ ' ' I i i" î ' ' 1 i ! "i " •^' " ^ 

3. Dessau, 8177 s. ; 8198 ; 8202. De même en grec ; cf. Roscher, Lexik., s. v. kata- 
chthonioi Theoi ; Rohde, tr. fr., p. 543, n. 3 ; IGR, IV, 1479, etc. 

4. Pap. Paris, IV de Preisendanz, 445 ss. De même, 1965 et pàp. V, 40a ss. Cf. Jos. 
KroU, p. 476 ss. 



7é LUX PERPETUA 

nécromants évoquent les revenants, il est souvent spécifié qu'ils les font 
remonter des gouffres sombres de la terre i. Lorsque l'ombre d'un défunt 
apparaît en songe, elle console parfois ses proches en leur donnant l'assu- 
rance qu'elle n'est pas plongée dans les ténèbres du Tartare, mais qu'elle est 
montée au ciel 2. 

Sur l'étendue immense de l'Empire romain la foi héréditaire de bien des 
populations avait été à peine effleurée par la religion ou là philosophie 
grecques. Sous une teinture superficielle d'un hellénisme, qui est surtout verbal, 
nous voyons se maintenir dans ces milieux des croyances remontant aux âges 
les plus lointains, et dans le mélange des races que produisit l'unifciation de 
Voîkûuménè. elles peuvent se propager des confins barbares de l'Empire 
jusqu'au cœur du monde latin. 

La vieille conception d'un enfer soumis à des dieux chthoniens pouvait 
en Italie subsister chez ceux qui n'admettaient pas la mythologie hellé- 
nique. Même dans la ville de Rome la plèbe, sans croire précisément aux 
supplices d'Ixion sur sa roue ou de Sisyphe roulant son rocher, restait vague- 
ment persuadée que les âmes descendaient du tombeau dans des demeures 
invisibles, où elles obtenaient des récompenses et recevaient des châtiments. 
Selon le récit de Suétone, lorsqu'on connut à Rome le décès de Tibère, le peuple 
pria la Terre Mère et les dieux Mânes de ne donner à ce mort détesté d'autre 
séjour que celui des impies s. Les esclaves orientaux apportaient de leur pays 
les mêmes convictions. Le roman d'Héliodore — un prêtre d'Émèse en Syrie — 
nous montre l'héroïne invoquant « les démons qui, sur la terre et sous la terre, 
surveillent et punissent les hommes injustes »^ afin qu'ils l'accueillent avec 
bienveillance*. Dans la catacombe des fidèles de Sabazius, à Rome^ ce n'est 
pas devant des juges infernaux mais en présence de Dispater et d'Aeracura 
que la défunte Vibia est introduite, et une pareille représentation n'est pas 
isolée ^ 

Une curieuse épitaphe de Phrygie^ nous révèle comment, au moment où 
allait triompher l'Église, les paysans d'Anatolie continuaient à se figurer 



1. Cf. infra, IV. 

2. Cf. ibid. 

3. Suétone, X!,ib. ys- 

4. Héliodore, VIII, 9, 12. 

5. Wilpert, Future délie Catac.^ Il, pi. 132. — Cf. S. Reinach, Rê-p. stat. -peintures, 
p. 97 s. ; R. R., ni, 187, I ; Symbol., p. 29, n. i et 2. 

6. Buckler, Calder, Cox., J.R.S. 1927, XVII, p. 47. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 77 

« la maison de la Mort et de Pluton », lequel se complaît à recevoir les âmes 
de tous les défunts. Empêchés à jamais de remonter sur la terre, ceux-ci ne 
jouissent plus de la douce lumière du soleil ; ils ne suivent pas le cours des 
étoiles et ne voient plus au ciel la luieur de la lune, mais sont plongés dans 
une nuit ténébreuse. Ainsi parle l'auteur de l'épitaphe, exprimant de la sorte 
les idées les plus simples et lies plus anciennes do son milieu. La conception 
remontant aux âges les plus lointains, d'un Hadès obscur, peuplé de monstres 
effrayants et d'animaux hostiles (p. 64), qui menacent celui qui y pénètre^ 
n'a jamais disparu de la mentalité vulgaire 1. Un courant souterrain de croyances 
ancestrales, soustraites à l'action de la littérature poétique, relie la civilisation 
primitive au folklore moderne. Elles purent être écartées pendant des siècles, 
mais non éliminées ; et elles réapparaissent parfois avec une force nouvelle au 
crépuscule du paganisme. Les convictions des masses sont comme les eaux 
profondes des mers, qui ne sont ni échauffées, ni entraînées par les courants 
supérieurs. Mais une foule ignorante et crédule ne fut pas seule à conserver 
longtemps la foi atavique en un royaume souterrain des ombres, demeure 
commune de tous les trépassés. Nous le verrons, l'eschatologie des mystères 
lui resta longtemps fidèle et ne lui substitua que tardivement la doctrine de 
l'immortalité céleste ^ et les derniers Néoplatoniciens eux-mêmes ne purent 
écarter absolument une antique croyance que le Maître infaillible avait illustrée 
dans ses mythes 3. 

1. Voir par exemple les représentations de l'Hadès dans le Psautier Barberini (Bi- 
blioth. Vat., grec 372), f°= 16^, 48, 109, 142^, 237^3 «* le Psautier de Londres (Brit. Mus., 
Add. 19352), f°= 9 et 11^. 

2. Ci. infra, ch. v. 

3. Cf. infra, ch. viii. 



78 LUX PERPETUA 



IV. — Fantômes et nécromants. 



A la croyance que l'esprit du mort habitait le tombeau près de ses ossements 
ou de ses cendres et y conservait les besoins des hommes, à la doctrine qui 
voulait que l'ombre descendît dans le sein de la terre pour y vivre, dans la 
société de ses pareilles, d'une vie semblable à celle de notre monde, s'oppose 
dès l'origine une autre conception, celle de l'âme aérienne i. 

La respiration est le premier, acte qui indique la vie du nouveau-né, et sa 
cessation est le premier signe qui révèle l'instant du trépas. On en conclut 
naturellement que le principe animateur du corps était un souffle, qui y entrait 
à la naissance et en sortait par la bouche au moment du décès. Cette convic- 
tion, répandue chez les peuples de l'Orient comme de l'Occident, perpétua à 
Rome la coutume de donner à un parent moribond le baiser suprême, destiné 
à recueillir sur ses lèvres son dernier souffle et à faire ainsi passer en soi l'âme 
de l'agonisant 2. Si elle n'était pas ainsi captée au passage, elle flottait dans 
l'atmosphère, entraînée par les vents. Les Pythagoriciens, adoptant cette croyance 
du folklore avec beaucoup d'autres, enseignèrent que l'air est plein d'âmes 3. Cet 
air, ainsi que la terre et les eaux, nourrissait une foule d'êtres animés, créatures 
diaphanes comme lui, que l'œil ne pouvait apercevoir, mais qui constamment 
faisaient sentir aux survivants leur présence. D'innombrables générations 
déftmtes remplissaient les espaces sublunaires de leur multitude. Cette foule, 
sans ces^e accrue, d'âmes désincarnées était venue grossir les rangs d'une armée 
de démons aériens, avec lesquels elles s'étaient bientôt confondues^. 

Originairement le Sat[ji.a)V grec, que le latin fiumen rend imparfaitement, 
est la force impersonnelle à laquelle l'homme attribue tous les phénomènes 
exceptionnels qui frappent son esprit let que son expérience ordinaire ne suffit 
pas à expliquer^. Les faits qui semblent déroger à l'ordre normal des choses, 
sont les manifestations occasionnelles de cette puissance universelle. Mais le 

1. Symbol., p. 104 ss. , cf. Lactance, De o-pif. Dei, 17 (II, p. ^^ Brandt). 

2. Symbol., p. 119 s. ; Westrup, I, p. 39 ; Lattimore, 30, n. 48 ; 31, n. 86. 

3. Diogène Laërce, VIII, 32, et prooem. 7 ; Cicéron, Divin., I, 30, 64 ; cf. Symbol.) 
p. 113 ss. 

4. Andres, R. E., Suppl. III, s. v. « Daimon » ; p. 268 ss. 

5. Cf. Nilsson, Gr. Rel., I, p. 205 ss. ■ • < , . 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 13 

polythéisme, conformément à son principe, n'a pas tardé à attribuer chacune 
de ces actions spéciales à un être distinct, pourvu d'une personnalité propre, et 
il a peuplé ainsi le mondé d'une infinité de génies, chargés chacun d'une 
fonction particulière. Le démon primitif unique s'est individualisé et spé- 
cialisé en une série de démons subalternes, qui accomplissaient souvent 
d'humbles besognes, jugées indignes des dieux supérieurs. Pareillement dans 
l'homme, le démon est à l'origine une énergie interne qui lui permet d'accom- 
plir des actions d'éclat, de servir avec lucidité le bien, ou inversement une 
puissance pernicieuse qui le domine, le possède et altère sa santé ou trouble 
sa raison ^. Mais il sera aussi plus tard un esprit distinct de sa personne, qui lui 
est adjoint dès la naissance, veille sur elle pendant sa vie et accompagne son 
âme après sa mort^ ; on pensera même qu'à chaque individu est assigné 
un double démon, l'un bon, l'autre mauvais, qui lui inspirent des actes louables 
ou répréhensibles ^. 

Ainsi, selon les idées populaires des anciens, l'homme vivait constamment 
entouré de légions d'esprits se mouvant autour de lui, démons subtils ou âmes 
aériennes, dont il pouvait se concilier la faveur et devait redouter l'inimitié. 
On retrouve des croyances semblables chez tous les peuples aryens, en parti- 
culier chez les Hindous et les Persans^, et même parmi ceux d'autres races, 
comme les Sémites. De nos jours encore, le Bédouin du désert se figure 
qu'autour de lui fourmille et rôde un peuple de djinns, qui interviennent 
dans les moindres incidents de sa vie quotidienne et dont il faut, par des 
offrandes, désarmer la malignité 5. 

Les démons, créés tels, qui étaient de race divine, et les esprits des trépassés 
ne tardèrent pas à être confondus. Regardés les uns et les autres comme 
tantôt bienveillants et propices, tantôt hostiles et néfastes, ils avaient au point 
de vue moral une attitude semblable à l'égard de l'homme. Formés tous deux 
d'une essence si ténue qu'elle échappait à la vue, ils évoluaient, avec une égale 
agilité, dans le même milieu, l'atmosphère. Car si certains démons veillaient 

1. Tamborino, De antiquo daemonismo (Rel. V. u. V., VII), Giessen, 1909; Pfister, 
R- E. Suppl. VII, s. V. « Daimonismos », p. 100 ss. 

2. Platon, Phédon, 107 D. 

3. Boyancé, Les deux démons -personnels (R. Ph. 1935, p. 189 ss.). 

4. Ch. Michel, Les bons et les mauvais esprits dans les croyances populaires (R.H. 
L.R., nouv. sér., I, 1910, p. 195 s.) ; Christensen, La démonologie iranienne, Copenha- 
gue, 1941, p. 71 ss. 

5. Wellhausen, Reste arab. Hpidentums^, iSgy, p. 1^0; Jaussen, Arabes du pays de 
Moab, 1903, p. 318 ss. ; Encycl. de l'Islam, s. v. « Djmn », p. 1077. 



8o LUX PERPETUA 

sur les champs et les bois, étaient les hôtes des arbres, des sources, des antres 
obscurs, cependant leur domaine préféré était l'air. Si les trois autres éléments 
•produisaient des êtres animés, qui leur étaient propres, à plus forte raison cet air, 
principe de vie, ne pouvait en être privé '. Ainsi naquit la croyance que les, 
haleines des mortels, âmes sorties de leurs corps, devenaient des démons^. 
Ceux-ci eurent désormais une double origine : les uns n'avaient ' jamais été 
soumis à la condition humaine, les autres, leur existence ici bas révolue, 
avaient abandonné la terre. 

Cette assimilation devait avoir sur le développement des doctrines eschato- 
logiques une influence profonde par suite de l'importance grandissante que les 
philosophes donnèrent à la démonologie. La croyance aux démons ou, génies 
était si répandue, si fortement ancrée dans la conscience populaire que les 
théologiens ne purent en faire abstraction ; et la spéculation philosophique, 
aussi incapable de l'éliminer que la foi en l'existence des dieux, dut lui accorder 
une place dans ses systèmes. Lorsque le siège d'une Divinité, conçue comme 
transcendante, eut été transporté au-delà du monde sensible, aucune commu- 
nication directe ne parut plus possible entre elle et l'homme ou la nature. 
Les démons qui volaient dans la zone sublunaire entre les cieux et la 
terre, devinrent les intermédiaires qui faisaient communiquer le divin et 
le mortel, Platon, qui a exprimé à leur sujet des opinions singulièrement 
flottantes, a hasardé, dans un mythe du Banquet, une définition de leur 
activité qui devait agir indéfiniment sur le développement de la philosophie; 
postérieure comme sur celui de la religion ^ : les démons y sont présentés 
comme « le lien qui unit le Tout à lui-même » . Ils sont chargés de transmettre 
aux dieux les prières et les offrandes des humains, à ceux-ci les injonctions' 
et les révélations du ciel. « La Divinité ne se mêle pas à l'homme et cependant 
la race des démons, qui sont nombreux et de toute espèce, rend possible aux 
dieux le commerce et les entretiens avec les hommes, pendant la veille et 
pendant le sommeil » . Ce rôle des démons systématisé dans l'Académie, eii/ 
particulier par Xénocrate *, devint pour les Platoniciens im élément indispen- 
sable de toute leur construction cosmologique et théologique, un des trois 

1. Diels, Philodemos {Abh. Akad. Berlin, 1916), p. 23 ; cf. Symbol., p. 115, n. z. — 
Apulée, De deo Socratis, 15. Valette, of. cit. [infra, note 3], p. 232. 

2. Diogène Laërce, VIII, 32 ; Vil, 151. Cf. A. Delatte, Vie de Pythagore, Bruxelles, 
1922, pp. 129, 227 ; Symbol., p. 121, n. ; Andres, /. c. [supra, p. 78, n. 4], p. 298. 

3. Platon, Banquet, zoza-zo^a. Cf. Paul Valette, L'apologie d'Apulée, Paris, 1908, 
p. 226 ss. 

4. R. Heinze, Xenokrates., 1892, p. 7833. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 8i 

degrés dans la hiérarchie des êtres, et en quelque sorte un des trois étages 
dont se compose l'univers. La croyance populaire est le substratum sur lequel 
reposent toutes les qualités attribuées à ces médiateurs par l'enseignement de 
l'école. Jusque chez les derniers Néoplatoniciens on trouve, mêlés aux spécu- 
lations les plus quintessenciées, des emprunts à une superstition parfois gros- 
sière*, qui se rattache directement au polydémonisme primitif. 

On conçoit combien les vieilles notions romaines des Mânes ou des GénieS(, 
comme celle de ces petits dieux familiers qui présidaient dans leur ancienne 
religion à toutes les opérations agricoles, furent transformées lorsqu'elles se 
combinèrent avec la démonologie savante des Grecs. La manière dont on 
conçut dès lors la nature et les fonctions des esprits des morts en fut singu- 
lièrement modifiée et élargie ; et si nous avons cru devoir esquisser ici, en 
commençant, l'évolution de ces doctrines helléniques, c'est qu'à propos des 
revenants, nous allons constamment trouver la réflexion philosophique s'exer- 
çant sur les croyances des foules incultes. 

L'idée de la persistance d'âmes aériennes était radicalement différente de 
celle de la survie dans l'obscurité de la tombe ou dans le royaume souterrain 
de Pluton. Mais la mentalité primitive ou vulgaire ne s'embarrassait guère de 
telles contradictions, et elle parvint à harmoniser de plus criantes disso- 
nances. L'on admit de tout temps que l'âme n'était pas rigoureusement confinée 
dans le tombeau. Ainsi elle pouvait en sortir pour jouir de l'agrément d'un 
jardin entourant le monument sépulcral^. Mais surtout, si le défunt ne recevait 
pas dans sa maison éternelle le culte auquel il avait droit, si l'on violait sa 
dernière demeure, si on ne lui versait pas des libations pour lei sustenter et 
le revigorer, il venait tourmenter ceux qui l'avaient offensé ou négligé ^ 

Toutefois, précisément parce que la tombe est le lieu où l'esprit du mort 
doit se loger et se nourrir, l'opinion commune voulait qu'il ne s'en écartât guère. 
Les philosophes la reprirent et la concilièrent avec une doctrine plus évoluée, en 
enseignant que seules les âmes qui s'étaient libérées de toute attache avec la 
chair, pouvaient s'élever vers le ciel ; les autres, qui, alourdies par un com- 
merce prolongé avec leur corps, gardaient quelque chose de matériel et de 
visible, conservaient, même après la mort, l'amour de cette dépouille qu'elles 
avaient quittée. C'étaient ces fantômes que l'on pouvait apercevoir rôdant au; 



1. Ainsi Proclus, In X^imaeum, 14a D (II, p. 11, Diehl). 

2. Cf. supra, II, p. 43. 

3. Cf. supra, p. 19. 



82 J.UX PERPETUA 

voisinage de la tombe, où les ossements reposaient *, ou bien près du cadavre, s'il 
n'avait pas obtenu la sépulture rituelle ^ 

Pareillement, si c'est un lieu commun d'affirmer que l'Hadès est un séjour 
d'où nul ne revient, celui-ci avait cependant, nous l'avons vu, des orifices 
par lesquels il communiquait avec le monde supérieur (p. 56). Dans les pays 
helléniques nombre d'antres où se dégageaient des vapeurs méphitiques, de 
failles d'où jaillissaient des sources chaudes ou sulfureuses, étaient regardés 
comme les soupiraux des Enfers, et la même croyance existait en Italie. Bien 
plus, des fosses artificielles permettaient de se mettre en rapport avec les Mânes. 
Le mundus, qui était creusé dans chaque ville latine à sa fondation, servait, 
nous l'avons dit (p. 59), de porte de communication entre le monde supérieur 
et le monde inférieur'. La croyance qu'au moins une fois l'an les esprits des; 
morts retournaient en foule dans leurs anciennes demeures appartient à l'an,- 
tique religion aryenne, et elle a persisté jusqu'à l'époque historique chez la 
plupart des peuples indo-européens. Cette fête annuelle et commune des tré- 
passés continuait à être célébrée avec des rites analogues à Athènes, le troisième 
jour des Antesthéries, et à Rome' dans les nuits des 3, 11 et 13 mai aux 
Lemuria^. L'on constate qu'elle y avait été adaptée à la doctrine d'un Hadès 
ou d'un Orcus situés dans le sous-sol et que les âmes étaient censées remonter) 
de ces profondeurs, sans qu'on précisât le chemin qu'elles suivaient. Mais la- 
conception primitive, qui s'est maintenue chez les Slaves, chez les Perses, et 
même en Gaule dans le folklore celtique, était que ces esprits légers arrivaient à 
travers les airs portés par les Vents. Tout dans les rites des Lemuria indique une 
origine archaïque, trahit une époque où la religion ne se distinguait guère de 
la magie. Pour recevoir l'essaim de ces visiteurs nocturnes, hôtes importuns 
qui avaient envahi son foyer, le pater familins, à minuit, se levait et parcourait 
la maison en silence, les pieds nus, écartant de lui les esprits par un geste. 
obscène des doigts. Puis, sans se retourner, il jetait derrière lui des fèves noires' 
pour rassasier les Lémures. Ayant ainsi apaisé les âmes exigeantes des anciens 
maîtres de la demeure familiale, il les chassait à grand bruit en frappant un 
bassin de bronze et en répétant neuf fois l'ordre : « Marùes exite paterni ». 

1. Platon, Phédon, 81 b-d. — A l'époque romaine : Origène, Contra Celsum, VIÏ,S 
(p. 156 Koetschau) ; Apulée, Apol., 64 ; Lactanoe, Inst., Il, 26 ; Salluste le phil.,ch. IÇ» 
Ammien Marc, XIX, 12, 13 ; Grégoire de Nysse, De anima (P. G., XLVI, p. 88 B). 

2. Porphyre, De Abstin., II, 46 ; Macrobe, Somn. Sci-p., I, 13, 95 cf. infra, ch. vii. 

3. Varron dans Macrobe, Sat., I, 16, 18 ; Servius, Aen., III, 134. 

4. Cf. A'. C, V, sur les Lemuria. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 83 

Ces esprits, d'abord accueillis, puis expulsés, étaient donc des revenants 
qui hantaient les airs dans l'obscurité de la nuit, et les spectres nocturnes, 
étant souvent conçus comme maléfiques, le nom de Lémures, qui paraît s'être 
appliqué d'abord aux Mânes en général, prit de bonne heure une acception 
péjorative et devint synonyme de Larva. On le réserva en particulier aux 
ombres errantes et malfaisantes des enfants morts en bas-âge et dejs victimes 
d'une mort violente. 

Du 13 au 21 février se célébrait, nous l'avons vu, une autre fête éga- 
lement d'une antiquité immémoriale, les Parentalia, où les membres des 
familles se réunissaient autour des tombeaux pour y rendre un culte à leursi 
ancêtres. Ceux-ci se contentaient de modestes offrandes, celles d'une époque, 
ancienne où la vie était simple';, mais ils ne souffraient pas qu'on les leur 
refusât. On conservait le souveniî: d'une année de guerre où ces cérémonies 
avaient été omises. Une épidémie décima la population ; on entendit dans la 
nuit silencieuse retentir les plaintes des aïeux négligés, et ime foule de spectres 
monstrueux remplirent de leurs gémissements les rues de Rome et les cam- 
pagnes. Ces prodiges terrifiants cessèrent dès qu'on eut rendu les honneurs 
voulus aux habitants des tombeaux.. Rien ne montre mieux que cette légende 
comment les esprits des morts se transformaient en fantômes errants, et nocifs,, 
si on ne leur accordait pas ce qui leur était dû. 

Le premier des devoirs envers ses proches est de leuir assurer des funé- 
railles religieuses (p, 22), et il n'est aucune obligation dont la violation ait 
des conséquences plus funestes. Celui qui omet de s'en acquitter attire le 
malheur, non seulement sur le déftmt, mais sur les siens et même sur sa patrie ; 
car l'âme privée des honneurs funèbres vague à la surface de la terre, spectrie, 
redoutable, qui, outré de l'abandon où on l'a laissé, tourne sa colère contre 
ceux qui l'ont négligé et la cité à laquelle pendant sa vie humaine elle 
appartenait : il est devenu un esprit malin que les magiciens dans leurs con- 
jurations, appellent à leur aide pour des œuvres scélérates ^ 

L'idée primitive, au temps où l'on croyait seulement que le mort vivait dans' 
sa tombe, transparaît encore à l'époque où d'autres croyances s'étaient impo- 
sées : aussi longtemps que le défunt n'est pas inhumé, il est sans demeure ; 
c'est un vagabond, dont le sort est comparable à celui de l'exilé privé de foyer 

î. Ovide, Fastes, II, 533 ss. avec le commentaire de Frazer. 

2- Tertull., A-poL, 46, cf. infra, ch, vm. — Rohde, tr. fr., p. 178, p. 6ia. 

3. Cf. infra, IV. 



84 LUX PERPETUA 

et de refuge. Mais quand prédomina la doctrine de la descente des âmes dans 
les Enfers, la malédiction qui pesait sur les insepulti prit un nouvel aspect. 
L'entrée du royaume infernal, où ils auraient pu trouver la quiétude, leur est 
interdite ; ils aspirent en vain à y pénétrer. Selon Virgile, on s'en souviendra, 
les ombres privées de sépulture ne peuvent traverser le Styx ; Charon les 
repousse sans pitié ; et elles sont condamnées à voltiger sur la rive du fleuve 
glauque, jusqu'à ce que leurs ossements reposent dans un tombeau ou, à défaut 
de funérailles, pendant cent années, c'est-à-dire pendant la durée maximum de 
l'existence humaine i. 

La doctrine qu'a suivie Virgile dans le classement des ombres rencontrées' 
par Énée, associe aux misérables qui n'ont pas été inhumés, les enfants qui 
ont péri en bas âge et lés victimes d'une mort violente. Ils pâtissent dans l'au- 
delà d'une exclusion analogue. Ils ne seront pas admis dans les Enfers jusqu'à 
ce que soit révolu le cycle d'années qu'aurait dû normalement atteindre leur 
vie, si elle n'avait été tranchée avant l'heure. Eux- aussi, sont ainsi condamnés 
à vaguer dans le monde des vivants ; eux aussi deviennent des fantômes malé- 
voles et sont invoqués par les sorciers. Nous y reviendrons à propos des morts 
prématurées 2, 

Les âmes qui ont ainsi été brutalement arrachées à leur corps, gard-ent un, 
attachement pour lui. Empêchées de trouver un asile durable dans les Enfers, 
elles séjournent à l'endroit où est restée leur dépouille 3. Cette conviction 
a inspiré quantité d'histoires de maisons hantées, où aurait été enfoui le 
cadavre d'une victime d'im meurtre. Son spectre, à la fois pitoyable et redou- 
table, continue à y habiter et à s'y promener dans l'obscurité, ou encore s'y 
lamente longuement. Lorsque le squelette est découvert et que les Mânes ont 
été apaisés, le revenant cesse de venir troubler les vivants. Pline le Jeun'e 
raconte en toute confiance l'histoire du philosophe Athénodore*, qui se rendit 
à Athènes dans ime maison ainsi visitée" par un spectre et s'y installa pour y 
passer la nuit avec sa lampe et ses tablettes. Sans peur, il se plongea dans 
l'étude. Le fantôme apparut : un vieillard à longue barbe, aux cheveux hir- 
sutes, secouant les chaînes qui lui liaient les mains et lui entravaient les pieds> 

X. Virgile, Ètt.^ VI, 325, 371 ss., cf. Norden, intix)d., p. 10, et in^ra, ch. vu, ' 

2. Infra, ch. vii. 

3. Cf. supra, p. 82, n. I. 

4. Pline, Ep., Vil, 27 ; Même histoire : Lucien, Phîlopseudès, 30 ; Cf. P. WendlanO) 
Antike Gespentergeschichten {Pestschrift Univ. Breslau), 191 1, p. 39 s. 5 Herzig, Lukia^ 
als Quelle fût die Zauberei (Diss. Tubingen, 1940), p. ao. 



CHAPITRE I. — LBS VIEILLES CROYANCES 85 

Athénodore continua imperturbablement son travail. Le spectre lui fit signe 
de le suivre et le conduisit dans la cour, où il disparut. En y creusant la terre, 
on trouva un squelette enchaîné. On recueillit les ossements et on les ensevelit 
selon les rites. La maison dès lors ne revit plus ce visiteur hallucinant. On 
colportait encore à l'époque chrétienne des contes qui inspiraient d'aussi vaines 
terreurs. La vie de saint Germain d'Auxerre contient le récit d'un prodige tout 
pareil à celui que rapporte Pline i. 

Suétone n'est pas moins crédule que l'épistolier^. Il raconte qu'après 
l'assassinat de Caligula, le cadavre, transporté en secret dans un jardin, y fut 
hâtivement inhumé. Il est bien certain, note l'historien, que les gardiens du 
jardin furent inquiétés par des ombres jusqu'au moment où ces restes furent 
exhumés et ensevelis par les sœurs de l'empereur. Dans la maison où celui-ci 
avait succombé, aucune nuit ne se passa sans quelque cause d'effroi, jusqu'à ce 
qu'elle-même fût consumée par un incendie. Plutarque^ narre, sans paraître 
en douter, qu'à Chéronée un certain Damon ayant été tué dans l'étuve d'un 
bain, pendant longtemps l'on y, vit apparaître des fantômes et l'on y entendit 
des gémissements, en sorte qu'on en mura la porte. Mais jusqu'à ce jour, 
ajoute le philosophe, les voisins pensent voir des apparitions et entendre des 
voix troublantes. On pourrait multiplier les preuves de la crédulité avec laquelle 
étaient acclieillies ces histoires de lieux hantés par les âmes en peine des 
« biothanates » *. La Most^llaria de Plante qui, à la suite d'un comique grec 
a exploité ce sujet au théâtre, prouve que les spectateurs romains, ne devaient 
pas se moquer de telles superstitions, mais les partager : sinon la pièce eût 
manqué son effet. La large créance dont jouissaient ces contes fantastiques 
explique qu'on n'ait cessé de les répéter durant tout le moyen-âge et que de 
nos jours encore ils n'aient pas perdu tout crédit. 

Il n'est pas possible de déterminer jusqu'à quel point persistait la foi 
en l'ingérence constante des morts dans les affaires des vivants. L'ori- 
gine de cette croyance, qui se retrouve chez tous les non-civilisés, se perd 
dans la nuit de la préhistoire, et il est certain que les populations du monde 
méditerranéen ne s'en étaient point affranchies. Mai's que pensaient des appa- 
ritions de fantômes, en dehors de la foule ignorante, les esprits éclairés ? Il 

1. AA.SS., M., VII, j>. an. 

2. Suétone, Caligula, 59. 

3. Plutarque, Cimon, I, 8. 

4. Tite-Live, III, 58, 11, sur les Mânes de Virginie; Porphyrion, Horace, efist., II, 
2. 209. 



86 LUX PERPETUA 

faut ici faire une première distinction. Ceux qui admettaient l'existence des; 
dieux, et c'était l'immense majorité, ont toujours cru qu'ils se manifestaient 
aux hommes par des « épiphanies » *. Leurs fidèles pouvaient les apercevoir, 
constater leur présence immédiate, non seulement dans des songes, mais à 
l'état de veille. D'innombrables témoignages depuis l'époque homérique jusqu'à 
la fin de l'antiquité, attestaient, pensait- on, la réalité de telles apparitions. 

La même possibilité était généralement admise pour les héros, c'est-à-dire 
certains morts ayant vécu sur la terre, mais élevés à une condition supérieure. 
Car ces demi-dieux étaient tout proches des dieux ; on les associait dans une 
commune vénération, et ils faisaient pareillement à ceux qui les servaient dévo- 
tement, la faveur d'entrer en communication avec eux. Dans les temples où 
s'exerçait la « nécyomancie », des héros d'autrefois venaient guérir les malades 
qui y pratiquaient l'incubation ^. Hercule, les Dioscures, Esculape, avaient été 
déifiés selon la mythologie par une apothéose et ils pouvaient, comme les. 
Olympiens, descendre sur la terre pour venir au secours de ceux qui les invo- 
quaient^. Même les guerriers homériques, à qui seuls la vieille poésie épique 
avait réservé une vie divine, tels Achille, Hector ou Protésilas, continuaient 
à réapparaître sous l'empire romain : géants lumineux armés de pied en cape, 
ils se présentaient à leurs adorateurs, que ceux-ci fussent endormis ou éveillés 'i. 
Le nombre de telles apparitions se multiplia à mesure que la notion de l'héroiï- 
satioii s'élargit et que se vulgarisa la doctrine que les esprits des morts, même 
d'un rang médiocre, devenaient des demi-dieux ou des démons^. 

L'idée que les défunts, élevés à la dignité de héros, pouvaient ainsi se mon- 
trer propices aux survivants, a des antécédents fort anciens. Hésiode avait déjà 
enseigné que la race de l'âge d'or s'était transformée après son trépas en 
démons bienveillants, préposés à la garde des hommes ^. Une pareille assis- 
tance fut aussi la doctrine enseignée généralement par les Platoniciens. Elle 
est par exemple exprimée avec une clarté parfaite par Maxime de Tyr '. Lorsque 
notre âme s'est dépouillée de son corps, elle considère avec une vue plus per- 



1. Pfister, R E, Suppl., IV, s. v. « Epiphanie » ; Festugière, La révélation d'Hermès 
Vrismégiste, I, 1944, p. 50 ss. ; Monuments Plot, XXV, 1901, p. 81. 

2. Cf. infra. 

3. Maxime de Tyr, IX, 7 ; Origène, Contra Celsum, III, 24 (p. 220 Koetschau). 

4. Rohde, tr. fr., p. 550 ss. 

5. Cf. Lticien, Peregrinus, 28 et 40. 

6. Hésiode, Erg., 124 ss. ; cf. Platon, Cratyle, 398 a. 

7. Maxime de Tyr, IX, 6d avec les passages parallèles cités par Hobein (p. 105). 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 87 

çante le spectacle de notre terre et, prenant en pitié les âmes d'ici-bas, qui 
sont ses congénères, elle se mêle à leur société pour redresser celles qui ont 
failli. Il leur est commandé par Dien de fréquenter notre monde, de s'associer 
à toutes les espèces d'hommes et à tous leurs sorts, leurs pensées, leurs 
métiers, de venir en aide aux bons, de venger ceux qui subissent l'injus- 
tice et de punir ceux qui la commettent. Cette intervention favorable des 
esprits des morts dans les moindres affaires de l'humanité était implicitement 
admise par tous ceux qui leur rendaient un culte pour l'obtenir.. Une telle; 
conviction explique que ses défenseurs aient aussi facilement ajouté foi aux 
« épiphanies » de ces protecteurs. Ils étaient d'autant plus disposés à admettre 
leur réalité, qu'elles leur fournissaient un argument péremptoire à opposer aux 
négateurs de l'immortalité. Pythagoriciens et Platoniciens pouvaient ainsi con- 
fondre les Épicuriens et opposer une preuve décisive à leur scepticisme 1. 

Le début des Recûgmtiones^ narre comment Clément de Rome fut dès sa 
jjcunesse obsédé par le désir anxieux de savoir si l'âme était ou non immortelle. 
N'ayant entendu dans les écoles des philosophes que de vaines disputes sur cette 
question toujours controversée, il résolut de se rendre en Egypte pour y obtenir 
d'un prêtre qu'il évoquât un mort des Enfers, afin d'atteindre une certitude, 
non en écoutant des discours peut-être fallacieux, mais par une vision indubi- 
table de ses propres yeux. Cependant ayant fait part de ce dessein à un philo- 
sophe de ses amis, celui-ci le détourna de recourir à une magie illicite et 
impie ^ Malgré son éloignement de toute pratique religieuse et son dédain des 
cérémonies cultuelles, Plotin, par une exception unique dans les Ennéades *, 
invoque comme motif de croire à l'immortalité, pour ceux qui demandent une 
preuve sensible, le culte rendu aux trépassés. Lorsqu'elles sont sorties de leurs 
corps, beaucoup d'âmes ne cessent point de faire du bien aux hommes soit en 
leur rendant des oracles ou en leur prêtant autrement assistance, et elles montr 
trent ainsi par leur survie que les auitres âmes aussi ne périssent point. Il 
n'est pas étonnant qu'on surprenne l'écho de cet argument des théologiens dans 
l'épigraphie funéraire. Une épitaphe de Rome se termine par les mots : « Toi 



I. Cf. injra, ch. 11. 

3. Pseudo-Clément, Recogn., I, 5 -, cf. Fr, Boll, Zeitschr. Neuiesf. Wiss., 1916, XIX, 
P- 139 ss. 

3- Cf. CCAG, VIII; 3, p._ 136; Vin, 4, p. 257 : Le prêtre égyptien demande à 
Thessalos s'il veut s'entretenir avec l'âme d'un mort ou avec un dieu. 

4. Plotin, IV, 7, 15 (Bréhier, p. 188). Cf. Xénophon, Cyrop., VIII, 7, 16 ss. ; Aris- 
'tote, Eudème, fr. 44 Rose = Plutarque, Consol. Apoll., vj. 



88 LUX PERPETUA 

qui lis ceci et doutes qu'il y ait des Mân,es, invoque-nous en faisant un vœu 
et tu comprendras » ^ 

Mais à ces ombres compatissantes, dont les épiphanies sont comparables à 
celles des dieux, s'opposaient les spectres dont l'imagination craintive d'une 
foule crédule redoutait l'hostilité. Le peuple romain, comme les autres, a cru aux 
fantômes dangereux dont on distinguait parfois dans les ténèbres les formes 
indécises, « Larves », revenues sur la terre, dont le paysan du Latium croyait 
entendre gémir la nuit dans les forêts la voix troublante, ou. apercevoir aux 
carrefours les simulacres d'une maigreur cadavérique ^. Ces esprits souffrants 
et errants de ceux qui s'en étaient allés, faisaient du mal aux morts comme aux 
vivants ; les âmes des trépassés avaient à lutter contre eux et ils troublaient en 
cette vie la raison ou altéraient la santé des possédés dont ils s'étaient emparési. 
Une plèbe inculte n'était pas seule à appréhender la malignité des revenants. 
Parmi les philosophes ceux qui, comme les disciples de Pythagore et de Platon, 
donnaient dans leur système une large place à l'intervention des démons aériens, 
acceptaient sans sourciller les superstitions vulgaires et s'attachaient à les 
justifier. Le platonicien Apulée 3, accusé de s'être servi d'un squelette pour 
pratiquer des opérations magiques, menace le calomniateur de la vindicte 
d'Hermès psychopompe : « Puisse l'intermédiaire entre le monde supérieur 
et le monde infernal te faire toujours rencontrer les figures des morts ; qu'il 
mette sous tes yeux tout ce qui existe, n'importe où, d'ombres, de Lémures, de 
Mânes, de Larves, toutes les apparitions des nuits, toutes les terreurs des 
bûchers, tous les épouvantails des tombeaux. » Dans le Philopseudès de Lucien, 
c'est le Pythagoricien Arignotos qui se fait l'avocat du spiritisme le plus 
invraisemblable *. Que les romanciers aient accordé à cette fantasmagorie une 
place dans leurs fictions, pourrait n'être qu'un moyen de leur donner l'attrait 
d'un merveilleux purement imaginaire ^ Mais de graves historiens ne se sont 
pas fait faute de rapporter comme réels les plus effarants prodiges®. 

L'existence des fantômes était, il est vrai, repoussée nécessairement par les, 
Épicuriens pour qui l'âme se décomposait dès l'instant du décès, et plus 

1. CIL, VI, 27365 = Dessau, 8201 a. Cf. Friedlânder-Wissowa, Sittengeschichte,HV^i 
p. 321 ; Lattimore, p. 92. 

2. R. E., s. V. « Larvae », col. 878. 

3. Apulée, A-poL, 64, i ; cf. De deo Socr., 15. 

4. Lucien, Philopseudès, 29. 

5. Xénoph. Ephes., V, 7 ; Héliodore, cf. supra, p. 76, n. 4. — Oxyrr. papîri, XI, 368- 

6. Dion Cass, LI, 17, 5 ; LXXIX, 18 ; Pausanias, I, 32, 4. Cf. Niisson, Gr. Rel., Ij 
p. 169. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 89 

généralement par tous ceux qui, comme Pline l'Ancien, niaient toute survie 
personnelle*. Les Lémures nocturnes paraissaient au scepticisme d'Horace, 
aussi risibles que les sortilèges des sorcières?', En outre cette erreur avait 
pour adversaires -certains Stoïciens 3, qui excluaient ces êtres malfaisants d'am 
monde ordonné par la bonté de la Providence. Entre les négateurs et les 
défenseurs des croyances populaires souvent les meilleurs esprits hésitaient et 
n'osaient se prononcer. Pline le Jeune écrit à Sura, personnage consulaire : 
« Je voudrais savoir si tu crois qu'il existe des fantômes, ayant une forme 
propre et quelque puissance, ou si leur inanité et leur vanité ne reçoivent ime 
apparence que de notre crainte »*. Mais ce n'est guère qu'une formule de 
déférence pour le jugement de son correspondant, car la suite prouve que 
l'épistolier est convaincu de la réalité de ce dont il affecte de douter. Plu- 
tarque ^ rapporte l'opinion de ceux qui prétendaient détruire ces abe;rrations; 
néfastes. « Ils affirment », dit-il, « qu'^aucuïi homme raisonnable n'a jamais 
rencontré de démon ou de revenant, mais que des enfants, des femmelettes ou 
des déments ont seulement été les jouets d'apparences monstrueuses et illusoires. 
C'est en eux-mêmes qu'ils portent le démon pernicieux de la superstition ». 
Mais Plutarque allègue que des témoins respectables, comme Dion et Brutus, 
attestent avoir été prévenus par un spectre de leur fin prochaine. Et l'historien 
se demande, sans oser trancher la question, s'il ne faut pas admettre; l'opinion 
des anciens, que les démons méchants et jaloux troublent les hommes de bien 
pour les empêcher de conserver une vertu parfaite, qui assureârait à ces sages 
infaillibles après la mort un sort meilleur que le leur. Lucien® met en scène 
une réunion de philosophes de diverses écoles qui disputent sur l'existence des 
démons et des fantômes : le Pythagoricien en est convaincu et assure qu'en, 
effet les âmes des morts circulent parmi les hommes et se^ montrent à qui elles 
veulent. Un autre prétend que seules les âmes de ceux qui ont péri par 
violence reviennent errier sur la terre, non celles des gens qui s'en sont allés 
à l'heure voulue par leur, destin. Cependant un troisième soutient que de toutes' 
ces inventions rien n'est réel', et Lucien lui-même, est d'avis qu'un robuste 

1. Pline, H. N., VII, 55, 188. — Cf. înfra, ch. 11, 

2. Horace, Episf., II, a, 208. 

3. Cf. Sénèque, Epist., 24, 18. Cf. infra, ch. m, 2, sur Sénèque. 

4. Pline, Epist., VII, 27, i. 

5. Plut., Dion, 2. 

6. Lucien, Philopseudès, 29 ; cf. înfra, ch. vu. 

7. îbid., 40. 



90 LUX PERPETUA 

bon sens est le meilleur remède contre le trouble que causent de vides et 
vaines inventions. Mais Lucien est un sceptique qui se gausse de toutes les 
croyances traditionnelles, et si l'on passe en revue, comme nous l'avons fait 
sommairement, l'ensemble des témoignages antiques, on constate combien fut 
durable l'attachement des classes instruites aux superstitions héritées d'un loin- 
tain passé et quelle répugnance elles éprouvaient à faire table rase d'une tradi- 
tion consacrée par la succession des siècles. 

* 
* * 

Les esprits des morts, nous l'avons dit, sont d'ordinaire invisibles, comme 
l'air qui les entoure i. Mais leur substance peut s'épaissir assez pour qu'ils 
acquièrent une apparence sensible. Leurs formes vaporeuses glissent silencieu- 
sement sous les pâles rayons de la lune ou dans « l'tobscure clarté qui tombe 
des étoiles ». Mais l'imagination des foules ne se contentait pas de fantômes 
aussi fugaces, entrevus dans la pénombre. ISeidôlon pouvait se montrer clai- 
rement avec l'apparence de l'être vivant 2, tel qu'il avait été à la fleur de l'âge, 
ou du moins au moment de sa mort, parfois légèrement défiguré par les 
flammes du bûchera Le peuple se figurait aussi que les spectres, étant des 
démons, pouvaient, comme eux, changer d'aspect à leur gré et emprunter la 
semblance de monstres terrifiants*. Leurs figures prodigieuses étaient propres 
alors à frapper les hommes d'épouvante ^« 

Assimilés aux démons, les âmes désincarnées furent conçues comme possé- 
dant une intelligence supérieure à celle de l'homme, dont les facultés étaient 
obscurcies par son accointance avec le corps. On les supposait en particulier 
capables de prédire l'avenir ". Une vieille croyance, qui remonte à l'âge homé- 
rique, voulait que les mourants eussent la prévision des événements futurs. L'on 
expliquait que leur âme, se soustrayant à la matière, au moment où celle-ci 
cessait de la retenir, acquérait une faculté qui devait s'accroître encore lors- 

1. Cf. sufra, p. 78 ; Symbol.^ p. 115, n. 3 ; Mages hellénisés, II, p. 277, note 4. 

2. Cf. supra, ni, p. 81. 

3. Piioperce, IV, 7, 10; Quintilien, Declam, X, 5 ; cf. Symbol. ^ p. 71s.; Preisendanz, 
R. E. s. V. « Nekydaimon », ool. 2260 s. 

4. Porphyre, De Abstin., II, 39 ; cf. Mages hellên., II, p. 278, n. i ; Eenner, R. E., 
s. V. « Oneiros », col. 453, 40 ss, 

5. Paus. VI, 6, 7 ss. Cf. supra. 

6. Cf. infra, ch. vii. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 91 

qu'elle serait entièrement affranchie de sa sujétion à des organes charnels ^ 
Cette conviction transforma ainsi les esprits des trépassés en agents actifs de 
la divination, soit qu'ils fissent connaître leurs présages ou oracles dans des 
songes ou pendant la veille. 

Le phénomène troublant du rêve, dont la fantasmagorie incohérente semble 
soustraite aux lois physiques et morales, a toujours préoccupé l'esprit de 
l'homme, qui à travers les âges s'est efforcé, sans y réuspir pleinement, 
d'en pénétrer le mystère \ Une similitude remarquable rapproche les concep- 
tions qui persistèrent jusqu'à la fin de l'antiquité de celles dont les ethnographes 
ont constaté l'existence chez les peuples les plus arriérés.. La vie onirique a 
pour ceux-ci la même valeur que leur vie consciente et logique. La mentalitë 
primitive n'établit pas de distinction essentielle entre ce qui est perçu en dor- 
mant ou en veillant. Les visions qui défilent devant l'imagination de chacun 
pendant le sommeil ont pour lui la même réalité que ce qu'il voit de ses yeux 
après son réveil. L'âme du dormeur peut rester simple spectatrice, et les 
formes mouvantes des vivants ou des morts qui lui apparaissent sont alors des 
visiteurï qui viennent la trouver pendant son repos et converser avec elle. Une 
agilité merveilleuse la rend aussi capable de faire des excursions rapides dans 
des régions lointaines et de s'y entretenir avec ses pareilles. Enfin le rêve peut 
contenir un ordre que donne un esprit, et qu'on est tenu d'exécuter si l'on ne 
veut courir de graves danger. 

Ces idées, qui paraissent avoir été communes à tout le genre humain à un 
stade reculé de son évolution, s'affirment encore à l'époque romaine. Les 
visions perçues en songe ne sont pas, suivant la croyance générale, des fictions 
illusoires, des mirages cérébraux produits par une surexcitation des nerfs ou 
une digestion laborieuse. On les conçoit encore moins, à la façon des psycha- 
nalystes modernes, comme des images imprimées ou refoulées dans le subcons- 
cient, qui s'imposent à nous quand la domination de la raison logique, est 
abolie, ou bien comme des stratagèmes ou déguisements plus ou moins efficaces 
dont use ce même subconscient pour apaiser les stimulations qui pourraient 
troubler notre repos. Pour les anciens, les êtres et les objets qui s'offrent à 
la vue du dormeur ne sont pas une création interne de sa personne psychique. 
C'est du dehors que lui viennent ces impressions qui l'affectent parfois profon- 
dément, sans qu'il puisse réagir pour les écarter. 

1. Posidonius dans Cicér., De divin., I, 30, 63 ; Xénoph., Cyrop., VIII, 7, ai j Plotin, 
^^' 3j 27 (p. 96 Br.). Cf. Symbol., p. 365 et infra. 

2. Cf. Eenner, R. E., s. v. « Oneiros », ool. 447 ss. 



92 LUX PERPETUA 

Parfois c'était tm dieu ou un héros, pensait-on, qui apparaissait pour com- 
muniquer au croyant des révélations ou injonctions ou prescrire des cures 
aux malades. Innombrables sont les dédicaces que le fidèle consacre somnio 
mofdtus, ex visu, y.ol'z ovap. Elles témoignent de la foi scrupuleuse des dévots 
qui ont cru devoir obtempérer à un ordre venu d'en haut, donné par ces puis- 
sances célestes qui commandent à leurs fidèles comme les monarques à leurs 
sujtîts 1. Mais même des visions en apparence indifférentes, pouvaient être 
envoyées par la divinité 2, et il fallait alors distinguer si elles étaient véridiques 
ou trompeuses, et en interpréter éventuellement la signification comme celle 
d'un oracle obscur. Ainsi était née dans l'anciepne Babylonie et en Egypte, puis 
avait été développée par les Grecs l'oniromancie, qui s'attachait à découvrir le 
sens de l'infinie variété de rêves, prétendument allégoriques, que les consultants 
venaient soumettre à la sagacité des devins 3. Les Oneirocritiques d'Artémidore 
de DaldiSj qui écrivait sous les Antonins, offrent le type le plus achevé de 
ces traités dont le symbolisme alambiqué et la subtile exégèse nous semblent 
souvent d'une puérilité extravagante. Un interprète sacerdotal des songes 
opérait officiellement dans les temples gréco-égyptiens*. Certains philosophes 
eurent beau dénier toute valeur religieuse aux manifestations oniriques et 
chercher à ces futiles illusions des causes psychologiques ou médicales^, la 
foule resta toujours convaincue que souvent elles étaient dues à une interven- 
tion des puissances célestes. Cette croyance était si fortement établie, si large- 
ment répandue, que les chrétiens même l'acceptèrent en quelque mesure, et 
l'oniromancie est le seul mode païen de divination que l'Église n'ait pas 
répudié ^ Aujourd'hui encore les « Clefs des songes » des disciples lointains 
d'Artémidore trouvent des acheteurs qui consentent à se laisser abuser par 
elles. 

Mais, au lieu d'une divinité, ce peut être l'esprit d'un mort parlant et agissant 
comme s'il était encore de ce monde, qui s'offre à la vue d'à dormeur, lui 

I. Cf. A. Nock, 'E5 èTtreaY'ric (J.H.S., 1925, XLV, p. 95 ss.) 

2. Preisendanz, R. E., s. v. « Oneiropompein » ; Kenner, /. c, ool. 450. 

3. Bouché-Leclercq, Hisf. de la divination, 1, 1873, p. zjy s. j Festugière, Hermès, I, 
p. 312 s. ; Hopfner, R. E., s. v. « Traumdeutung » (XII, ool. 2234 ss.). 

4. Sur rov£îpojtpÎTr)ç cf. Egypte des astrol., p. 127 ss. ; Inscriptions de Dêlos, 2071- 
2073, 2151. Cf. 2105 ss. 

5. Kenner, /. c, col. 455 ss. 

6. S. Augustin, De cura -pro mortuis, xo (P. L., XL, p. 600) ; Prudence, Hymne, VI, 
25 ss. ; Actes de Paul et 'Chécla, 28-29 0-i P- "^SS' Lipsius). Cf. Saintyves, En marge 'de 
la Légende dorée, Paris, 1930, p. 8 ss. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 93 

apportant ainsi une preuve sensible que, pour nous exprimer comme un rhéteur 
latin, l'homme ne périt pas tout entier, « mais qu'une partie de son être n'est ni 
brûlée par les flammes du bûcher, ni éteinte avec ses cendres, ni enserrée dans 
les urnes cinéraires ou les sépulcres * . » Le défunt, surtout si son décès est récent, 
revient ainsi tenir compagnie à des parents ou des amis dont l'esprit est obsédé 
par le regret de celui qu'ils ont perdu, afin de leur apporter un réconfort 
dans leur affliction : une mère qui pleure un fils emporté à la fleur de l'âge 
voit, selon une épitaphe latine 2, « une forme rayonnant d'une lumière sidérale 
descendre de l'éther ; le jeune homme avait gardé son vrai teint et sa voix, mais 
sa stature dépassait sa taille d'autrefois ; ses yeux ardents brillaient, ses 
épaules apparaissaient auréolées, et ses lèvres purpurines proféraient des sons. » 
Il venait prier sa mère de sécher ses pleurs, car il n'était pas descendu dans 
les sombres profondeurs du Tartare, mais, emporté vers les astres, avait été 
héroisé dans un céleste séjour. La poésie funéraire a exécuté d'infinies varia- 
tions sur ce thème traditionnel*. 

Les vivants peuvent ne point rester plongés dans la torpeur et réduits à 
l'immobilité, pour attendre l'arrivée du visiteur nocturne qui reviendra les con- 
soler. Comme dans l'évanouissement (knzo^uyj.a.) et la catalepsie *, comme aussi 
dans l'extase, de même dans le sommeil, croyait-on, le souffle vital qui animait 
l'homme, s'échappant par la bouche, pouvait s'élancer dans l'air ambiant. Si le 
dormeur perdait la notion du lieu où il gisait inerte, c'était que l'âme, cessant 
d'être passive et purement réceptrice, abandonnait passagèrement le corps. Rom- 
pant avec ses attaches matérielles, elle pouvait parcourir l'espace avec une 
rapidité merveilleuse et se transporter en un instant aux extrémités del"univers. 
Elle devenait ainsi capable de pénétrer dans le monde des esprits et de con- 
verser avec les défunts. La littérature antique connaît maint récit de gens que l'on 
a cruç privés de vie, et qui, recouvrant la conscience, ont raconté les merveilles 
qu'ils avaient vues ou entendues dans les Enfers ou dans le Ciel^ Comme ces 



1. Quiatilien, Déclam. ^ X, 2. 

2. C. E., 1109 = CIL, VI, 21521, 9 ss. 

3. CIG. 35ii=Kaibel, Epigr., 320; cf . Rohde, tr. fr., p. 585, n. i j BuckLer,J.R.S., 
1947. XVII, i>. 5i=Kaibel, Ep. 372, 325 ; — Cf. CIL, VI, 18817 ; Virgile, En., Y, 
723 ss. Lattimore, p. 33 ss. et infra, ch. vi, pi. II (stèle d'Albano). 

4. Symbol., p. 363 et 509 ; Mages hellén., I, p. 18 s. — Cf. Prudence, Hymne, VI, 
28 ss.; Jamblique, De myst., III, 3; Augustin, Civ. Dei, XVIII, 18. 

5- C. Pascal, Credenze, II, 36 ss. ; Wendland, op. cit. [supra, p. 84]. Mages hellé- 
nisés, I, p. 18 s. 



94 LUX PERPETUA 

états physiques exceptionnels, le sommeil, frère de la mort, permet à l'âme, 
provisoirement sortie de son enveloppe de glaise, d'entrer en relation avec ceux 
qui s'en sont dépouillés pour toujours. Les Pythagoriciens, qui souvent ont 
admis des croyances vulgaires et cherché à les justifier, se sont spécialement 
préoccupés de cette communication avec les morts qui s'établissait dans les 
songes ^ 

Ainsi la vision ou l'audition d'un être qui a quitté la société des hommes 
n'est pas imaginaire. Ceux que le dormeur a vu venir à lui, ou est allé retrouver 
au loin, et dont il garde à son réveil le souvenir, vivent réellement et peuvent 
révéler à leur interlocuteur son destin, lui exprimer leurs désirs ou lui apporter 
un réconfort. Car souvent ces morts sont conçus comme bienveillants et 
compatissants, disposés à rendre service aux survivants. Une épitaphe romaine 
vient de nous en fournir un exemple (p. 93). D'autres pourraient s'y ajouter 
pour montrer la diffusion de cette croyance* si répandue qu'elle a fourni a 
un rhéteur un thème fictif de déclamation. Une mère a perdu son fils ; elle 
le voit revenir à elle chaque nuit, il s''entretient avec elle jusqu'à l'aurore, 
l'étreignani: et échangeant avec elle des baisers. Mais le mari apprenant les 
visites nocturnes du fantôme, craint quelque maléfice et s'adresse à un magi- 
cien, qui par ses incantations enferme cette âme errante dans la tombe, privant 
ainsi une mère de la joie suprême qu'elle éprouvait et infligeant en quelque 
sorte au défunt un nouveau trépas. Des esprits secourables manifestent surtout 
leur puissance curative aux malades qui viennent leur demander la guérison 
en se livrant au sommeil dans les temples. Car l'incubation n'était pas seule- 
ment pratiquée dans les sanctuaires de divinités ou de héros, mais aussi dans 
les lieux où les morts rendaient des oracles (vexuo[xavT£Îa) ^ 

Cependant ces morts apparaissent plus fréquemment comme annonciateurs 
d'événements lugubres ou pour se plaindre de mauvais traitements. L'imagina- 
tion d'un homme exposé à un grave danger est-elle effrayée par l'éventualité 
menaçante de sa fin prochaine ? une apparition nocturne, provoquée par cette 
hantise, lui révélera son destin : Caius Gracchus fut averti de l'imminence de 
sa mort tragique par l'ombre de son frère Tibérius, qui lui apprit dans son 
sommeil qu'il ne pourrait éviter le sort funeste auquel lui-même avait suc- 



1. Symbol., p. 364 ; Jamblique, V. Pyth., 139, 148 ; Kenner, R. E. s. v. « Oneiros », 
ool. 454. Cf. Cic. De div., I, 30, 123 ; Leisegang, R. E., s. v. « Philon Alex. », col. 35- 

2. Preisendani:, R. E., s. v. « Nelcydaimon », ool. 2257. — Cf. Valère Maxime, 1, 7, S- 

3. Bouché-Leclercq, Hist. divination, Uï, -p. 318 ss., cf. Preisendajiz, l.c. ; cf. supra, III- 



CHAPITRE I. — LES yiEILLES CROYANCES 95 

aombé'. Avaiit-on omis de rendre à un défunt les honneurs funèbres, l'avait-on 
privé des offrandes rituelles qui lui étaient dues aux jours consacrés ? l'ap- 
préhension que le spectre irrité ne vînt tirer vengeance d'une négligence impie 
le faisait surgir dans les rêves du coupable^. Mais le pire pourvoyeur de cau- 
chemars terrifiants est le remords qui torture l'auteur d'un meurtre et fait 
surgir devant ses yieux dans ses songes sa victime courroucée. Les reproches 
lancinants de sa mauvaise conscience l'incitent à chercher les moyens de fléchir 
son persécuteur. Les récits de ce genre abondent ^ Un exemple fameux était 
celui du régent Spartiate Pausanias, qui à Bysance, ayant tué par erreur dans 
l'obscurité Cléonice dont il voulait faire sa maîtresse, vit ses nuits hantées 
par l'ombre de la jeune fille, et, cherchant à l'apaiser, fit évoquer à Héraclée 
par r « oracle des morts » cette âme exaspérée, qui lui prédit la fin de ses 
maux s'il rentrait à Sparte. Là se réalisa cette prophétie ambigiie, car il y périt 
bientôt tragiquement". 

Le motif de l'assassin poursuivi par le fantôme de celui dont il a abrégé les 
jours, paraissait si naturel, qu'il a suggéré une fantaisie poétique à l'auteur du 
Culex virgilien. Un pâtre, accablé par la chaleur du jour, s'est assoupi et il est 
menacé d'être mordu par un serpent. Un moucheron, voyant le danger, lui 
enfonce son aiguillon dans la paupière. Le dormeur éveillé en sursaut écrase 
d'un geste machinal l'insecte qui est son sauveur. Celui-ci lui apparaît la 
nuit suivante et lui reproche son ingratitude. Mort par violence et privé de 
sépulture, il subit pour ce double motif un sort lamentable dans l'au-delà. Il 
faut que le berger élève dans un parterre de fleurs un cénotaphe expiatoire 
pour que les Mânes du moucheron trouvent le repos ^,. 

La vision onirique peut aussi s'appliquer à un assassinat perpétré sur autrui, 
et elle se rapproche alors des cas nombreux recueillis par les métapsychistes 
modernes,^ d'une télépathie révélant la perte d'une personne aimée et les 
circonstances de son décès survienu au loin. Cicéron ® rapporte que deux amis 
se rendant à Mégare logèrent ensemble dans une auberge. Tandis qu'ils repo- 
saient, l'un d'eux entendit d'abord son compagnon appeler au secours : l'hôte 
projetait de l'assassiuier. Puis il réapparut pour prier son compagnon de venger 

I. Valère Maxime, I, 7, 6, 

a. TibuUe, II, 6, 35 « Neglecti mittunt mala somnia Mânes ». 

3. Rohde, tr. fr., p. 217, n. i ; Preisendanz, Le. [p. 92,11. 2], col. 2246 ; Kenner,/. c, 
col. 458. — Cf. Horace, E-pode, V, 91 ss. ; Suétone, Néron, 34. 

4. Pltitarque, Cimon, 6. 
5- Cf. Plésent, Culex. 

6. Cic, De divin., I, 27, 57. 



96 LUX PERPETUA 

sa mort, car l'aubergiste, après l'avoir tué, avait caché son corps sous du 
fumier dan:î une charrette, où en effet il fut découvert. 

Si l'on en croit les psychologues, peut-être l'homme ne rêve-t-il pas lorsqu'il 
est plongé dans une torpeur profonde ; et certainement les songes les plus clairs 
surviennent le matin et se prolongent pendant la somnolence qui précède le 
réveil. Les anciens pensaient que cet état intermédiaire favorisait l'aptitude à 
recevoir des messages divins*. Une frontière indécise sépare le sommeil de 
la veille, et les images d'un songeur peuvent se prolonger par les hallucinations 
d'un visionnaire. Il est difficile de décider à quel genre d'illusion appartient 
le prodige que rapporte la gracieuse et pathétique histoire d'Eukratès, transmise 
par Lucien. Eukratès ayant perdu sa femme bien-aimée, Démaineté, livra aux 
flammes avec elle toute sa garde-robe et avant tout un vêtement qu'elle se 
plaisait à porter. Cependant, sept jours plus tard, alors qu'étendu sur sa couche, 
il cherchait un réconfort dans la lecture du Phêdon, Démaineté vint s'asseoir 
auprès de lui et, tandis qu'il l'embrassait en sanglotant, elle se plaignit de 
ce que, croyant lui avoir tout donné, il avait omis de brûler une de ses sandales 
dorées, oubliée sous un coffne. A ce moment un chien maltais aboya sous le 
lit et l'apparition s'évanouit. Mais la sandale fut en effet trouvée sous le 
coffre et livrée aux flammes pour que la jeune femme ne restât pas à demi 
chaussée *. 

Les spectres qui viennent surprendre les vivants au milieu de leurs occu- 
pations, en pleine conscience, sont de même nature que ceux qui se présentenit 
à eux dans le sommeil et on leur attribue les mêmes offices. Ils peuvent pareil- 
lement rendre de précieux services, prédire l'avenir, révéler une chose cachée, 
consoler ceux qui les pleurent. Ainsi la « Fiancée de Corinthe » ' qu'une 
ballade de Goethe a immortalisée, et qui revient s'unir à celui qui l'a aimée, 
ressemble étrangement à la Démaineté de Lucien ; seulement les traits matériels 
qui en font un revenant, substitut parfait de la personne décédée, sont plus 
nettement accusés. Toutefois, comme les images fuyantes du rêve, ces spectres, 
qui troublent l'existence et égarent l'esprit des hommes, sont ordinairement 
pernicieux *. C'est ainsi qu'une magie perverse a pu agir par l'intermédiaire des 

1. Jamblique, De myst., III, 2 ; Marines, V. Procli, 30 ; cf. Pfister, R. E. Suppl. IV, 
s. V. « Epiphanie », col. a8i. 

2. Lucien, Phîlopseudès, 27. 

3. Phlégon, Mirab., i ; Proclus, Republ., II, p. ii6, Kroll ; cf. Wendland, op. cit. 
[supra, p. 84, n. 4], p. 34 s. 

4. Cf. supra, p. 88. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 97 

esprits qu'elle contraignait à lui obéir, soit en se servant d'eux pour envoyer 
des songes, soit en faisant apparaître des fantômes devant les consultants hallu- 
cinés. L'oniromancie est une forme de divination apparentée de près à la 
nécromancie *, qui, comme elle, est étroitement conditionnée par les croyances 
en la survie des âmes. 

De même que les thaumaturges prétendaient obliger les dieux, au besoin par 
la menace, à comparaître devant eux et à leur répondre, de même qu'ils enrô- 
laient à leur service des démons qui devenaient leurs assistants (îtàpeSpoi), 
pareillement ils se targuaient d'évoquer les ombres des défunts par des invo- 
cations impératives et des rites irrésistibles. 

Cette nécromancie remonte aux origines lointaines de la religion antique*. 
La Nékyia d'Homère en avait fourni un exemple célèbre ^ dont les littérateurs 
ne cessèrent pas de s'inspirer jusque sous l'Empire romain*. Ulysse, on s'en, 
souviendra, pour interroger l'ombre de Tirésias, s'est rendu aux confins de la 
terre par delà l'Océan, là où s'ouvre l'accès de l'Hadès. De la pointe de son 
glaive de bronze il creuse une fosse carrée et offre autour d'elle aux défunts 
une triple libation de lait miellé, de vin et d'eau ; puis il la saupoudre d'une 
blanche farine ; enfin il immole une brebis et un agneau noirs et fait couler 
dans le trou le sang des victimes en invoquant Hadès et Perséphone, qui doi- 
vent donner congé à leurs morts. Alors du fond de l'Érèbe s'empressent vers 
le héros les âmes étiolées, avides du breuvage qui leur rendra une vigueur 
momentanée. 

Cette cérémonie, telle que nous la dépeint l'auteur de cet épisode de 
l'Odyssée, s'inspire du culte des morts plus que de la magie, et le vieil aèdC; 
a reproduit sans doute le rituel usité dans les cultes chthoniens de cette* 
époque reculée. Les âmes remontent en foule des enfers à l'appel d'Ulysse, 
comme elles le faisaient dans les fêtes annuelles des morts à Athènes et à. 
Rome (pp, 82-83). Le héros recourt à la prière, non à la menace, il attire les 
ombres anémiées par des offrandes alléchantes, il ne leur impose pas, malgré 
elles, sa volonté, et elles ne sont point capables de lui révéler l'avenir. 



I- BoTiché-Leclercq, Rist. de la divination, I, p. 330 s. j Saglio-Pottier, JDïrf., s. v. 
« Divination », II, p, 308 b ; Festugière, Hermès, p. 5g. 

2. Sur la nécromancie : Hopfner, Offenbarungszauber, I, ch. VIII, p. 148-163, § 328- 
375 et passimi', résumé R. E., s. v. « Nekromantie », cf. Preisendanz, ibid., s. v. « Ne- 
kydaimon ». 

3- Odyssée, X, 515 ss. j XI, 23 ss., cf. Eitrem, Symbolae Osloenses, 1928, VI, p. i. ss. 

4- Fahss, De foetarum romanomm doctrina magica (Rel. V. u. V. Il, 3), 1903, p. 5ss. 

7 



98 LUX PERPETUA 

Cette nécromancie indigène continua à être pratiquée dans la Grèce histo- 
rique, comme le prouvent les allusions des écrivains et surtout la réprobation 
de Platon, qui condamne cette superstition comme une impiété « bestiale » i. 
Des « oracles des morts » (vexuof^-avxeta) firent toujours partie des insti- 
tutions qu'avait suscitées la mantique^. Cependant si l'on considère l'ensemble 
des témoignages qui ont été recueillis, on constatera que l'évocation des esprits 
ne tint jamais, dans la religion hellénique, qu'une place assez effacée ^ Ce 
n'était pas ces esprits, mais les dieux qu'on interrogeait dans les principaux 
temples pour apprendre les secrets de l'avenir. La sérénité et l'humanité du 
génie hellénique le détournèrent longtemps d'une sombre et cruelle divination. 

Toutefois la nécromancie paraît avoir été acceptée par les PythagoricienSj 
qui étaient des spirites croyant trouver dans l'évocation des ombres une preuve 
péremptoire de leur foi en l'immortalité et de leur démonologie *. Ils admet- 
taient que les eïdôla des morts apparaissaient sous ime forme semblable à, 
celle du corps"^ vivant ; et si quelqu'un niait avoir jamais aperçu un démon, ces 
visionnaires s'étonnaient d'une telle infirmité *. La secte, qui se montra accueil- 
lante aux croyances populaires et qui, de bonne heure, subit l'attrait des doc- 
trines orientales, fut induite pour ce double motif à pratiquer tous les genres 
d'opérations magiques ®. 

Ce sont probablement les Pythagoriciens de l'entourage de Nigidius Figulus 
qui, au temps de Cicéron, introduisirent la nécromancie dans leurs cénacles 
occultes à la grande indignation des vieux Romains '. Car la consultation des 
esprits était étrangère à la divination anciennement pratiquée à Rome. Le 
frêle et pâle essaim des Mânes ne possédait pas, avant qu'on s'avisât de faire 
d'eux des démons grecs, une force et ime intelligence supérieures à celles des 
hommes. D'autre part le droit pontifical, dans sa protection rigoureuse des 
tombeaux, témoigna d'un respect scrupuleux du repos des morts. Troubler leur 
quiétude, en les appelant devant soi, était une impiété, et ils ne tardaient pas 
à châtier le sacrilège. En général toutes les pratiques magiques sont .con- 

I. Platon, Lois, 909 B, 933 A. Cf. Eitrem, Symbol. Osloenses, 1941, XXI, p. 51. 
a. Cf. su-pra, III. 

3. Nilsson, Gr. Rel., p. 158. 

4. Cf. infra, ch. II, p. 15a ss. 

5. Apulée, De deo Socratis, 20 = Arist. fragm. 193, Rose. 

6. Artémidore, II, 69 (p. i6i, Hercher) ; Wellmann, Die Physica des Bolos und der 
Magier Anaxîlaos (Abhandl. Akad., Berlin, 1928, n° 7). 

7. Cicéron, In Vatin., VI, 14; Kroll, R. E., s. v. «Nigidius Figulus», col. 20i, 20 s*' 
Garoopino, Basil.^ pythag., p. 204 s. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 99 

damnées par la stricte moralité de la religion officielle. Dès la période répu- 
blicaine, la législation étendit aux sorciers les peines qui frappaient les empoi- 
sonneurs {venefici) et, jusqu'à la fin de l'Empire, l'exercice de la magie resta 
passible des derniers supplices'. La justice répressive punissait non seulement 
les auteurs de maléfices {maie f ici), mais le simple fait de posséder des livres 
de l'art illicite. 

La nécromancie ne se répandit largement en Occident qu'avec les religions 
et superstitions de l'Orient, où cette aberration spirituelle avait été de tous 
temps une maladie endémique. L'exemple le plus fameux d'une telle pratique, 
indéfinimeni commenté par les exégètes, est la consultation par Saiil de la 
pythonisse d'Endor, qui, sur les instances du roi, lui procura un colloque terri- 
fiant avec l'ombre de Samuel^. Mais l'évocation des morts est un procédé 
divinatoire et magique commun à tout le paganisme sémitique et on le trouve 
en usage en Babylonie comme en Palestine, en Egypte comme dans l'Iran'. 

Parmi Tes diverses espèces de procédés magiques, il en est deux dont les 
anciens attribuent la diffusion aux Perses ; l'hydromancie, qui faisait aper- 
cevoir âans un vase rempli d'eau des images des démons, et la nécromancie*. 
Le mage Ostanès était le plus célèbre des docteurs es sciences occultes qui 
eussent traité de ce sujet. Le pur mazdéisme de Zoroastre interdit rigoureuse- 
ment la sorcellerie qui fait appel aux dévas, parce que son dualisme réprouve 
toute accointance avec les puissances des ténèbres. Mais les Mages d'Asie 
Mineure, observateurs peu fidèles de l'orthodoxie zoroastrienne, offraient à 
Ahrimau des sacrifices nocturnes où ils mêlaient au suc de l'amome le sang 
d'un loup, pour détourner les maux dont les menaçait l'Esprit malin ^ et ils 
développèrent la théorie et la pratique de Part suspect qui leur doit son nomi 
de magie. Sans doute Eschyle le savait-il déjà et s'est-il souvenu de la puis;- 
sance dont se targuait le clergé iranien, lorsque, dans les Perses, il a imaginé 
de fairs surgir de la tombe royale l'ombre de Darius, évoquée par des libations, 
et des conjurations appropriées^. A Rome, Néron, que les Mages de la suite 

1. Momm&en, Strafrecht, p. 63g s. (=tr. fr., II, p. 356 s.). '■ 

2. I Sam. XXyiII, 7-25, 

3. Hopfner, R. E., s. v. « Nekromantie », c5ol. aaz8 j Vigoureux, Dict. de la Bible, 
s. V. « Evocation des morts ». 

4- Hine, H. JV., XXX, 14 (= Mages hellén., II, p. «86, fr. la ; cf., Il, p. 204); Stra- 
Don, XVI, a, 39, p. 76a j Tertullien, De anima, 57 ; Augustin, C. Deî, Vil, 35. 

5- Plutarque, De Iside, 45 ; cf. Mages hellén., i, p. 60 3 II, p. 71 ss. 

6. Eschyle, Perses, 610 ss. Cf. Eitrem, Vhe necromancy in Aeschylos {Symbol. Osloeti- 
^^h VI, 1928, p. I ss.) j La magie comme motif littéraire (Ibid., XI, 1941, p. 45 ss.). 



loo LUX PERPETUA 

de Tiridate avaient initié à leurs mystères, reconnut, assure Pline, la vanité de 
ces prétendus entretiens av-ec les défunts*. Suivant Lucien, Ménippe, à la 
recherche du vrai bonheur, résolut de se rendre à B&bylone pour y consulter 
un des « Mages disciples de Zoroastre, qui par des incantations et des rites 
secrets ouvrent les portes de l'Hadès et y font descendre sûrement et remonter 
en sens inverse tous ceux qu'ils veulent » '. La réputation de Zoroastre comme 
nécromant devait se transmettre jusqu'au moyen-âge*. 

Le mazdéisme a sans doute contribué à faire de la nécromancie — qui 
aurait pu n'être qu'un spiritisme bénin — une monstrueuse abomination. Car 
elle se rattache au culte d'Ahriman, les ténèbres inférieures étant la demeure 
des méchants dévas et des âmes des réprouvés. On les invoquait à voix basse 
dans l'obscurité de la nuit qui favorisait leurs entreprises, car ils fuyaient les 
lumières du jour. Celui qui se flattait d'écarter ces êtres pervers par des sacri- 
fices apotropaïques, pouvait aussi prétendire obtenir d'eux des services et en 
faire les exécuteurs de sa volonté. Mais ceci est proprement une œuvre sata'- 
nique ; la magie devient une religion à rebours, la liturgie effrayante des. 
puissances du mal. Plus les offrandes qui leur sont faites seront cruelles, 
plus elles plairont à la malignité des démons, et plus on sera convaincv^ de 
leur efficacité *. 

L'Egypte pouvait citer des nécromants comme Nectabis ou Nectanébo dont 
la réputation ne le cédait guère à celle du Mage Ostanès, et on la voit associée 
à la Perse comme la patrie de cette science suspecte &. Son clergé avait la 
réputation de pouvoir provoquer, à volonté, des épiphanies de dieux ou de 
revenants. Le médecin Thessalos, voulant consulter Asklépios, se rendit à 
Thèbes et s'adressa à un prêtre, qui lui demanda s'il désirait s'entretenir avec 
l'âme d'un mort ou avec une divinité^. De même, selon les Recognitiones, 
saint Clément, pour dissiper l'anxiété que lui causaient ses doutes sur l'immor-' 
talité de l'âme, songeait à se rendre en Egypte et à prier quelque prêtre d'user 
en sa faveur de son pouvoir de nécromant ', De nombreux papyrus magiques 

1. Pline, E. N., XXX, i, 6 ; cf. Rivîsta di filologia, 1933, LXXI, p. 146 ss. 

2. Lucien, Menî-p-pus sive de Necyomantia. 6 = Mages hellén., II, p. 40, fr. B, 30. 

3. Mages hellén., Il, p. 23 (fr, B loC), .n. i, et p. 247, fr. O, 104. 

4. Rel. orient., p. 175 s. 

5 . Lucain, VI, 451 j cf. Hopfner, Offenbanmgszauber, II, 3, p. 159, § 366 ; et R- S-, 
l. c, col. 229. 

6. CCAG, VIII, 3, p. 136, 29; cf. Vettius Valens, 67, 5 5 112, 34} 113, 17, KroU} 
Festugière, Hermès, I, p. 56 s. 

7. Ps. Clément, Recogn., I, 5. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES loi 

découverts dans la vallée du Nil, et même les écrits astrologiques originaires 
de ce pays, montrent quel crédit la crédulité d'xm peuple superstitieux accor- 
dait à une forme délictueuse de la magie, d'autant plus recherchée qu'elle 
était plus occulte ' . L'on y voit aussi quelle terreur inspirait la vue des spectres, 
troupe exsangue et gémissante qui glaçait d'effroi celui qui la rencontrait la 
nuit sur son chemin. Il n'est donc pas surprenant qu'Apulée ait fait intervenir 
l'égyptien Zatchlas, « prophète de premier ordre », dans une scène d'évoca- 
tion introduite dans ses MétaMorphoses^ . Une femme est accusée d'avoir 
empoisonné son mari. Comme elle proteste de son innocence, on fait appel à 
la science du prophète pour ranimer le cadavre et rendre une lumière momen- 
tanée à des yeux fermés pour l'éternité. L'opérateur, comme il sied à im 
prêtre d'Isis, est vêtu d'une tunique de lin, chaussé de sandales de fibre de 
palmier, et a la tête entièrement rasée. Il place une herbe sur la bouche du 
mort, une autre sur la poitrine, et se tournant vers l'Orient, adresse à voix 
basse une incantation au Soleil levant ; et par cette mise en scène spectaculaire 
il augmente chez les assistants l'attente du miracle. Le corps se lève sur son 
lit ; le jeune homme se plaint d'avoir été arraché au Styx et supplie qu'on le 
laisse en repos. Mais Zatchlas le menace des pires tortures s'il ne répond pas. 
La victime confesse alors avoir succombé aux artifices criminels de sa nouvelle 
épouse, qui lui a fait vider une coupe empoisonnée, afin qu'un séducteur pût 
prendre sa place dans le lit encore tiède. 

C'est en Egypte que se place la scène de nécromancie décrite dans un 
autre roman, les Èthiopigues d'Héliodore^ qui, notons-le, appartenait à une 
famille sacerdotale d'Émèse en Syrie. Un combat a été livré à Memphis, une 
vieille femme a eu un de ses fils tué, elle ignore le sort de l'autre et vienfc 
interroger le mort. Le .troisième jour après la pleine lune, au lever de l'astre 
nocturne, elle creuse une fosse, fait flamber un feu de chaque côt'é et verse, 
à l'aide de cratères d'argile, des libations de miel, de lait et de vin. Elle 
modèle ensuite une poupée de pâte, la couronne de laurier et de fenouil et la 
jette dans le trou ; puis brandissant un glaive, agitée d'une fureur divine, elle 
adresse à la lune, avec des mouvements désordonnés, une prière en langue 
barbare, et se tailladant les bras, asperge le foyer de son sang avec un rameau 
de laurier. Enfin, se penchant vers le cadavre elle lui murmure une incanta- 



1. Egypte des astr., p. 119 ss. 

2. Apulée, Mêt.i II, 29. 

3. Héliodore, VI, 14. 



102 1 LUX PERPETUA 

tion daii!î l'oreille. Cédant au sortilège, l'enfant se dresse, mais ne répiond que 
par un signe de tête à la question de sa mère et retombe. Alors la vieille 
sorcière proférant des menaces, force son fils par des conjurations plus puis- 
santes à se relever et à parler. D'une voix caverneuse, à peine intelligible,' 
l'enfant révèle à sa mère qu'elle ne reverra pas son fils disparu et qu'à cause 
de l'impiété de ses pratiques sacrilèges, elle périra bientôt elle-même de la' 
mort violente qui est le sort réservé à tous les magiciens. ! 

Ces deux exemples suffiront à donner une idée des scènes de nécromancie 
introduites dans leurs récits par les romanciers. Il est difficile de déterminer 
jusqu'à quel point les rites qu'ils décrivent ont été empruntés par eux à la 
réalité ou inventés par leur imagination. Ces épisodes macabres nous appren- 
nent du moins quelle idée les littérateurs se faisaient de ces opérations magi:- 
ques, odieuses aux morts et redoutables pour ceux-là mêmes qui les pratiquaient. 

C'est surtout chez les poètes latins du premier siècle de l'Empire que l'on 
peut suivre la transmission, littéraire du thème de la nécromancie. L'évocation 
des morts était, grâce à la Nékyia homérique, devenue un motif tra4itionnel de 
l'épopée, et les successeurs lointains des aèdes continuent à le traiter dans la 
Rome des Césars. Lucain l'introduit dans sa Pharsale, Silius Italiens dans 
ses Piinico. Stace dans sa Tkébaïde, Valérius Flaccus dans ses Argonautiques^. 
Mais d'autres poètes, et non des moindres, se sont ingéniés depuis le siècle 
d'Auguste, à utiliser un sujet .qui éveillait chez leurs lecteurs une curiosité 
mêlée d'effroi. Horace, malgré son scepticisme, ne l'a pas dédaigné ; les élégia- 
ques y recourent, Ovide lui fait une place dans ses Métamorphoses, et Sénèque 
dans sa tragédie à'CEdipe'^. De toutes ces scènes de nécromancie, la plus 
circonstanciée est celle de Lucain s. On a supposé que par la multiplication de 
détails révoltants, il avait voulu marquer son horreur de monstruosités sinistres, 
et que ce morceau visait en réalité Néron, qui s'adonna à la divination des 
Mages jusqu'au jour où il en reconnut l'inanité*. Mais rien n'est moins certain, 
et peut-être Lucain a-t-il eu lui-même un penchant pour un art vers lequel 
étaient attirés beaucoup de ses contemporains, et même des philosophes pytha- 



1. Lucain, Phars.y VI, 590 ss, ; Silius Ital., XIIÏ, 393 ss. ; Stace, Vhéb.^ IV, 429 ss.j 
Valérius Flaccus, I, I, 730 ss. ; cf. Fahz, o-p. cit. [p. 97, n. 4]. 

2. Horace, Sat., I, 8; E-p., V, 10 ss.; TibuUe, I, 2, 47 ss.; Properce, IV, i, 106; Ovide, 
Met., VII, 200 s. ; Sénèque, Oedi-pe, 530 ss. 

3. Commentaire de Fahz, op. cit. [supra, p. 97, n. 4], p. 42 ss. Cf. Bourgery, Lucain 
et la magie, REA, 1028, VI, 299 ss. 

4. Friedlânder-Wissowa, Siitengeschichte, III 10, p. 325. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES loj 

goriciens et stoïciens. Il est indubitable qu'il connaissait les pratiques des 
magiciens, soit pour les avoir consultés, soit pour avoir étudié leurs livres, et 
il nous fournit même une sorte de systématisation et de synthèse de leurs 
préceptes disparates. 

Rien ne nous révèle mieux la puissance attribuée à la nécromancie que la 
répétition des lois sévères qui Tinterdisaient*. Poursuivre avec une rigueur 
implacable le recours à cette magie criminelle était admettre implicitement la 
réalité de son pouvoir. Comme ses adeptes, menacés des peines les plus graves,, 
ne pouvaient la pratiquer que furtivement à la faveur de la nuit, elle était 
pour la foule un art mystérieux entouré du prestige qu'fc»n prêtait alors aux 
révélations ésotériques et aux sciences occultes. L'on vit les empereurs eux- 
mêmes user, comme Caracalla, de ces procédés secrets d'une thaumaturgie que 
leur législation condamnait 2. La crainte du châtiment suprême ne suffisait 
pas à en détourner ceux qui avaient confiance en son efficacité. Tant qu'on 
admit la possibilité de contraindre les esprits des morts à seconder les desseins, 
même inavouables, du magicien, à coopérer avec lui à des oeuvres néfastes, la 
nécromancie fut indestructible. Elle faisait appel à trop de passions humaines 
pour n'être pas entendue. Ceux qui, ballotés entre l'espérance et la crainte, 
poussés par l'aiguillon de l'ambition, étaient obsédés du désir anxieux de 
pénétrer les secrets de l^avenir, recouraient à ces colloques avec les trépassés, 
dont on attendait des réponses plus clai,res et plus directes que celles des 
oracles souvent ambigus. D'kutres, torturés par un amour malheureux, pen- 
saient, grâce à rintervention des esprits, inspirer une ardente passion à celui 
ou. à celle qui les repoussait. Mais surtout en invoquant certains morts, 
devenus des démons maléfiques, on espérait assouvir sa vengeance sur un 
ennemi détesté, livrer aux pires supplices le persécuteur dont on avait à souf- 
frir, condamner au trépas le rival dont on voulait se défaire. Les cérémonies 
nocturnes qui provoquaient l''apparition des fantômes, séduisaient les esprits 
enclins à subir l'attrait du merveilleux, et il n'est aucun effet prodigieux que 
leur imagination n'attendît d'un pareil secours : on voit invoquer un spectre 
pour qu'ail rende l'opérateur invisible comme lui s. 

Le déchiffrement des papyrus magiques a fourni une foule de notions pré- 
cises sur les pratiques des nécromants et permis de confronter avec les usages 

I. Mommsen, /. c. \su-pra, p. 99, n. i]. 

%• Hopfner, Offenbarungszauber, IL, 305011 », fin. 

3- Preisendanz, R. E., s. v. « Nekydaim s., 67, 188, 244. 



104 LUX PERPETUA 

réels les fictions plus ou moins imaginaires des romanciers et des poètes. 
Notre information, suffisamment complète, nous permet de distinguer divers 
stades dans le développement d'une superstition, qui remonte aux âges les 
plus reculés. 

La nécromancie n'a jamais éliminé la vieille croyance que le mort habite le 
tombeau. C'est en agissant près de celui-ci qu'on fera apparaître l'ombre dont 
il est la demeure. Il suffira d'invoquer deux exemples pour montrer la persis- 
tance de cette idée à travers les siècles. C'est sur le tombeau de Darius que, 
suivant Eschyle, sont offertes les libations qui en feront sortir le spectre du 
roi (p. 99) et Horace assure que les sorcières venaient encore la nuit aux 
Esquilles, là où se trouvait le cimetière des pauvres, et y versaient dans un 
trou, creusé parmi les sépultures, le sang d'une agnelle noire « pour attirer 
les Mânes qui doivent leur donner une réponse » 1, Le magicien, « dont l'af- 
freux murmure et les paroles impérieuses torturent les dieux supérieurs et les 
Mânes », ont le pouvoir de faire sortir l'ombre du tombeau ou de l'y enfer- 
mer, les accablant ainsi sous le poids de la terre et les tenant comme enchaînés 
dans leur étroite prison*-. 

Plus féconde encore en conséquences fatales est la longue survivance de 
l'antique conviction que l'âme reste attachée par des liens mystérieux au corps 
qu'elle a quitté ^ car cette connexion supposée a inspiré tous les rites de 
magie sympathique qui requièrent, nous le verrons, la possession d'un morceau 
du cadavre. Elle explique aussi qu'on pensait pouvoir ranimer plus faci- 
lement la dépouille inerte d'un homme récemment décédé et obtenir de lui 
des réponses plus intelligibles*. Son âme ne s'était pas encore fort éloignée, 
on pouvaif la rappeler plus aisément que si elle était déjà descendue au 
fond des Enfers, et elle s'y prêtait avec moins de peine. Cependant déjà à 
l'époque homérique on invoquait les ombres vivant dans l'Hadès, et les 
formules des magiciens révèlent clairement que telle était la puissance qu'ils 
s'attribuaient à toutes les époques*. La croyance à la survie dans la tombe et 
celle de la descente dans les Enfers étaient différentes par leur origine et 
éloignées par leur caractère. Mais dans la pensée des nécromants elles s'étaient 

I. Horace, Sat.y I, 8, 28. — Cf. Suidas, s. y. ^\iya.ytxi^ÈX ; Ammien Marc, XIX, ï2» 
13 ; Olympiodôre, In Phaed., II, p. 166 Norviti. 
z. QuintiUen, Declam. X (De sepulcro iacantato), ch. 7-8. 

3. Cf. infra, ch. VU. 

4. Lticain, VI, 6zi ; cf. Fahz, op. cit., p. 157. 

5. Firmic. Maternus, Mathes., I, a, 10 (p. 8, az, KroU) ; Apulée, Met,, II, 29. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 105 

confondues et on les voit exprimées simultanément 1, le tombeau étant conçu 
comm^î le lieu de passage des ombres remontant du monde inférieur vers la 
lumière. Les dieux infernaux, Hécate, Pluton et Proserpine, invoqués par des 
conjurations irrésistibles, devaient leur concéder ce congé temporaire. Si l'on 
désirait avoir im entretien avec Homère, Orphée ou Cécrops, les thaumaturges 
se faisaient forts de vous le procurer. 

Mais la nécromancie avait surtout recours à cette foule d'âmes aériennes 
qui parcouraient l'atmosphère avec une agilité extrême et pouvaient répondre 
aussitôt à l'appel de l'évocateur. Assimilées aux démons, elles avaient acquis 
par là même une intelligence supérieure à celle de l'homme, et la faculté 
de prévoir l'avenir 2. Cette prescience leur permettait de communiquer aux 
consultants des prophéties véridiques. Mais, nous l'avons dit, beaucoup d'entre 
ces nékydmmones , exclus des Enfers par l'effet d'une privation de sépulture 
ou d'une mort violente ou prématurée, étaient condamnés à errer misérable- 
ment à la surface de la terre. Le nécromant cherchait à soumettre à sa volonté 
ces âmes malheureuses et par suite malfaisantes, afin d'utiliser leur puissance 
contre des ennemis. Les auteurs de la fin du paganisme se sont beaucoup 
préoccupés de cette armée de génies aériens, auxquels les esprits des trépassés 
fournissaient un contingent de recrues constamment renouvelé. 

Ces esprits étaient invisibles comme les vents qui les portaient 3, mais non 
purement spirituels, ce que la mentalité vulgaire ne pouvait concevoir. Ils 
apparaissaient dans les évocations comme des formes indécises et douteuses, 
enveloppées d'une ombre obscure ; souvent presque imperceptibles à la vue, ils 
manifestaient leur présence par leurs réponses aux questions du consultant," 
sans qu'on s'expliquât comment des êtres dépourvus de langue, de gorge et de 
poumons pouvaient être doués d'une voix*. Il est vrai que la voix aiguë de 
ces frêles créatures ressemblait parfois à un sifflement à peine sensible \ à 
moins qu'un ventriloque, doué d'un organe plus robuste, ne se substituât au 
fantôme, abusant de la crédulité de ses dupes**. Ou bien un enfant encore 

1. Tibulle, I, a, 45; Ovide, Amours, I, 8, 16 ; Papyrus Magic, IV, Prcisendanz, 
/. c, 1443 s. 

2. Hopfner, R. £., /. c, ool. 2218. 

3. Pap. Magic, IV, 2730; Tivèç :?)pûnov àtYpia oupfÇovTe;... àvéjjiwv eî'SwXov ïyio^mq; cf. supra, 
p. 78 ss. 

4. Cicéron, Xjusc, I, 16, 37. 

5. Maxime de Tyr, VIII, 2, p. 87 ; cf. Lactance, Inst., VII, 13. 

6. BoTiché-Leckrcq, Hist. divination., I, p. 930 s. ; Preisendanz, R. E., s. v. « Neky- 
daimon », col. 2263, 11 ss. 



io6 LUX PERPETUA 

vierge, que les magiciens ont souvent employé comme médium, était censé 
envahi par l'esprit du mort, qui parlait par sa bouche i. Les apparitions vapo- 
reuses et fugitives que les yeux croyaient distinguer dans les ténèbres, s'éva- 
nouissaient aux premières lueurs de l'aurore. 

S'il fallait se contenter, pour l'étude des procédés employés pour l'évocation 
des morts, d'en lire les descriptions poétiques composées sous les. Césars, on 
pourrait croire à la perpétuité des rites indiqués dans la Nêkyia homérique.. 
L'incantation y reste accompagnée des simples offrandes empruntées au culte 
des morts : on verse toujours dans une fosse des libations de lait et de miel 
de vin et d'eau, on y fait couler le sang de victimes noires. Mais à l'époque 
romaine les magiciens préparent souvent une cuisine beaucoup plus recher- 
chée en se servant d'ingrédients plus rares. Ils épuisent les ressources des 
trois règnes de la nature, qui sont unis aux dieux et aux démons par des 
affinités mystérieuses. Comme les autres sorciers, les nécromants utilisent des 
animaux, des plantes, des pierres, reliés par des sympathies et antipathies 
secrètes aux esprits des morts, pour contraindre à leur obéir ceux qui se 
montrent rétifs ou réticents. Ils combinent, pour obtenir cette servitude, « tout 
ce que la nature a produit dans un sinistre enfantement » *. Mais l'attache- 
ment supposé que l'âme garde pour le corps dont elle est séparée, reste lai 
conviction maîtresse qui commande la plupart des actes accomplis par ces thau- 
maturges. Ceux-ci pensaient se rendre maîtres de l'une en agissant sur l'autre : 
la vieille idée, qui remonte jusqu'à l'époque où l'on se figurait que l'esprit 
qui nous anime survit dans la tombe, près du cadavre dont il a été l'hôte 
temporaire, inspire les pratiques de cette magie sépulcrale. Si l'on glisse dans 
les sépultures des tablettes de plomb couvertes d'exécrations, les tabellae. 
defixionum retrouvées en grand nombre dans les nécropoles', c'est pour assurer 
au conjurateur l'intervention de celui qui y est enseveli. Des croyances orien- 
tales ont transformé la vieille idée romaine de la d\ew)tio, qui vouaient les 
vivants aux puissances infernales. Ranimer le mort et s'en faire un auxiliaire, 
le contraindre à subir un interrogatoire est chose relativement aisée lorsqu'on 
peut se saisir du cadavre au moment où il vient de perdre la vie*. Mais à son 

1. Justin, AfoL, I, ï, i8 ; Hopfncr, o-p. cit. [p. 97, n. 2], § 8a6 ; cf. Abt, Die Apologie 
des Apuleius und die Zauberei, p. 234 ss. (Rel. V. u V., IV), 1908. 

2. Lucain, VI, 670. 

3. Audollent, Defixionum tabellae, 1904. 

4. Friedlânder, Sittengesch., III, p. 325. ^ 

5. Cf. supra, p. 104, note 4. 



CHAPITRE I. — LES VIEILLES CROYANCES 107 

défaut, on cherchera à en obtenir quelque partie que la corruption n'ait pas 
décomposée : un crâne, un os, un ongle, des cheveux, une dent pourront 
être employés avec succès *. On gardera précieusement dans le même but 
quelques gouttes de sang du moribond,, ou même sa sueur, son urine, ses 
excréments. Si l'on est dépourvu de ces restes ou sécrétions corporelles, on 
mettra en œuvre tout ce qui a été la propriété (oùaîa) du défunt, surtout ce 
qui lui appartenait au moment où il a rendu l'âme. En agissant sur les 
objets qui, au moment suprême, ont été en contact avec lui, on se flattait 
d'assujettir l'esprit du mort à sa volonté et de s'en faire un auxiliaire. Si 
le corps a été inhumé, la terre de sa tombe, ou les plantes qui y ont poussé ; 
s'il a été brûlé, les cendres ou le bois du bûcher auront une force opérante. 
Celle-ci augmentera s'il s'agit d'un homme qui a péri de mort violente : les 
clous d'un crucifié, la corde d'un pendu, un linge imbibé du sang d'un 
gladiateur tombé dans l'arène*. Pour obtenir ces précieuses dépouilles douées 
d'un pouvoir mystérieux, les sorciers n'hésitaient pas, disait-on, à violer les 
sépultures, à dérober ou mutiler les cadavres, ou même à causer par leurs 
maléfices la perte de celui qu'ils voulaient s'asservir après son décès*. 

Mais si Ton ne dispose pas de quelque reste humain, le moyen suprême 
de se le procurer est de recourir à un meurtre. On mettait à mort quelque 
enfant afin de faire servir son sang encore chaud, ses entrailles palpitantes 
à des œuvres inavouables ^. L'on allait jusqu'à arracher un fœtus au ventre 
de sa mère pour opérer à l'aide de cet embryon répugnant®. Ces assassinats 
de nécromants sont attestés par un enseml?le de témoignages convaincants, 
et il n'y a pas de doute qu'ils aient été perpétrés dans l'ombre jusqu'à la fin 
de l'antiquité et même au-delà. La croyance aux meurtres rituels qui dans] 
certains pays sont encore attribués aux Juifs, est née de ces pratiques san- 
glantes de la magie noire. 

Parfois même des hommes faits étaient immolés par les magiciens, comme 

1. Hopfncr, op. cit., I, p. 165, § 645 ss. ; Abt., op. cit. [p. 106, n. i], p. 179 ; Fahz, 
op. cit., p. 42 s. 

2. Alexandre de Tralles, I, 15 (pp. 565, 567, Pietschmann). 

3. Lucain, VI, 533 s. ; Hopfner, § 647, Fahz, p. 43. 

4. Lucain, VI, 529, avec le commentaire de Fahz. 

5 Servius, En., VII, 107 -, Jean Chrysost., In Lazarum, II, 2 {P. G., XLVEII, p. 583) ; 
cf. Marquardt, Staatsverwaltung, III 2, 113, % ; Hopfner, Offenbarungszauber, I, § 635 ; 
Priedlânder, III, p. 324 ; Preisendanz, R. E., s. v. « Nekydaimon », col. 2254 ss. 

6. Cicéron, In Vatin., 6 -, Lucain, VI, 558 ss. ; Pline, XXVIII, 70 j Ammien, XXIX, 2, 
17 > Eusèbe, Hist. eccl., VIII, 14, 5. 



io8 LUX PERPETUA 

au temps où. la vie d'un esclave n'avait pas plus de valeur que celle d'une 
tête de bétail. Encore vers la fin du ye siècle, à ce que rapporte Zacharie le 
Scholastique', des étudiants en droit de l'Ecole de Beyrouth voulurent une 
nuit égorger dans le cirque un esclave, afin que son maître obtînt la faveur 
d'une femme qui lui résistait. L'apologiste Tatien, qui précisément était un 
Syrien, crut devoir combattre le préjugé qui prétendait faire de ceux qui 
avaient succombé à la fin la plus misérable, les vengeurs du magicien qui les 
enrôlait à son service 2, et à Antioche saint Jean Chrysostome s'élève contre 
la même superstition ■^ 

La nécromancie participait à la fois de la divination et de la magie, toutes 
deux réprouvées par les chrétiens qui avaient ainsi une double raison de la 
rejeter. Mais la puissance de l'Eglise, conjuguée avec celle de l'Etat, ne réussit 
pas à extirper une foi populaire qui remontait aux origines même de la leli- 
gion, et la croyance en son pouvoir fallacieux s'avéra indéracinable en dépit 
des lois pénales et des anathèmes. Ses rites à la fois puérils et cruels conti- 
nuèrent à être pratiqués dans les ténèbres, et l'héritage d'un passé barljare se 
transmit à travers toute la civilisation grecque et romaine et l'es siècles obscurs 
du moyen-âge jusqu'à l'aube des temps modernes. La nécromancie resta 
toujours considérée comme la plus redoutable, mais aussi la plus efficace 
des diverses formes de la sorcellerie, et son nom, altéré en « nigromancia ti 
s'appliqua même à toute l'œuvre diabolique de la magie noire *. A cette san- 
glante superstition, inspiratrice de crimes sadiques, ont succédé aujourd'hui 
les évocations inoffensives du spiritisme. 

1. Zacharie, Vie de Sévère d' Antioche, éà. Kugetter (Patrol. orientaîis, II, p. 57). 

2. Tatien, 17 ; cf. Mages hellén.^ II, p. 179. 

3. Jean Chr., /, c, {supra, p. 170, n. 5]. 

4. Cl. Ehicange, s. v. 



CHAPITRE II 



LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 



I. — Variations de l'Académie, d'Aristote et des Stoïciens. 



Dans notre premier chapitre nous avons rappelé quelles étaient les anciennes 
croyances sur la persistance de la vie dans la tombe, la descente des ombres 
aux Enfers et l'évocation des morts. Nous allons essayer d'exposer maintenant 
comment ces vieilles idées furent attaquées et discréditées par la critique phi- 
losophique. 

Polybei, appréciant la religion des Romains, les loue d'avoir inculqué au 
peuple des pratiques superstitieuses et des fictions tragiques : c'était, pensait-il, 
un excellent moyen de le maintenir dans le devoir par la crainte des Enfers. 
D'où l'on voit que si l'historien trouvait bon que la foule crût à ces chimères, 
les esprits éclairés, comme ses amis les Scipions, ne devaient y voir, selon lui, 
que les stratagèmes d'ime politique prudente. Mais le scepticisme d'un cercle 
restreint d'aristocrates ne pouvait y rester longtemps confiné. A mesure que les 
idées helléniques se propagèrent plus largement, il gagna de proche en proche 
des partisans de plus en plus nombreux. 

I. Polybc, VI, s6j 8. 



no LUX PERPETUA 

La philosophie grecque s'était de bonne heure attaquée aux idées tradi- 
tionnelles sur la vie future. Déjà Démocrite *, précurseur d'Epicure, avait parlé 
de ceux qui « ignorant la dissolution de notre nature mortelle, mais ayant 
conscience de la perversité de leur vie, passent leur temps dans le trouble et la 
crainte et se forgent des fables mensongères sur le temps qui suivra leur fin ». 
Au ïv^ siècle, il est vrai, comme nous l'indiquerons ailleurs (p. 148), Platon, fut 
conquis par la doctrine pythagoricienne de l'immortalité céleste, et offrit, 
sinon une démonstration rigoureuse de la survie de l'âme, du moins des raisons 
suffisantes de l'admettre à ceux qui désiraient en être convaincus. Avant de se 
donner la mort, Caton d'Utique relisait quelques pages du Phédon. Mais par un 
singulier revirement, l'école fondée par le grand idéaliste qu'invoquèrent à 
travers les âges tous ceux qui crurent à une persistance purement spirituelle 
de l'âme, ne tarda guère à ébranler cette conviction religieuse, comme toute 
les autres. Au me siècle Arcésilas, « scolarque » de l'Académie, se posant en 
adversaire du dogmatisme stoïcien, prétendit rester fidèle à l'esprit de Socrate 
et de Platon en formulant le principe d'un scepticisme absolu*. Entre les 
thèses opposées, que l'on peut pareillement défendre ou réfuter, la seule atti- 
tude raisonnable de l'esprit est l'abstention. Carnéade (214-129) pour échapper 
à l'objection qu'une pareille négation de toute certitude de la connaissance 
ne permettait de prendre aucune décision et rendait impossible la vie pratique, 
compléta la doctrine de la Nouvelle Académie par la théorie du probabilisme, 
qui fournissait un motif suffisant de faire un choix'. Mais il n'abandonna pas 
la position prise par son prédécesseur ; au contraire sa dialectique subtile mul- 
tiplia contre les Stoïciens les arguments en faveur du scepticisme. Cependant 
sa polémique contre le Portique lui fit prendre sur certains points essentiels 
une position très nette. Il niait l'existence des dieux, la conduite du monde par 
une Providence bienfaisante, aussi bien que toute possibilité de prédire l'avenir 
par la divination. On conçoit qu'une école qui recevait de tels maîtres son 
inspiration devait s'abstenir de toute affirmation sur la destinée de l'âme dans 
un autre monde, d'autant plus que Platon l'avait surtout imaginée dans des 
mythes qui ne prétendaient répondre exactement à aucune réalité et ne s'ac- 
cordaient guère entre eux. 

On se rappellera qu'envoyé conune ambassadeur à Rome, en 156, Carnéade 



I. Diels, Vorsokr. ^ (II, p. 121), fr. 297. 
a. Voir Arnim, R. E., s. v. « Arkesilaos ». 
3. Voir Arnim, R. E., s. v. «Karneades». 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIOIffi 1 1 1 

produisit une impression considérable en soutenant successivement, avec une 
égale ingéniosité, le pour et le contre de diverses propositions, mais qu'ayant 
affirmé que la justice est une pure convention, il se vit expulsé par le vSénat 
pour avoir répandu une doctrine subversive, dangereuse pour l'Etat. Toutefois 
il suffit de lire les œuvres de Cicéron pour constater l'influence durable exercée 
par sa dialectique puissamment destructrice. La tendance à laquelle avait cédé 
la Nouvelle Académie était celle de toute l'époque alexandrine. Cet âge ratio- 
naliste tendait à exclure de son champ visuel l'ensemble des conceptions 
mythiques ou métaphysiques sur le sort de l'âme après cette vie terrestre. 
Les premiers auteurs responsables de cette évolution de la pensée grecque furent 
surtout les Péripatéticiens. 

On sait quel fut le singulier destin des écrits d'Aristote ^. Des œuvres qu'il 
avait destinées à la publicité, les seules qui fussent connues jusqu'à l'époque 
de Cicéron, il ne nous reste que des citations fragmentaires. Celles que nousii 
lisons aujourd'hui sont des sommaires concis et abstraits des leçons que le 
Stagiritc fit au Lycée d'Athènes au crépuscule de sa vie et qui, restées long- 
temps cachées dans im souterrain, demeurèrent inédites jusqu'au moment où 
le dictateur Sylla s'en empara et les transporta à Rome. Or pour la question 
qui nous occupe, l'Aristote de la première période, celle où il fréquentait l'Aca- 
démie et conversait, jeune encore, avec Platon vieillissant, n'avait pas encore 
adopté le point de vue qu'il défendit plus tard. Encore fidèle à la pensée 
platonicienne, il admettait que l'âme est de la même essence divine que les 
dieux sidéraux, et qu'étant comme eux principe de son propre mouvement, 
(aÛToxtVYjT'oç) elle participait de leur immortalité. Au contraire le système 
qu'il adopta à la fin de sa vie lui fit considérer l'âme émotive et nutritive 
comme la forme du corps matériel, et il la crut aussi incapable de survivre 
à celui-ci que la vue, si l'œil est détruit, ou le tranchant de la hache, si le fer 
n'existe plus 2. Seule la raison humaine, l'esprit pensant, qui existe de toute 
éternité et entre dans l'homme à la naissance, pouvait être capable d'une per- 
sistance au-delà de la mort : mais à cette pure intelligence, dépourvue de toute 
sensibilité et même de toute capacité d'agir, il ne restait guère de personnalité, 
et que les « bienheureux » pussent être heureux, cela était nié décidément. 

1. W. Jâger, Arlstoteles, Berlin, igaj ; E. Bigiione, VAristotele -perâuto e la fortna- 
zione di Epictero, a vol. Florence, 1936 ; J. Bidez, Un singulier naufrage littéraire : 
les épaves de l'Aristote perdu, Bruxelles, i'943. 

2. J. Bidez, A propos d'un fragment retrouvé de l'Aristote perdu (Bull. Acad, de 
Belgique, XXVIII), 194a. Cf. Rohde (Il 3, p. agô ss, = tr. fr., p. 510 s.). 



M2 LUX PERPETUA 

Fait d'une portée plus vaste, l'Aristote du Lycée, plus empirique et plus 
réaliste que Platon, détourna la philosophie des spéculations sur les choses 
célestes ou les idées supra-sensibles pour l'orienter vers l'étude des faits réels 
et concrets, observables dans là nature ou la société. Passionné pour la vérité, 
que tous les hommes, selon lui, aspirent à connaître en vertu de leur nature 
mêmei, il fut le promoteur de la grande investigation scientifique que Théo- 
phraste et autres devaient poursuivre. Ainsi commence avec lui une longue 
période pendant laquelle la pensée grecque se détourne des conjectures 
ou théories sur notre destinée d'outre-tombe. Le rationalisme péripatéticien 
répugnait à s'occuper d'une existence de l'âme qui ne pouvait être ni conçue 
ni définie par la raison. Des disciples immédiats d'Aristote, comme Aristoxène, 
Dicéarque, Straton de Lampsaque, l'élève de Théophraste, s'accordèrent à nier 
toute immortalité, et plus tard, à l'époque des Sévères, le grand commentateur 
des œuvres du stagirite, Alexandre d'Aphrodisias, entreprit de démontrer 
que l'âme tout entière, supérieure et inférieure, avait besoin du corps pour 
agir et périssait avec lui, et que telle était la véritable pensée du Maître, ^ 

Mais si profonde qu'ait été l'action directe et indirecte que le péripatétisme 
exerça sur les idées reçues en- faisant pratiquement abstraction de la vie 
future, cette philosophie, vers la fin de la République, n'était pas celle qui 
dominait les esprits. D'autres écoles avaient alors une influence beaucoup plus 
étendue, et les croyances eschatologiques la subirent d'une manière beaucoup 
plus profonde. Ces écoles étaient le stoïcisme et l'épicurisme. 

Dans ce grand bouleversement du monde hellénique qui suivit la mort 
d'Alexandre, tout parut chanceler à la fois. Les principes qui jusque là avaient 
guidé les hommes étaient ébranlés, en même temps que de multiples boule- 
versements politiques rendaient incertain le sort de chacun; époque de désarroi 
des esprits, où les progrès de la science et une philosophie rationaliste détrui- 
saient les croyances ancestrales, où la vieille morale civique de la cité faisait 
place au cosmopolitisme. Dans ces luttes sans pitié qui opposaient entre eux 
les royaumes des diadoques, à l'insolence d'un triomphe fastueux succédaient 
soudain l'humilation et le dénûment de la défaite ; et personne, au milieu de 
si brusques péripéties, ne se sentait plus maître de son avenir, ni même assuré 
de sa liberté ou de sa vie. La conviction se répandit et se fortifia que le monde 
était soumis à la domination aveugle et impitoyable d'une déesse capricieuse, 

I. Métarph. I, I : IlâvtEi; SvSpwitoi tou EÎSévai épÉYovxai «pûcei. 
2 Zeller, ?hil. Gr.^ III, i, p. 798. 



CHAPllTRE II. — LA CRIÏIOÛB PHILOSOPHIOÙB ïi3 

qui se jouait de la prévoyance humaine, et la vénération pour Tyché grandit 
à mesure que déclinait la piété envers les Olympiens^. Polybe, dans l'introduc- 
tion à son grand ouvrage, remarque que si la Fortune s'est toujours plu à; 
innover ei à faire sentir son pouvoir sur les nations et la société, jamais elle 
n'a rien produit d'aussi grandiose que, de son temps, la succession des conquêtes 
romaines ; et il assigne comme but à l'histoire d'enseigner aux hommes à sup- 
porter virilement les revers qui les éprouvent, en se souvenant des catastrophes 
du passée. 

On comprend que dans la confusion de cette période troublée les esprits 
aient pu être conquis par la philosophie altière de Zenon, qui enseignait l'affran- 
chissement de toutes les contingences extérieures et rendait la quiétude de l'âme 
indépendante des vicissitudes du sort 3. Les biens de la terre, les plaisirs des 
sens, la santé du corps, l'affection même pour ses proches sont pour elle choses 
indifférentes. Il suffit au sage de garder, impassible, la maîtrise de soi et la 
lucidité de sa pensée, dont aucune disgrâce, aucune tyrannie ne peuvent le 
priver. La rude discipline de l'école a pour effet d'élever l'homme si haut 
qu'elle le met au-dessus de toute atteinte et lui permet, sinon de diriger son 
destin, au moins de dominer la fortune^. L' «autarcie » morale qu'il conquiert 
lui donne la liberté parfaite de l'esprit avec la sérénité de l'âme et suffit 
à lui assurer sur la terre un bonheur divin. Même l'étroite limitation dé son 
existence n'entame pas la plénitude de sa félicité et il attend avec équanimité 
l'échéance fatale de la mort. On conçoit que Montesquieu, séduit par une 
telle élévation, ait incliné à « mettre la destruction de la secte de Zenon au 
nombre deb malheurs du genre humain » '\ , ; 

Pour les Stoïciens ^, on s'en souviendra, l'homme est un microcosme qui 
reproduit dans sa personne la constitution de l'univers. La masse entière de 
celui-ci est conçue par eux comme animée par un Feu divin, premier principe, 
qui provoque la succession des phénomènes de la nature. Un enchaînement 
ininterrompu de causes, ordonné par cette raison suprême, détermine néces- 
sairement . le cours des événements et gouverne irrésistiblement l'existence du 

1. Rohde, Griech. Roman ^, p. 216. Cf. Roscher, Lexik. s. v. « Tyche », col. 13 19 s.j 
1324 ; Festugière, Epicure, 1946, p. x ss. ; p. 68, n. 4. 

2. Polybe, l, I ; I, 4, I ; I, 4, 4. 

3. Edw. Bevan, Stoïciens et Sceptiques (trad. Baudelot), Paris, 1927. 

4. Sénèque, De const. sap., i : « Ut supra fortunam emineat » ; cf. Epist. 120, 12. 
S- Montesquieu, Esprit des Lois, XXIV, 10. 

6. Stoïcisme, cf. Zeller, Phîl. Gr., III, i^^^ fH-ie : Barth, Die Stoa, 5^ éd., par Goe- 
deckineyer, 1941. 

8 



114 LUX PERPETUA 

grand Tout. Cette vie cosmique est conçue comme formée d'une série infinie 
de cycles exactement semblables : périodiquement les quatre éléments sont 
résorbés dans le plus pur d'entre eux, le Feu de l'intelligence, nOp voepov, 
pour se désintégrer de nouveau après cet embrasement général. 

De même notre organisme vit^ se meut et pense, grâce à une particule déta- 
chée de ce principe igné qui pénètre toutes choses. Comme ce principe s'étend 
jusqu'aux extrémités de l'univers, ainsi notre âme occupe le corps entier où 
elle se loge. Le panthéisme du Portique conçoit Dieu comme matériel ; il en 
est de même de la raison qui nous régit, laquelle, suivant la forte expression 
d'Epictète, est « un fragment détaché de Dieu » *. Elle est définie comme un 
souffle chaud, semblable à la partie la plus pure de cet air qui par la respi- 
ration entretient la vie, et congénère de l'éther ardent qui nourrit l'éclat. des 
astres. Ce principe vital maintient et conserve l'individu^ comme l'âme du 
monde, reliant ses diverses parties, l'empêche de se dissocier. Toutefois cette 
action n'est de part et d'autre que temporaire ; les âmes ne peuvent échapper au 
sort fatal qui s'impose à l'ensemble dont elles ne sont qu'une parcelle infime. 
A la fin de chaque période cosmique la conflagration universelle, Vecpyrosis, 
les fera rentrer dans ce foyer divin dont elles sont toutes issues 2. Mais si, les 
astres reprenant un cours identique, le cycle nouveau qui recommencera doit 
reproduire exactement celui qui l'a précédé, un jour une « palingénésie » 
donnera à la même âme, douée des mêmes qualités, une même existence, dans 
le même Corps formé des mêmes éléments, sans qu'elle puisse pour autant se 
souvenir de sa vie antérieure. 

Telle est la limite maximum de l'immortalité que peut concéder le pan- 
théisme matérialiste du Portique, issu de celui des religions de l'Orient. Mais 
il s'en faut que tous ses docteurs fussent d'accord pour l'accorder. On a été 
frappé depuis longtemps par les variations de l'Ecole sur un point qui nous 
paraît d'une importance capitale. Si Cléanthe admit en effet que toutes les 
âmes subsistaient ainsi des milliers d'années après leur bref passage sur la 
terre jusqu'à Vecpyrosis finale^, pour Chrysippe au contraire, celle des sages 
participait seules à cette immortalité restreinte*. Pour la conquérir il fallait 
qu'elles eussent trempé leurs forces en résistant aux passions. Débiles, si elles 
s'étaient laissé vaincre dans la lutte de cette vie, elles succombaient aussi 

I. Epict. ï>iss. I, 14, 6 ; II, 8, 11 : 'A7c6(Jitao[i.a tou QeoO. 
a. Cf. p. ex. Sénèque, Consol. Marc, fin. 

3. Fragm. Stoic, I, 518 ss. Arttim. 

4. EmUe Bréhier, Chrysippe, 1910, p. 171 ». 



CHAPITRE n. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 115 

dans l'au-delà. Elles obtenaient tout au plus un court délai de survie et la 
brièveté ou la suppression de cette autre existence était le châtiment de leur 
faiblesse. 

On pouvait, il est vrai, tirer d'une immortalité conditionnelle et réduite 
presque les mêmes conséquences morales et les mêmes incitations au bien que 
de l'éternité générale des peines et des récompenses enseignée par d'autres 
penseurs, Mais les Stoïciens n'étaient pas unanimes à les accepter. Nous ne 
voyons pas clairement jusqu'à quel point ils s'accordaient à admettre que l'âme, 
privée des organes corporels, fût douée de sentiment, ni surtout qu'elle con- 
servât une conscience individuelle se rattachant à celle qu'elle possédait sur 
la terre. Il est certain qu'une tendance nettement négative se manifesta à 
Rome parmi les sectateurs de Zenon. Panétius, l'ami des Scipions, l'un des 
hommes qui contribua le plus à gagner les Romains aux idées du Portique, 
s'écarta ici de ses maîtres et, cédant à l'incrédulité des Grecs de son époque,) 
nia absolument toute survivance personnelle * . Cette attitude fut dans la suite 
celle de beaucoup de stoïciens romains, parmi ceux qui représentèrent le plus 
purement la tradition de l'école. Le maître du poète Perse, Cornutus, dont 
nous avons conservé un petit écrit, affirme sans ambages que l'âme périt 
immédiatement avec le corps ^.. 

A ces négateurs de toute survie de l'âme s'opposa le stoïcisme éclectique 
qui triompha dans le monde romain au premier siècle avant notre ère, et 
combina avec le matérialisme professé par le Portique la doctrine de l'immor- 
talité céleste enseignée par le pythagorisme. Nouis aurons à reparler^ de ce 
syncrétisme qui depuis Posidonius jusqu'à Sénèque devait remettre en honneur 
dans l'Ecole la foi en ime vie future, et opposer la quiétude et la splendeur 
d'une autre existence aux tribulations et à la médiocrité de notre condition 
humaine. Mais Posidonius et ses émules sont dans le stoïcisme des hétérodoxes, 
et il est significatif que leur action, pour puissante qu'elle se soit montrée, 
n'y ait été que transitoire. L'on vit en effet dès la fin du premier siècle 
s'opérer un redressement de cette déviation passagère, qui s'écartait de la tra- 
dition génuine des successeurs de Chrysippe. 

1. Cicéron, Cmsc. I, 31, 79 ; Benz, Das 'Codes-problem in der stoïschen Philos., Stutt- 
gart, 192g, p. 12 s. 

2. Stobée, Ed., I, 922 (= I, 384, Wachsrmith). 

3. Cf. înfra, ch. III, p, 157 ss. 
4- Bonhôffef, E-pictet und die Stoa, 1890, P.65SS. j Ethik des Efîktet, 1894, p. 26 s. ; 

Sarth., of. cit. [p. 113, n. 6], p. 193 ss. 5 Introduction de Souilhé à son édition d'Épic- 
'ète (Paris, 1943). 



lié LUX PERPETUA 

En effet Epictète, esclave affranchi qui enseigna à Rome sous Domitien et 
mourut en exil sous Hadrien (env. 60-140), marque dans tout son système 
un retour aux conceptions de l'ancienne Ecole, et aucun représentant de celle-ci 
ne nia avec plus de décision que lui la survie personnelle de l'homme. Au 
décès les quatre éléments dont celui-ci est composé, se dissocient et sont 
absorbés par ceux dont est formé le cosmos, pour servir à engendrer de nou- 
veaux êtres. Toute conscience disparaît avec la mort, mais cet accident futile 
fait partie de l'ordre divin du monde et ne doit pas être regardé comme un 
mal qu'il faudrait redouter '■'. Cet épouvantail des ignorants est comme un 
masque tragique, qui cesse d'effrayer les enfants, dès qu'on le retourne^. Il 
faut s'exercei à se représenter constamment sa fin prochaine pour dissiper les 
images dont la superstition entoure le trépas, et se délivrer d'une crainte, qui 
est la principale source d'avilissement, de lâcheté, de bassesse en face de la 
tyrannie^. Seul cet affranchissement nous donnera la pleine liberté spirituelle 
et nous assurera une félicité sereine, comparable au calme d'une mer tran- 
quille*'. La vie terrestre suffit à l'accomplissement de notre mission ; nous 
devons y, remplir le rôle, quel qu'il soit, que le sort nous a confié, et savoir 
le quitter dès que la pièce est jouée 5. Nous sommes conviés sur cette terre 
à un somptueux festin, et celui-ci réserve une jouissance divine au sage qui 
se sert avec modération des mets qui lui sont présentés*. S'il renonce à la 
recherche de biens trompeurs, à la poursuite de vaines illusions, le spectacle 
du monde apparaît à sa raison souveraine comme une merveilleuse féerie à 
laquelle il prend part ; mais il est toujours prêt à abandonner cette grande 
panégyrie, dès que le signal lui en sera donné, en remerciant la Providence 
de lui avoir permis d'y assister ' • Cet optimisme intégral, fortement affirmé 
par Epictète, rendait superflue et même contradictoire toute hypothèse d'*un 
état meilleur obtenu dans une autre' existence. 

Le succès auprès des grands de la terre qu'assurèrent aux leçons d'un humble 
homme du peuple, leur dialectique ingénieuse et prenante, leur langage pitto- 
resque et familier, autant que T'admiration pour la force d'âme, le renoncement 



1. Dîatr., IV, 7, 15 ss. 

2. Dîati:, II, I, 15 s. ; cf. Plat., Phédon, p. 77 e ; Criton, p. 46 c. 

3. Diatr., III, 26, 38 ; IV, i, 30 ; cf. Barth., p. 207. 

4. Diatr., II, 18, 30. 

5. Ench., 17. 

6. Ench., 15 ; cf. Symbol.., p. 378. 

7. Diatr., I, la, 21 ; II, 14, 23 } III, 5, ro ; IV, i, 105 ss. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 117 

rigoureux de cet ascète païen, donnèrent à ces conclusions négatives un reten- 
tissement que devait prolonger le soin que prit Arrien de nous conserver les 
Entretiens et le Mantcel de son maître vénéré. 

Les Entretiens d'Épictète sont d'un directeur de conscience qui veut 
inculquer une doctrine, d'un prédicateur qui s'efforce d'imposer sa dure piorale ; 
et comme tels ils sont suspects de quelque exagération ou parti pris. Mais nous 
avons d'autre part la confession d'un Stoïcien qui écrivait, non pour le public 
mais pour lui-même, en toute sincérité, et ce Stoïcien était un empereur : 
Marc Aurèle, Ses Pensées sont d'un prix inestimable pour qui veut saisir l'état 
d'âme d'un des derniers adeptes de cette puissante philosophie, au moment où 
elle va cesser de régner sur les esprits 1. 

Il semble tout d'abord que sur l'article de l'immortalité les idées de Marc- 
Aurèle ne soient pas arrêtées, et que sa pensée hésite entre différentes possi- 
bilités. Si T'âme, écrit-il, comme le Veulent les Épicuriens, est composée 
d'atomes, ceux-ci se disperseront après le décès ; si au contraire l'esprit qui 
nous anime est un, il peut ou s''éteindre ou se transporter ailleurs. On peut 
supposer que toute sensibilité disparaîtra de l'âme privée de son corps ou bien 
que, formant un être différent, elle acquerra une autre sensibilité 2, Et la 
réflexion du philosophe s'exerçant sur ces hypothèses, il se demandera, dans 
le cas où les âmes, conçues par lui comme matérielles, survivraient, comment 
l'air qui les recevrait de toute éternité pourrait contenir leur multitude sans 
cesse accrue. Comme la terre, répond-t-,il, où sont ensevelis les corps de tant 
de générations passées, n'en a pas été remplie, parce qu'elle les a décomposés 
pour faire place à d'autres cadavres. Il faut donc croire que les âmes qui 
émigrent dans l'air, après avoir persisté quelque temps, se transforment et que 
s'enflammant elles sont recueillies par le Feu cosmique pour permettre à 
d'autres âmes, qui successivement quitteront la terre, d'occuper leur place. 
Ainsi, même dans la supposition d'une survie, celle-ci est étroitement limitée : 
les souffles aériens que le moribond expire, seront bientôt changés en feu et 
se perdront dans la Raison universelle 8. 

Mais tout ceci n'est que spéculation théorique. Si l'on se demande quellçi 
a été la conviction intime de l'empereoir philosophe, on constatera que la doc- 

I. Martha, Moralistes sous l'Empire romain, 8^ éd., 1907, p. 171 ss. ; Bonhôffer, 
Bpictet [supra, p. 115, n. 4], p. 59 ss. ; Barth., op. cit. [p. 113, n. 6], p. 209 ss. ; 
Rohde, tr. fr., p. 533. 

a. Pensées, VII, 32 ; cf. VII, 50 ; VIII, 58. 

3. Pensées, IV, 21. 



n8 LUX PERPETUA 

trine vers laquelle il incline est celle de l'ancien stdïcisme ; la dissolution du 
composé humain en ses quatre éléments, qui sont aussi ceux du monde \ La 
nature emploie la matière cosmique, comme l'artiste qui modèle la cire, à 
former perpétuellement des êtres divers, qui n''existent qu'un instant ^ soit que 
tout doive, un jour, être détruit dans une conflagration générale de l'univers, 
soit que celui-ci, par un perpétuel renouvellement puisse atteindre une durée 
étemelle, obtenue par une série indéfinie de métamorphoses ' ; il faut se remé- 
morer toujours la brièveté et la fragilité des choses humaines condamnées à 
promptement disparaître à jamais. L'individu est une formation éphémère, qui 
bientôt s'évanouira dans le néant pour ne jamais plus reparaître dans la série 
infinie du temps*. A contre-cœur le penseur croit devoir nier même que ces 
héros, dont il fait les égaux des dieUx, soient assurés d'une survivance. Ils 
s'éteignent comme les autres mortels ; pour eux aussi il n'est d'autre durée 
qu'une persistance inconsciente dans le sein du grand Tout ". 

Le prince vieillissant était obsédé par la pensée de la mort. Il invoque si 
souvent les raisons qui doivent nous empêcher d'en éprouver quelque effroi, 
que par là même il trahit l'appréhension secrète que l'approche de sa fin 
inspire à son âme sensible : cette nécessité, note-t-il, nous est imposée par 
la nature, dont le cours est réglé par la Raison divine, et il serait impie de ne 
pas s'y soumettre docilement. En nous y conformant, nous atteindrons le terme 
de nos jours favorablement disposés « comme si l'olive mûre, en tombant 
bénissait la terre qui l'a portée et rendait grâces à l'arbre qui l'a produite » '. 
« De même qu'aujourd'hui tu attends le moment où le foetus qu'elle porte 
sortira du ventre de ta femme, ainsi faut-il accueillir l'heure où ta petite âme 
se dégagera de soii fourreau » ■'. Le terme de notre brève existence est un 
indident infinitésimal dans le déroulement des phénomènes de l'univers. Tout 
ce qui se produit se répète et se ressemble ; et le nombre des années que dure 
un spectacle toujours pareil importe peu, puisque le moment présent, le seul 
qui nous appartienne et que nous puissions perdre, nous révèle à la fois le 
passé et l'avenir ^ D'ailleurs l'expérience de la vie doit nous engager à aban- 

1. Pensées, IV, 5 ; IV, 32, 3 , VIII, i8 et passim. 

2. Pensées, VII, 23. 

3. Pensées, X, 7 ; cf. V, 13. 

4. Pensées, X, 31 5 XII, 32. 

5. Pensées, XII, 5. 

6. Pensées, IV, 48, 4. 

7. Pensées, IX, 3, 4. Cf. infra, N. C, VI. 

8. Pensées, II, 14 j VII, 49. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 119 

donner sans regret la société décevante et corrompue de nos semblables ' . 
Bien plus, le repos définitif où sont abolis les impressions des sens, les impul- 
sions de l'instinct, les divagations de la pensée, le service de la chair, est, non 
point nuisible, mais profitable *. Au déclin de ses jours, le vieillard multiplie 
ainsi les considérations propres à faire accepter le trépas sans révolte et san^i 
faiblesse. Mais sa morale purement terrestre ne lui représente jamais la néces- 
sité d'Une rétribution posthume, de récompenses et de châtiments d'outre-tombe. 
Il n'exprime nulle part, comme Platon ou comme Sénèque, l'espoir qu'il puisse 
retrouver dans l'au-delà ceux qui ont vécu pieusement et s'entretenir dans 
un monde lumineux avec les sages d'autrefois. Son horizon, comme 'celui de 
son maître Épictète, est limité à cette vie, où la vertu/ trouve en elle-même 
sa raison d'être. Peut-être Marc Aurèle a-t-ll été conduit à nier avec plus de 
rigueur toute immortalité par son opposition aux chrétiens, qu'il a persécutés, et 
dont, dans les Pensées mêmes, il condamne l'obstination, trop théâtrale à 
son gré'. 

D'où vient que les successeurs de Zenon, dont nous venons de rappeler les 
variations, aient été aussi hésitants sur un point dont, après seize siècles de 
christianisme en Gaule, nous paraît dépendre toute la conception de la vie 
humaine ? Sans doute les penseurs de la Grèce classique n'ont-ils jamais subor- 
donné cette vie à une autre existence : elle reste toujours pour eux l'objet 
essentiel de leurs préoccupations, et le sort de l'âme après la mort n'est, pour 
leur sagesse terrestre, qu'une question accessoire. Mais pour le PortijQt^e surtout, 
les théories eschatologiques n'avaient qu'une valeur secondaire et leur variabi- 
lité n'atteignait pas l'essentiel du système. Le vrai stoïcisme place en ce monde 
la réalisation de son idéal. Le but de notre passage ici-bas n'est pas, pour lui, 
la préparation à la mort, mais la conquête de la veirtu parfaite. Celle-ci, nous 
l'avons dit, en affranchissant des passions celui qui l'a atteinte, lui donne 
l'indépendance et la félicité. L'homme peut parvenir par lui-même à une béa- 
titude complète qui ne dépend pas des limites assignées à sa durée. Le sage, 
être heureux, est un dieu sur la terre, et le ciel ne peut lui réserver davantage *. 

1. Pensées, IX, 3, 5, etc. 

2. Pensées, VI, 28. 

3. Pensées, XI, 3, a; cf. Festugière, La Sainteté, Paris, 1942, p. 68. 

4. L'idée d'xm sage supérieur à rhumanité est commtxtie à toutes les écoles, et elle a 
été fortement affirmée par les Cyniques. Mais l'orgueil stoïcien est allé dans cette voie 
plus loin qu'aucune autre philosophie grecque, car non seulamcnt il affirme que le sage, 
à l'immortalité près, est semblable à Dieu (Sénèque, De const. sa-pientis, VIII, 2), mais il 
va jusqu'à soutenir qu'il lui est à certains égards supérieur {Efist., LUI, 11, cf . XCII, 



120 LUX PERPETUA 

Aussi pour ces philosophes la réponse à la question : Qu'advient-il de nous 
après la mort ? ne dépend pas autant que pour les modernes de préoccupations 
éthiques. Elle est plutôt une conséquence qu'on tirait de théories physiques 
ou psychologiques. 

Or si ces théories admettent des solutions diverses du problème de l'immor- 
talité, elles s'opposent absolument à la foi en l'existence d'un Hadès souterrain. 
Fondées sur les propriétés des quatre éléments, elles sont incompatibles avec 
la croyance traditionnelle ; car suivant la cosmologie du Portique, lorsqu'après 
chaque destruction de l'univers, celui-ci se reconstitue, la terre, qui est des quatre 
éléments le plut lourd, se précipite au centre du monde et s'y agglomère en 
sphère; sur celle-ci s'étalent les eaux, dont la densité est moindre et qui rendent 
humide une portion de l'air qui les entoure ; enfin au-dessus de l'air s'incurve 
le cercle brûlant de l'éther. Il s'ensuit que la terre doit former une masse! 
solide et pleine, non un globe creux, capable de recevoir dans un hypogée 
immense, la foulei Innombrable des morts ^ En outre, s'il est impossible de 
supposer, comme lei voulait la mythologie, que certains héros ont été trans- 
portés au ciel corps et âme, — car le corps formé de terre ne peut s'élever dans 
l'éther, — inversement les âmes, souffles ardents formés d'air et de feu, ont une 
tendance naturelle à s'élever et ne peuvent se porter vers le bas pour s'enfoncer 
dans les entrailles du sol^. Même s'i elles sont alourdies par leur contact avec 
la matière, elles flottent dans la partie inférieure de l'atmosphère^. Ainsi 
toutes les notions vulgaires sur les Enfers paraissaient anti-scientifiques, et elles 
étaient condamnées même par les stoïciens éclectiques qui avaient adopté la 
doctrine pythagoricienne d'une immortalité prolongée à jamais. Sextus Empi- 
ricus* nous a conservé un extrait curieux de la polémique de Posidonius contre 
les fables du Tartare. Titye, selon Homère, est perpétuellement rongé par deux 
vautours. Mais s'il est sans âme, celle-ci étant le siège des sensations, comment 
peut-il souffrir ? Et pour Tantale, privé de boisson et de nourriture, com- 
ment, s'il est mortel, ne périt-il pas faute d'aliments ? et s'il est immortel, 
comment peut-il être torturé ? car un être immortel serait par sa nature même 
soustrait à la souffrance. , 

3, 27, 30 ; LXXIII, 12-14). Même prétention dans l'hermétisme, Poimandrès, X, 24 (Ij 
p. 125 et note 87 Nock-Festugiène) ; et encore chez maître Eckhart, trad. Gandillac, 
pp. 248-258 ; trad. Petit, pp. 138-139. 

1. Servius, En., VI, 127 ; cf. Pline, H. N., Il, 63, 158 ; cf. infra, ch. IV. 

2. Sextus Emp., VI, 69 ; Cic, Vuse., 1, 17, 40 ; cf. Symbol.) p. 124. 

3. Cf. infra, ch. IV. 

4. Scxlus Emp., VI, 60. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 121 

Ainsi leur psychologie, comme leur cosmologie, obligeait tous les Stoïciens 
sans exception à rejeter la mythologie infernale. Cependant certains d'entre eux 
la mentionnent, mais conformément à leur habitude, ils usent des termes 
religieux en leur prêtant un sens allégorique : la descente dans l'Hadès n'est 
pour eux que le décès, le transfert de l'âme dans un nouveau milieu : c'est 
ainsi qu'Épictète, qui emploie cette expression', déclare nettement dans un 
autre passage : « Il n'y a point d'Hadès, point d'Achéron, point de Cocyte 
et de Pyriphlégéton, mais tout est plein de dieux et de démons » ^, ces dieux 
et ces démons eux-mêmes n'étant d'ailleurs pour le philosophe que des person- 
nifications des forces de la nature ^. Si l'on parle des fleuves infernaux, on 
pourra les interpréter comme étant les éléments, et les transporter dans les 
zones supérieures du monde *. Mais ce système d'exégèse symbolique aboutissait 
par un détom* au même résultat qu'une négation directe : il abolissait en 
réalité les traditions dont il ne sauvegardait que l'apparence, et s'il en pro- 
longeait l'existence verbale, c'était en les vidant de leur substance. 

La véritable doctrine stoïcienne est donc que les âmes, lorsqu'elles quittent 
le corps, subsistent dans l'atmosphère un temps plus ou moins long, mais 
qu'après un certain délai elles se dissolvent dans l'air et le feu cosmique, 
comme le font aussi, dans les éléments dont ils sont formés, la chair et les 
os du cadavre. 

Et cette pensée, comme le nihilisme épicurien, se manifeste fréquemment 
dans les épitaphes, et montre comment les idées stoïciennes s'étaient vulga- 
risées et répandues dans les masses : Ainsi sur une pierre tombale de 
Mésie, après avoir constaté mélancoliquement que chez les morts il n'y. a ni 
amour, ni amitié, et que sa dépouille gît comme une pierre enfouie dans le 
sol, le défunt ajoute : « j'étais auparavant composé de terre, d'eau et de 
souffle aérien (uveO{xa); mais j'ai péri et je repose ici ayant tout rendu au 
Tout. C'est le sort de chacun. Mais quoi ! D'où mon corps est venu, là il 
est retourné lorsqu'il s'est dissous*. » Parfois on insiste davantage sur l'idée 
que ce souffle cosmique, qui recueille le nôtre, est la divinité qui remplit et 
gouverne l'univers : « l'esprit sacré que tu portais s'est échappé de ton corps ; 
ce corps reste ici semblable à la terre ; l'esprit suit le ciel qui tourne, l'esprit 



1. Epictète, Diatr., 11,6, 18 ; cf. III, 26,4: KâGoSo.;. 

2. Epict., Diatr., III, 3, 15. 

3. Bonhôffer, Efict. [sufra, p. 115, n. 4], p. 65. 

4. Symbol., p. 125, n, 5 et 6. 

5- Arch. €pig. Mitt. aus Oesterr., VI, 1882, p. 30 (Tomi). 



122 LUX PERPETUA 

ment toutes choses, l'esprit n'est autre que Dieu^, Ailleurs on lit cette brève 
formule qui résume la même idée^ : « Les cendres ont mon corps, l'air sacré 
a enlevé mon âme. » Très caractéristique est cette inscription d'un tombeau 
romain : « Me voici morte et je suis cendre ; cette cendre esjt terre ; si la 
Terre est une déesse, moi aussi je suis déesse, et ne suis pas morte ^ » . Un lieu 
commun, souvent répété, veut que la vie soit un prêt que noua recevons de la 
nature et que nous lui restituons au décès * : par là même qu'elle nous a fait 
naître elle nous condamne au trépas^. C'est une dette que nous acquittons 
envers elle en rendant à chacun des éléments ce qui lui est dû^ 

Ces vers expriment, sous des formes diverses, la même grande pensée : la 
mort est la disparition dans le sein de la nature divine. Ce n'est pas la con- 
servation d'une personnalité éphémère qu'il nous faut espérer. Énergie fugace, 
détachée du Tout, notre âme doit y rentrer comme notre corps ; tous deux 
sont absorbés par Dieu. Le souffle de feu de notre intelligence, comme la 
matière et les humeurs de nos organes, sont recueillis dans le réservoir iné- 
puisable quj, les a produits, de même que le seront un jour la terre et les 
cieux. Tout doit s'abîmer dans le même ensemble^ se perdre dans le 
même oubli. Lorsqu'il atteint le terme fatal^ l'homme s'évanouit dans la 
puissance unique qui forme et régit l'univers^ comme s'y éteindront les 
astres fatigués quand leurs millénaires seront révolus. La résistance à cette 
loi suprême est vaine et douloureuse, la révolte contre l'ordre irrésistible 
des choses est impie. La grande vertu qu'enseigne le stoïcisme est Ja sou- 
mission au Destin qui conduit le monde, l'acceptation joyeuse de l'iné- 
luctable, selon les arrêts irrévocables de la Raison divine. Sous mille formes 
la littérature philosophique et les épitaphes ressassent le précepte que, 
ne pouvant nous opposer au sort omnipotent, il nous faut supporter ce maître, 
parfois rigoureux, sans larmes et sans récriminations. Le sage qui détruit en 
lui le désir de toutes les contingences jouit d'un calme divin^ même sur cette 

I. CIL, XIII, 8371, à Cologne. 

z. CIL, ni, 6384 (Salone) : « Corpus habent cineres, animam sacer abstùlit aer. » 

3. Dessau, 8168 = C. E., 1353 (cf. 974) : « Mortua heic ego sum, et sum cinis ; is 
cinis terra'st, / seive est Terra dea, ego sum dea, mortua non sum. » 

4. Sénèque, Rem. fort., II, 4 ; Epict., Diatr., i, i, 32 ; Vettius Valens, p. 330, 33? 
Kroll ; cf. Rohde, Psyché, II*, p. 394 (= tr. fr., p. 586, n. 5). 

5._C. E. 1567 : « Mors hominum natura, non poena est. Cui contigit nasci, instat et 
mori ». Rapprochements avec Sénèque : Hosius, Rhein. Mus,, 1892, XLVII, p. 463. 

6 Epitaphes grecques citées, Inscr. du Pont, 143 (p. 154). En latin, C. E., 183 ; CIL, 
VIII, 16410 : « Tam subito debitum naturae cum redderet » ; t^hes. l. L„ s. v. «De- 
bitum », p. 106, ai s. ; Brehlich, p. 40, p. 83 ; Lattimore, p. 170 ss. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 123 

terre,, au milieu des tribulations ; mais ceux que poussent et que tiraillent les 
vicissitudes de la vie, qui se laissent séduire et affliger par des illusions, 
obtiendront la rémission du trouble qui les agite lorsqu'ils atteindront le 
havre tranquille de la mort. Un distique souvent reproduit sur les tombeaux 
en grec et en latin exprime cette pensée « Je me suis sauvé, échappé. Espé- 
rance et Fortune, adieu : plus rien entre vous et moi, jouez-vous des autres » 1, 
Le déterminisme stoïcien est en liaison étroite avec celui de l'astrologie, 
qui; originaire de Babylonie et transplantée en Egypte, répandit depuis le li^ 
siècle avant notre ère dans le monde gréco-romain sa conception mécanique 
et fataliste do l'univers. Suivant cette pseudo-science, les phénomènes phy- 
siques, comme le caractère et les actes des hommes, dépendaient absolument 
des révolutions des corps célestes ^. Ainsi toutes les forces de la nature et 
l'énergie même de l'intelligence agissaient suivant une nécessité inflexible. 
Dès lors le culte devenait sans objet et la prière sans effet. De fait l'on vit 
cette divination sidérale, qui avait grandi dans les temples de l'Orient, 
aboutir en Grèce chez certains de ses tenants à une négation du fondement 
même de la religion. Il est remarquable que dans les écrits qui nous en sont 
conservés il ne soit jamais question de l'immortalité de l'âme. Lorsqu'on y. 
parle de ce qui vient après la mort, il ne s'agit pljus que des funérailles ou 
de la gloire posthume ^ On n'y voit jamais qu'on promette au malheureux 
que l'adversité infligée par les étoiles hostiles, accable de traverses et d'infir- 
mités, une consolation ou une compensation dans l'au-delà. L'astrologie scien- 
tifique des Grecs limite son horizon à cette vie, bien que dans son vocabulaire 
subsiste des traces de la croyance à l'Hadès*, et que dans les mystères elle 
ait inspire certaines théories eschato logiques ^. En faisant ainsi abstraction de 
toute immortalité, elle se conforme à la tendance qui dominait dans le Por- 
tique au moment où elle se répandit. 

1. C. E., 1498 = CIL, VI, 11743 : « Evasi, effugi, spes et fortuna vakte /, nil mihi 
vobiscum, ludificate alios » ; et. C. E., 434 = CIL, XI, 6485 ; C. E., 409 = CIL, IX, 47, 
56 ; C. E., 185 = CIL, I, loio : « Fortuna spondet multa multis, praestat nemini».En 
grec, Anthol. Pal., IX, 49, 134, 172. Cf. Roscher, Lexikon, s. v. "EXttk;, col. 2455, 20. 
L'origine stoïcienne (et non épicurienne) est prouvée par l'épitaphe de Sénèque (Riese, 
Anthol. lat., 667) et surtout par Vettius Valens, p. 219, 26 ss. Kroll. Cf. Lattimore, 
p. 156. 

2. Bouché-Leclercq, Astrologie grecque, 1899, p. 28 ss. Cf, infra, ch. VII, début. 

3. Egypte des astral., p. 202 ss. 
/{..Symbol., p. 38 s. 

5. Cf. infra, ch. V. 



124 LUX PERPETUA 



II. — La négation d'Épicure. 



Si le stoïcisme au cours de son histoire s'est montré hésitant et souvent 
réticent devant le mystère de la mort, l'autre grand système qui partagea sa 
domination sur l'esprit des Romains, l'épicurisme, fut l'adversaire passionné 
de la foi en l'immortalité comme des autres croyances religieuses ^ . Mais si 
les deux écoles aboutissent à peu près à la même négation, elles y sont par- 
venues par des voies différentes, et en tirent des conséquences morales oppo- 
sées, l'une exaltant l'action conforme à la vertu, l'autre recommandant la 
quiétude d'une retraite cachée^. 

Épicure fui conduit à nier toute survivance par les principes mêmes de 
l'atomisme qu'il emprunta à Démocrite^. L'âme, pour lui, n'était point une, elle 
ne constituait pas une entité indivisible : elle était un assemblage d'atomes. Ces 
atomes, formés d'air et de feu, étaient d'une subtilité et d'une mobilité 
extrêmes, puisque rien n'égale la vivacité de l'âme. Celle-ci, répandue dans 
tout le corps, était à la fois l'énergie vitale qui entretient notre organispae, 
et le principe de l'intelligence et de la volonté. Elle naissait avec le corps 
au moment de la procréation. Faible tant que celui-ci était frêle, elle gran- 
dissait et se fortifiait avec lui ; mais elle souffrait aussi en même temps que 
lui de toutes les maladies et ressentait tous ses maux. Puis elle vieillissait et 
dépérissait comme lui, et puisqu'elle arrivait simultanément à la décrépitude, 
elle devait aussi nécessairement périr lorsqu'il mourait. Dès qu'elle n'était 
plus retenue et maintenue dans son enveloppe corporelle, elle se dissociait ; 
la liaison transitoire des atomes qui l'avaient produite était à jamais abolie. 
Le souffle vital que le moribond expirait, battu par les vents, se dissolvait 
dans l'air, disait Épicure, comme un brouillard ou une fumée, avant même 
que le corps fût décomposé *. C'était là d'ailleurs une conception, si ancienne 



1. Zeller, Phil. Gr., III, i, p. 420 ss. ; Guyau, La morale d'Epicure, 3» éd. (1886), 
p. 103 ss. ; C. Martha, Le poème de Lucrèce, 3e éd., pp. 113-172; IJseaer, Epicurea, 1887. 

2. Cf. Festugière, Epicure, 1946, p. x ss. 

3. Cf. supra, p. iio j Rohde, tr. fr., p. 534 ss. Sur la physiologie d'Épicure, la nature 
de l'âme et la peur de la mort, cf. Constantin Vicol, Cicérone e l'epicureismo dans Ephe- 
meris Daco-Romana, 1945, p. 215 ss. 

4. Symbol., p. 121, n. i ; Fnedlânder, Sitteng., IV s, p. 3665 Cf. C. E., 59p. 



CHAPITRE II, — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE I25 

qu'Homère avait déjà usé d'une comparaison semblable ; et l'idée que la vio- 
lence du vent peut agir sur les âmes désincarnées comme une force destruc- 
trice, était déjà familière aux enfants d'Athènes du temps de Platon'. Mais 
si l'âme se résout ainsi, aussitôt après la mort, en ses principes élémentaires, 
comment des fantômes peuvent-ils venir nous effrayer durant les veilles, ou 
des êtres aimés nous visiter dans nos rêves. Ces simulacres (siocoXa) ne sont 
pour Épicure que des émanations de particules d'une ténuité extrême que 
les corps émettent constamment, et qui conservent quelcjues temps leur forme 
et apparence ; ces particules, comme la couleur et le parfum, agissent sur nos 
sens et éveillent en nous l'image d'un être évanoui'. Toutefois les atomes 
dont l'âme était composée sont indestructibles. Impérissables, ils permettront 
à la nature de domier naissance à de nouveaux êtres, peut-être semblables aux 
précédents ; mais aucune conscience de leur liaison ne réunira l'ancien homme 
au nouveau, si celui-ci voit le jour. 

Nous sommes donc voués à l'anéantissement ; mais ce n'est point là un sort 
à redouter. La mort qui passe pour le plus horrible des maux, n'en est point 
un en réalité, puisque la destruction de notre organisme abolit en lui toute 
sensibilité*. Le temps où nous n'existons plus n'est pas plus pénible pour nous 
que celui où nous n'étions pas encore^. De même que Platon avait conclu 
d'une préexistence supposée de l'âme à sa persistance après le décès, Épicure 
tirait de notre ignorance d'une vie antérieure une conclusion opposée ; et cette 
conviction que nous périssons tout entiers pouvait seule, suivant lui, assurer 
notre tranquillité intérieure en nous délivrant de la crainte des tourments 
éternels*. 

Il n'est pas de doctrine du maître sur laquelle ses disciples insistent avec 
plus de complaisance ; ils le louent d'avoir affranchi l'homme des terreurs 
de l'au-delà, ils le remercient de leur avoir appris à ne pas redouter le trépas ; 
sa philosophie leur apparaît comme la libératrice des âmes^. Lucrèce dans 
son II le Livre, dont les philosophes du XVlIie siècle se plaisaient à célébrer 
les mérites, prétend avec une sorte d'exaltation bannir des cœurs « cette 



1. Homère, //., W, loo; Platon, Phédon, 70 A ; 77 D; 80 E 5 84 B; cf. Symbol., 
iio ', supra, ch. I. 

2. Sur les eïdôla, ou simulacra, cf. Lucrèce, liv. IV, 34 ss., avec les oommeintaires. 

3. Usener, Epicurea, 60 ; 61 ; 71, 8. 

4. Lucrèce, III, 830 ss. avec les notes de Heinze et d'Ernout-Robin. 
5- Fragm. 30, 8 ss., p. 73, XI, Usener; Lucrèce, III, 37 ss. 

6. Martha, op. cit. [p. 124, n. i], p. loa ss. 



126 ^UX PERPETUA 

crainte de l'Achéron qui trouble jusqu'au fond la vie humaine ^ ». Le sage 
voit se dissiper toutes les fictions cruelles dont la Fable a peuplé le royaume 
des épouvantements, et il trouve un calme bienheureux, l'ataraxie parfaite, 
lorsqu'il s'est débarrassé de cette appréhension de la mort qui hante le vul- 
gaire, répand sur toutes choses un voile lugubre et ne laisse aucune jouissance 
sans mélange. Quelques réserves qu'on puisse exprimer sur l'ensemble des 
conceptions d'Êpicure, il a certainement rendu un service éminent en déli- 
vrant les esprits des terreurs chimériques de la mythologie du Tartare, comme 
de l'illusion que le corps continuait à être sujet aux besoins et à la souffrance 
dans la nuit du tombeau. 

Cette doctrine, que Lucrèce avait prêchée avec l'enthousiasme d'un néophyte 
conquis à ha vraie foi, eut à Rome un vaste retentissement 2. Nombreux étaient 
dans l'entourage de Cicéron ses adeptes, parmi lesquels Cassius, le meurtrier 
de César. Salluste n'hésite pas à mettre dans la bouche de César lui-même, 
parlant en plein Sénat, l'affirmation que la mort, repos des tourments, dis- 
sipe les maux des hommes et qu'au delà il n'y a plus ni Joie, ni souci s. Les 
hommes de science surtout sont portés vers ces théories : Pline l'Ancien, 
dans un passage célèbre, après avoir déclaré catégoriquement que l'âme et 
le corps n'ont pas plus de sensations après le décès qu'avant le jour de leur 
naissance, termine par une apostrophe véhémente : « Malheureux, quelle 
folie est la vôtre de renouveler la vie dans la mort 1 Où les créatures trou- 
veront-elles jamais le repos, si le sentiment reste aux âmes dans le ciel, aux 
ombres dans les enfers ? Cette crédulité complaisante nous fait perdre le 
plus grand bien de notre nature, la mort, et redouble les douleurs de la der- 
nière heure par l'appréhension de ce qui suivra. Si vraiment il est doux d© 
vivre, pour qui peut-il l'être d'avoir vécu ? Combien plus aisée et plus cer- 
taine est la croyance que chacun peut tirer de sa propre expérience, lorsqu'il 
se représente sa tranquillité future d'après celle qui précéda sa naissance ». 

Dans une de ses tragédies, œuvre de jeunesse, Sénèque fait déclamer par 
le chœur des Troyennes une longue profession de foi du plus pur épicurisme. 

1. Lucrèce, III, 38 ss. « Et metus ille foras praeceps Acheruntis agendus / funditus 
humanam qui vitam turbat ab imo. » 

2. Epicuriens à Rome : Zeller, /. c, p. 37a ss. ; Friedlânder, Sittengeschichte, IV ^ 
p. 366. 

3. Sali., Catîl., 51, 20 ; 52, 13. Cf. les nombreuses épitaphes Perpûtuad Securitati ■ 
Dessau, Index, p. 945. 

4. Pline, H. N., VII, s^, iço. 

5. Sénèque, Vroad., 382 ss. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 137 

Au li<= siècle l'envahissemeiit du monde romain par les mystères et les super- 
stitions de l'Orient, poussa les incrédules à exalter davantage Êpicure. Lucien, 
proclame, presque avec les expressions de Lucrèce, le caractère vraiment sacré 
et divin de celui qui, seul, a connu le beau avec le vrai, et l'a transmis aux 
disciples dont il est devenu le libérateur 1. Partout les croyants le regardaient 
comme un affreux blasphémateur. Le faux prophète Alexandre d'Abonotichos 
recommandait à tous ceux qui voulaient obtenir des grâces divines de lapider 
« les athées, les épicuriens et les chrétiens » et il les excluait de ses mystères *, 
Il ordonna par un oracle de brûler les livres de celui qu'il appelait « l'aveugle 
vieillard ». Lorsque le mysticisme et la théologie triomphèrent dans le monde 
romain, l'épicurisme cessa d'exister. Il avait disparu au milieu du IV^ siècle. 
Julien l'Apostat croit encore devoir interdire aux prêtres païens la lecture 
d'Êpicure et de Pyrrhon le sceptique ; mais, ajoute-t-il, déjà un bienfait des 
dieux a détruit leurs écrits, en sorte que la plupart font aujourd'hui défauC '. 
Mais l'Ecole avant de s'éteindre avait durant plusieurs centaines d'années 
conquis une multitude d'adhérents. Les textes abondent, qui prouvent combien 
elle avait réussi à discréditer les fables- sur les Enfers imaginées par les poètes 
et qui avaient longtemps obsédé l'imagination populaire. Cicéron * proclame 
qu'aucune vieille folle ne croit plus aux demeures profondes de l'Orcus et 
aux lugubres régions peuplées de morts livides. Personne n'est assez puéril, 
répète Sénèque, pour redouter Cerbère et les Larves qui apparaissent sous la 
forme de squelettes 5. Qu'il y ait des Mânes, dit Juvénal^, un royaume sou- 
terrain, un passeur armé d'une perche, des grenouilles dans le gouffre du 
Styx, et que tant de milliers de morts puissent passer l'onde noire dans 
une seule barque, les enfants même ne le croient pas, Pline l'Ancien'' présente 
cet argument paradoxal, que s'il y avait une cavité infernale, le zèle des 
mineurSj qui ont creusé de profondes galeries dans la terre, aurait percé sesi 
parois ; et même le dévot Plutarque *, lorsqu'il vient à parler des punitions 
réservées par la mythologie aux méchants, ne voit en elles que des contes de 



1. Lucien, Alex., 61 ; cf. 47. 

2. Ibid., 38 ; cf. 44 et 47. 

3. Julien, Ep., 89 (p, 141, 23, Bidez-Cumont). 

4. Cic, Cw5c., I, ai, 48 ; cf, I, 6, 10 ; Nat. deor., Il, 2, 5. 

5- Sénèque, Efist., 24, 18 ; cf. 82, 16. Cf. supra, ch. i, p. 83. 

6. Juvénal, II, 149 ss. Cf. Pausanias, III, 25, 4. 

7. Pline, H, N., II, 63, § 158. 1 

8. Plutarque, Mon -posse suav. vîvi sec. Epie, 27, p. 1105. Cf. Pascal, I^, p. i6o s. 



i28 LUX PERiPEltTA 

nourrices, bons à effrayer les enfants. Il est caractéristique qu^en certains pas- 
sages Cicéron et Sénèque raillent les Épicuriens de s'attaquer encore à des 
chimères qui ne sont plus acceptées par personne et de répéter toujours la 
même chanson contre des superstitions que chacun trouve ridicules ' . 

Mais l'étendue de l'action exercée par Êpicure apparaît surtout si l'on 
consulte les inscriptions funéraires*. La plus remarquable est un long texte 
qui s'étendait sur la paroi d'un portique dans la petite ville d'Oenoanda, en 
Lycie. Un bon bourgeois, nommé Diogène, qui paraît avoir vécu sous les 
Antonins, était un partisan convaincu de la doctrine d'Épicure ; sentant appro- 
cher sa fin, il voulut en graver sur le marbre un exposé pour l'édification 
présente et future de ses concitoyens et des étrangers. Il ne manque pas d'y 
montrer son mépris de la mort dont, il a, dit-il, appris à se moquer. « Je ne 
me laisse pas effrayer par les Titye et les Tantale que certains représentent 
dans l'Hadès ; je ne suis pas saisi d'horreur en songeant à la putréfaction de 
mon corps... Quand la connexion de notre organisme est déliée, rien ne nous 
touche plus. » Ce sont des idées que nous trouvons partout reproduites sous 
des formes variées, car l'épicurisme ne trouva pas seulement des partisans 
convaincus dans les cercles cultivés ; il se répandit dans les couches les plus 
basses de la population, comme en témoignent éloquemment les épitaphes où 
s'exprime l'incrédulité à la vie future \ Certains se contentent d'une courte 
profession de foi « Nous sommes mortels, nous ne sommes pas immortels », 
ou <: toutes choses périssent avec la vie, et deviennent vaines » ^ Une maxime 
est si souvent répétée qu'elle s'écrit parfois par de simples sigles : « Non 
fui, fui, non sum, non euro. » « Je n'étais pas, je fus, je ne suis pas, peu 
m'importe ». L'homme rentre dans le néant dont il est sorti ^. On a remarqué 
que cette formule épigraphique était gravée surtout sur des tombes d'escla- 
ves, qui n'avaient guère de motifs d'être attachés à la vie. Des gladiateurs 
adoptent aussi cette sentence : aux misérables qui devaient dans l'arène faire 

1. Cicéron, Vusc, I, 5, ii ; Sénèque, Efist., 24, 18. 

2. Cf. Galletier, p. 13 ss. 

3. Cousin, B.C. H., 1897, XVI, p. 2i6ss.;cf. Usener, Rhein. Mus.,N.F.,XLVn,ip.4'2i) 
Diogenis Oenoand. fragm., éd. William, Teubner, 1907. 

4. Friedlânder, Sitteng., III, p. 801 ss. ; cf. Lattimore, p. 84 ss., p. 209 ss. 

5. CIL, XI, 856 = C. E., 191 ; cf. C. E., 420 : « Omnia cum vita pcreunt et inania 
fiunt. » 

6. Dessau, 8132 ss. Sur les variations du sens de cette formule, cf. Musée belge, 1928, 
XXXII, p. 76 ss. 5 et Stèle d'Antibes, p. 32 s. — Louis Robert, Inscr. collection Frôhner, 

79' 90- 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 129 

preuve d'indifférence devant la mort, on enseignait que celle-ci marquait 
l'abolition du sentiment et le terme de la douleur * . 

Parfois la même pensée s'exprime d'une façon moins brutale et presque 
touchante. Telle l'épitaphe d'un comédien en tournée, qui, après avoir débité 
bien des tirades et pâti sur bien des chemins, exprime la conviction que la vie 
est un emprunt comme l'est un rôle de théâtre. « Ma bouche ne profère plus 
de sons, le bruit des applaudissements n'arriv-e plus à moi ; payant ma dette 
à la nature, je m'en suis allé. Tout cela n'est que poussière » ^■. 

Certains incrédules, plus bavards, éprouvent le besoin de développer leurs 
négations^. « Il n'y a point de barque de l'Hadès, ni de nocher Charon, ni 
d'Éaque comme portier, ni de chien Cerbère. Nous tous que la mort a fait 
descendre dans la terre, nous devenons des os et de la cendre et rien de 
plus. N'offre pas à ma stèle, lit-on ensuite, des parfums et des couronnes : 
ce n'est qu'une pierre. N'allume pas de feu : la dépense est vaine. Si 
tu as quelque chose à donner, que ce soit à moi vivant. En abreuvant ma 
cendre, tu feras de la boue, et le mort ne boira pas. Moi aussi, je serai bientôt 
ainsi, mais toi, répandant la terre sur mes restes, dis- toi que je suis redevenu tel 
que j'étais quand je n'étais pas ». Cette dernière pensée est fréquemment 
exprimée. Ainsi sur une tombe romaine on lit : Ntous ne sommes rien, et 
nous fûmes. Vois, lecteur, combien, mortels, nous retournons vite du néant au 
néant*. La vie est une courte veille entre l'inconscience de deux sommeils 
infinis. 

Parfois ces défunts adoptent un ton plaisant qui peut paraître macabre. Tel 
un affranchi qui, jovial jusque dans la tombe, vante les agréments de sa nou- 
velle condition : « Ce qui reste de l'homme, mes os, repose doucement ici, 
je n'ai plus le souci de mourir soudain de faim, je suis exempt d'accès de 
goutte, ma persormene sert plus de gage â mon loyer, et je jouis gratis d'une 
hospitalité éternelle » ^•. 

Souvent un épicurisme plus grossier recommande de profiter de notre pas- 
sage ici- bas puisque le terme fatal prive à jamais de ces plaisirs, qui sont 



I. Cf. Recueil inscr. du Pont, n° iio, (p. 135). 

a. Ibid., n° 143 (p. 153). 

3. Kaibel, Efigr., 646, 
. ^- C- E., 1495 = CIL, VI, 26003 : « Nil sumus et fuimus. Mortales respice, lector, / 
m nihil a nihilo quam cito recidimus » ; c£. Anthol. Gr., VÎI, 339. Cf. Berhlich, As-petti, 

P- 59- 
5. C. E., 1247 = CIL, VI, 7193. Cf. Lucien, De luctu, 17. 



130 LUX PERPETUA 

le souverrain bien : « Es, bibe, lude, vent », « Mange, bois, amuse-toi et viens 
ici » est un conseil plusieurs fois répété i. Oii se souviendra de la maxime 
que combat S. Paul dans la première aux Corinthiens : « Mangeons et buvons, 
car demain nous mourrons » ^. Il n'est pas rare de trouver des variantes ins- 
pirées par la fameuse épitaphe qui se serait vue sur le prétendu tombeau de 
Sardanapale 3, et où s'exprimait la maxime : « Fais bonne chère, car tu 
n'emporteras rien d'autre avec toi » ; ou bien : « ce que j'ai bu et mangé, 
voilà tout ce qui est à moi » *. Un distique plusieurs fois reproduit dit : « Les 
bains, le vdn et l'amour consument nos corps, mais ils font la vie, les bains, 
la vie et l'amour^ » ; et un vétéran de l'armée fait graver sur sa tombe un 
conseil tiré de son expérience : « Tant que je vécus, je bus volontiers : buvez, 
vous qui vivez*'. » 

L'exhortation à jouir d'une existence que la mort doit bientôt interrompre 
est un thème traditionnel qui s'est prêté à de nombreuses variations dans la 
poésie antique et moderne. L'épigraphie gréco-latine s'en est souvent inspirée'. 
C'est en cette formule que se résiimait la sagesse de l'épicurisme vulgaire. Les 
gobelets d'argent trouvés à Boscoreale, près de Pompei, et qui sont entrés 
au Louvre *, nous montrent des philosophes et dies poètes au milieu de sque^ 
lettes, tandis que des inscriptions incitent à se hâter, durant la vie, de se 
réjouir, car nu] n'est certain du lendemain. Épicure y figure allongeant la 
main vers un gâteau posé sur une table, tandis qu'un petit cochon, placé 
entre ses jambes, lève la patte et le groin vers cette friandise pour en prendre 
sa part. Au-dessus on lit : Tb leXoç v^Sovy) « La fin suprême est le plaisir ». 
Horace en recommandant de vivre au jour le jour, sans empoisonner l'heure 

1. C. E., 1500. Cf. Brehlich, p. 50. 

2. I Cor., 15, 32. Cf. Dôlger, IXBYS, V, p. 421 ss. 

3. Anthol. Gr., Vil, 325 avec la note de l'éd. Budé, c£. Une pierre tombale erotique 
(A. C, 1940, IX, p. I ss.). 

4. C. E., 187 = CIL, IX, 2114 : « Quod comedi et ebiti, tantum meum est ». 

5. C. E., 1499 == Dessau, 8157 : Balnea,vina, venus oorrumpunt corpora nostra, /sed 
vitam faciunt balnea, vina, venus. Cf. Anthol., X, 112. 

6. C. E., 243( : « Dum vixi, bibi libenter : bibite vos qui vivitis. » Cf. C. E., 245 = 
CIL, II, 4137. 

7. En grec : Lebas Waddington, 977; Ra.msa,Y,Citiesaindbisho-prîcs,ïï,p.2S6,n°2'i2,; 
Louis Robert, R. Ph., 1943, XVII, p. 182. — En latin : Brehlich, Aspetti, p. 50 s. ; Gal- 
letier, p. 80-82. Noter C. £.,.856 = CIL, VI, 17985 a (trouvée sous la basilique de Saint- 
Pierre) ; « Amici qui legitis, moneo, miscete Lyaeum / et potate procul redimiti tem- 
pera flore / et venereos coitus ne denegate puellis /cetera post obitum terra consumit 
et ignis. » > 

8. Héron de ViUefosse, Le trésor de Boscoreale {Monum. Piot, V), Paris, 1899. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 13Ï 

qui passe par les espérances ou les craintes de l'avenir, se représente plai- 
samment comme un gros pourceau du troupeau d'Épicure^. C'est ainsi que le 
vulgaire avait interprété les préceptes de celui qui en réalité prêchait la 
modération et le renoncement pour parvenir au vrai bonheur, et qui flétrissait 
ceux qui se^ jetaient dans les jouissances et se hâtaient de faire bonne chère, 
en songeant aux privations dont ils souffriraient dans l'au-delà 2. Un épicu- 
curisme dégénéré, érigeant en vertus la gourmandise et la volupté', put devenir 
une règle de vie pour ceux que la bassesse de |eur âme yi prédisposait, comme 
les jouissances équivoques de certains cultes restèrent pour des populations 
grossières, encore proches du naturisme, la forme toute matérielle qu'elles 
concevaient de la félicité présente et future^. 

Sans doute, à côté de ces témoignages d'une incrédulité parfois ostenta- 
toire, pourrait- on, dès la fin de la République, trouver certains indices d'un 
renouvellemenl de la foi. Les mystères orientaux commençaient à enseigner 
à Rome leurs doctrines de salut, et les premiers conventicules pythagoriciens, 
nous le verrons (p. 151), y recrutaient des adhérents. Toute généralisation 
absolue en une matière qui comporte tant de nuances, serait nécessairement 
trompeuse. Mais l'on peut affirmer qu'à cette époque, la croyance en la v-ie future 
était réduite à un minimum. La période rationaliste et scientifique de la pensée 
grecque, qui commence avec Aristote et s'étend sur toute l'époque hellénistique, 
se prolonge jusqu'au siècle d'Auguste. Le scepticisme ou l'indifférence des 
Alexandrins, dont Rome est alors l'imitatrice, a gagné le monde latin. On 
connaît l'épigramine railleuse de Callimaque ''j qui fut un érudit en même 
temps qu'un poète : . « Charidas, que sont les choses d'en bas ? — Obscuriti^ 
profonde. — Remonte-t-on de là ? — Pur mensonge. — Et Pluton ? — Une 
fable, — Alors nous sommes perdus. Voilà mon dire véridique ». Catulle 
dira avec un accent plus amer ^ : « Le soleil peut se coucher et réapparaître, 
mais nous, notre . brève lumière une fois éteinte, il nous faut dormir une 
seule et même nuit éternelle. » 

Si l'on feuillette le recueil des épigrammes funéraires de l'Anthologie 

I- Horace, Epist., I, 4, i6. 

2. Cf. Martha, op. cit. [p. 124, n. i], p. 14a. 

3. Sénèque, De benef.^ IV, 2, i : « Apud Epicureos virtus voluptatum ministra est, 
luis paret, illis deservit. » 

4- Cf. înfra, ch. V (Mystères). 
5 Callimaque, Epigr., 13 = Anthpl., VII, 524. 

°- Catulle, V, .4 : « Soles occiderc et redire possunt / (Nobis, cum semel occidit brcvis 
^^x /, nox est perpétua una dormienda. » 



132 LUX PERPETUA 

grecque, on sera frappé de la proportion minime d;'entre elles qui font allusion 
aux récompenses ou aux joies d'outre-tombe. Il n'en est pour ainsi dire jamais 
question à l'époque hellénistique. La plupart dte ces morceaux se bornent à 
vanter les mérites inoubliables diu défunt, à exhaler les regrets que cause 
sa perte, à se plaindre de la cruauté du destin inexorable imposé aux mortels. 
Pour citer un exemple épigraphique, la longue épitaphe d'un mercenaire 
Cretois décédé à Gaza se termine simplement par un rappel trivial du chemin 
de l'Hadès commun à tous^. Lorsque par exception cet Hadès est mieux 
défini, il est le gouffre sombre qui engloutit les générations humaines et d'où 
nul ne remonte à la lumière. Les épitaphes latines versifiées, qui s''inspirent 
de celles des Alexandrins, en partagent d'abord le triste pessimisme, et c'est 
tardivement qu'on voit se multiplier peu à peu celles qui expriment des espé- 
rances plus consolantes '^ Au siècle d'Auguste le scepticisme n'avait pas gagné 
seulement les cercles des littérateurs et des philosophes ; dans une large por- 
tion de la population la croyance religieuse à une rétribution dans T'au-delà 
était ébranlée comme toutes les autres. Les vieux mythes sur la descente des 
ombres vers les Champs-Elysées ou le Tartaré, nous l'avons dit, ne trouvaient 
plus aucun crédit. Certains esprits spéculatifs qui cherchaient à les conserver, 
n''y parvenaient qu'en les dénaturant par des allégories audacieus'es. L'idée 
même d'une survivance consciente après la mort n'était plus généralement 
regardée comme assurée ; ceux qui n'allaient pas jusqu'à une négation brutale 
gardaient une prudente réserve. 

Nous disposons, pour la période impériale, d'une documentation abondante 
pour nous éclairer sur la foi des humbles, des petites gens. Si l'on parcourt 
les vingt à trente mille inscriptions funéraires de la ville de Rome, qui rem- 
plissent les gros volumes du Corpus, si l'on y consulte celles de l'Italie et 
des provinces de l'Occident, on sera frappé du petit nombre d'épitaphes qui, 
en dehors de la formule banale dis Manibus,, si dépourvue de signification 
que des chrétiens mêmes ne se font pas scrupule de s'en servir, expriment 
l'espérance d'une vie meilleure. On reçoit une impression toute contraire à 
celle qu'on éprouve en visitant nos cimetières ou en lisant les recueils de 
vieilles inscriptions chrétiennes. Sur l'immense majorité des tombeaux, la 
survivance de l'âme n'est ni affirmée, ni niée : on n'en dit rien. Ou bien 
les rédacteurs de ces textes mortuaires, comme d'ailleurs les auteurs contem- 

1. S.E.G., VIII, 269 : "IxEO TTjV xocvYiv à-rpaTcôv et<; 'A'îSew 

2. Cf. Galletier, oj». cit., W. KroU, Kultur der ciceronischen Zeit, II, p. 17 ss. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 133 

porains, tisent de phrases circonspectes, qui trahissent les hésitations de leur 
esprit. Si les Mânes éprouvent encore quelque chose... S'il subsiste un senti- 
ment après le trépas... S'il y. a une récompense sous la terre... Ces propo- 
sitions dubitatives sont extrêmement fréquentes^. 

La même indécision se trahit chez les écrivains qui, reprenant une alter- 
native déjà présentée par le Platon de V Apologie'^, avant que ses idées eussent 
évolué, et souvent reproduite après lui, répètent que la mort est une fin ou un 
passage : Truors aut finis aut transitus^ . L'bn ne choisit pas entre les deux 
termes du dilemme, mais on laisse la question ouverte. La vie future était géné- 
ralement regardée comme une hypothèse métaphysique consolante, comme une 
simple possibilité entrevue par certains penseurs, comme /une espérance reli- 
gieuse, mais non comme im article de foi. 

On se souviendra de la conclusion élevée qui termine l'éloge d'Agricola : 
« Si, dit Tacite, il est un asile pour les mânes des hommes vertueux, si les 
grandes âmes ne s'éteignent pas avec le corps, repose en paix ». Mais à côtfé 
de cette hypothèse qu"il hasarde, l'historien exprime l'assurance qu'Agricola 
recevra une autre récompense de ses mérites : tout ce que ses contemporains 
ont aimé et admiré dans son caractère le fera vivre dans la mémoire des 
lommes durant l'éternité des âges. On voit ici comment la perplexité, où 
'on se débattait lorsqu'on, songeait à la survivance psychique, donnait aux 
yeux des anciens une valeur plus grande à l'immortalité terrestre *. C'est 
)our beaucoup d'entre eux le point essentiel, parce que, seul, il est certain. 
Ne pas tomber dans Tabîme de l'oubli paraît une récompense suffisante des 
lauts faits les plus glorieux. « La mort, dit Cicéron'', est redoutable pour 
ceux dont la vie s'' éteint tout entière, non pour ceux dont le renom est impé- 
nssable. » Que la commémoration de nos mérites ne cesse point quand sera 
achevé le court délai de notre passage ici-bas, mais qu'elle se prolonge 
autant que durera la suite des générations futures, voilà le désir profond qui 
stimule la vertu' et incite à l'effort*. Dans le Pro Archia où il célèbre les 



"^•C. B., 180, 1147, 1190, 1339, etc. Cf. Lattimore, p- 56 § 8 ; p. 59 § 9 j p. 320. 
2. Platon, A-poL, 40 c, 41c; cf. Dieterich, Nekyia, p. 136. 

3- Sénèque, Efist. 65, 24 ;Marc-Aurèle, III, 3, etc. 5 Martha, o-p. cit. [supra, p. 124, 
• I]} p. 119. 

4- Cf. Priedlânder, Sitteng., III, p. 326 ss. ; Lattimore, p. 242 ss. 

^- Parad. Stoic, II, 18 : « Mors est terribilis iis quorum cum vita omnia extin- 
bUntur, non iis quor^im laus emori non potest. » Cf. Symbol., p. 254. 
^- Cic, Pro Rabirio, X, 29 ; De senect., XXIII, 82. 



134 . LUX PERPETUA 

bienfaits que produit l'amour de la gloire, Cicéron*, qui n'en était point 
exempt, remarque finement que même les philosophes qui prétendent en 
démontrer la vanité, ont soin de placer leur nom en tête de leurs livres, et 
montrent ainsi le prix qu'ils attachent à ce dont ils prêchent le mépris. Plus 
encore qu'aujourd'hui l'espérance d'une notoriété durable, le souci de continuer 
à occuper de soi ses semblables après soti décès, la préoccupation d'être jugé 
favorablement par l'opinion publique, même posthume, était pour beaucoup 
de gens une hantise secrète ou! avouée, qui dominait leur pensée, dirigeait 
leurs action? 2. Même ceux qui n'avaient joué qu'un rôle modeste dans le 
monde, et ne s'étaient fait connaître que d'im cercle restreint, cherchaient à 
rendre leur souvenir inoubliable en se construisant le long des grandes routes 
de solides tombeaux» dont l'inscription perpétuierait leur nom. Les épitaphes 
commencent souvent' par la formule « Memoriae aeternae », à la Mémoire 
éternelle, et nous en avons hérité, bien quje l'idée qu'elle représente n'ait plus 
pour la plupart de nous qu'une valeur très relative. Elle se rattache dans 
l'antiquité à cette vieille croyance d'uttie communion de sentiments et d'un 
échange de services entre le mort et ses descendants, qui célèbrent le culte 
funéraire. Lorsqu'on cessa de croire fermement que le défunt pût sentir et 
agir, les offrandes furent faites dans une autre intention : on aima à penser 
que celui qui s'en était allé, ne périssait pas tout entier tant que son souvenir 
subsistait dans le cœur de ceux qui l'avaient chéri et dans l'esprit de ceux 
qui apprenaient à louer ses bienfaits ; il ressuscitait pour ainsi dire dans 
l'image que se faisaient de lui les descendants des amis qui l'avaient connu 
et des admirateurs qu'il avait conquis. Êpicure lui-même disposa dans son 
testament que le jour de sa naissance serait commémoré chaque mois ; et ses 
disciples célébraient encore cette fête mensuelle sous l'Empire. La joie qui 
régnait dans les banquets de ces disciples, qui étaient tous des amis, devait 
se renouveler périodiquement après sa mort, lorsque leurs successeurs se réuni- 
raient pour festoyer en mémoire de lui 3. 

Mais à mesure que la science amplifia les dimensions reconnues au cosmos, 
elle rapetissa par comparaison l'importance qu'on pouvait attribuer à la terre 

1. Vro Archîa, II, 26; cf. "Cusc, I, 15, 34; et Platon, Banquet, 208 c-e. Cf. Pascal, 
Pensées, Brunschvicg, fr. 150 ; « Ceux qui écrivent contre (la gloire) veulent avoir w 
gloire d'avoir bien écrit. » 

2. « On ne s'avoue pas toujours le désir vague de faire parler de soi, quand on "^ 
sera plus, mais il est toujours au fond die; notre cœur. » M'«e du Chatelet, citée p^f 
Bellessort, Essai sur Voltaire, 1925, p. 127. 

3. Diog. Laert., X, 16 = fragm. 217, Usener ; Pline, N. H., XXXV, 5 ; cf. F^^' 
tugière, E-pîcure, p. 31 ss. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHîOUE 13S 

dans l'ensemble de l'iuiivers, et les philosophes en tirèrent argument pour 
avilir la valeur qu'on pouvait attacher à une survivance dans la mémoire des 
hommes sur notre globe minuscule. A cette immortalité si restreinte, si vide 
de sens, si promptement abolie, ils opposèrent celle des âmes qui, se mouvant 
dans les espaces infinis des cieux, participaient à la vie divine des astres, 
auxquels elles étaient égalées * . 

Nous sommes ramenés par ce biais à la qtiestion essentielle qui s'impose 
à notre esprit lorsque nous étudions l'évolution des idées religieuses sous: 
l'Empire. Pourquoi la société païenne, j'entend ses classes cultivées, a-t-elle 
passé du scepticisme à la foi en l'immortalité personnelle. Une grande évo- 
lution morale comme ce renouveau du spiritualisme a toujours des causes 
multiples dont souvent on a peine à démêler la complexité. Mais le phéno- 
mène historique qui nous occupe a été dû, avant tout, à un. motif intellectuel, 
le déclin du rationalisme ^, l'abandon de cette attitude mentale que la Grèce 
ancienne, créatrice de la science profane, avait adoptée et imposée au monde : 
une recherche de la connaissance indépendante de 'toute théologie et pour- 
suivie par un amour désintéressé du vrai. Depuis le i^r siècle avant notre ère 
le progrès scientifique s'arrête dans le monde ancien, et cette stase est le 
prélude d'une régression qui se précipite à mesure que s'accentue la décadence 
de l'Empire. 

On a voulu y voir une conséquence de la nature même de l'esprit romain, 
essentiellement pratique et peu enclin à des spéculations dont n'apparaissait 
pas l'utilité immédiate. Mais le facteur décisif qui produisit cet abaissement 
des études, fui .certainement l'e genre d'instruction que recevait la jeunesse, 
cette culture oratoire qu'à l'imitation de la Grèce hellénistique, Rome fit 
prédominer dans l'éducation depuis l'époque de Cicéron jusqu'à celle de saint 
Augustin 3 et à laquelle furent subordonnées toutes les autres disciplines, même 
la philosophie. Or la rhétorique enseignée dans les écoles se souciait peu de 
faire éclater la vérité, elle se contentait de son apparence : la vraisemblance. 
Elle apprenait à soutenir avec un égal talent des thèses opposées * et plus 

1. Vanité de la gloire humaine dans l'imniiensité de l'espace et du temps : Cïc, Somn. 
Scip., 6 ; cf. Boyahcé, Et. sur le songe de Se, 1936, p. 147 ss. ; Symbol., p. 255, n, i. 
— Cf. Sénèque, Efist., 102 ; Marc-Aurèle, IV, 19, 33 ; VIII, 44. 

2. Festugière, Hermès I, p. i ss., et Rev. et. grecques, 1943, p. 368 ss. 

3. Priedlànder, Sittengesch., III, p. 260 ; Marrou, Saint Augustin et la fin de la cul- 
ture antique, 1938, p. 113. 

4. Pour et contre l'immortalité : Quintilien, Declam., X, ii5-i7 et Ps, -Clément, Reco- 
Piit., I, 3. . . ; . 



i3é LUX PERPETUA 

une proposition était paradoxale, pltis celui qui la défendait pouvait faire 
montre de sa virtuosité 2. De là une prédilection pour des sujets absurdes, 
qui faussaient l'esprit en y oblitérant le sens du réel, et qui n'étaient choisis 
qu'en raison de la difficulté de les traiter 1. 

Les disciples des rhéteurs ne se croyaient pas obligés d'approfondir les 
connaissances transmises par les générations passées, de faire un tri entre les 
théories vraies ou fausses des érudits d'autrefois. Ils se contentaient d'acquérir 
une teinture superficielle des disciplines qui pouvaient servir à l'art oratoire 
et leur permettraient de prononcer devant des juges un plaidoyer émouvant, 
ou de débiter un discours d'apparat applaudi par un auditoire mondain de 
dilettantes. A l'ère des découvertes succède ainsi celle de la vulgarisation, 
aux œuvres originales se substituent les compilations. Après les sommes 
exposant l'ensemble des faits admis par les diverses branches d'une science 
qui ne se renouvelle plus, viennent les manuels ; puis les résumés de manuels. 

Mais si l'éducation, sacrifiant le fond à la forme, favorise l'éloquence aux 
dépens de l'érudition, si la sonorité de la parole tient lieu de réflexion, 
si entre des thèses contradictoires le jugement ne choisit pas, cette abdication 
de l'entendement a pour conséquence inévitable un scepticisme qui se défie 
de tous les systèmes, et regarde comme inconcluantes les controverses des 
sectes rivales. Dès lors les âmes inquiètes, qui sont en quête d'une certitude, 
chercheront à l'obtenir, non par une application patiente d'e l'esprit critique, 
mais par une inspiration surnaturelle ou une communication divine. La déca- 
dence de la recherche scientifique a pour corollaire une exaltation ou, pour 
mieux dire, « une perversion de la piété » 2. Et comme l'opinion se répand 
de plus en plus que les sages de l'Egypte ou de la Perse, de la Chaldée ou 
de l'Inde ont, à l'aube de la civilisation, reçu du ciel une révélation qu'ils ont 
transmise aux Hellènes ^, on demandera aux théologiens de ces pays reculés, 
siège de la culture primitive, la connaissance de dogmes irréfragables et une 
règle inébranlable de vie morale. Or tous les mystères orientaux qui se répan- 
dirent dans le monde latin sont des religions de salut, qui prétendent assurer 
le bonheur éternel de leurs initiés par la participation à des cérémonies secrètes, 
et leur jirédication tend à rendre indubitable pour leurs adeptes la croyance 
à l'immortalité. 



1. Cf. Marrou, p. 53 ; Krojl, R. E., Suppl., VII, s. v. « Rhetorik», p. 112 ss. 

2. Festugière, Hermès, I, p. 5. 

3. Cf. infra, ch. VIII, à propos de Numénius. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 137 

Cette aspiration à la béatitude d'une vie affranchie des misères humaines 
grandit, et la propagande des clergés du Levant opère plus de conversions, 
lorsqu'après le siècle des Antonins la détresse de l'Empire va s'aggravant. 
La foi en une survivance se fait plus profonde à mesure que la vie présente 
devient un fardeau plus pénible à supporter. L''idée pessimiste que la nais- 
sance est un châtiment et que la véritable existence ri'est point celle de cette 
terre, s'impose davantage dans la proportion où s'accroissent les malheurs 
publics et privés*'. Pendant la grande -crise du III^ siècle, qui livra l'empire 
à l'anarchie et à la dévastation, il y eut tant de souffrances imméritées, de 
ruines iniques, de crimes impunis, qu'on chercha un réconfort dans l'attente 
d'une existence meilleure, où toutes les injustices de ce monde seraient répa- 
rées. Aucun espoir terrestre n'illiiminait alors la vie. La tyrannie d'une 
bureaucratie inquisitive et corrompue étouffait toute velléité de progrès poli- 
tique. Les sciences immobilisées ne découvraient plus de vérités inconnues, 
la nature ne livrait plus ses secrets, la terre restait inexplorée et le passé impé- 
nétrable. Un appauvrissement progressif et une insécurité générale découra- 
geaient tout esprit d'entreprise. L'idée se répandait que l'humanité était atteinte 
d'une irrémédiable dégénérescence, que la société s'acheminait vers sa disso- 
lution et que la fin du monde était proche". Il faut se rappeler toutes ces 
causes de découragement et d'anxiété pour comprendre l'emprise de cette 
vieille idée, si souvent répétée alors, qu'une amère nécessité contraint l'esprit 
de l'homme à venir s'enfermer dans la matière, et que la mort est un affran- 
chissement qui le délivre de sa prison charnelle. Dans la lourde atmosphère 
d'une époque d'oppression et d'impuissance les âmes accablées aspiraient avec 
une ferveur indicible à s'échapper vers les espaces radieux du ciel et deman- 
daient aux cultes exotiques la garantie d'une félicité posthume. 

Mais la propagation des religions orientales, qui ont agi souvent sur les 
foules incultes, et l'évolution de la philosophie, qui est un phénomène intel- 
lectuel, bien qu'elles soient concomitantes et aboutissent au même résultat, 
n'ont pas été produites par les mêmes causes. Si l'on se demande pourquoi 
ni le stoïcisme ni l'épicurisme^ après une période de faveur, n'ont pu satisfaire 
les esprits sur le point ç(ui nous occupe, et ont été abandonnés pour le néo- 
platonisme, il faudra invoquer d'autres raisons. 



I. Religions orient., p. 39 s. 

a. Cf. La fin du Monde selon les Mages occidentaux (R. h. rel., CIII, 193 1, p. 
00 ss. ; Relig. orient., p. 220, n. , 56. 



138 LUX PERPETUA 

Nous avons vu combien hésitant et variable était le sentiment du Portique 
sur la possibilité de l'immortalité consciente. Il n'apportait sur cette ques- 
tion, qui préoccupait de plus en plus les hommes, aucune solution arrêtée 
et n'avait par suite aucune prise sur des âmes avides d'ime ferme assurance. 
La suspension du jugement entre le mystère de la naissance et le mystère de 
la mort est une attitude d'intellectuels, dont les convictions se forment par 
des arguments rationnels, et qui peuvent même se complaire à s'endormir sur 
le mol oreiller du doute : elle ne sera jamais celle du commun des mortels 
dont les passions et les désirs, plus que des raisonnements, déterminent les 
idées, et dont on ne s'empare que par des affirmations tranchantes constam- 
ment répétées*. En réalité la lutte si' est trouvée circonscrite entre la négation 
des Épicuriens et l'affirmation des Pythagoriciens et des Platoniciens. Après 
avoir, à l'époque hellénistique, remporté des succès éclatants et conquis une 
multitude d'adhérents, l'épicurisme vit sous les empereurs le nombre de ses adhé- 
rents diminuer progressivement. Sans doute sous les Antonins on compte encore 
de nombreux sceptiques, comme Lucien de Samosate, dont l'ironie bafoue 
toutes les croyances religieuses ; mais l'école n'a plUs de maîtres marquants et 
deux siècles plus tard elle s'est éteinte^. Nous n'avons pas à considérer ici 
les causes générales de son déclin n\ la part qu'eut à son discrédit la fai- 
blesse de la physique du philosophe athénien, à qui Posidonius reprochait 
di'avoir été « plus aveugle qu'une taupe » ^. Mais l'on peut, pensons-nous, 
affirmer que si cette secte fut abandonnée, la cause en fut surtout dans sa 
négation de la vie future, qui était le trait le plus saillant de tout son sys- 
tème, celui qui le caractérisait aux yeux de la foule. C'est le point où il 
était le plus vulnérable, celui qui était le plus attaqué. Son opposition irréduc- 
tible à toute idée d'immortalité a été combattue avec force et lucidité par les 
écoles rivales, celle des Académiciens et celle des Stoïciens. Plutarque utilise 
dans un de ses traités les principaux arguments de cette polémique*. 

Pour Épicure l'univers s'est constitué par des tourbillons d'atomes, qui se 
sont agglomérés en vertu de lois purement mécaniques. L'âme, nous l'avons 

1. Cf. Rousseau, Profession de foi du vicaire savoyard (début) : «Le doute sur les 
choses qu'il nous importe de connaître est un état trop violent pour l'esprit humain. Il n'y 
résiste pas longtemps, il se décide malgré lui de manière ou d'autre, et il aime mieux 
se tromper que ne rien croire. » Cf. Cicêron, De senect., XXIII, 85 ; "Cusc, 1, XVI, 
39-40. 

2. Cf. su-pra, p. 127. 

3. Symbol., p. 60, n. 4 j et Cléomède, De motu cire, II, i, § 87. 

4. Plut., Non fosse suav. vivi sec. E-p., 26, p. 1104 s. 



CHAPITRE II. -r- LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 139 

4 

vu, est formée, comme toute la nature, de ces atomes dont la combinaison 
transitoire se .dissout au moment du décès pour ne jamais se renouveler. 
Toute sensibilité de notre être est abolie à jamais, et il ne peut plus 
len durer aucune souffrance. Mais, opposent les adversaires, si tout se termine 
avec cette vie terrestre, les méchants cesseront de craindre un châtiment dans 
l'au-delà et ne seront plus détournés du mal, les sages d'espérer une récom- 
pense de leur vertu et ne seront plus incités au bien. Ce raisonnement est 
l'objection habituelle opposée au matérialisme par les moralistes qui admettent 
la nécessité d'une rétribution posthume, et la foi en cette justice compensatrice 
s'était au IP siècle imposée aux philosophes comme aux adeptes des mystères '. 

Mais plus caractéristique est le sentiment attribué par cette critique anti- 
épicurienne à la foule vulgaire : celle-ci redoute à tel point l'anéantisse- 
ment total, la privation de tout sentiment qu'elle préférerait même souffrir 
dans les Enfers les supplices inventés par la Fable, plutôt que d'être privée 
de toute existence, «, L'espoir de l'éternité, — je cite Plutarque ^ — le désir 
d'être, de tous les amours le plus ancien et le plus vif, surpasse en douceur 
la crainte puérile (du Tartare). Aussi ceux qui perdent leurs enfants, leur 
femme, leurs amis, préfèrent-ils qu'ils existent quelque part et subsistent en 
souffrant des peines, plutôt que. de les voir supprimés, détruits et réduits au 
néant. Ils se plaisent à entendre et à dire des défimts des expressions comme 
« il s'en est allé », « il nous a quittés », et tout ce qui implique un changement 
de son âme, non une destruction ». L'on voit indiquée dans ces lignes une 
des raisons majeures qui firent obstacle au triomphe de l'épicurisme : un 
instinct profond, inné dans l'être humain, lui inspire le désir de se survivre. 
Il ne peut se résoudre à disparaître tout entier. Même lorsque la raison croit 
devoir admettre, souhaiter même, l'anéantissement, le subconscient proteste 
contre cette conviction. L'e?sence même de notre personnalité la voue à 
chercher sa persistance au delà des limites de notre court passage sur cette 
terre. Le sentiment intime se révolte aussi contre la douleur d'une séparation 
sans retour d'avec ceux qui nous sont chers, la perte irrémédiable de toutes 
les affections, la rupture définitive entre ceux qui demeurent et ceux qui les 
ont quittés. 

La polémique des adversaires d'Êpicure s'est aussi attachée à montrer 
que si, selon lui, l'insensibilité de la mort nous fait échapper à toute souf- 

I. Cf. Rohde, Psyché, II 2, p. 368 s. = tr. fr., p. 564 ss. Cf. infra, ch. V. 
a. Plut., l. c, 1104 c. 



140 LUX PERPETUA 

france, ce bienfait est purement négatif. A cette simple exemption de maux 
imaginaires, à cette « anesthésie » qui ne laisse place à aucune espérance, ni à 
aucune joie, les Platoniciens et les Stoïciens pouvaient opposer la félicité inex- 
primable qui attend les âmes des sages et des justes, soit pour l'éternité, soit 
au moins jusqu'à la dissolution générale de l'univers, et ce lumineux séjour 
oh chacun pourra vivre dans la société de ses proches, affranchi de toute 
attache charnelle, où son esprit contemplera les vérités qu'il n'apercevait ici- 
bas qu'à travers un brouillard 2. De telles promesses étaient certainement plus 
propres à séduire les hommes que la perspective d'une dissolution destructrice 
de tout sentiment. 

Le Stoïcien, même s'il croit que son âme se décomposera en ses éléments 
et ne lui survivra guère, peut se soumettre sans révolte intérieure à cette 
nécessité imposée à l'humanité, parce qu'elle est pour lui conforme à l'ordre 
divin du cosmos, à la volonté d'une Providence qui a réglé l'enchaînement 
des phénomènes en vue du bien suprême, et l'individu ne doit pas se plaindre 
de ses maux particuliers qui se produisent dans l'intérêt du Tout. Pour l'épicu- 
risme au contraire, tout est le résultat de forces aveugles agissant au hasard ^ ; 
des tourbillons d'atomes qu'aucune intelligence ne dirige, produisent et détrui- 
sent le monde et l'humanité. Un épicurien médiocre, vivant au jour le jour^ 
pouvait se résigner à ce déterminisme sans finalité. Tout esprit réfléchi devait 
trouver affreuse cette condition de l'homme livré à l'action d'une fatalité 
obscure, qui lui prête une conscience fugitive bientôt abolie, sans qu'il sache 
ni pourquoi il est né, ni pourquoi il mourra, ni pour quelle raison il est 
astreint au labeur et exposé à la douleur. L'individu n'est-il qu'un assemblage 
fortuit d'atomes, condamné à une existence éphémère dans un univers livré 
au chaos, où des générations, bientôt fauchées, se succéderont on ne sait 
pourquoi jusqu'à la destruction de la terre* ? 

Nous touchons ici à la raison profonde qui a fait l'infériorité de l'épicu- 
risme dans sa lutte contre ses opposants, et a provoqué sa défaite. La brièveté 
de la vie consciente, lueur bientôt éteinte, entre deux éternités d'inconscience, 
décourageait toute activité intellectuelle. L'ombre épaisse de la nuit s'appro- 

1. Plut., l. c. ; Cf. Sénèque, Epist., 82, 16 

2. Plut., /. c, 1107 b.. 

3. Marc Aurèle insiste sur cette opposition, IX, 39 ; cf. IX, 28 ; XII, 14 ; Plotin, II, 
gig, 65, p. 124, Bréhier. Cf. Platon, Lois, X, 903 b-d où la mention de la métempsycose 
trahit une influence pythagoricienne. 

4. Cf. A. J. Festugière, L'enfant d'Agrigente, Paris, 1941. 



CHAPITRE II. — LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE 141 

chant inexorablement détournait de toute application soutenue. De fait nous 
voyons Épicure déconseiller nettement à ses disciples l'étude des sciences et 
la pratique des arts, comme la participation aux affaires publiques ^. Il faut 
vivre caché, éviter tous les ennuis qui pourraient troubler la bienheureuse 
ataraxie, et le seul souci qui s'impose est la recherche du plaisir individuelj, 
dont les jouissances matérielles forment une part essentielle 2. Ses adversaires 
reprochent avec raison à cet hédonisme indolent d'avoir détruit dans les 
esprits spéculatifs l'amour du savoir, dans la vie pratique toute noble ambition. 
« Tenant leur état présent — je cite encore Plutarque^ — pour minuscule ou 
plutôt pour un rien, comparé à l'ensemble des temps, ils le dédaignent ; ils 
le négligent... n'en pouvant tirer de fruit. Tombés dans le découragement et 
le mépris d'eux-mêmes, ils ne font aucun cas de la vertu et de l'action ; tant 
ils se sentent des créatures éphémères et chancelantes, qui ne sont nées pour 
rien de considérable ». La valeur de l'effort désintéressé, et du dévouement 
total que le stoïcisme mettait en relief par la divinisation des héros, s'efface 
dans l'épicurisme, qui ne développe aucune qualité virile. L'altruisme pouvant 
aller jusqu'au sacrifice de soi-même en est exclu par une éthique utilitaire, 
qui en tarit les sources. Mais de tels sentiments existent dans l'être humain, 
et c'esc le rabaisser que de prétendre les supprimer. De même c'est le mutiler 
que de négliger ses aspirations mystiques, qui s'associent en lui à l'exercice de 
la raison. Si l'épicurisme eût régné sur le monde, son triomphe eût marqué 
une régression de l'évolution morale de la société romaine, et la haute spiri- 
tualité d'un Plotin y eût été inconcevable. Il n'est pas surprenant que la 
molle insouciance de cette philosophie du plaisir ait succombé : elle ne 
pouvait fleurir que dans l'atmosphère sereine de la pax romana, et quand 
des désastres effroyables s'abattirent sur l'empire et multiplièrent les douleurs 
et les angoisses de chacun, elle apparut sans remède contre une telle 
détresse, et ne résista pas à l'épreusvte. Ell«^ fut éliminée par des adversaires- 
qu'animait une foi ardente, qui se sentaient en possession d'une certitude 
qu'aucune dialectique ne pouvait ébranler et dont la prédication faisait retentir 
dans l'âme des échos que même l'enthousiasme d'un Lucrèce n'avait jamais 
éveillés. 

I. E. Joyau, E-picure, Paris, 1910, p. 5g ss. 

Z. Sur « le plaisir du ventre source de tout bien », cf. Athénée, XV, 12, p. 547 = 
Usener, Eficurea, it. 409; c£. fr. 400 et 406; Plut., /. c, pp. 1087 &, 1098^. 
3. Ibid., p. 1107&. 



CHAPITRE m 



L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 



I. — Les origines orientales et les Pythagoriciens. 



Si la critique philosophique, comme nous l'avons montré, avait discrédité les 
vieilles croyances des Grecs et des Romains relatives à la vie d'outre-tombe, 
il appartenait à une autre philosophie de faire revivre, sous une forme nou- 
velle, la foi en l'immortalité. 

Nous essayerons de déterminer ici les origines et tenterons d'esquisser le 
développement d'une doctrine que nous voyons s'affirmer en Grèce à partir 
du ye siècle, et qui devait transformer toutes les idées du monde méditerra- 
néen sur la destinée des morts et s'imposer aux esprits pendant de longs siècles. 
A la persistance d'une vie indécise et précaire dans l'obscurité du tombeau, 
à la prolongation, dans un royaume souterrain, des jouissances ou des peines 
de l'existence humaine, elle a substitué l'espoir d'une éternité radieuse dans 
la splendeur des cieux, soit que les Bienheureux doivent vivre dans la société 
des astres divins auxquels ils sont égalés, soit qu'ils s'élèvent au delà des 
sphères étoilées jusqu'en • présence d'un Dieu purement intelligible dans la 
lumière supra-mondaine de l'empyrée. Cette conception de l'immortalité qui 
était étroitement liée à la cosmologie des anciens parut inébranlable, tant que 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE I45 

le système du monde construit par leurs astronomes ne se fut pas effondré. 
Admise par le judaïsme alexandrin, enseignée à la fin de l'Empire romain 
par des mystères orientaux et par les Néoplatoniciens, elle fut adoptée par les 
grandes religions qui succédèrent au paganisme et devint, sous des formes 
diverses, en Europe et en Asie, la foi commune d'une large portion de l'huma- 
nité. On nous excusera si, recherchant la genèàe et le mode de transmission 
d'une doctrine si considérable, nous devons entrer dans certains détails qui 
pourront paraître arides. 

A rechercher la première origine de cette doctrine, il nous faudrait remon- 
ter jusqu'aux croyances primitives sur les esprits des morts qui vont habiter 
la lune ou dev^iennent des étoiles^, ou du moins nous transporter dans 
ItEgypte pharaonique et la Crète minoënne^'. Mais, ce n'est point de ces 
pays que sont venues lés croyances qui se propagèrent en Europe, Nous les 
retrouvons au contraire, nettement formulées à la fois dans l'Inde védique 
et dans la Perse avestique, et c'est le dualisme zoroastrien qui a donné une 
précision rigoureuse à la conception d'une béatitude céleste opposée à la dam- 
nation infernale. Au corps dont s'empare le démon de la corruption s'oppose 
l'âme qui l'a quitté. Après trois jours elle s'élève à travers l'atmosphère 
itequ'iau redoutable pont Cînvât, d'où les impies sont précipitées dans les 
abîmes ténébreux. Au contraire les justes montent d'abord jusqu'à la région 
des étoiles, puis, selon leur degré de pureté, s'élèvent jusqu'à la zone de la 
lune ou celle du soleil, et les plus saintes parviennent enfin au Garôtman, à la 
lumière infinie où siège Ahoura-Mazda s. 

Ce système est certainement très ancien : il repose sur des connaissances 
astronomiques rudimentaires. Comme les Upanishads de l'Inde, il situe les 
deux astres majeurs au-dessus des étoiles ; il ignore les planètes, qu'on n'avait 
pas encore appris à distinguer des fixes. Néanmoins son action s'est étonnam- 
ment prolongée. Non seulement l'eschatologie du manichéisme et du man- 
déisme, nés tous deux en Mésopotamie, exprime des convictions analogues, 
wiais l'idée des trois cieux superposés ne fut éliminée que tardivement de la 
littérature religieuse, et l'on peut dire qu'elle a conservé jusqu'à nos jours 

I. CapeUe, De hma, stellis, lacteo orbe animarum sedibus (Diss. Halle), 1917 ; cf. 
^ynibol.^ p. 177 ss. ; Louis Rougier, L'origine astronomique de la croyance -pythagori- 
cienne en l'immortalité céleste des âmes (Institut d'archéol. Orient, t. VI), Le Caire, 
'933- 

2.. Cf. infra, ch. VI, sur le sarcophage d'Haghia Triada. 

3- Bousset, A. Religiv.^ 1901, IV, p. 229 ss. ; Symbol., p. 179, n. 2. 



144 LUX PERPETUA 

une existence au moins verbale, puisque grâce à saint Paul, nous parlons 
encore d'être transporté au troisième ciel *•. 

Dès l'époque des Achéménides le mazdéisme fut propagé en Mésopotamie 
et en Asie Mineure. Des colonies de Mages, ou, comme on les appelait d'un 
nom sémitique, de Maguséens (Mayouaaioi) avaient allumé leurs pyrées jusqu'en 
Lydie, aux confins du monde hellénique. Ces Mages émigrés avaient subi 
fortement l'ascendant de Babylone, qui était alors le centre d'études le plus 
actif du monde. Leur religion, qui s'écartait à bien des égards du pur zoroas- 
trisme, apparaît comme un mélange du naturisme primitif des tribus iraniennes 
et d'une astrolâtrie savante empruntée aux «Chaldéens» ^, c'est-à-dire au clergé 
babylonien, dont l'activité scientifique se prolongea jusqu'à l'époque hellénis- 
tique. Ces prêtres-astronomes ne confondaient plus les planètes avec les autres 
étoiles ; ils avaient observé leur marche sinueuse et la durée croissante de 
leurs révolutions ; ils en avaient conclu à l'amplitude progressive d.e leurs orbites 
et à leur éloignement de plus en plus grand de la terre. Au lieu des trois 
cieux des indo-iraniens, ils avaient imaginé cette ordonnance des sept sphères 
planétaires, qui fut toujours qualifiée de « chaldéenne », Saturne, Jupiter, 
Mars, Soleil, Vénus, Mercure, Lune ". C'est probablement à ces mêmes « Chal- 
déens » que remonte aussi l'idée première d'une parenté (ffuyyévcta) entre 
l'âme et les astres *, car elle est impliquée par les relations que l'astrologie 
établit entre les divinités sidérales et l'esprit qui nous anime. Cette doctrine 
est née d'un fait d'expérience très simple. Le principe qui entretient la chaleur 
et la vie dans notre organisme doit être igné, et par conséquent de même 
nature que les feux du ciel^. Ainsi étaient formulées deux , théories qui, nous 
le verrons, ont servi de justification à l'immortalité astrale. Nous sommes dans 



1. S. Paul, Il Cor. 12, 2 ; cf. infra, p. 185, n, i. 

2. Cf. Mages helL, p. 35 ss. etc. Le mysticisme et l'eschatologie qui s'en inspire ont 
été tardifs à Babylone (Zimmern, ZDMG, 1922, LXXVI, p. 36 ss.) et peut-être n'y 
ont-ils été introduits qu'à l'époque hellénistique. 

3. Ordonnance chaldéenne : "Chéol. solaire, p. 471 [25] ss.; cf. infra, p. 185 ss. 

4. Philon, De migr. Abrah., 178 (II, p. 303, 4 ss. C. W.) ((Tuyyévî'.a Se où Stqj/tff- 
[j.éva)v) ; cf . De somniis, I, 54 (III, p. 216, 14). Sur la doctrine de la sympathie, cf. 
Rel. orient., p. 288, n. 41, et Rougier, op. cit., p. 72, qui invoque le "Cimée, p. 90 b i 
Stemplinger, Sympathieglaube im Altertum und Neuzeit, Munich, 191 9. 

5. Alexandre Polyhistor chez Diogène Laërce, VIII, 27, à propos des Pythagoriciens : 
Kat àvSpw-jtoK; slvai icpôi; Oeoùç ffuyYsvEiav xaxà tô ^txijziM avSpojirov ÔEpjxoO ; cf. Delatte, Vi^ 
de Pythagore, 1922, pp. 126, 208 ; Rougier, oj». cit., p. 76 ss., et surtout Festugière, 
R.E.G., 1945, p. 31. — Cf. infra, p. 159, n. 2. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 

une si grande ignorance de ce que furent les spéculations théologiques de 
l'Asie antérieure sous les Séleucides, que l'on ne peut préciser davantage. 

Dans cet Orient, où les nuits limpides font étinceler la voûte constellée 
d'un incomparable éclat, ^sa splendeur éveille naturellement un sentiment de 
ferveur religieuse. Selon la parole du Psalmiste* « les cieux y racontent la 
gloire de Dieu ». Il est naturel que le culte des astres s'y soit développé et 
qu'on y ait mis la destinée de l'homme, sur la terre comme après la mort, 
en relation avec ces « dieux visibles » . Pausanias prétend savoir que les Chal- 
déens et les Mages ont les premiers affirmé que l'âme humaine est immortelle 
et en ont convaincu les Hellènes et en particulier Platon '. «Sous cette forme 
absolue, une telle affirmation est sans doute inexacte, mais elle a conservé 
un souvenir infidèle d'une grande vérité. Il est certain que les Pythagoriciens 
sont entrés de bonne heure en contact avec ces « Maguséens », qui s'étaient 
établis à proximité des cités grecques d'Ionie. Une tradition antérieure à 
Aristoxène de Tarente, le disciple d'Aristote, voulait que Pythagore lui-même 
eût été à Babylone se mettre à l'école de Zoroastre, assertion certainement 
mensongère, mais où s'est concrétisé le souvenir des rapports qui ont existé 
entre l'ancien pythagorisme et les Mages d'Asie Mineure *. Nous avons montré 
récemment, sur un point de détail, comment l'interdiction de sacrifier et de 
consommer le coq blanc, adversaire des démons malfaisants, avec les raisons 
invoquées pour justifier cette prohibition, avait été empruntée à ces mazdééns 
d'Anatolie' par la secte italique^. Celle-ci subit à bien d'autres égards l'as- 
cendant de ces maîtres orientaux : ses premières notions d'astronomie et de 
mathématiques lui sont venues de Babylone &, et c'est des Maguséens qu'elle a 
reçu cette doctrine de l'immortalité céleste, qui se présente comme ime com- 
binaison de l'eschatologie mazdéenne avec la théologie astrale des « Chal- 
déens ». La transmission des résultats scientifiques auxquels une patiente 
observation du ciel avait conduit ces Chaldéens, s'est conjuguée avec celle 
'de croyances religieuses qui, dans l'esprit d'un clergé d'astronomes, en étaient 
le corollaire. 

1. Psaume i8, 12. 

2. Pausan., IV, 32, 4. Les révélations sur la vie future ont toujours été attribuées 
par les Grecs à des Mages ; l'Er de Platon en est un, comme le Gobryès de l'Axiochos 
infra, ch. IV, p. 193, et le Mithrobarzanès de Lucien, Nécyomancie. 

3. Cf. Mages hell., I, pp. 33, 38, iio. 

4. C. R. Acad. Inscr., 1942, p. 284 ss. ; cf. înfra, N. C. XV. 

5- Sur « le pythagorisme primitif et ses relations avec l'Orient », cf. Bidez, Eôs, 
pp. 9-20 ; p. 160, n. 25. 



I4é LUX PERPETUA 

Les Grecs ont toujours cru que des héros privilégiés pouvaient être enlevés 
par les dieux, corps et âme, pour aller vivre avec eux dans l'Olympe, échap- 
pant ainsi au destin imposé aux humains ' . Mais cette croyance diffère radi- 
calement de cette anthropologie selon laquelle chaque individu est composé 
d'un corps périssable et d'une essence immortelle qui, descendue du ciel à la 
naissance, y remonte après la mort. Cette idée apparaît pour la première fois 
à Athènes dans l'épitaphe, trouvée au Céramique, des guerriers tués devant 
Potidée, en 432 : « L'éther, dit l'inscription, a reçu leurs âmes, la terre leurs 
corps. » *. La même idée que l'homme est un composé de deux éléments qui, 
au moment du décès, retournent l'un à la terre et l'autre au ciel, suivant leur 
'Origine, se retrouive dans des vers faussement attribués à Épicharme, le 
dramaturge de Syracuse, mais qui certainement sont anciens, car Euripide les 
a connus ^. Une indication déjà plus précise nous est fournie par Aristophane, 
dans la PaiX: représentée en 421, à propos du polygraphe Ion de Chios, poète 
ami de Sophocle, qui avait écrit en prose une oeuvre de philosophie pytha- 
goricienne et qui venait de trépasser : Trygée étant monté au ciel sur un 
scarabée, assure que « quand quelqu'un meurt, il devient un astre dans les 
airs » et qu'Ion, auteur d'un dithyrambe commençant par les mots « Etoile 
du matin », s'est lui-même mué en cette étoile*. 

A côté de ces témoignages exactement datés, nous pouvons invoquer celui 
des Pythagoriciens eux-mêmes. Parmi les vieux akousmata, les préceptes 
transmis oralement dans l'Ecole, il s'en trouve un qui dit : « Que sont les 
îles des Bienheureux ? Le soleil et la lune^ ». Ainsi ces îles où sont trans- 
portés les héros, et qu'Homère situait dans l'Océan lointain aux confins de 
la terre, avaient été transférées par ces philosophes, suivant leur système 
habituel d'allégorisme, dans les deux astres majeurs, baignés par les flots lumi- 
neux de l'éther. La lune était pour eux la « terre éthérée » ou « terre olympi- 
que » (p. 175) jusqu'où s'élevaient, en quittant ce bas monde, les âmes des 
héros et des sages. Cette théorie reprenait, en la faisant entrer dans un système 
philosophique, la vieille croyance populaire que la lune est le séjour des morts. 
Sur une infinité de stèles funéraires, notamment en Afrique et en Gaule, est 
figuré le symbole du croissant, emblème de résurrection (p. 173). 

1. Rohde, Psyché, tr. fr., p. 56 ; cf. înfra, ch. VI. 

2. I. G. (éd. minor), I, 945 : AtSrip jj-èv 4''^X^'^ ÛTCESé^aTO, atop-ara 8e ;(Gcôv. 

3. Kaibel, Fragm. foet. Gr., VI, i, 1899, fr. 245; cf. Rougier, o-p. cit., p. 108 ss. 

4. Aristophane, Paix, 827 ss. ; cf. Diels, Porsokr., 25 (I^, p. 285). 

5. Jambhque, Vif. Pyth., XVIII, 82 = Diels, Porsokr., I^, p. 464, 5 : Tt èortv a^ 
[laxâpœv v?iaoi ; TiXtoç, ueIt^vti. Cf. Symbol, p. 183. 



CHAPITRE m. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE I47 

Arrêtons-nous ici un instant, pour cénsidérer ce que nous apprennent ces 
témoignages. Les anciens Pythagoriciens admettent une immortalité non seu- 
lement stellaire, ce qui pourrait à la rigueur être emprunté à l'opinion vulgaire 
qu'à chaque âme appartient une étoile, mais aussi luni-solaire. Ainsi, parmi 
tant de formes que peut prendre l'idée d'une survivance de la personne 
humaine, nous retrouvons précisément celle que nous avons signalée en Orient 
chez les Indo- Iraniens. C'est là une preuve très forte que, comme nous le 
disions, les philosophes grecs l'ont empruntée à ces Mages, dont, nous le 
savons, ils ont connu les doctrines. 

Une fois cette idée de la destinée d'outre-tombe admis© dans l'Ecole pytha- 
goricienne, celle-ci a, comme c'est souvent le cas, voulu la justifier par des 
raisonnements théoriques, , et, son astronomie étant arrivée ,à la conclusion que 
tous les astres, y compris les planètes improprement appelées « errantes », 
sont animés d'un mouvement circulaire constamment régulier, elle vit d'abord 
dans cette constance et cette régularité une preuve de la divinité des corps 
célestes. Comme d'autre part, l'âme aussi se meut perpétuellement et est prin- 
cipe de mouvement, elle doit être de même nature que les astres et comme 
eux immortelle. Si un tel raisonnement a pu être imaginé par xme pensée 
abstraite pour étayer une croyance religieuse adoptée par l'Ecole, il est impos- 
sible d'y voir l'origine même du dogme de l'immortalité céleste, dont les 
Pythagoriciens auraient été non seulement les propagateurs, mais les auteurs*, 
puisque ce dogme préexistait à eux dans le mazdéisme le plus ancien comme 
dans les Upanishads, sous le triple aspect stellaire, lunaire et solaire que lui 
avaient reconnu l'Inde et l'Iran. 

Nous ne pouvons tenter de déterminer ici l'étendue des emprunts faits au 
mazdéisme par l'eschatologie et la démonologie pythagoriciennes. Mais si l'on 
cherchait quelles similitudes les rapprochent, on trouverait de curieuses ressem- 
blances entre la conception que se faisaient de la nature et du sort de l'âme 
les disciples' du sage de Crotione et celle que révèle, à l'étudier de près, 
le caractère de ces divinités psychiques auxquelles les Perses rendaient uni 
culte sous le nom de Fravashis. Si l'on dégage, dans le Yasht qui leur est 
consacré, comme l'a fait jadis Soderblom'\ les éléments primitifs qui y, sub- 

i-_Rougier a eu tort, selon nous, de soutenir cette thèse {of. cit.), mais il a eu le 
mérite de mettre en lumière les doctrines pythagoriciennes dont il tire abusivement 
cette conclusion. 

2- Nathan Sôderblom, Les Fravashis, dans Revue hist. des relig. 1899, XXXIX, 
PP- 229-260, 317-418. Cf. Moulton, dans Hastings, Encycl., s. v. « Fravashi » et 
^ehtnann, ihid. s. v. « Ancéstor worshî-p » (Iranian). 



U8 LUX PERPETUA 

sistent encore malgré la transformation que leur a fait subir la théologie maz- 
déenne, on verra que ces Fravashis sont conçues comme des déités aériennes 
dont le domaine propre est l'espace intermédiaire entre le ciel et la terre. 
Elles préexistent à la naissance de l'être humain et, après s'être associées à 
lui, elles lui survivent. Elles s'unissent non seulement à l'homme, mais aux 
animaux. Enfin une connexion étroite est établie entre les Fravashis et les 
étoiles. Pour les Pythagoriciens aussi l'âme vit au ciel avant qu'elle vienne 
s'incarner dans un corps ; après la mort elle devient un de ces démons . dont 
la multitude peuple les airs. Celles qui donnent la vie aux animaux ne diffèrent 
pas de celle de l'homme, et d'autre part elles sont des parcelles de ce feu 
de l'éther qui brille aussi dans les astres. Il faudrait une analyse plus poussée 
pour déterminer si ces analogies doivent s'expliquer par la communauté d'une 
origine indo-européenne et si les traits communs appartenaient déjà à la 
vieille religion aryenne, ou si des idées qui étaient spécifiquement mazdéennes 
ont pu inspirer certaines doctrines des philosophes italiques. 

Si nous nous proposions d'étudier le développement de l'immortalité céleste 
dans le monde grec, nous aurions à parler ici de son adoption par le puissant 
idéaliste qui, plus que tout autre penseur, l'a imposée à la foi des générations 
postérieures. Platon, au cours de son voyage en Sicile, eut des entretiens à 
Tarente avec Archytas, le philosophe et homme d'Etat pythagoricien, dont 
chacun se plaisait à louer la sagesse ^ Il profita aussi des enseignements de 
l'astronome Eudoxe qui s'était instruit de la science orientale^. Peut-être 
même, suivant une tradition qui paraît véridique, un « Chaldéen » authentique 
vint-il prendre part aux discussions de l'Académie^. Platon fut conquis par 
la doctrine d'une préexistence et survivance célestes de l'âme, et il lui accorda 
une largî place dans les discussions et surtout dans les mythes de ses dia- 
logues les plus récents. Ainsi le mythe d'Er dans la République est une 
page où apparaît clairement l'intervention de conceptions chaldéo-iraniennes . 

L'harmonie et la constance des mouvements des corps célestes prouvent 
qu'ils sont doués d'intelligence et ont une nature divine. L'âme descendue du 
ciel est formée du même feu qui resplendit dans l'éther et brille dans les 

1. Cic, De amie, XXIII, 88; Horace, Ode, XXVIII, 5; Diels, Vorsokr., 35^ 3! 
cf. Bidez, Siir un fragment de l'Aristote -perdu dans Bull. Acad. Belgique, 1942, p. 2og. 
L'influence pythagoricienne se manifeste avec une évidence indiscutable dans le passage 
de la Re-publ., 614 c ; cf. Aristote, fr. 200 Rose ; Platon, Lois, X, <)bbd; Xlimée go c, d. 

2. Bidez, Eôs, p. 24 ss. 

3. Ibid., p. I ss. 

4. Mages hellénisés, p. 12; Bidez, Eôs, p. 43 ss., et appendice I. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 149 

astres, et cette « parenté » lui permet d'entrer en communication avec eux. 
La contemplation de leur beauté, la connaissance qu'elle procure de leur 
nature et de leurs révolutions, fait participer l'hçmme ici-bas à la félicité 
des Bienheureux. Elle est pour lui une anticipation de la béatitude que l'âme 
obtiendra lorsque délivrée des liens de la chair, elle s'élèvera au sommet des 
cieux. Toutes ces pensées mystiques de Platon, développées par ses successeurs 
immédiats, Aristote dans ses œuvres de jeunesse', Héraclide Pontique^, Xéno- 
crate", Crantor*, devaient se transmettre d'âge en âge ^ et exercer leur action 
sur les siècles postérieurs, bien au delà de la fin de l'antiquité. 

Mais notre propos n'est point d'étudier ici l'histoire de l'immortalité astrale 
dans l'ancienne philosophie grecque : il est de la suivre pendant la période 
romaine. Nous avons rappelé précédemment (p. iio) qu'à l'époque alexandrine 
l'Académie, infidèle aux doctrines de son fondateur, aboutit au doute métho- 
dique^ et aucune doctrine ne lui parut plus hypothétique que celle qui pré- 
tendait éclaircir le mystère de l'au-delà. 

L'héritage de Platon fut recueilli par les Néopythagoriciens, qui firent de 
lui, non sans quelque apparence de raison, le disciple du Maître, qu'ils véné- 
raient comme le Sage par excellence. Ce furent eux qui, dans une société 
devenue sceptique, se firent les défenseurs, les propagateurs et les rénovateurs 
de la croyance à l'immortalité céleste. Après l'avoir prêchée dans l'Egypte 
ptolémaïque, ils devaient l'enseigner aux Romains. 

Lorsqu'après le IV^ siècle l'école scientifique de l'ancien pythagorisme 
déclina en Italie, la secte s'y perpétua obscurément dans des conventicules 
mystérieux, sorte de franc-maçonnerie dont l'action à l'époque hellénistique 
se laisse difficilement mesurer ou circonscrire. Elle reprit une puissance 
nouvelle à Alexandrie^ous les Ptolémées®. Dans cette métropole où se mêlaient 
tous les courants de l'Europe et de l'Asie, le pythagorisme adopta alors bien 
des idées étrangères à l'enseignement du vieux maître de Samos, devenu une 
figure légendaire, dont déjà au temps d' Aristote on savait peu de chose de 
certain''. L'école n'avait pas eu, ce semble, jusque-là, une théologie nettement 

1. Cf. sufra, ch. II, i, p. m. 

2. Héraclide : Mages hell., pp. 14 ss., 81 ss. ; Bidez, Eôs, p. 52 ss. 

3- Xénocrate : Rich., Heinze, Xenokrates, 1892. 

4- Crantor, cf. înfra, Boyancé, p. 163, n, 2. 

3- Cf. Plut., Non -passe suav. vîvi sec. Efic, 28 ss., p. iio, 5 c. 
"• Wellmann, Bolos, Demokritos und Anaxilaos (Abhandl. Ak. Berlin, 1928, p. 4 ss.). 
7- Rathmann, Quaestiones Pythagoreae, Orfhicae, Halle, 1933, p. 152 ss. ; Isidore 
^^vy, La légende de Pythagore, Paris, 1927. 



150 LUX PERPETUA 

formulée et logiquement construite ; et les points de contact qu'offraient ses 
doctrines avec les croyances de l'Orient favorisa un vaste syncrétisme. Pytha- 
gore, affirma-t-on, avait eu pour disciple. Platon, qui fut vénéré presque à 
l'égal du sage de Crotone^. La puissante construction du panthéisme stoïcien 
ne fut pas sans exercer son ascendant sur les théories de la secte. Celle-ci avait 
été dès l'origine en contact avec les mystères orphiques et avec ceux de Dio- 
nysos et elle le resta, mais elle subit aussi l'action plus lointaine des religions, 
de Babylone et de l'Egypte, en particulier de ces doctrines « chaldéennes » 
que les Grecs avaient appris à mieux connaître après les conquêtes d'Alexandre. 

Ce vaste éclectisme ouvert à toutes les nouveautés scientifiques ne provoqua 
pas une rupture avec le passé. Les théologiens réussirent à concilier avec elles 
les traditions poétiques, même les plus scabreuses et les plus absurdes, par un 
système plus ingénieux que raisonnable d'allégories morales 2. Le « divin » 
Homère devint ainsi un maître de piété et de sagesse, et la mythologie 
un recueil de récits édifiants. La démonologie permettait de justifier toutes 
les pratiques du culte, toutes les légendes de la Fable aussi bien que la magie 
et la divination : on rapportait à des puissances inférieures ce qui paraissait 
incompatible avec une conception plus haute de la divinité. Le pythagorisrae 
put amsi se poser, non en adversaire ou en réformateur, mais en interprète 
de la religion ancestrale. Les philosophes prétendaient rester fidèles à la 
pensée des sages qui, aux origines de la civilisation, avaient reçu une révélation 
divine, laquelle s'était transmise à Pythagore, puis à Platon. Ils se sentaient 
si certains de reproduire l'enseignement des Maîtres dont la parole faisait 
loi, qu'ils n'hésitèrent point, par une fraude pieuse, à mettre leurs propres écrits 
sous leurs noms vénérés. Rarement la littérature apocryphe vit s'épanouir une 
floraison aussi luxuriante que dans ces milieux d'illuminés s. 

En bref, nous n'avons sur le développement que prit le pythagorisme dans 
l'Egypte des Ptolémées que des indications éparses et souvent suspectes, presque 
toute la littérature philosophique de cette époque a3^ant péri et les fragments 
qui nous sont parvenus d'oeuvres pythagoriciennes n'étant souvent que des 
pastiches pseudépigraphes difficilement datables. Néanmoins on peut affirmer 

1. Macriobe, In somn. Scip., I, 11, i ; Proclus,- In Platonis theologiam, 1, 62, p. 13' 
éd. 1613. 

2. Cf. SymboL, p. 3 ss. 

3. Cf. Zeller, Philos. Gr. III, 2, p. 115. « Littérature formée de pastiches et ai 
faux » : Louis Delatte, Les traités de la Royauté d'Ecphante, Diotogène et Sthe^n- 
das (Bibl. fac. philos. Univ. Liège, XCVII, 1942, p. 282). 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 151 

que cette secte occulte exerça une action considérable, puisqu'elle influença, 
comme nous le verrons, un stoïcisme devenu éclectique, au point de lui imposer 
sa conception de la vie future. 

Si, par la voie détournée d'une Stoa réformée, la doctrine de l'immortalité 
devait conquérir, à Rome, des adhérents illustres \ la prédication pythagori- 
ciemne s'y développa parallèlement, et cette action directe allait y, multiplier 
les conversions. 

Après la prise de Tarente et la soumission de la Grande Grèce, cette secte, 
que le secret dont elle s'entourait suffisait à rendre suspecte au Sénat, gardien 
de la morale, mena en Italie une existence obscure et pour ainsi dire souter- 
raine, mais elle ne s'éteignit pas et continua à faire une propagande dont 
on. peut relever de multiples indices *. 

Lorsqu'elle s'introduisit à Rojne, elle chercha selon sa coutume à se rattacher 
^ de vieilles traditions locales, et elle le put sans trop de difficulté. L'orgueil 
national des vainqueurs de la Grèce pouvait avec quelque complaisance la 
considérer comme italique. Pythagore passait pour avoir conseillé le roi Numa, 
le législateur religieux de la cité. Ennius avait exprimé sa doctrine dans ses 
poèmes, et Cicéron était persuadé que beaucoup d'institutions romaines avaient 
été calquées sur celles des Pythagoriciens *. De fait, dès le temps de l'ancienne 
République, le réformateur à demi mythique de Crotone jouissait, dans les 
classes dirigeantes de Rome d'une considération exceptionnelle*. La rude 
discipline de la vieille morale romaine pouvait être séduite par l'ascétisme 
et la frugalité de la secte. On sait qu'à l'époque de César les deux Sextius, 
le père et le fils, tous deux végétariens, enseignèrent non sans éclat cette 
philosophie tempérée de stoïcisme. Toutefois le premier adepte qui fit revivre' 
un conventicule pythagoricien fut, au témoignage de Cicéron, son ami, le 
sénateur Nigidius Figulus, curieux représentant de cette -religiosité scientifique 
qui caractérise le py thagorisme ' . Singulièrement érudit, ce magistrat romain 
était épris de toutes les sciences occultes : grammairien, naturaliste, théologien, 
il était aussi astrologue, magicien, interprète des songes et, à l'occasion, thau- 

I- Cf. infra, p. 161 ss.. 

2. Pythagorisme à l'époque romaine : Carcxjpino, Bas. fyth..^ p, 182 ss. ; Nock, A.]. 
■^rch., ig^6, pp. 152 ss. 

3- Cicéron, buse, IV, i, 2 ss. 

4- Purtwângler, Die antiken Gemmen, III, igoo, p. 257 ss. 

5. W. KroU, Realenc, s. v. Nigidius (XVII, 200-211) ; Louis Legrand, P. Nigidius 
figulus, -philosophe néopythagoricien et orphique, Paris, 193 1 : une reconstitution fan- 
tastique d'un prétendu système de Nigidius. 



IS2 LUX PERPETUA ' 

maturge. Il ne se borna pas à la théorie, mais réunit autour de lui un groupe 
Id'init'iés, dont on -ne sait s'ils subissaient davantage l'attrait d'une morale 
ésotérique ou de pratiques secrètes. Vatinius, parent et ami de César, qu'on 
soupçonnait de s'adonner à la nécromancie i, le spirite Appius Claudius Pul- 
cher, si peut-être ils n'appartenaient pas à ce cénacle de convertis 2, se récla- 
maient certainement tous deux du pythagorisme. 

Il est significatif que, vers le même temps, l'historien Castor de Rhodes 
prétendit interpréter les usages romains par cette philosophie 3 et l'on vit se 
multiplier les récits établissant une connexion entre l'Etat romain et les anciens 
réformateurs de la Grande Grèce. ^A l'époque d'Auguste, un poète mondain, 
comme Ovide, crut pouvoir introduire dans ses Méiapiorphoses, où l'on n'atten- 
dait guère pareille digression, un long discours de Pythagore prêchant le 
végétarisme et la transmigration*. Un peu plus tard, le romancier Antonius 
Diogène s'inspirait de la croyance pythagoricienne à l'immortalité lunaire 
dans sa description de la survie des âmes ®. Tout ceci concourt à nous montrer 
quelle séduction puissante exerça la secte rénovée, dès qu'elle se fut implantée 
à Rome. , ,, ! i'' 

Cependant les ennemis ne lui manquaient pas. La malignité publique n'épar- 
gna pas ces ténébreux thèosophes qui se réunissaient dans l'ombre de cryptes 
souterraines. On leur reprochait de négliger le culte national, qui avait fissuré 
la grandeur de la cité, pour se livrer à des pratiques réprouvées, commettre 
même des meurtres abominables^. Danger plus grave, ces réunions secrètes 
excitèrent aussi la suspicion des autorités. Leurs adeptes furent poursuivis 
comme se livrant à la magie, crime puni par les lois. La petite église pytha- 
goricienne semble n'avoir pu se maintenir longtemps dans la capitale : elle 
était morte à l'époque de Sénèque '. 

Mais le pythagorisme continuait à trouver des adeptes dans l'Empire et il 
rentrait bientôt à Rome. Sous Domitien, Apollonius de Tyane remplit l'Orient 
de sa prédication et de ses prodiges ; jeté en prison par ce despote soup- 

i.Cicéron, In Vatinium 34, avec le schol. Bob. (p. 202). 

2. Cf. supra, ch. I, iv, p. 98. 

3. Plut., Qtiaest. Rom., 76, p. 282 A; cf. p. 266 D. = Castor (à la suite de l'Hé- 
rodote de Didot), fragm. 24-25 ; cf. Symbol., p. 190. 

4. Ovide, Met., XV, 60 ss. 

5. Rohde, Der griech. Roman 2, p. 270 ss. ; R. E., s. v. « Ant. Diogenes » ; cf. Sym- 
bol., p. 190, n. 2. 

6. Cf. su-pra, ch. I, iv, p. 107, n. 6. 

7. Sénèque, Quaest nat., VII, 32, 2. , 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 153 

çonneux, à qui tous les philosophes étaient suspects, il jouit au contraire d'une 
faveur singulière auprès de ses successeurs. L'on a pu relever des traces 
indubitables de la propagation du pythagorisme en Asie Mineure, où le 
pseudo-prophète de Lucien, Alexandre d'Abonotichos, se conformait à ses 
doctrines dans les oracles qu'il rendait \ En Occident, peut-être cette philo- 
sophie avait-elle, dès une date ancienne, pénétré en Gaule et été connue 
des Druides 2, La preuve la plus éclatante de sa diffusion nous est fournie, 
nous espérons avoir pu le démontrer, par la sculpture funéraire qui, pendant 
des siècles, pour le choix de ses sujets et pour la manière de les traiter, s'est 
inspirée de ces allégories par lesquelles les ' Pythagoriciens donnaient aux 
vieilles légendes de la mythologie une signification conforme à leur éthique et 
à leur eschatologie. 

La tradition littéraire de lai secte se maintint jusqu'au llie siècle où elle 
fut absorbée par le née platonisme ; Numénius servit pour ainsi dire de tran- 
sition de l'une à l'autre . A une époque de syncrétisme, l'originalité de cette 
philosophie résidait moins dans sa doctrine que dans ses observances ; et quand 
ses conventicules furent dissous, elle se fondit aisément dans l'école qui se 
donnait comme sa continuatrice. De fait le pythagorisme avait exercé une 
action puissante, non seulement sur les théories de Posidonius et de Plotin, 
mais aussi sur les cultes orientaux répandus sous l'Empire.. Il avait donné le 
premier type de ces mystères savants où la connaissance ou « gnose » était 
à la fois la condition et le but de la sanctification*. 

Ce serait en effet une erreur de considérer le pythagorisme comme une 
pure philosophie, tels que le furent l'épicurisme ou le stoïcisme. Ses sectateurs 
formaient une église plutôt qu'une école, un ordre religieux et non une aca- 
démie des sciences ^': Une découverte récente faite à Rome * nous a appris 
qu'ils se réunissaient dans des basiliques souterraines construites à l'imitation 
de la caverne de Platon', où les hommes enchaînés ne voient, selon le granid 

1. Cf. R. H. Rel., igi2, LXXXVI, p. 202-210 j Symbol.^ p. 33. Cf. la pierre tombale 
<Je Philadelphie citée infra, ch. VI. — Héliodore d'Émèse, éd. Badé, p. XV. 

2. Diodore, V, 28, 6 ; Ammien, XV, 9, 8 ; Val. Max., II, 6, 10 5 cf. R. E. s. v. 
« Druidae », col. 1733 ; Symbol., p. 213. 

3. Sur Numénius, cf. infra, ch. VIII, p. 344. 
4. Sur la gnose, cf. infra, ch. V, p. 236. 

5- Fowler Religions expérience, p. 380, cf. ; Festugière, R. E. G., 1937, L, p. 476 
ss., et Hermès 72rism. I, p. 15 ss. 
6. Rev. archéol., 1918, VIII, p. 52 ss. ; Carcopino, Bas. Pyth., p. 206 ss. 
7- Platon, Rép., VII, p. 514. 



154 LUX PERPETUA ' ' 

idéaliste, que les ombres des réalités supérieures. Un sacrifice de fondation, 
celui d'un cliien et d'un porcelet, avait précédé la construction. Presque toute 
sa décoration est empruntée à la mythologie grecque ou aux cérémonies des 
mystères. Des rites secrets, des purifications variées y étaient pratiqués ; on, 
y chantai': des hymnes accompagnés d'une musique sacrée, et d'une chaire 
placée au fond de l'abside, les docteurs communiquaient aux fidèles un ensei- 
gnement ésotérique. Ils leur faisaient connaître ces symboles où sous une 
forme énigmatique étaient suggérées les vérités de la foi et les préceptes de 
conduite, révélés autrefois par Pythagore et les autres théologiens. Ils inter- 
prétaient par des allégories psychologiques ou eschatologiques les légendes 
du passé et surtout les poèmes homériques.' Ils imposaient, en commande- 
ments précis, une règle de stricte observance, qui embrassait tous les actes de 
l'existence quotidienne. A l'aurore il fallait, après avoir offert un sacrifice 
au soleil levant^, fixer l'emploi de la journée; chaque soir, procéder à" un 
triple examer: de conscience et à un acte de contrition, si l'on avait péché 
par action ou par omission 2. Le croyant s'astreignait à un régime puremen,t 
végétarien, à de multiples abstinences, à des prières répétées, à de longues 
méditations. Cette morale austère et circonstanciée devait assurer le bonheur 
et la sagesse ici-bas, le salut dans l'au-delà. 

La pratique d'un ascétisme rigoureux, qui caractérise éminemment l'éthique 
des Pythagoriciens, est une conséquence logique de leur système doctrinal. 
Ils sont tous d'accord pour affirmer que le principe qui anime notre organisme 
est apparenté à Dieu et par suite immortel. Toujours la génération est 
regardée par eux comme une déchéance et un péril. Enfermée dans le corps 
comme dans un tombeau, l'âme court le risque de s'y corrompre et même 
d'y périr. Notre labeur terrestre est une lutte incessante contre les tribulations 
infligées par la matière perpétuellement agitée. Un pessimisme foncier regarde 
donc la vie ici -bas comme une épreuve et un châtiment ; les fautes commises 
dans des existences antérieures amènent des renaissances de plus en plus 
basses dans l'échelle des êtres ; un dualisme radical oppose le corps à l'essence 
divine qui y réside. Le souci constant du sage sera d'empêcher son âme 
d'être polluée par le contact avec la chair. Il s'abstiendra de viande et 
d'autres mets qui pourraient la corrompre ; une série de tabous la protégera 



1. Sacrifice au Soleil : cf. ce que dit Marc Aurèle, XI, 27. 

2. Examen de conscience : Cicéron, De senect., XI, 38 ; Vers dorés, 40 ss., avec le 
comm. d'Hiéroclès {Fragm. Philos, gr., I, p. 460) ; Jamblique, F. Pyth., 24. 



CHAPITRE m. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE i55 

contre toute contagion. Deslustrations rituelles lui rendront sa pureté (àyveîa) 
sans cesse menacée'. L'exercice d'une vertu sans défaillance, la pratique d'une 
piété scrupuleuse lui conserveroAt ses qualités originelles. La musique qui 
s'élève vers des objets divins, préparera son ascension vers le ciel. La médi- 
tation est une prière muette, qui met la raison en communication avec les 
puissances d'en, haut. Saisie d'amour pour les beautés éternelles, elle monte 
dans ses transports jusqu'au séjour des dieux et, s 'identifiant avec eux, elle se 
rend digne d'une immortalité bienheureuse ' qui lui permet d'échapper défini- 
tivement au cycle des réinvcarnations ^ 

Mais à côté de ces hautes spéculations, de ce mysticisme éthéré, la foi en 
l'efficacité de rites archaïques pour assurer le salut se maintenait dans l'école. 
Il fallait qu'ils fussent pratiqués aux funérailles pour que le défunt jouît d'une 
félicité posthume''. Le corps, couvert d'un linceul blanc, devait être étendu 
sur une jonchée de feuillage ( Q%\.^ri.c, ), qui avait été en Grèce et ailleurs la 
couche primitive des vivants et des morts. L'on, prenait soin au moment du 
décès de consulter les auspices en silence ([j:£T'eiJ9r,(j.(aç), comme on le faisait 
sur le rivage avant de lever l'ancre. Il fallait se garder d'attirer par quelque 
parole imprudente les démons hostiles, qui auraient pu s'opposer à la périlleuse 
traversée de l'âme ballottée sur les flots tumultueux de la mer aérienne dans 
son ascension vers le ciel. 

Le pythagorisme, comme le prouvent les akousmata, avait de tout temps 
accueilli des croyances vulgaires, même des superstitions puériles, des tabous 
du folklore, dont il donnait une interprétation morale. Ainsi, des idées popu- 
laires sur les rapports de la lune avec les esprits des morts, sur les étoiles, 
dont chacune est en relation avec une âme individuelle, d'autres vieux préjugés 
survivaient encore et étaient expliqués doctement. D'autre part cette eschato- 
logie subit l'influence des théories, scientifiques alors admises : ses tenants 
cherchèrent à la mettre d'accord avec les progrès de l'astronomie. L'antiterre 
(àvTij(_ôa)v ), élément absurde de la cosmographie imaginée par la vieille 
école, fut transférée dans la lune pour être rendue acceptable à des esprits 
plus instruits^. Si l'antique division des cieux en trois étages superposés 

1. Purifications : Diog. Laërce, VIII, 33 ; Vers dorés, 68 ; Philostrate, Vita A-p., VI, 
S> 3 ; Jamblique, V. Pyth., 99. 

2. Cf. infra, ch. V, p. 235. 

3. Sur la métempsycose regardée comme un châtiment, cf. infra, ch. IV, p. 197. 

4. Sur ces rites funéraires, cf. C. R. Acad. Inscr., 1943, p. 113 ss. et N. C, X. Sur 
la ffTipâ(; cf. supra, ch. I, p. 42 ; sur les vents, cf. infra, ch. VI, p. 297. 

5. Cf. Symbol., pp. 184, 187. 



iSé LUX PERPETUA 

(p. 184) ne disparut jamais entièrement, elle fut cependant reléguée dans 
l'ombre par celle des sept sphères planétaires, contenues dans une huitième. 
Toutes ces diverses traditions et innovations eurent pour effet de produire une 
grande variété de croyances et de spéculations. La confusion s'accrut encore 
lorsqu'une philosophie devenue éclectique élabora des systèmes mixtes, où le 
stoïcisme et le pythagorisme furent appelés à se compléter l'un l'autre pour 
la création d'une eschatologie scientifique. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE i57 



II. — De Posidonius a Sénèque. 



Le discrédit qui s'attacha au stoïcisme à la fin de l'antiquité a provoqué 
la disparition presque totale des écrits composés par les Maîtres les plus 
illustres du Portique. Mais dans ce grand naufrage littéraire, aucune perte 
peut-être n'est plus regrettable, au poiiVt de vue de l'histoire religieuse, que 
celle des œuvres de Posidonius ^ La pauvreté des épaves qui subsistent de 
ses multiples ouvrages contraste avec l'autorité singulière dont jouit leur auteur 
auprès de ses contemporains et des générations suivantes. De sa vie même, 
peu de chose est connu. Né à Apamée sur l'Oronte, vers l'an 135 avant 
J. C, il quitta de bonne heure sa patrie, qu'il paraît avoir tenue en médiocre 
estime, et suivit comme jeune étudiant à Athènes les leçons d'un vieux maître, 
le stoïcien Panétius. Cette curiosité universelle qui devait faire de lui un érudit 
d'un savoir encyclopédique, le poussa à entreprendre de longs voyages, qui 
le conduisirent en Espagne jusqu'au rivage de l'Atlantique. A son retour, il 
ouvrit dans la libre cité de Rhodes, une école où il compta parmi ses élèves 
Cicéron, qui le célèbre comme le plus grand de tous les stoïciens*. Lorsqu'il 
mourut à 84 ans, après avoir rempli de son activité toute la première moitié 
du ler siècle, le prestige dont il jouissait, parmi les Romains comme chez les 
Grecs, était immense : Pompée, qui le visita à son retour de Syrie, entretint 
avec lui une correspondance suivie. Posidonius dut cette souveraineté intel- 
lectuelle aussi bien à la merveilleuse variété des connaissances dont il fit 
preuve comme philosophe, historien, naturaliste, astronome, qu'à l'éclat de 

1. A. Schmekel, Die Philosophie der Mittleren Stoa, 1892, p. 238 ss. ; Bevan, Stoics 
and Sce-ptics, p. 86 ss., trad. Baudelot, Paris, 1927 ; Karl Reinhardt, Poseidonios, 1921 j 
Kosmos und Sympathie, 1926, pp. 308-376 -, P. Schubert, Die Eschatologie des Poseido- 
nius {Verôjfentlichungen des Forschungsinstitut f. vergleich. Religionsgesch., Il, Heft. 4), 
Leipxigj 1927. — Parmi les auteurs qui ont soumis les théories de Reinhardt à une cri- 
tique incisive nous citerons Jones, Classical Philology, 1932, XXVII, p. 1 13-135 ; S. 
Blanfcert, Seneca (epist. 90) over Natuur en Cultur en Posidonius, Amsterdam, 1941. 
Cf. aussi M. Van den Bruwaene, X^races de Posidonius dans le premier livre des Vus- 
culanes (^Antiquité classique, 1942, XI, p. ^^ ss.). Sur l'xtjxrjvoi T,>.iou dans Sextus 
Empiricus, cf. Symbol., p. 190, n. 4, et sur le mythe du De facie, qui n'a pas pour 
source Posidonius, ibid., p. 196 ss. 

2. Cicéron, Hortensius, fr. 18, Muller : « Omnium maximum Stoïcorum » ; cf. Sén., 
Bp-> 90, 20. 



158 LUX PERPETUA 

son style abondant, imagé et coloré'. D'un esprit plus érudit que critique, 
il n'a point construit un système métaphysique original, qui soit comparable 
à celui des grands chefs d'école, mais il fut dans le Portique le représentant 
le plus éminent de ce syncrétisme qui régnait à son époque par lassitude 
des discussions stériles entre les sectes opposées. Il prêta l'appui de son 
autorité et de son éloquence à cet éclectisme dont Panétius lui avait donné 
l'exemple, qui tempérait la sèche rigueur de l'ancien stoïcisme et lui assura 
une liberté féconde en y mêlant des éléments platoniciens et aristotéliciens. 
D'autre paît ses origines syriennes inclinaient Posidonius a se rapprocher des 
idées religieuses de l'Orient qui, avec l'astrologie, avait apporté aux Hellènes 
une conception nouvelle de l'homme et des dieux. Il fit concourir toutes les 
connaissances humaines à la constitution d'un vaste système dont le couronne- 
ment était l'adoration enthousiaste du Dieu qui pénètre l'organisme du Grand 
Tout. A côté de la logique, de la physique et de la morale^ toutes les supers- 
titions populaires ou sacerdotales, démonologie, divination et magie, y trou- 
vaient leur place et leur justification par la doctrine de la sympathie universelle. 

Si nous apercevons ainsi les causes générales de la vaste résonance, du 
profond retentissement qu'eut l'enseignement de ce Syrien naturalisé Rhodien, 
il s'en faut que nous puissions reconstruire avec sûreté l'édifice de sa doctrine. 
Les contradictions des historiens qui s'y sont essayés suffiraient à nous ensei- 
gner la prudence. Obligés de se servir de fragments épars et d'extraits souvent 
anonymes, jDar suite de cette habitude qu'avaient les anciens d'indiquer rarement 
leurs sources, les érudits ont combiné les passages qui semblaient le mieux s'har- 
moniseï-, en écartant comme étrangers les textes qui à une concordance générale 
mêlaient quelques divergences ; mais procéder ainsi, c'est admettre implicite- 
ment le postulat que le système du philosophe d'Apamée fut immuable. Or cer- 
tainement, au cours d'une longue carrière, la pensée de Posidonius a évolué, 
comme avant lui celle de Platon, comme après lui celle de Porphyre 2, chez 
lesquels nous en pouvons mieux saisir les variations. Mais les œuvres de ce 
polygraphe étant perdues, nous sommes dans l'impossibilité, faute de docu- 
ments de première main, de suivre les méandres de sa réflexion et d'en fixer 
le point de départ et le point d'arrivée. 

Nous ne pouvons pas davantage déterminer la part personnelle de Posidonius 
dans la fusion qui s'accomplit entre le matérialisme stoïcien et la croyance 

1. Strabon, III, 2, 9, p. 147. 

2. Cf. infra, ch. VIII, p. 365. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE i59 

en une immortalité céleste. Nous ignorons trop profondément quelles furent à 
cet égard 1er. convictions de la plupart des représentants du moyen-stoïcisme, 
et spécialement des nombreux propagateurs de cette doctrine composite, qui, 
nés en Orient, ont dû être tentés d'accorder leurs spéculations avec la théologie 
astrale des Sémites. Plusieurs d'entre eux eurent des Romains pour disciples . 
et contribuèrent à la diffusion de ces idées nouvelles dans le monde latin ' , 
tels Athénodore de Tarse, qui fut le maître d'Octave, Antipater de Tyr, qui 
convertit Caton d'Utique à sa morale. C'est singulièrement restreindre la 
question à résoudre que de la traiter, en éplucheur de textes, comme une 
filiation verbale de philosophe à philosophe. Tout le problème des rapports 
religieux entre le Levant- et le Couchant y est impliqué. 

Cependant, au milieu de ces incertitudes, court un fil conducteur. Déjà 
les « Chaildéens », mous l'avons vu (p. 144), ont probablement imaginé 
que la chaleur qui entretient la vie dans notre organisme, est de même nature 
que celle qui, dans l'univers, allume la scintillation des étoiles divines^. 
Certainement le dogme que nos âmes sont congénères des astres, se répandit 
dans le monde hellénistique avec l'astrologie, et il est depuis cette époque 
enseigné par tous les adeptes de cette divination savante. Dès le IF siècle 
il trouva un défenseur convaincu dans le grand astronome dont les théories 
scientifiques furent directement influencées par l'érudition chaldéenne. « On 
ne louera jamais assez Hipparque », dit Pline l'Ancien^, « pour avoir établi, 
mieux que personne, la parenté des astres avec l'homme, et montré que nos 
âmes sont une parcelle du feu céleste ». A Rome, une envolée lyrique de 
Manilius "* débute par ce vers que Goethe, ayant fait ^ en 1784 par un temps 
radieux l'ascension du Broken, répétait pour exprimer l'admiration qu'il éprou- 
vait : « Qui peut connaître le ciel sinon par une faveur du ciel, et trouver 
Dieu s'il ne fait lui-même partie des dieux ? » On pourrait multiplier les cita- 
tions analogues d'astrologues postérieurs ^. Le principe que le semblable connaît 

1. Stoïciens orientaux et Romains : cf. Zeller, Philos. Gr., III, i, p. 585 -, Cambridge 
ancient history, XI, p. 641 ss. ' 

2. Cf. su-pra, p. 144, et Mystic. astral, p. 279 [26]. 

3. Pline, H. N., II, 26, 95 : « Hipparchus nunquam satis laudatus, ut quo nemo 
lïiagis adprobaverit cognationem (^ff'jyyévsiav) cum homine siderum animasque nostras 
paitem esse caeli ; cf. Relig. orient.^ p. 289, n. 56. 

4. Manilius, II, 115 : « Quis caelum possit nisi caeli munere nosse, et reperire deum, 
^isi qui pars ipse deorum est... ni sanctos animis oculos natura dedisset cognatamque 
sibi mentem vertisset ad ipsam... caeloque veniret quod vocat in caelum sacra ad com- 
mercia rerum». Cf. Relig. or., Le, note 

5. Cf. Myst. astral., appendice, p. 279 [26] ss. 



léo LUX PERPETUA 

seul le semblable, exigeait que la nature de l'intelligence humaine ne différât 
pas de celle de la divinité ; car sinon, elle n'aurait pu avoir la notion de 
celle-ci i. Celui qui s'adonne avec ferveur à l'étude des constellations ne reçoit 
pas seulement d'elles une sèche instruction 2, L'homme ne peut se rassasier 
du spectacle que lui offrent les astres resplendissants et leurs mouvements 
harmonieux. Il sent avec émotion en s'abandonnant à cette contemplation, le 
lien intime qui l'unit aux feux célestes. Sa raison entre en communion avec 
ces dieux visibles, un amour divin la transporte jusqu'aux voûtes éternelles^ 
où elle se mêle au chœur sacré des étoiles et suit leurs évolutions ryjthmiques., 
L'âme ne trouve pas seulement dans ce ravissement une jouissance infinie ; 
le ciel lui accorde la révélation de sa nature et lui apprend les lois qui dirigent 
ses révolutions. 

Pour l'astrologie, cette extase mystique qui fait abstraction de la vie 
future 3, enivre l'homme dès ceitte vie terrestre d'une « ivresse abstème » : 
c'est la récompense immédiate d'une dévotion savante, née dans des temples 
qui étaient aussi des observatoires. 

Mais lorsque s'affirma la croyance en une immortalité céleste, le transport 
passager concédé à l'homme ici-bas devint une anticipation de la béatitude 
que l'âme devait ressentir après la mort. Alors, échappant aux limitations des 
faibles organes des sens, la raison apercevra directement toute la splendeur 
de l'univers et obtiendra l'intelligence complète de ses mystères. Cette forme 
de l'eschatologie est la projection dans une éternité lumineuse des croyances 
dont la source première avait été « l'émotion cosmique » que fait naître la 
vue du ciel étoile. 

Or l'érudition de Posidonius s'était consacrée spécialement à l'étude des 
corps célestes. Il avait écrit sur ce sujet* un ouvrage qui comprenait au moins 
trois livres. La définition que donne de lui saint Augustin : « grand astrologue 
et aussi philosophe » ^j caractérise bien l'importance qu'avait pour lui la disci- 
pline chaldéenne, qu'il prétendit justifier comme toute la mantique en général. 

1. Cf. Sextus Empiricus, Math. VII, 93 : Tà'6jji.ota twv ôii.o(wv eTvai -iioooxivA. C. Reinhardt, 
Posidonius, p. 417; Kosmos u. Symrp., p. 178 ss. 

2. Sur ce qui suit, cf. Mystic. astral. 
3. Cf. infra, ch. VII, p. 305. 

4. nsp: |/.sTEwp(i)v (Diog. Laërce, VII, i, 135). De plus une [i.£T£topoXoyin-f) ff-roij^etuxîi;, Ibii-i 
§ 138, § 152. Cf. sur la sphère de Posidonius : Cic, Nat. cLeor., II, 34, 88. 

5. Aug., Civ. Dei, V-, 5 : « Magnus astrologus idemque philosophus », à propos de 
la géniture des jumeaux ; V. 2 : « Posidonius multum astrologiae deditus... Fataliuw 
siderum assertor » ; cf. Cicéron, De fato, III, 5, avec les notes d'A. Yvon, p. 30. — 
Bouché-Leclercq, Astral, gr., p. 545. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE i6i 

Il n'est pas douteux — bien qu'on en ait douté — que Posidonius adopta 
cette forme de mysticisme qui longtemps avant lui faisait partie intégrante de 
rlastroiogie. Il fit couler dans le lit aride d'un stoïcisme devenu scolastiquo 
im large courant d'idées dérivées à la fois du pythagorisme platonicien de son 
époque et des vieilles religions astrales de l'Orient. Mais il resta foncièrement 
stoïcien en se refusant à admettre la spiritualité de l'âme et la transcendance 
de Dieu. L'âme, formée selon lui d'un mélange d'air et de ,feu, se mêle 
aussitôt après le décès aux esprits, invisibles comme elle, qui peuplent l'atmos- 
phère. Dieu est immanent à l'univers ; le siège de la raison directrice du 
cosmos {riyzixoviy.6v) est la sphère des étoiles fixes, qui embrasse toutes les 
autres et détermine leurs révolutions *. Là aussi, au sommet du monde, mais 
non en dehors de lui, se réunissent les esprits bienheureux. De cette cime 
élevée ils prennent plaisir à observer les événements de notre terre lointaine 
et, divinisés, ils peuvent veiller sur elle et nous protéger'. 

Si l'on se souvient de la considération sans égale dont jouit à la fin de 
la République le maître rhodien, on admettra nécessairement qu'il contribua 
dans une large mesure à faire accepter dans la société romaine des doctrines 
qui, jusque là, n'y avaient obtenu qu'une faible audience. L'évolution intel- 
leictuelle qui se laisse observer chez son élève Cicéron est celle que 
devaient accomplir bien des esprits dans son entourage ; mais l'écrivain latin 
est le seul dont les sentiments intimes nous soient révélés par des écrits qui 
nous permettent de suivre les fluctuations de sa pensée inconstante. 

On ne peut douter que, durant la plus grande partie de sa vie, Cicéron ait 
été agnostique. Son esprit se complaisait au scepticisme de la Nouvelle Aca- 
démie, ou plutôt il adoptait à l'égard de la vie future l'attitude reçue dans 
le monde où il vivait : le problème de l'origine de l'âm^e et de sa destinée 
y était regardé non seulement comme insoluble, mais comme oiseux, indigne 
de préoccuper sérieusement, l'homme qui devait mettre son activité au service 
de l'Etat. La question du culte à rendre aux Mânes avait été réglée une foiS' 
pour toutes par l'ancien droit pontifical' Le vieil esprit romain se méfiait 
fies spéculations sur l'au-delà, qui détournaient dangereusement les esprits des 

1. Diog. Laërce, VII, i, 138-139 = Fragm. Sfoïc. II, p. 144 Arnim j cf. Cic, Somn. 
■^«■p. 4 : « (Globus) unus caelestis est extimtis, qui reliques omnes complectitur, sum- 
'ïius ipse deus arcens et oontinens ceteros. » Cf. Boyancé, Songe, p. 80 ss. 

2. Cf. Symbol., p. 123, n. 3 ; Sénèque, Consol. Marc, XVIII ss. ; Consol. Polyb., IX, 
3 : « Fruitur nunc libero et aperto caelo ... omniaque rerum naturae ■ bona summa cum 
voluptate perspicit ». Stace, Silves, V, 3, 19 ss., avec la note de VoUmer (p. 525). 



i62 LUX PERPETUA 

réalités présentes. La pensée de Cicéron n'abandonna jamais entièrement cet'.te 
attitude intellectuelle. Jusque dans la conclusion du traité Sur la nature dies 
"dieux, une de ses dernières œuvres, on le voit faire abstraction de toute rétri- 
bution dans un autre monde, mais invoquer imiquement le vieux concept grec, 
né de l'idée d'une responsabilité collective de la famille, celui que les fautes 
des parents sont punies sur leurs enfants*. Toutefois par l'étude des écrits 
de son maître Posidonius, et aussi par ses relations avec le sénateur Nigidius 
Figulus, adepte fervent du py thagorisme ^, Cicéron avait été mis en contact 
avec ce courant d'idées mystiques, qui commençait à se répandre en Occident. 
A mesure qu'il avançait en âge et que la vie lui apportait des désillusions, 
ces idées religieuses s'imposèrent davantage à sa réflexion^. En 54, après 
avoir renoncé à la vie politique, il composa la République, inspirée par l'œuvre 
homonyme de Platon. Comme celui-ci avait introduit à la fin de son ouvrage 
le célèbre mythe d'Er, son émule romain acheva le sien par ce morceau trou- 
blant qu'est le « Songe de Scipion », où le destructeur de Carthage reçoit 
les révélations du vainqueur de Zama*. 11 a voulu pareillement donner comme 
conclusion à une œuvre consacrée à la constitution de l'Etat idéal, une des- 
cription du sort réservé aux âmes d'élite dans l'au delà et cette description 
est présentée par un témoin de ce qui se passe dans ce monde mystérieux. 
De part et d'autre est formulée une doctrine de l'immortalité où l'homme de 
bien, et surtout celui qui a servi sa patrie, reçoit une récompense céleste, et 
où les exigences de la justice sont satisfaites par la récompense ou la punition 
posthumes du mérite et du démérite. Si l'imitateur latin du philosophe grec 
transporte, comme lui, dans le cosmos le théâtre de l'action mise en scène, il 

I. Cf. Rohde, Psyché, tr. fr., p. 450, n. i ; p. 565, n. 2. 

2. Cf. supra, p. 151. 

3. Lehrs, Po-pulàre Aufsàtze aus dem Altertum, 1875, p. 349 s. j Fowler, Religions 
expérience of the Roman people, P.382SS.; Friedlânder, 5ïif^e«gescÂ., III, p. 310 s. j Vicol, 
Cicérone et l'epicureismo dans Ephemeris daco-romana, 1945, X, p. 221 ss. 

4. Au temps où l'on cherchait un peu partout des emprunts faits à Posidonius, le 
Songe de Scipion a été considéré comme tel, et récemment encore Van den Bruwaene 
{A. C. 1929, VIII, p. 127 ss.) a voulu démontrer qu'entre Cicéron et Platon il fallait 
admettre l'intervention d'un intermédiaire stoïcien, qui serait Posidonius. Cette opinion 
a été combattue par Reinhardt [supra, p. 157, n. i] et par Harder, TJeber Ciceros Som- 
nium Scipionis {Schriften der Kônigsb. Gelehrter Gesellschaft, V, 3), Halle, 1929, et niée 
absolument par P. Boyancé, Songe. — Festugière, Les thèmes du Songe de Scipion {Erd- 
nos, XLIV, 1946, p. 370 s.), par iine analyse sagace des thèmes développés dans le 
Songe, a montré qu'il était une mosaïque de lieux communs. Le seul trait propre 3. 
Cicéron est l'exaltation des vertus patriotiques, qui lui fait attribuer l'immortalité aux 
grands politiques. ,;,,,; 1 i . 



CHAPITRE m. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 16? 

a cependant modifié librement son modèle. Par un souci littéraire, il a dra- 
matisé son exposé en le présentant, non sous la forme d'un récit fait par un 
visionnaire sans personnalité, comme l'est Er le Pamj»hylien, mais dans un 
dialogue entre deux hommes d'Etat des plus illustres de la République 
romaine. En outre, s'il a adopté le cadre général du mythe platonicien, Cicéron 
en a transformé le contenu en y introduisant les doctrines de la science hellé- 
nistique dans sa description des sphères célestes. Il a emprunté aussi à quelque 
représentant du stoïcisme éclectique l'opposition qu'il établit entre la vanité 
de l'immortalité terrestre qu'obtient la gloire conquise sur notre globe minus- 
nuscule^ et l'immensité de l'univers, où les grands hommes divinisés jouissent 
du spectacle merveilleux des sphères mouvantes et de la terre lointaine 
observé du ciel des étoiles fixes. C'est de cette contemplation enivrante et de 
l'audition de l'harmonie cosmique que se griseront éternellement les âmes 
bienheureuses. S'il paraît exclu que Cicéron ait suivi dans l'élaboration du 
Songe une œuvre déterminée de Posidonius, on peut croire que c'est à lui 
qu'il doit le coloris mystique de cette eschatologie astrale. 

Celle-ci n'est encore présentée ici que comme un simple rêve : c'est une 
vision dont rien ne garantit la réalité. Mais en 45, Cicéron est frappé d'un 
deuil cruel par la perte de sa fille imique Tullia ; sa douleur lui persuade 
que cet être chéri vit toujjours parmi les dieux. Il recommande, tout en 
s'en excusant comime d'Une faiblesse déraisonnable, d'élever à cette jeune 
ffemme, non un tombeau, mais une chapelle {faniim), qui consacre sonj 
apothéose*. Nous saisissons ses sentiments intimes dans les lettres qu'il adressa 
alors à Atticus de la solitude d'Astura, au bord des marais Pontins. Lui- 
même épanche son chagrin en écrivant une Consolatio , dont les fragments 
conservés nous le montrent étrangement dominé par les doctrines pythagori- 
ciennes : l'âme, exempte de toute matière, est céleste et divine, par consé- 
quent éternelle ; sa vie ici-bas est une peine qui lui est infligée : elle naît pour 
expier des crimes antérieurs "\ 

Troublé pai le problème angoissant de notre destinée, l'esprit sensible de 
Cicéron se tourne, non point vers les vieilles croyances, alors discréditées, mais 

1. Sur la vanité de l'immortalité terrestre, cf. sufra, ch. II, p. 133 ss. 

2. Pierre Boyancé, L'a-pothéose de Z\ullia (R. E. A., 1944, XLVI, pp. 179 ss.), pense 
q.ue cette apothéose et la construction d'un hérôon ont été suggérées à Cicéron par la 
lecture de la Consolation de Cranter. 

3. Consol. frag. 8 (= Lactance, Inst., III, 18) : « Scelerum luendorum causa nasci 
nomines ». 



ié4 LUX PERPETUA 

vers cette religion nouvelle qui apportait de l'Orient une philosophie mystique. 
U H crtensius et les Tusculanes., rédigés dans cette même période de sa vie, 
nous montrent l'empire que le néo-stoïcisme de son maître rhodien et le néo^ 
pythagorisme, qui comptait des tenants même au Sénat, exerçaient alors sur 
son esprit désabusé et attristé, et comment il cherchait dans les doctrines lumi- 
neuses d'une survivance remplie de félicité une consolation aux maux privés et 
publics dont il se sentait accablé. A la fin du De senectute, après, avoir résumé 
d'après les philosophes grecs les preuves traditionnelles de l'immortalité, le 
vieillard, qui se sent proche de la mort, exprime par la bouche de son héros 
une aspiration ardente à voir luire le jour qui l'introduira dans' une assemblée 
divine et lui fera quitter la tourbe fangeuse d'ici-bas*. Mais il ajoute : « Si 
je me trompe en croyant immortelles les âmes humaines, j'ai plaisir à me 
tromper e' ne veux pas me laisser arracher cette erreur qui fait ma joie^ ». 
Un espoir douteux auquel il se refuse à renoncer, telle est donc la dernière 
conclusion de Cicéron sur la question d'un l'au-delà, qui reste pour lui 
mystérieux. 

Cette déviation du stoïcisme, qui l'inclinait vers l'eschatologie pythagori- 
cienne, se fit accepter par ses tenants à Rome pendant plus d'un siècle, et 
l'expression la plus complète qui nous soit parvenue de cette philosophie com- 
posite se trouve dans les dialogues et les lettres de Sénèque, écrits au moment 
même où la secte était près de s'en détourner (p. 115). La perte presque 
totale des ouvrages publiés par les écrivains de l'époque alexandrin e, celle 
même de la Consolation et de VHortensius de Cicéron, ont fait pour nous 
de Sénèque le prédicateur le plus éloquent et le plus explicite de cette croyance 
en l'immortalité céleste introduite dans l'école de Zenon par Posidonius et 
ses émules. Nous apercevons, grâce à l'écrivain latin, l'aboutissement ultime de 
cette tendance mystique à laquelle avait cédé le Portique, et nous pouvons 
rassembler, dispersés dans ses œuvres, et reconnaître mieux que nulle part 
ailleurs les éléments dont cette eschatologie est formée ^ 

Comme Posidonius, Sénèque était éclectique. Le précepteur de Néron n'a 

1 . Cato, XXIII, 84 : « O praeclarum diem, cum in illud divinum animorum oonci- 
lium ooetumque profisciscar, cumque ex hac turba et ooUuvione discedam ». Cf. XXI, T]- 

2. XXIII, 85 : « Quod , si in hoc erro, qui atiimos immortales esse credam, libenter 
erro, nec mihi hune errorem, dtim vivo, extorqueri volo » ; cf. Zlusc., I, 11, 24; I> 
16, 39. 

.3. La plupart des passages de Sénèque relatifs à cette eschatologie ont déjà été 
réunis par Badstûbner, Beitràge zur Erklàrung der philosophischen Schriften Senecas, 
Hambourg, 190X, p. 10 ss. 



.CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 165 

jamais été le sectateur rigoureux d'aucun système dogmatique. Il prétend 
garder à l'égard des sages qu'il admire^ l'indépendance de son jugement * . 
S'il condamne l'hédonisme des Épicuriens, il ne s'est pas fait faute de citer 
et de louer Épicure ^. Il a concédé au scepticisme de l'Académie que, dans 
sa poursuite de la vérité absolue, l'intelligence humaine en ce bas monde 
n'atteint que la vraisemblance ^. Dans sa première jeunesse, il s'était épris 
passionnément de l'ascétisme de Sotion, au point de pratiquer son végéta- 
risme*. La largeur de son esprit conciliant l'inclinait aussi à céder à, la séduc- 
tion de ces perspectives radieuses que Pythagore et Platon avaient ouvertes 
sur la destinée future de l'âme. Mais Juste Lipse a déjà relevé les variations 
de Sénèque sur l'article de l'immortalité ^. Pas plus sur ce point que sur les 
autres, ce moraliste du grand monde ne s'est beaucoup soucié d'être toujours 
conséquent avec lui-même, et il n'a jamais prétendu présenter un système logi- 
quement cohérent. Il serait aisé de noter le flottement de sa pensée ondoyante 
dans ses épîtres, écrites sous l'impression du moment. Pour combattre la crainte 
du trépas, il n'hésite pas à invoquer l'argument épicurien que nous retombons 
après cette vie dans l'insensibilité qui précéda notre naissance. Ou bien il 
reprend l'alternative célèbre de Platon : la mort est une fin ou un passage". 
Ailleurs, il présentera la survie de l'âme comme une simple hypothèse'', ou 
comme un beau rêve*. De fait, il n'a pas cru qu'elle fût strictement démon- 
trable ; mais, puisque selon lui, à défaut de la connaissance du vrai, l'esprit 
humain devait se contenter du vraisemblable, cette doctrine se recommandait 
suffisamment à ses yeux, comme celle de l'existence des dieux, par le consen- 
tement universel des peuples ^ et par l'approbation des sages éminents qui 
l'avaient enseignée'". S'il repoussait, comme tous les Stoïciens, les fables du 

1. Episf., 45, 4. Cf. Martha, Les moralistes sous l'Empire romain, 8^ éd., p. g ss, ; 
Barth-Goedeckemeyer, Die Stoa^^ 1940, p. 154. 

2. Cf. l'index de l'édîtion Haase, s. v. « Epicurei », « Epicurus ». 

3. Barth-Goedeckemeyer, p. 153- 

4. Epist., 108, 17. 

5 Juste Lipse, Phîlosophîa Stoicorum, III, 11. 

6. Ep. 54, 4 ; 77, II ; Consolatip. ad. Marciam, 19, 5. Cf. Pline, H. N., VII, ^t^^ 188, 
et infra, note 8. — L'alternative est développée surtout dans Consolatio. ad Polybium, 
9, 2-3- 

7- Epist. 63, 16 ; 76, 25. Cf. 108, 17 ss. 
^ 8. Epist., 102, début. De même la Consolatio ad Marciam, malgré l'argumentation 
épicurienne du § 19, 5, qui va jusqu'à affirmer que «Mors nec bonum nec malum ... 
omnia in nihil redigit ». 

9- Consentement universel : Epist. 117; 6 ; 102, 2. Cf. Cicéron, supra p. 164. 

10. Approbation des sages : Epist. 63, 16 j 102, 2. 



i66 LUX PERPETUA ' ' [ '' 

Tartare et jugeait oiseux qu'on s'attardât encore à les combattre', son senti- 
ment s'attachait au dogme, introduit dans le Portique, de l'immortalité céleste., 
Il l'impose en certains passages avec force ^ ; elle est pour lui une foi, souvent 
professée, une conviction, qui est la conclusion naturelle de toute sa psycho- 
logie^. 

L'âme pour lui, comme pour tous les Stoïciens, est une substance maté- 
rielle *, mais formée d'un feu d'une subtilité extrême ^. Elle est descendue 
du ciel^, et elle aspire, par suite de son origine même, à y remonter'', car 
elle est unie, par une identité de nature; aux divinités qui agissent dans le 
cosmos*, et particulièrement aux astres. Mais cet esprit divin est joint à un 
corps sujet à la mort 9. Il le possède en vertu même de sa condition humaine, 
et c'est pourquoi il éprouve pour lui de l'inclination et de l'attachement '\ 
Ce corps a le pouvoir d'agir, non seulement sur l'état physique, mais sur 
l'activité intellectuelle de l'homme ". Cependant Sénèque établit entre cette 
gangue de glaise et l'âme, issue de la sphère céleste, une opposition radicale, 
qui est étrangère à l'ancien stoïcisme. Notre organisme, fragile enveloppe, 
exposée à toutes les infirmités, à tous les accidents'", est pour l'âme une cause 
de soucis et de troubles incessants. Il faut n'avoir avec lui que les rapports 
indispensables *^, se soustraire autant que possible à son contact malsain, le 
dominer et non se laisser asservir par lui'*; car bien que le corps n'ait pas 
le pouvoir de détruire le feu subtil qui le pénètre, il l'oppresse et le contrarie, 



I. Fables du Tartare : cf. supra, ch. II, p. 120. 
a. E-pîst., 57, g ; Consol. ad. Marciam, 24, 5 ss. ; De brevit. vitae, 19, i. 

3. Comme la bien montré Barth, l. c, p. 165 ss. 

4. Epist., 106, 4 : « Animus corpus est». 

5. E-pist., ^j, 8 ; 50, 6. — Epist. ^ ^7^ Sénèque combat la doctrine singulière de certains 
Stoïciens, que si un homme était écrasé sous un poids énorme, l'âme était aussi réduite 
en pièces, ne pouvant sortir du corps. Pour notre philosophe, sa subtilité même lui per- 
met de s'échapper. Juste Lipse {l. c.) a retrouvé une trace de la même aberration 
stoïcienne dans Stace, Zihébaïde, VI, 885 : « Obtritum cadaver animam propriis non red- 
didit astris », 

6. Consol ad Helv., 6, 7 ; n? 7 j Epist., 120, 15. 

7. Epist., 92, 30 ; 41, 5 ; 79j 12 ; Consol. ad Marciam, 24, 5. 

8. Consol. ad Helviam, VI, 7. 

9. Cf. l'exposé de Barth, op. cit., p. 165 ss. 

10. Epist., 14, I. Cf. Symbol. 21, n. 7 ; 364, n. 4. 

II. Dial., IV, De ira. II, 19, i. 

12. Consol. Marc, XI, 3. 

13. Epist., 78, 22. 

14. De vita beata, 8, 2 ; Epist., 58, 23 ; 92, 33. 



CHAPITRE III, — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 167 

et il l'empêche d'atteindre le btit auquel la nature le destine. Il est un poids) 
en même temps qu'une peine pour l'âme : celle-ci se sent accablée par sa 
pression, et demeurerait sa captive, si la philosophie ne la ramenait des préoc- 
cupations terrestres vers le ciel * . Cette évasion lui rend la liberté ^ ; elle se 
soustrait ainsi à la prison où elle est retenue, est réconfortée par la con- 
templation des êtres célestes. Aussi le sage a-t-il hâte de briser définitivement 
les liens qui l'enchaînent^, de sortir par la mort, d'une geôle étroite, de quitter 
ce corps qui n'est pour lui qu'un logis malsain, où il est passagèrement hébergé*, 
qii'une enveloppe dont il se dépouille comme d'un vêtement'', et de rompre 
ainsi toute cohabitation avec un « ventre dégoûtant et fétide » ®. Dans tous 
ces développements souvent répétés, Sénèque parle comme les Pythagoriciens 
et les Platoniciens, et sa rhétorique elle-même renchérit sur eux. 

Le sage est un dieu sur la terre '•, et lorsqu'il la quitte il rétourne vivre 
parmi les astres dans la société de ses égaujc ^ . Mais la plupart des hommes 
ne s'élèvent point à une telle perfection : il faut que leur âme séjourne 
quelque temps dans la zone voisine de notre globe pour y effacer les tares 
contractées dans cette vie mortelle" ; elle est pu,rifiée de ses souillures par 
les éléments entre le ciel et la terre, d;ans cet espace plein d'effroi, où le 
tonnerre et la foudre, le souffle des vents, les précipitations des nuages, de 
la neige, de la grêle provoquent comme un tumulte incessant '". Allégée du 
poids de ses fauites, elle s'élance vers les hauteurs célestes où elle retrouve les 
esprits bienheureux et peut s'entretenir avec le cénacle sacré des grands 
hommes dU| passé*' . 

C'est sa parenté originelle avec les dieux, c'est la communauté d'une même 
essence, qui inspirent à l'esprit humain le désir de s'occuper des choses 



1. E-pist., 65, 16 s. ; De tranquill. anîmae, XI, i. 

2. Efist., 65, 16. 

3. Cons. ad Marciam, Z'i, 2 ; Cons. ad Polyb., g, 3. 

4. Bpist., 120, 14. — Cf. 65, 21 : « Corpus domicilium obnoxium »; 102, 24; 70, 16. 

5. Cons. ad. Marciam, 25, i ; Ef., 92, 13 : « Corpus animi est velamentum ». 

6. Efist., 102, 27, s'oppose à la doctrine épicurienne sur le plaisir du ventre. Cf. supra, 
en. II, p. 141, n. 2. 

7> Consol. ad Marciam, 26 ; Consol. ad Helvîam, XI, 5. Cf. Symbol., p. 264 ; p. 271. 
8. Consol ad Helvîam, 20, 2 ; Quaest. nat. I, Prolog. 12. Cf. Symbolisme, p. 128 ss. 
9- Consol. ad Marc, 25, i ; 

10. Cons. ad Helv., 20, 2 ; Quaest. nat., I, Prol. 14. Cf. infra, ch. IV, p. 208 ; Symbol., 
P- 126 ss. 
n. Consol. ad Marc, 25, 2. Cf. Mystic. astral., p. 274, n. i. 



i68 LUX PERPETUA 

célestes, en même temps qu'elles lui donnent la faculté de les comprendre i. 
Cet esprit^ même en cette vie, lorsqu'il est étroitement lié au corps, dont le 
poids pèse sur lui, a la faculté de parcourir rapidement tout l'univers et la, 
série des siècles passés et futurs. Il se montre égal à l'infini de l'espace et 
du, temps 2, Sa pensée s'attache à l'étude des forces divines disséminées dans, 
le monde et surtout à l'observation du ciel eit des astres, et cette application 
est pour lui une source intarissable de délectation ^ ; car la nature n'a rien 
produit de plus grand et de plus splendide que le firmament, dont l'âme, qui 
en est une particule détachée, est la contemplatrice et l'admiratrice^. Il est 
l'objet le plus digne de solliciter les recherches de la raison. Il détourne 
celle-ci de tout ce qui est médiocre et vil et lui procure à la fois les plaisirs 
les plus purs et l'élévation la plus sublime ^ Avant même qu'elle soit délivrée 
de sa prison charnelle, elle peut, dans le ravissement de l'extase, s'élever jus- 
qu'aux hauteurs célestes'^. Mais lorsque le trépas l'aura libérée de la nécessité 
de se servir de ses organes corporels, jouissant du spectacle merveilleux que 
lui offre le chœur des étoiles ^, elle comprendra pleinement les causes de 
leu.r course ininterrompue et pénétrera les secrets les plus intimes de la 
nature. La contemplation des astres, au milieu desquels elle vivra, comme, du 
haut de son observatoire, la vue de la terre qu'elle a quittée^, lui vaudront 
ujie jouissance toujours renouvelée. 

II y a ainsi Ujn parallélisme parfait entre l'activité intellectuelle du sage 
ici-bas, et celle des bienheureux dans les sphères étoilées ^ ; les joies que 

1. Quaest N., Prol. 17 ; Consol. ad Eelvîam, VIII, 6 (Cf. Manilius, II, 115); E-pist.^ 
93, 9 5 De Provid.., 1. 5. Sur la cognatio de l'homme et de Dieu, cf. Consol. ad Helviam, 
II, 7 ; Epist., 108, 17. 

2. Ad Helviam, 20, z ; Efist., 102, 20, 22 3 Cf. Cicéron, Hortensius, fr. 50 Mûller. 

3. Ad Helviam, 20, 2 ; Epist., 102, 27-28 ; Quaest nat., Prol., 17; De Beneficîis, IV, 23. 

4. Cons. ad Helviam, 8, 4 : « Animus oontemplator admiratorque mundi » ; Epist., % 
56. Idées de Posidonius : cf. Myst. astral., 268, note i. 

5. Quaest Nat., IV, 4, 2 ; De Benef., IV, 23 ; cf. Barth, op. cit., p. 155 ss. 

6. Epist., 79, 12. Cf. Consol. ad Helviam, VIII, 6 : L'idée d'une extase, qui ravit l'es- 
prit et le transporte au milieu des constellations, est beaucoup moins accusée chez Sénèque 
que chez d'autres auteurs (ci. supra, p. 160). Un tel mysticisme répugnait à l'esprit romain, 
et Sénèque, qui a dû en trouver l'indication dans ses sources, n'y fait allusion qu'en 
passant et à mots couverts. 

7. Consol. ad Marciam, 25 ; Consol. ad Pol., 9, 3 ; 9, 8 ; Quaest nat. I, Prol. 7-12; 
Epist., g^, 9. 

8. Consol. ad Marc, 25, 4 ; Consol. ad Polyb. 9, 3 5 cf. Symbol., p. 123, n, 3. 

9. L'idée est platonicienne, cf. Epinomis, pp. 896 c et 992 b. Même idée dans les tois, 
X ; "Cimée, 90 bd. Cf. Ed. des Places, A. C., 1942, XI, p. 97. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 169 

procure aux esprits studieux la recherche de la vérité sont une anticipation 
de la félicité que l'âme, dégagée de tout contact avec le corps, éprouvera 
dans une autre vie^, au moins jusqu'au jour lointain de la conflagration uni- 
verselle 2. Ainsi la mort n'est pas pour nous un châtiment, et il est dérai- 
sonnable de. l<a redouter comme le fait le vulgaire. Sénèque ne se contente 
pas de reprendre pêle-mêle les considérations traditionnelles chez les philo- 
sophes pour combattre cette crainte. Il répétera avec les Épicuriens, nous 
l'avons vu-'', que l'on retombe après le décès dans l'inconscience qui a précédé 
la naissance, avec les Stoïciens que cette nécessité, inhérente à la condition 
humaine, est conforme aux lois divines de la nature, que la mort nous délivre 
de tous les maux, y compris l'appréhension même de cette- mort. Il repro- 
duira inlassablement tous les arguments propres à faire accepter, sans rébellion, 
la soumission à un sort inéluctable. Mais ce n'est plus seulement la rési- 
gnation que prêche le philosophe : il fait luire ime grande espérance. 
Il oppose à la bassesse et à l'étroîtesse de notre demeure présente l'élévation 
et l'immensité de son séjour céleste^, à l'obscurité qui offusque notre vue 
ici- bas, la splendeur éclatante des sphères éthérées, où toutes les ténèbres 
seront dissipées ^, au trouble et à la confusion de notre existen^ce agitée le repos 
dont nous jouirons dans la sérénité de la lumière supérieure, quand, après 
avoir été ballottés par les orages de la vie, nous atteindrons le havre tranquille 
des cieux^, à la brièveté enfin de notre passage en ce bas monde la pérennité 
de notr3 béatitude dans un monde meilleur'. Ainsi notre vie humaine est un 
simple prélude, une préparation à une autre vie plus longue et plus heureuse, 
qui commence au moment du décès s. La première est comparable à la gestation 
du foetus dans le sein de sa mère : de même que l'enfant vient au monde 
dans la douleur et se dépouille des membranes qui l'enveloppent, ainsi notre 

1. Quaest Nat., I, Prol. 6-7. 

2. Cons. ad Marc, 26, . 6-7. 

3. Argument épicurien, cf. supra, p. 125. Episf., 92, 34, reprend la pensée de Lucrèce 
(Cf. supra, ch. I, p. 16) qu'il impoite peu que le feu détruise le corps, que la terre le 
recouvre, que les carnassiers le dévorent. Sur ces exhortations à mépriser la mort, dont 
Sénèqùe a donné le meilleur exemple par sa propre fin, cf. Barth., op. cit. [supra, 
p. 165, n. i], p. 176 ss. 

4. Consol. ad Polyb., IX, 8 ; Epist., 92, 31 ; 120, 15 ; Quaest nat., I, Prol. 8-13. 

5. Epist., 79, 12 ; 102, 28. 

6. Consol. ad Marciam, 24, 5 ; Consol. ad Polyb., 9, 6. Cf. sur ce repos dans la 
lumière céleste, Symhol., p. 374 ss. 

7. Consol. ad Polyb., 9, 6 ; Cons. ad Marciam, 26, 7. 
8- Epist., 102, 22 ss. ■ I . 



170 LUX PERPETUA 

existence terrestre mûrit une seconde parturition, pénible comme la précédente, 
qui nous débarrassera des téguments corporels où nous sommes enserrés '. 
« Le jour crucial que nous redoutons comme le dernier est celui de notre 
naissance pour l'éternité » ^. 

Ainsi la prédication de Sénèque en arrive à répandre des idées toutes 
proches des croyances chrétiennes, à u,ser même parfois d'utn langage qui 
pourrait être celui d"un apologiste. L'on comprend qu'on l'ait regardé 
comme secrètement conquis à la foi nouvelle — malgré son suicide — 
et admis l'authenticité de la prétendue correspondance échangée entre lui 
et saint Paul. Sa propagande morale, en effet, recommande des exercices 
spirituels qui pourraient être ceux d'un chrétien. C'est ainsi qu'il exhorte 
à la méditation de la mort, pour se préparer à celle-ci et se rendre digne de 
l'obtenir en épurant sa pensée par cette concentration de l'esprit su,r un tel 
objet. Mais il ne fait ici qu,e suivre Platon^. Sans doute si les œuvres des 
prédécesseurs grecs du moraliste romain n'avaient pas péri, y trouverions-nous 
développées déjà les mêmes idées que chez lui, et il apparaîtrait que ce direc- 
teur de conscience n'a fait que les transposer en latin et les vulgariser en 
leur prêtant l'attrait de son éloquence pittoresque, incisive et pressante. 

1. Cf. N. C. VI. 

2. Efist., io2j 28-29 : « Dies iste quem tanquam extremum reformidas aeterni na- 
talis est ». 

3. C'est la ^tkivT\ 9avàTou de Platon, Phédon, 81 A, à laquelle Sénèque fait direc- 
tement allusion dans la Consolatio ad Marciam, 23, 2. Cf. Symbol., p. 365. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 171 



III. — Formes de l'immortalité céleste 1. 



Nous avons marqué les voies par lesquelles la foi en l'immortalité astrale 
se propagea dans le monde antique et rappelé quels furent les principaux 
défenseurs de cette croyance, dans la mesure où nous les connaissons. Mais 
il s'en f au^t . que nous puissions en suivre le développement à travers la litté- 
rature religieuse et philosophique et indiquer la part qui revient dans ses trans- 
formations à chacun de ses adhérents. Nous devons nous contenter d'exposer 
brièvement ici, pour terminer ce chapitre, quelles furent les diverses formes 
que prit successivement cette grande doctrine çschatologique. 

Des croyances répandues chez beaucoup de peuples par le monde mettent 
la survie de l'âme en relation avec les astres. Longtemps on se figura 
naïvement qu'un nouveau soleil était créé chaque matin 2 ou du moins chaque 
hiver, qu'une « nouvelle lune » naissait chaque mois , et des traces de cette 
idée primitive ont survécu dans les religions de l'antiquité et jusque dans 
notre langage moderne. Mais lorsqu'on se rendit compte que les mêmes 
luminaires célestes, après avoir amorti leurs feux et perdu leur éclat, réap- 
paraissaient pour recouvrer bientôt leur splendeur, que les étoiles qui s'allu- 
maient au, crépuscule étaient les mêmes qui s'étaient éteintes à l'aurore, leurs 
vicissitudes furent mises en rapport avec la destinée de l'homme, qui devait, 
comme eux, renaître à une vie nouvelle 3. Diverses tribus sauvages associent 
ainsi les astres et spécialement la lune à la résurrection des morts. Le disque 
blafard, qui verse dans les ténèbres nocturnes sa lueur indécise, faisait 
apparaître les fantômes qui hantaient les songes et les veilles. Il était la 
puissance qui présidait à la vie d'outre-tombe. Chez les Grecs, dès les temps 
les plus anciens, Hécate est à la fois la déesse lunaire, l'évocatrice des 
revenants et la reine des Enfers. En Orient des idées astrologiques se 
mêlaient à cette mythologie ; on enseigna que les rayons froids et humides 
de l'astre des nuits corrompaient la chair des morts et en détachaient ainsi 

1. Pfeiffer, Studien zum antihen Sternglauben,'Z-zoiy(zia, II, 1915 ; P. CapeUe, De luna, 
stellis, lacteo orbe animarum sedibus (Diss. Halle), 1917. Goindel dans Roscher, s. v. 
« Sternbilder », p. 1065 ss. 

2. C'était encore l'opinion des Épicuriens, cf. Symbol., p. 60, infra, ch. IV, p. 195. 

3. Symbol., p. 218, n. i ; p. 211, n. 6. 



172 LUX PERPETUA 

l'âme, qui abandonnait progressivement le cadavre. Aux jours critiques où ils 
exerçaient une influence plus active sur cette dissociation, les Syriens offraient 
des sacrifices sur les tombeaux et la triple commémoration des trépassés dans 
l'Eglise byzantine a pour origine première ces offrandes des cultes sidéraux * . 

C'était aussi une opinion très répandue, et qui a survécu dans le folklore 
européen, que chaque homme a son étoile au ciel^. Elle est éclatante, s'il 
a un sort brillant ; pâle, s'il est de condition modeste. Elle s'allume à sa 
naissance, et à sa mort elle tombe, La chute d'une étoile filante indique donc 
un décès. Cette idée vulgaire était courante dans l'antiquité. Pline l'a rapporte 
en lui déniant toute vérité *, et elle est encore combattue au V^ siècle, par 
Eusèbe d'Alexandrie^ : « Il n'y avait donc que deux étoiles au temps d'Adam 
et d'Eve, interroge l'évêque, et huit après le déluge, quand Noé et sept 
autres personnes furent sauvés dans l'arche » ? Les formules des épitaphes 
et l'usage même de la langue indiquent combien était triviale la croyance 
que chacun naissait, comme nous le disons encore, sous une bonne ou mau- 
vaise, étoile. AstnosiÂs en latin est l'équivalent de notre « malchanceux » ^ 
Cette doctrine d'une astrologie rudimentaire fut incorporée dans le système 
de la généthlialogie savante. Bien que celle-ci attribuât aux planètes et 
aux signes du zodiaque une influence prédominante, elle enseignait aussi, 
comme le vou,lait l'opinion populaire, que chacune des étoiles les plus bril- 
lantes (Àa[j.Tïpol àa'T£peç),si elle était dans une position favorable, assurait au 
nouveau-né richesse, puissance et gloire . 

Une autre croyance largement admise à travers le monde était celle que 
les esprits des morts allaient habiter la lune ^ . En Orient, elle conserva une 
forme grossière, qui remonte certainement à un paganisme très primitif. 
Nous la trouvons dans l'Inde comme dans le manichéisme, né en Mésopo- 
tamie au lil^ siècle, mais qui admit dans ses spéculations souvent extrava- 
gantes beaucoup d'anciennes traditions. Tous ceux qui abandonnent cette 

1. C. R. acad. inscr., 1918, p. 278 ss. Cf. Freistedt, Altchristl. Gedâchnisstage tind 
ihre Beziehung zum J enseitsglauben der Antike, 1928. Cf. sufra, ch. I, p. 28. 

2. Capelle, o-p. cit., p. 19 ss.; Mani «né sous une étoile brillante dans la race des 
maîtres » : Scheftelowitz, Entstehung der Mani-Religîon, Giessen, 1926, p. 15. 

3. Pline, N. H., II, 8, 28. 

4. Euseb. Alex., De Astronomia, i (P. G. LXXXVI, i, p. 453) ; cf. Bouche-Leclercq, 
Astrol. grecque, p. 386, n. 2. 

5 Xlhes. l. Z,., s. V. 

6 C. C. A. G., V, pars, i, p. 196 ss. 
7. Capelle, of. cit., p. i ss. 



CHAPITRE m. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 173 

terre, dit 'un Upanishad, vont dans la lune ; l'haleine de ces morts l'enfle 
pendant la première moitié du mois. De même selon les Manichéens, durant 
le croissant, le disque de la lune se gonfle d'âmes, conçues comme lumi- 
neuses, qu'il puise sur la terre, et, pendant le décours, il les transvase dans 
le soleil. Ou bien, usant d,^ime image bien antérieure à lui, Mani disait encore 
que la barque de la lune, qui vogue dans le ciel, se chargeait d'âmes qu'elle 
transbordait chaqu,e mois su,r le vaisseau , plus grand du soleil ' . 

La connexion qu'on établissait entre la lune et l'idée d'immortalité dans 
les religions syro -puniques se manifeste en Afrique par l'abondance extraor- 
dinaire des monuments funéraires qui portent le symbole du croissant, soit 
seul, soit associé au disque solaire et à la planète Vénus ^ : ces symboles 
astraux sont identiques à ceux dont se servaient déjà les Babyloniens, créateurs 
de la triade Sîn, Shamash, Ishtar. Mais ce n'est pas seulement chez les peuples 
sémitiques que nous trouvons sur les tombeaux le croissant, soit isolé, soit 
accompagné d'autres figures : il est d'une fréquence particulière en pays 
celtique, et l'on a démontré que cet emblème de la lunule n'y est ni d'impoar- 
tation romaine, ni d'origine germanique, mais appartient au vieux fonds de la 
religion indigène. Il est possible que les Druides aient placé dans la lune 
l'autie monde, V or bis alms\ on les hommes poursuivaient une existence que 
la mort n'interrompait point; mais l'examen des monuments montre qu'aux 
traditions autochtones se sont probablement mêlées en Gaule les doctrines 
orientales des mystères de la Grande Mère, et peut-être aussi celles du pytha- 
gorisme. 

Pour le soleil, rme croyance fort ancienne voulait que les morts l'accompa- 
gnassent dans sa cou,rse et descendissent avec lui des confins occidentaux de 
la terre dans le monde souterrain '. C'est là que l'astre affaibli recouvrait ses 
forces pendant la nuit, c'est là aussi que les défunts devaient être revivifiés. 
On sait quelle fut la puissance de cette foi dans l'ancienne Egypte '' : lés 
âmes montaient dans la barque de Râ et, après avoir parcouru avec lui le cercle 
à,u ciel, s'enfonçaient avec lui dans la région inférieure par une fente de la 



1. Symbol., p. 178 ss.. Transformation morale de cette croyance dans le mazdéisme : 
Darmesteter, Zend-Avesta, Yasht VII, t. II, p. 408, n. 4. 

2. Symbol., p. 209 ss. 

3. Lucain, I, 456 ss.. Cf. Symbol., p. 213 .^s. 

4. Persistance de cette vieille idée, attestée à propos de Constance Chlore, cf. infra, 
en. VI, p. 292. 

S- Breasted, Development of religion in ancient Egyft, p. loo ss. 



174 LUX PERPETUA 

terre ou par delà l'Océan. C'est l'origine première du rôle de psychopompe 
que nous verrons attribué au dieu solaire. 

Enfin beaucoup de peuples ont cru que les âmes, après s'être envolées à 
travers les airs, circulaient ensuite dans les cieux sous la forme d'étoiles 
brillantes'. La multitude des astres qui scintillent au firmament est celle des 
morts innombrables qui ont quitté la terre. Leur foule serrée se presse surtout 
dans la longue traînée lumineuse de la Voie lactée, qui est par excellence le 
séjour des trépassés^. Une autre croyance reconnaissait dans l'anneau blan- 
châtre de cette nébuleuse, qui traverse la voûte céleste, la grand'route que 
suivaient les défunts pour monter au sommet du monde, et une survivance 
verbale de cette vieille idée s'est conservée dans le nom même de Voie lactée. 

Certaines de ces opinions très diverses sur le sort des âmes après la mort, 
qu'oii trouve répandues parmi mainte population non civilisée, peuvent aussi 
avoir eu cours dans le folklore des anciens Grecs, mais nous n'en avons aucune 
preuve. De même que les Hellènes n'ont accordé aux astres qu'une place 
restreinte et secondaire dans leur religion anthropomorphique, ils n'ont pas 
ou n'ont guère cru primitivement que les âmes montaient vers le ciel étoile. 
Cette doctrine est même absoliunent étrangère aux premiers penseurs ioniens '. 



* * 

L'immortalité astrale, dont nous avons suivi la propagation de la Perse et de 
la Babylonie jusqu'aux Pythagoriciens, se distingue nettement des idées vul- 
gaires que nous venons de passer rapidement en revue : ce fut une doctrine 
savante qui était liée à une cosmologie et à une astronomie relativement 
avancées, ec qui se modifia à mesure que progressait la science. Nous allons 
• tâcher de définir les divers aspects sous lesquels elle se présenta, en parlant 
successivement de l'immortalité lunaire, solaire et stellaire. 

La première étape que l'âme doit franchir pour s'élever vers les cieux est 
la traversée de l'atmosphère. Nous avons vu précédemment (p. 78) que l'âme 
est souvent conçue comme im souffle, qui, exhalé par le moribond, flotte 
dans l'air ambiant, mêlé aux vents. L'antique conception que l'air est l'élément 

1. Pfeiffer, o-p. cit., p. 113 ss. j Capelle, of. cit., p. 19 ss. 

2. Capelle, p. 37 ss. ; Boyancé, Songe, p. 133 ss.; cf. Gundel, R. E., s. v. raXâ^wî 
Sur cette route des âmes cf. infra, ch. VI, p. 280. 

3. Pfeiffer, o-p. cit., p. 113. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 17 5 

où se meuvent les esprits des morts prit une force nouvelle et une signification 
plus profond,e lorsque fut admise la doctrine de l!immortalité astrale ; car 
l'atmosphère, que les âmes devront nécessairement franchir pour atteindre les 
sphères célestes, ne sera plus pour elles qu'un séjour transitoire, un lieu de 
passage jusqu'à l'astre le plus proche de notre globe, la lune. 

Pour les Pythagoriciens l'espace compris entre la terre et la lune est 
« rempli d'âmes » \ Il est constamment parcouru par le va et vient d'une 
foule d'entre elles, dont les unes descendent ici-bas, saisies du désir de 
s'incarner dans un corps, d'autres, le cycle de leurs épreuves terrestres révolu, 
remontent vers les sphères supérieures. Ces philosophes enseignaient, — comme 
l'avait fait déjà le mazdéisme — que les Vents, conçus comme des divinités, 
peuvent favoriser ou contrarier l'ascension des esprits des morts et, en les 
secouant dans leurs tourbillons, les châtier et les alléger du poids de leurs 
fautes 2'. Ou encore ils admettaient qu'un dieu psychopompe conduisait ces 
âmes vers leur demeure céleste et les protégeait contre les attaques des démons 
aériens qui tentaient de s'opposer à leur vol'. Nious aurons à reparler de 
ces idées mythologiques à propos des peines des Enfers *, car pour les défen- 
seurs de l'immortalité céleste, ces inferi sont la zone inférieure du monde, 
remplie du trouble des éléments, qui s'étend à proximité de notre terre, et oii 
les éîd'ôla restent exposés à de cruels tourments. 

Les Pythagoriciens admirent qu'après avoir été purifiées dans les airs, 
les âmes allaient se fixer dans la lune. A la question : « Que sont les îles 
des Bienheureux ? » la doctrine orthodoxe de la secte, nous l'avons vu (p. 146) 
répondait : « le soleil et la lune » ^. Ces astres étaient pour eux des îles mou- 
vantes baignées dans un fluide lumineux, que leur révolution rapide faisait 
bruire autour d'elles. Ces penseurs, qui agitèrent toutes les hypothèses scien- 
tifiques, admettaient la pluralité des mondes, opinion que Fontenelle défen- 
dait encore en 1686, non sans ingéniosité. Les astres étaient d'autres terres, 
entourées d'air, qui roulaient dans l'éther infini. La lune en particulier devenait 
la « terre éthérée », la « terre olympique >> s, et c'était là que se trouvaient 

I. Diogène Laërce, VIII, 32 : ETvai uâvra tôv àspa i|/u)(^â)v è[ji.-j:).swv. Cf. A. Delatte, Vie 
de Pythagore, 1922, p. 129, n. 12, p. 226 ss. 

2. Cf. Symbol., p. 117, 

3. Cf. infra, ch. VI, p. 300. 

4. Cf. infra, ch. IV, p. 208. 

5- Jamblique, J^. P., XVIII ; 2 = Diels, Vorsokr., 3, p. 358, 18. Cf. Plut., De genio 
Socratîs, 22, p. 590 c ; Hiéroclès, In aur. carmen, fin. 

6. Cf. Symbol., pp. 167, 184, 188 j su-pra, p. 146. 



176 LUX PERPETUA 

les Champs Elysées, les prairies de l'Hadès, où étaient admis les Elus. Dans 
ce séjour sélénien, comme, selon Homère, dans les îles Fortunées, les héros 
se reposaient à jamais, et Pythagore lui-même s'y réjouissait au milieu des 
sages, avec Orphée et Platon*. Perséphone, assimilée à Artémis, régnait sur 
ce royaume des ombres heureuses. La lune, comme cette déesse infernale, 
ne se transportait- elle pas alternativement au-dessus et au-dessous de la terre ?, 
Les planètes étaient les chiens de cette chasseresse toujours en course, qui 
autour d'elle battaient en tout sens les champs de l'espace^. 

A tous égards l'astre nocturne, destiné à recevoir les âmes les plus hautes, 
était supérieur à notre globe terrestre "*. Les auteurs d'apocalypses pythago- 
riciennes peuplèrent les montagnes et les vallées lunaires d'animaux fantas- 
tiques, plus robustes que ceux de notre faune, y firent croître ydes plantes 
étranges, plus vigoureuses que la flore d'ici-bas. Les séléniens, nourris des 
vapeurs de l'atmosphère, n'étaient point, selon eux, soumis aux besoins humains. 
Pans son Histoire Véritable, Lucien a parodié ces folles imaginations avec 
une outrance comique et une obscénité bouffonne*. 

A côté des Néopythagoriciens, les Stoïciens éclectiques, et en particulier 
Posidonius, firent à l'eschatologie lunaire une place dans leur système, et ils 
entreprirenr de la justifier par les doctrines physiques du Portique. Suivant 
eux, nous l'avons vu (p. 114), les âmes, souffles ignés, s'élèvent en vertu de 
leur légèreté même à travers notre atmosphère épaissie par les brouillards 
et les nuages, vers les feux subtils du ciel ^. Leur ascension ne se fait point 
sans obstacle : l'air, l'eau et le feu forment des zones concentriques, toujours 
en mouvement autour de la terre pesante et stable. En traversant ces éléments 
superposés, les âmes sont ventilées, lavées, brûlées, et ainsi purifiées et 
délestées du poids de leurs souillures — nous aurons à revenir sur ce pur- 
gatoire aérien®. Lorsqu'elles atteignent la région supérieure de l'atmosphère, 
elles y trouvent, dans l'éther qui environne la lune, un gaz léger et chaud, 
semblable à leur propre substance, et elles y demeurent en équilibre. Conçues 
comme matérielles et de forme sphérique — car la sphère, la plus -parfaite 
des formes, convient à la divinité^ — elles sont nourries, ainsi que les astres, 

1. Cf. Ihîd., p. 184 s., 315. 

2. Ihià., p. 185, n. 3. 

3. Ettig, Acher., p. 400. 

4. Symbol., pp. 182, 190. 

5. Cf. supra, ch. II, p. 120 et p. 122. 

6. Cf. Symbol., p. 132 ss., et infra, ch. IV, p. 208. 
7. Symbol., p. i2Z, n. 4. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE i77 

par les exhalaisons qui montent du sol et des eaux. Ces globes innombrables 
d'un feu doué d'intelligence, forment un chœur animé, évoluant autour de 
l'astre des nuits. Les Champs Elysées ne se trouvent pas, selon cette théorie, 
sur la lune elle-même, qui cesse d'être l'habitat des héros, mais dans le fluide 
ardent et pur qui environne celle-ci et où ne pénètrent que des âmes pures 
comme lui'. A ces âmes d'élite, qu'ont divinisées leurs vertus, est réservée 
une demeure sublime, « là où l'air obscur qui s'étend de la terre jusqu'au 
cours de la lune, vient toucher les cercles étoiles ». C'est ici que Lucain fait 
vivre les Mânes de Pompée^, promu au rang de demi-dieu, ici aussi que siège, 
« sinon dans les astres, tout proche cependant des astres », le père de Trajan^ ; 
et tout à la fin du paganisme, l'fempereur Julien, au début de sa satire des 
Césars, se figure ceui-ci banquetant, comme il convient, à un niveau inférieur 
au festin des dieux, qui se réunissent au sommet du ciel : « Il parut bon, dit-il, 
qu'ils dînassent dans l'air supérieur, exactement sous la lune ; la légèreté du 
corps dont ils étaient revêtus et aussi la révolution de cet astre les y, soute- 
naient » *. 

Cette zone, la plus basse des sept sphères planétaires, où l'éther serein 
confine à notre atmosphère embrumée, est la frontière entre le monde des 
dieux et celui des hommes, « l'isthme entre l'immortalité et la génération » s, 
la ligne de démarcation entre la vie bienheureuse et cette mort qu'est en 
réalité notre existence ici-bas. Aristote avait déjà fortement marqué la dis- 
tinction entre les deux moitiés de l'univers, l'une active, l'autre passive, les 
cieux que remplit un éther inaltérable, qui ne sont soumis ni au devenir ni 
à la corruption^ et notre monde sublunaire composé de quatre éléments où 
tout naît, se transforme et meurt. Néopythagoriciens et Néostoïciens, insistant 
sur cette opposition, se plurent à faire saillir le contraste entre la splendeur et 

I. Symbol., p. 192 ss. 

2. Lucain, IX, 5 ss. : « Qua niger astriferis oonectitur axibus aer, / quodque patet 
terras inter lunaeque meatus, / semidei Mânes habitant, quos ignea virtus / innocuos 
vita patientes aetheris imi / fecit et aeternos animam collegit in orbes ». Dans un sys- 
tème religieux de zones cosmiques, qui paraît avoir pénétré chez les Etrusques, entre 
la lune et la terre habitent, dans la partie supérieure, les demi-adieux {hemithei), dans 
la partie inférieure les héros ; cf. St. \Veinslx>ck, J. R. S. 1946, XXXVI, p. 104 ss. 

3. Pline, Paneg., 89, 2 « Si non sidéra, proximam tamen sideribus obtines sedem»; 
cf. Fragm., Stoic, 817, Arnim. 

4. Julien, Césars, 307 G. La révolution de la lune qu'ils accompagnent, les soutient 
eu vertu de la force centrifuge. 

5 Ocellus Lucanus, II, 2 « 'Iar9p.oçà0ava(Tt'ai;xa'. Y^vÉereiuç. Ci. Symbol. y^. 194s. ; Immisch, 
^gatharchidea, p. 73 ; Rougier, op. eit. {supra, p. 143, n. i], p. 34. 



178 LUX PERPETUA 

les ténèbres, la sérénité et le trouble, la paix et. la guerre, la constance et la 
mutabilité, la vérité et l'erreur, la félicité et la misère qui régnent dans le 
séjour des dieux et dans l'Tiabitat des humains où pénètrent les âmes descen- 
dant ici-bas dès qu'elles ont franchi le cercle de la lune. 

Le croissant, nous le rappelions plus haut (p. 173), apparaît souvent sur les 
monuments funéraires de l'époque romaine, soit isolément, soit associé à divers 
symboles et, en Afrique comme chez les Celtes, il exprime discrètement de 
vieilles croyances indigènes, qu'il est difficile de définir exactement. Cet 
emblème n'est figuré sur les épitaphes de Rome et de l'Italie que très excep- 
tionnellement '. Toutefois certaines œuvres de la sculpture y révèlent, plus 
clairement que les emblèmes astraux, quelle était dans les classes aisées — 
celles qui pouvaient s'offrir de tels marbres — la diffusion de la croyance à 
l'iimmortalitô lunaire. Pour ne citer qu'un exemple particulièrement révélateur, 
un bas-relief romain du Musée de Copenhague nous montre les bustes accolés 
d'un frère el d'une sœur, et l'effigie de la fillette est posée sur un large crois- 
sant et entourée de sept étoiles, images des planètes^. Ce motif fait évidem- 
ment allusion à la croyance que la lune est le séjour des âmes innocentes, 
comme celle de cette enfant inconnue ^ 

Dans ce qui précède nous avons constaté comment la philosophie et la phy- 
sique sont intervenues pour transformer la vieille croyance à l'ascension des 
âmes vers la lune. L'action de théories qui prétendaient expliquer le 
système du monde est plus sensible encore dans les autres doctrines de l'im- 
mortalité astrale. Ce fut cette alliance qui leur donna la force de s'imposer 
aux esprits cultivés. Par leur accord avec la science du temps elles satisfaisaient 
en même temps la raison et la foi. Seulement, comme toute cette eschatologie 
reposait en réalité sur une cosmographie erronée, son sort se trouva ,lié à celui 
d'une conception fausse de l'univers, et elle s'écroula avec celle-ci. 

La première de ces doctrines nous paraît la plus raisonnable, parce qu'elle 
se fonde sur le rôle primordial du soleil dans notre monde planétaire. Sa 
source lointaine doit être cherchée en Orient ; elle naquit après que les prêtres 
« chaldéens », dépouillant la lune de la prééminence qu'ils lui attribuaient à 
l'origine, reconnurent l'importance sans égale de l'astre du jour dans le cosmos. 
Ces théologiens astronomes tirèrent de leur constatatipn un système où il y 



1. Symbol., p. 240, p. 252. 

2. Symbol., p. 241 et pi. XX, 2. 

'3. Cf. infra, ch. VII sur les ôéwpot et N. C, Vil. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 179 

a comme une anticipation de la gravitation universelle, et qui devait séduire 
à la fois par sa grandeur et par sa logique. Il se répandit dans le monde 
au ir- et au l^r siècle avant notre ère, et certains indices montrent que les Pytha- 
goriciens, fort adonnés à l'astrologie, furent parmi les premiers à l'adopter 1. 
Certainement il fut connu de Posidonius, et sans doute les écrits de celui-ci 
contribuèrent-ils à lui assurer une large diffusion 2. 

Le soleil, au quatrième rang, c'est-à-dire au milieu de la série « chal- 
déenne » des planètes ^, ainsi qu'un roi entouré de ses gardes, attire et repousse 
alternativement, par un double effet de son énergie, les autres corps célestes, 
et il provoque leurs mouvements combinés, comme le coryphée dirige les 
évolutions rythmiques du chœur*. Les Pythagoriciens reconnurent en lui 
l'Apollon Musagète, celui qui conduit les Muses réparties dans les neuf cercles 
du monde et dont les accords produisent l'harmonie des sphères ^ Or, les 
astres étant regardés comme les auteurs de tous les phénomènes physiques et 
moraux de cette terre, celui qui règle le jeu compliqué de leurs révolutions 
sera l'arbitre des destins, le maître de toute la nature. Placé au centre du 
grand organisme cosmique, il l'animera jusqu'à ses extrémités, et l'on se plaît 
à le désigner comme « le cœur du Tout" », où son rayonnement distribue 
la chaleur. 

Mais cet univers si bien ordonné ne peut être conduit par une force aveugle : 
le soleil sera donc une lumière intelligente («pco^ vospov) et les théologiens 
le définiront comme la raison directrice du monde \ Par suite il deviendra 

1. Boyancé, Songe, p. 61 ss., a rendu plausible, malgré la dénégation, de Hûltsch (cf. 
"Chéol. solaire, p. 471) que l'ordre « chaldéen » eds planètes fût adopté déjà par Archi- 
inède, et il ajoute foi à l'assertion de Théon que, plus anciennement, certains Pythagori- 
ciens l'avaient admis. 

2. Cf. infra, N. C, VIL 

3. Cf. supra, p. 144. Ce qui suit résume ma "Chéol. solaire, p. 449 ss. 

4. Pline, II, 59 ss. -, Vitruve, IX, i, 12; 'Ckéol. sol., p. 455. 

5. R. Ph., 1919, XLIII, pp. 78-85 ss. 

6. [CapStaxou -rcav-di; ; Théon Smyrn., III, 5 ; T2Jyéol. sol., p. 458. Pour les astrologues, 
le soleil régit le cœur de l'homme : Porphyre. C. C. A. G., V, 4, p. 217, 12 ; Antio- 
cnus, Mélanges Bidez, p. 155, 19. 

7- Cic, Somn. Scif., 4 : « Mens mundi et temperatio » ; Pline, II, 5, 13 : « Totius 
lïiundi animum ac planius mentem ; Vhéol. sol., p. 461, n. 3. Sur l'idée que le soleil 
«st le Nous du monde, cf. R. Jones, Classical Philology, 1932, XXVII, p. 1 13-125 ; 
Boyancé, Songe, p. 80 ss. Si VEpzcharme d'Ennius reproduit les idées du poète sicilien, 
celui-ci pensait que, le soleil est la source du Nous : Varron, De l. lat., V, 59 : « Epi- 
charmus de mente humana dixit : « Istic, est de sole sumptus ignis, isque totus mentis 



l8o LUX PERPETUA 

le créateur de la raison particulière qui commande au microcosme humain. 
Auteur de la génération, il préside à la naissance des âmes, tandis que les 
corps se développent sous l'influence de la lune. L'astre resplendissant fait 
constamment descendre de son disque incandescent des étincelles dans les 
êtres qu'il doue ainsi d'intelligence. Le principe vital qui nourrit et fait croître 
notre enveloppe matérielle est lunaire, le soleil produit la raison. 

Inversement, quand la mort a dissocié les éléments qui forment le composé 
humain, que l'âme s'est libérée de la gangue terreuse oii elle était enfermée, 
le soleil l'attire, de nouveau à lui. De même que son ardente chaleur fait 
monter de la terre les vapeurs et les nuées, elle ramène aussi à lui l'essence 
invisible qui anime le corps. Il exerce ici-bas une attraction à la fois physique 
et psychique. La raison de l'homme remonte vers son principe originel et 
retourne au foyer divin dont elle est issue. Les rayons du dieu sont les véhi- 
cules des âmes dans leur ascension vers les régions supérieures. Il est Vana,- 
gogue qui retire l'esprit de la matière qui le souille i. 

Ainsi, de même qu'il écarte et ramène à lui les planètes, par une suite 
d'émissions et d'absorptions, il projette, semeur infatigable, ses effluves ignés 
dans les êtres qu'il appelle à la vie, et après le trépas il les attirera de nouveau 
vers lui pour les recueillir dans son sein. Un cycle perpétuel de migrations 
fait ainsi circuler les âmes entre le ciel et la terre, comme les astres s'éloignent 
et se rapprochent tour à tour du foyer rayonnant, cœur et esprit du grand 
Tout, qui provoque l'alternance de leur course étemelle. On comprend que 
cette théologie cohérente et grandiose, fondée sur les découvertes de l'as- 
tronomie antique à son apogée, ait imposé au paganisme romain le culte du 
« Soleil invincible », maître de toute la nature, créateur et sauveur de l'homme 2'. 

Une foule de témoignages littéraires et de monuments figurés prouvent 
combien fut puissante, sous l'Empire, la croyance que le Soleil est le dieu 
des morts. De vieilles traditions mythologiques se combinèrent, pour l'imposer,, 
avec la théologie « chaldéenne » et se propagèrent par l'intermédiaire des 
religions orientales. Nous aurons l'occasion de reparler du secours que l'on 
attendait du plus puissant des astres pour parvenir à la félicité éternelle ^ 

Comment, dira-t-on, réussissait- on à concilier cette immortalité héliaque 
avec la doctrine qui faisait de la lune la demeure des morts ? Rappelons- 

I. X!,héol. soL, p. 464, n, 4. 

a. Pour Hermès Trism. aussi le soleil, démiurge universel, gouverne le mionde (ci- 
l'éd. Nock-Festugière, II, p. 229 ss.). 
3. Cf. infra^ ch. VI, pp. 284 et 301. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE i8i 

nous que suivant les religions de l'Inde et de la Perse, et selon le manichéisme 
et le mandéisme, les âmes passent de quelque façon par les deux grands 
luminaires célestes. Souvenons-nous aussi que déjà le vieil akousma pythago- 
ricien associait le soleil et la lune, pour faire d'eux le double séjour des 
défunts héroïsés (p. 146). Les Grecs, à la suite des Orientaux, avaient réussi 
à constituer un calendrier luni-solaire ; ils construisirent aussi une eschato- 
logie ot\ intervenaient les deux astres majeurs, qiii selon leurs prêtres sont les 
divinités qui assistent ceux qui vont mourir * . Leur théologie savante imagina 
de ces traditions sacrées une interprétation ou justification théoriques. Cette 
doctrine se fonde d'une part sur le dogme astrologique exposé plus haut, que 
l'astre nocturne préside à la vie physique, à la formation et à la décompo- 
sition des corps, mais que le soleil est l'auteur de la vie intellectuelle, le 
créateur de la raison. Elle met en œuvre d'autre part la vieille croyance que, 
lorsque les âmes quittent la terre, elles sont encore entourées d'un fluide subtil 
Veidôlon, qui garde l'apparence de la personne dont il s'est détaché 2. Les 
théologiens admirent donc que les âmes qui descendaient sur la terre se revê- 
taient, dans la sphère de la lune et dans l'atmosphère, de ces corps vaporeux, 
que l'on regardait comme le siège du principe vital {^^yi^- Inversement, lors- 
qu'elles remontaient vers le ciel, la fonction de la lune était de dissoudre et 
de recueillir ces enveloppes légères, comme sur la terre ses rayons humides 
provoquaient la corruption du cadavre. L'âme, devenue ainsi une pure raison, 
allait s'absorber dans le soleil, source de toute intelligence. 

Cette doctrine, qui est développée avec un grand luxe de détails pittores- 
ques dans un mythe, souvent commenté, de Plutarque^, a trouvé une curieuse 
expression figurée dans certains monuments funéraires, ce qui fournit la preuve 
qu'elle a dû être assez largement adoptée. Ainsi un fragment de couvercle 
d'un sarcophage conservé au Vatican représente, semble-t-il, une âme ailée 
que Séléné, le front surmonté d'un croissant, amène au soleil radié, assis sur 
son trône*. Un beau cippe romain du Musée du Louvre nous montre le buste 

1. Commodjen, VIII, 10 : « Sacerdotes... numina qui dicunt aliquid morituro prodesse. » 

2. Diogène Laërce, VIII, i, 31. Cf. A. Delatte, Vie de Pytbagore, p. 225 et supra, 
et- I, IV, p. 90. 

3. De facie in orbe lunae, p. 941 ss. Cf. Symbol., p. 196 ss. -, Guy Soury, La démono- 
hgie de Plutarque, 1942, p. 177 ss. Sur la (Joctrine de JambUque, qui place l'Hadès entre 
je soleil et la lune (Lydus, De mensib., IV, 148, p. 167 Wûnsch), cf. infra, ch. VIII. 
ûes traces de l'eschatologie luni-solaire se t]y)uvent aussi dans les mystères de Mithra 
«t dans les Oracles Chalddiques \ cf. infra, ch. VIII, p. 364, 

4- Symbol., p. 245 et pi. XXII bis. ' , 



i82 LUX PERPETUA 

d'une; enfant décédée à dix ans avec un croissant sur le sommet de la tête, 
puis la même morte — car elle est seule nommée dans l'épitaphe — sous 
les traits d'une femme, dont la chevelure est ceinte de la couronne héliaque, 
aux sept rayons. L'artiste a manifestement voulu exprimer ainsi l'idée que, 
l'enfant prématurément enlevée, après avoir mené dans la lime une existence 
transitoire, était élevée vers l'astre, qui recueille les âmes quand leur purifi- 
cation est achevée et leur destin révolu ' . 

L'immortalité solaire ou luni-solaire est une doctrine savante, fruit de 
théories scientifiques, qui firent de l'astre-roi le cœur et le maître de l'univers. 
Elle put se faire accepter par les théologiens et les philosophes, être enseignée 
par les mystères orientaux, adoptée par l'art funéraire. Mais elle ne réussit 
jamais à éliminer ou à offusquer la vieille croyance populaire que les âmes 
des morts habitent au milieu des constellations. On trouve une trace de cette 
double conception dans l'école stoïcienne : pour certains de ses maîtres, la 
raison directrice du monde (yiy£[j.ovr/<.6v} a son siège dans le soleil, pour 
d'autres dans la sphère des fixes". De même les poètes, Lucain s'adressant 
à Néron et Stace à Domitien, se demandent avec hésitation si ces empereurs 
monteront sur le char flamboyant de Phébus ou s'ils prendront le sceptre de 
Jupiter dans le ciel suprême 3. Les Néopythagoriciens admettaient que les 
âmes peuvent s'élever jusqu'au Très-Haut ("T'>|/caToç) *, c'est-à-dire jusqu'au 
Dieu suprême, qui trône au sommet du monde. C'était d'ailleurs une opinion 
exprimée fort anciennement chez les Grecs, que l'Olympe n'est autre que le 
cercle extérieur qui enveloppe l'univers", et jusqu'à la fin de l'antiquité certains 
théologiens transportèrent les Champs Élysées dans la zone des constellations 
et en particulier dans la Voie Lactée 6. Cicéron, dans le Songe de Scipion, 
assure que cet orbe d'une blancheur resplendissante est la demeure de ceux 
qui pendant leur vie ont cultivé la justice et la piété'. 



1. Symbol., p. 243 et pi. XXI. 

2. Cf. supra, p. 161. 

3. Lucain, Phars., I, 45 ss, ; Stace, 'Chéb., I, 27 ss. ; cf. Silves, IV, i, avec la note de 
Vollmer, Cf. Etudes syr., p. 97 ss. 

4. Diogène Laërce, VIII, 31 ; cf. A. Delatte, Vie de Pythagore, p. 226. 

5. Cf. Pfeiffer, op. cit., p. 117, à propos de Parménide. Sur la lune, terre oly^m- 
pique, cf. supra, p. 175. Cf. Inscriptions du Pont, 86 (Néoclaudiopolis) : 'AcjxpàffW 
oùpavî'oi?.. HXuciotç ; R. Ph., 1909, XXXIII, p. 6 ss., et înjra, note. 

' 6. Cf. injra, ch. VI, p. 280 ; Relig. Orient., p. 301, n. 28 ; et Herzog, Xlrierer Zeit- 
schrift, 1938, XIII, p. 115 ss. 
7. Cicéron, Somn. Scip., III, 6; cf. Macrobe, Comm. s. Se, I, ir, 8. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE , 183 

La vieille idée populaire, admise par de très anciens Pythagoriciens, que 
l'âme devenait une étoile, ne fut jamais éliminée. Selon la mythologie c'était là 
le sort bienheureux réservé aux héros. Nous avons des livres entiers qui nous 
racontent comment ceux-ci à la fin de leur carrière furent transformés en 
astres brillants en récompense de leurs exploits. Le « catastérisme » donna 
une conclusion morale à de vieilles légendes mythologiques, Hercule, Castor 
et Pollux, Persée et Andromède et bien d'autres avaient mérité par leurs 
exploits d'être ainsi métamorphosés. Aussi ne paraissait-il pas téméraire d'assi- 
gner au>; hommes éminents du présent le même destin qu'aux héros du passé. 
Si une forme fréquente d'immortalité était, croyait-on, l'assimilation à une 
divinité ^, personne ne trouvait choquante la supposition que des esprits supé- 
rieurs accrussent le nombre des « dieux visibles »i". C'était en particulier un 
sort digne des princes qui avaient mérité l'apothéose, A la mort de Jules César 
appanit une comète que l'on crut être l'âme du dictateur reçue parmi les 
Immortels^ ; et Ovide n'hésite pas à nous montrer Vénus descendant invisible 
dans le Sénat, arrachant cette âme du corps inanimé et l'emportant au ciel, 
où elle la sent s'embraser et la voit s'échappant de son sein pour voler par 
delà la lune et devenir un astre chevelu *. Hadrien, dans l'affliction que lui 
causa la mort d'Antinous, se laissa de même persuader qu'un astre venait 
d'apparaître, qui était l'âme déifiée de son favori^. Mais comme en Grèce 
l'héroïsatioii finit par être décernée par la simple volonté des familles en 
deuil aux parents dont elles pleuraient la perte, de même le catastérisme se 
vulgarisa au point d'être accordé à des défunts d'im très modeste mérite. 
Le ciel presque entier, observe à ce propos Cicéron, s'est recruté dans le genre 
humain^. Danc une inscription d'Amorgos', un jeune homme, enlevé par 
les Moires à l'âge de vingt ans, s'adresse ainsi à sa mère : « Ne pleure pas, 
à quoi bon ? Vénère-moi plutôt, car je suis maintenant un astre divin qui se 

I. Cf. Symbol., index, s. v. « Héroïsation ». 
_ 2. Pour Chrysippe et ses successeurs, les âmes qui quittent le corps deviennent sphé- 
wques parce que cest la plus parfaite des formes {Symbol., p. ij22, n. 4) ; cf. supra, 
p. 177. 

3. Pline, H. N., II, 25, 93 ; Suétone, Caes., 88 ; Servius, Ed., IX, 47 et En., VIII, 
"pi. Auguste régnant est déjà un astre qui illumine la terre avant de briller dans le 
ciel : Manilius, I, 385 ; cf. Kaibel, Epgr., 978. 

4- Ovide, Metam, XV, 843-851 ; cf. R. E., Gundel, s. v. « Kometen », p. 1153. 

5 Dion Cass., LXIX, 11, 4; Hist. Aug., Hadr., 14. Cf. Claudien, In Ruf., II, 3 : 
«Auctior adiecto fulgebat sidère mundus ». 

6. Cic, "Cusc, 1, 12, 28 : « Totum prope caelum nonne humano génère oompletum est ? » 

7- Haussoullier, 22. Ph., igog, XXXIII, p. 6= I. G., XII, 7, n. 123. Cf. infra, ch. VIL 



i84 LUX PERPETUA 

montre ati crépuscule ». De même une stèle de marbre trouvée à Albano en 
1935 nous montre tm bébé de deux ans emporté vers le ciel, où il siégera, 
dit l'épitaphe, avec l'étoile du matin et du soir ; et il exhorte son père à ne 
plus verser de larmes, mais à lui sacrifier 1. Et à Milet^ un enfant de huit 
ans, qu'Hermès a conduit dans l'Olympe, contemple l'éther et brille au 
milieu des astérismes « se levant chaque soir près de la Corne de la Chèvre ». 
Par la faveur des dieux il protège les jeunes garçons ses compagnons de jeux 
dans les rudes palestres. 

Les inscriptions funéraires qui s'expriment avec cette précision sont excep- 
tionnelles. Nombreux au contraire sont les textes épigraphiques et littéraires 
qui affirment que l'âme du défunt est montée vers les astres pour y vivre avec 
les Immortels, mais en laissant indécise la position qu'elle y occupe. On dira 
qu'elle s'est envolée vers le vaste ciel ou vers l'Olympe 3, que l'éther l'a reçue, 
qu'elle est au sommet du monde et suit les évolutions des armées célestes*, 
mais le lieu où se réunissent ainsi les Bienheureux restera vague ; on ne pré- 
cisera pas dans laquelle des sphères supérieures ou des constellations ils seront 
accueillis. On savait que leur demeure se trouvait quelque part, très haut au- 
dessus de nous, mais on ne se hasardait pas à fixer leur séjour exact. 

Cependant, de très bonne heure, les théologiens voulurent mettre de l'ordre 
et de la précision dans cette eschatologie astrale. Comme ils avaient combiné 
les doctrines de l'immortalité lunaire et solaire, ils tentèrent de les concilier 
toutes deux avec l'immortalité stellaire. Noiis avons noté au début de ce 
chapitre que c'était une idée très répandue en Orient, et admise notamment 
dans le mazdéisme et le manichéisme, que l'âme monte vers la lumière éter- 
nelle par trois degrés. Le verset où saint Paul révèle aux Corinthiens qu'il 

1. Galieti, Rôm. Mitteil., 1943, LVII, p. 70 ss. Cf. î»/r<î, ch. VI, planche II. Comparer les 
vers attribués à Platon (Apulée, A'poL, 10 = Diog. Laërce, III, 23) : 'AcrxTip irpiv jxev eXa^- 
iTîç èvl Çwolffiv 'Ewo;,/ vôv ôe ôavwv 'XàfX'Ttîtî "EffTCepoi; ev cpôt[;,évot<;. Vénus séjour des âmes bien- 
heureuses : cf. Symbol., p. 84, n. 8|; p. 248. 

2. HaussoTollier, Ibid., p. 8. Dans une curieuse épitaphe récemment découverte à 
Mactar en Tunisie, une morte dit qu'elle habite les Champs Élysées, mais elle -place 
ceux-ci au-dessus du Soleil et des étoiles; cf. G. Picard, C. R. Ac. Inscr., 20 sept. 1946. 

3. P. ex. Virgile, Georg., IV, 226 « Nec morti esse locum sed viva volare / sideris 
in numerum et alto succedere caelo ». Cf. les textes recueillis par Friedlânder, Sitteti-' 
gesch., m, p. 308 ; Rohde, Psyché, 11^, p. 384 == tr. fr., p. 579, n. i. Cf. Lattimore, 
p. 34 ss.,_p. 312 ss. 

4. Maxime de Tyr XVI (X), 9 : Ssoïç xat ôswv Tratu! cîUYyiYvoji,ÉvT(, bràp axpav tou oùpavou 
ài\iXSoi ffujjLTTsptTroXouffa xal ffuvT£TaY[i.îv/) axpaxi^ Geûv ; Kaibel, 650 [cf. infra] : -^ç orTpaTÎv); eT<; e'-jJ-'- 
Cf. Philon, infra, p. 187, 2.\. ! ; . |. ; , \ i 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 185 

a été ravi jusqu'au troisième cieli, indique combien cette conception surannée 
était restée vivante. Lorsque Lucien, au début de son Icaroménippe, nous 
montre son héros franchissant trois mille stades de la terre à la lune, où il 
fait une première halte, de là parcourant cinq cents parasanges jusqu'au soleil 
et s'élevant ensuite du soleil jusqu'au ciel, citadelle de Zeus, distance que 
parcourt en une bonne journée un aigle au vol rapide, ce voyage burlesque par 
dessus les nuages est une parodie de celui que certaiins croyants faisaient 
accomplir aux âmes 2. Les Néoplatoniciens adoptèrent parfois la même divi- 
sion ternaire et la combinèrent avec des idées psychologiques qui sont un 
développement de celles que nous avons rappelées à propos de l'immortalité 
solaire (p. 181). Lorsque l'âme descend sur la terre, elle reçoit d'abord un 
corps éthéré d'une pureté presque immatérielle, puis la raison s'ajoute à 
l'imagination, lorsqu'un corps solaire l'enveloppe, ensuite un tégument lunaire 
la rend sujette aux passions, enfin le contact avec un corps charnel devient 
une cause d'ignorance des vérités divines et la source d'un aveuglement insensé. 
L'âme délivrée de cette gangue matérielle, perd successivement ces penchants 
et ces facultés, lorsqu'après la mort elle regagne son lieu d'origine K 

La doctrine de la triple ascension des âmes reposait sur une astronomie 
rudimentaire, puisqu'elle confondait les cinq planètes mineures avec les étoiles 
fixes, et ne distinguait de c;elles-ci que les deux grands luminaires du jour et 
de la nuit (p. 143). Depuis longtemps s'était imposé non seulement aux hommes 
de science, mais aux auteurs d'apocalyses * le système qui partageait les cieux 
en sept sphères planétaires, qu'enveloppait une huitième, celle des fixes, limite 
de l'univers. Le dogme eschatologique qui prédomina à la fin du paga- 
nisme s'accordait avec cette théorie généralement admise par l'astronomie 
de cette époque. Cette doctrine était sans doute déjà celle des Mages d'Asie 
Mineure, qui combinèrent les croyances mazdéennes avec l'astrolâtrie chal- 
déenne (p. 144). A partir du i" siècle de notre ère, les mystères de Mithra la 
firent pénétrer dans la religion de l'Occident s, et au lie le Pythagoricien 

1. II Cor., i2ly 2 : 'ApurayâvTa eux; -rpîtou oùpavoQ Sur les trois deux, et les sept cieux qui 
leur succèdent, cf. Bousset, Himmelsreise der Seele [A. Religw., 1901, IV, p. 234 ss.) ; 
Mages hellén., p. 230, et sufra, p. 144. 

2. Lucien, Icaroménî'p'pe. 

3. Porphyre, Sent, ad intell., 292 (p. 14, 11), avec les notes de Mommert, p. 13, 71, 
qui cite notamment le npô; raOpov, XI, 3 ; Proclus, In Remp., I, p. 152, 17 (Kroll) ; In 
t^imaeum, m (p. 234, 25 Diehl) citant les Orac. Chalddica, fr. 47. Cf. m/r«, ch. VIII.. 

4. Charleà, Book of the Secrets of Enoch, 1896, p. xxxi. 

5. Cf. infra, ch. V, p. 260 ; et M. M. M., I, p. 309 ss. 



i8é LUX PERPETUA • 

Numénius l'introduisit dans la littérature philosophique i, tandis que le syncré- 
tisme hermétique l'accueillait dans son pot pourri d'idées disparates 2. 

Notre âme descend du haut du ciel vers ce monde sublunaire, en passant 
à travers les sphères des planètes et ainsi, avant sa naissance ici-bas, elle 
acquiert les dispositions et les qualités propres à chacun de ces astres. Après 
la mort elle remonte vers sa patrie céleste par le même chemin. Alors, en 
traversant les zones étagées des cieux, elle se dépouille, comme de vêtements ^, 
des passions et des facultés qu'elle avait acquises en s'abaissant vers la terre. 
Elle abandonne à la lune son énergie vitale et nourricière, à Mercure sa cupi- 
dité avide, à Vénus ses penchants amoureux, au Soleil ses capacités intellec- 
tuelles, à Mars son ardeur combative, à Jupiter ses aspirations ambitieuses, 
à Saturne sa paresse nonchalante. Elle est nue, dépourvue de toute affection 
des sens, quand elle atteint le huitième ciel pour y jouir, essence sublime, 
dans l'éternelle lumière où vivent les dieux sidéraux, d'une béatitude sans fin. 

Dans les mystères de Mithra une échelle composée de sept portes formées 
de métaux différents et surmontées d'une huitième servait de symbole à ce 
passage des âmes à travers les sphères jusqu'à celle des fixes,, chacune des 
planètes étant mise. par l'astrologie en rapport avec un de ces métaux, l'or 
avec le Soleil, l'argent avec la Lune, le plomb avec Saturne et ainsi de suite 4. 

Mais opposés au panthéisme qui, identifiant la divinité avec l'univers, 
plaçait le foyer principal de son énergie dans les sphères célestes et en par- 
ticulier dans la plus élevée*, les sectateurs de Platon transportaient Dieu 
hors des limites du monde et en faisaient un Être, non plus immaner^t, mais 
transcendant, distinct de toute matière^. Cette conception prédomina de plus 

I. Cf. infra, ch. VIII, p. 344. 

Z. Sur l'ascension à travers les sphères planétaires jusqu'à l'ogcloade, cf. Poïmandrès, 
I, 25 (t. I, p. 15 et p. 25, notes 62 ss. ) ; XII, 15 (p. 206 et 215, n. 65 Nock- 
Festugière). Cf. Bousset, of. cit., [p. 185, n.i], p. 160 ss., et Relig. Orient., p. 205, n. 91; 
p. 302, n. 28. Suivant Timée de Locres les âmes (^uj^a() seraient empruntées aux planètes, 
qui se meuvent dans la région du divers, et le voû<; à l'essence du même, c'est-à-dire aux 
fixes. 

3. Relig. or., p. 282, n. 69 ; Cf. Plotin, I, 6-7 (p. 103 Bréhier). 

4. Origène, Contra Celsum, VI, 22 (p. 92 Koetschau). Cf. R.H.Rel., 193 1, ClII,p.46ss. 
Dans un mithréum d'Ostie une mosaïque figure ces sept portes, celle du milieu, qui 
appartient au soleil, étant plus grande que les autres, cf. C. R. Ac. Inscr., 1945, p. 415- 
Sur l'échelle, cf. infra, ch. VI, p. 282. 

5 Macrobe, Comm. Somn. Sci-p., ï, 9, 10 : : « Hae autem animae in ultimam sphae- 
ram recipi creduntur, quae à-nrXavYJç vocatur. » Cf. I, 11, 8. 

é. "Chéol. sol. 21 [467]. Déjà les Pythagoriciens avaient été divisés sur ce point; 
cf. A. Schmekel, Philoso-phie der Mittleren Stoa, 1942, p. 42g ss. 



CHAPITRE III. — L'IMMORTALITÉ CÉLESTE 187 

en plus dans la théologie païenne à mesure que le stoïcisme perdit de son 
influence au profit du néoplatonisme. Ce Dieu « ultramondain et incorporel, 
père et architecte de la création », siégeait, croyait-on, dans la lumière infinie 
de l'Empyrée^ qui s'étend au-delà des sphères étoilées*. La religion le 
nomme tantôt le Très Haut ("Til^icrToç), tantôt en latin Jupiter, mais en lui 
accolant les épithètes de Sum^mus Exsiifer(intissimus^. C'est ce Père céleste 
que les âmes d'élite aspirent à retrouver ; mais seules celles qui ont atteint la 
perfection y parviennent. Les autres, suivant leur degré de pureté, s'arrêtent 
à un étage inférieur des zones successives formées par l'atmosphère, domaine 
des démons, par les cercles planétaires et le ciel des étoiles fixes, qui sont 
des dieux visibles*. 

Ce fut la dernière conception du paganisme, et elle devait s'imposer à l'esprit 
humain durant de longs siècles ^. Déjà le judaïsme avait, fait des concessions 
aux théories astronomiques des « Chaldéens » et il leur avait emprunté l'idée 
de sept cieux superposés, que nous trouvons développée en particulier dans le 
livre d'Hénoch^. Elle appartint aussi au christianisme presque dès son origine, 
et les gnostiques lui firent une large place dans leurs spéculations ^. Mais 
Origène, qui l'adopta par un emprunt direct aux philosophes grecs, prêta 
l'autorité de sa grande éiaidition aux doctrines du paganisme à peine modi- 
fiées ^ Selon lui, les âmes, après avoir séjourné dans le Paradis, qu'il localise 
dans un endroit écarté, où elles s'instruisent des réalités de notre terre, s'élè- 
vent dans la zone de l'air et elles comprennent alors le caractère des êtres 
qui peuplent cet élément. Mais si elles se sont dégagées de toute pesanteur 
matérielle, elles traversent rapidement l'atmosphère, et elles parviennent aux 

1. Sur l'Empyrée, cf. N. C. IX. 

2. Apulée, De dogm. Plat.^ I) n ; cf. Philon, De ofif., 23, § 71 : le voOç après avoir 
évolué avec le choeur des astres, s'élève itpôi; x-r)v ay.pav àiî^tSa tûv vor,Twv [Cf. p. 184, n. 4] 
et veut voir le Grand Roi. 

3. A. Religiv., igo6, IX, p. 323 ss. Cf. Hermès Trism., II, p. 383, n. 228, éd. Nock- 
Pestugière. 

4. Plotin, III, 4, 6 et infra, ch. VIII ; Porphyre, De regr. animae, 2, 3, Bidez (infra, 
ch. YIII, p. 368); Augustin, Sermo, CCXL (PL. XXXVIII), p. 1132, 38. 

5- Selon Eusèbe, Vit. Const., IV, 69, l'empereur a été représenté siégeant uirlp oùpa- 
v'.wv âi];!8a)v Èv a'Ospdp ôtaTpipfi Stavaitaudjj.evûv Cf. L'Orange, Domus Aurea (dans Serta 
Eitremiana), 1942, p. 81. 

6. Doctrine des sept cieux dans le judaïsme et le christianisme : Charles, o-p. cit., 
p- XXX ss. [p. 185, n. 4], Bousset, op. cit., \_su-pra, p. 185, n. i]. 

7. Cf. infrUy ch. V, p. 258. 

b Cf. Denis, Origène, p. 363 ; Charles, op. cit., p, xliii ; de Paye, Origène (Bibl. éc. 
hautes Et. 1923-1928). 



i88 LUX PERPETUA 

« demeures des cieux », qui sont les sphères étoilées, et elles saisissent la 
nature des astres et les causes de leurs mouvements ; enfin lorsqu'elles auront 
fait de tels progrès qu'elles seront devenues de pures intelligences, elles seront 
admises à contempler face à face les essences rationnelles et verront les choses 
invisibles, jouissant infiniment de leur perfection. Bien qu'Origène ait été 
condamné par l'Église, ses idées ne devaient point être abolies. La conception 
d'une lumière infinie, située au-delà des orbes du monde, où les âmes trouvent 
le repos dans la lumière éternelle et obtiennent la contemplation de Dieu, 
était à la fin de l'antiquité, commune aux philosophes et aux docteurs de 
l'Église ' . Du moment que la science chrétienne adoptait la conception antique 
de l'univers telle que l'avait formulée Ptolémée, elle devait naturellement 
admettre que les âmes, si elles montaient vers le ciel, traversaient les sphères 
planétaires pour parvenir à cette lumière supra-mondaine^, où elles trouvaient la 
béatitude parfaite. Le Paradis de Dante avec ses chœurs d'anges et ses classes 
de bienheureux répartis entre Les cercles successifs des cieux, fournit un témoi- 
gnage éclatant de la force de la tradition que l'antiquité légua au moyen 
âge. Il fallut pour la détruire que Copernic et Galilée eussent ruiné le sys- 
tème de Ptolémée et que l'astronomie stellaire eût ouvert à l'imagination les 
espaces infinis d'un univers sans limites. 

1. Symbol., p. 385 ss. 

2. Basile, Hexaem., II, 5 (PG. XXIX, 41) : 'Ev tû 67i;£pxoff|i.(t)> ^wtt. 



CHAPITRE IV 



TRANSFORMATIONS DES ENFERS 



I. -— Où PLACER L'HADÈS ? 



Nous avons indiqué précédemment comment les Pythagoriciens, en même 
temps qu'ils s'initiaient aux conclusions qu'une étude persévérante du ciel avait 
permis au clergé de Babylone de formuler, et recevaient de ces « Chaldéens » 
les premières notions d'une astronomie scientifique, avaient accueilli aussi la 
doctrine de l'immortalité céleste, qui pour les prêtres orientaux en était le 
corollaire. Cette doctrine était en contraste flagrant avec les anciennes croyances 
helléniques sur la descente des ombres dans un Hadès souterrain ; son adoption 
par les philosophes de la Grande Grèce impliquait un bouleversement des idées 
Courantes, une révolution dans toutes les traditions religieuses relatives au sort 
des âmes. Si nous étions mieux informés de la vie intérieure de la secte, peut- 
être verrions-nous que cette eschatologie savante fit d'abord partie de l'ensei- 
gnement ésotérique réservé aux sages de l'école, aux [xa6"r]fji-ai;ixot. Sans doute 
ne fut-elle pas admise sans résistance, mais aucun écho des discussions que 
provoqua cette innovation radicale n'est parvenu jusqu'à nous. Elle choquait 
les opinions généralement reçues, elle rompait avec des convictions ancestrales 
et elle était en contradiction notamment avec la Nekyia de l'Odyssée, évocation 



190 LUX PERPETUA 

des morts de l'Erèbc pai* Ulysse, alors que les Pythagoriciens regardaient 
Homère comme le Maître inspiré, révélateur de toute sagesse (p., 97). 

Aussi n'cst-il pas surprenant qu'ils aient, selon leur coutume, cherché des 
acconimodemouts qui leur permissent de maintenir les anciennes croyances, en 
môme lemp.> qu'ils en introduisaient de nouvelles, et de ne pas refuser toute 
créance au dogme traditionnel de la survie dans riiadès,, qu'on ne pouvait 
rejeter sans renier toute la Nekyia homérique^. Une interpolation glissée 
dans le texte de cet épisode de l'Odyssée nous révèle comment ils ont procédé 2. 
Son apothéose a transporté Héraklès au ciel, où il festoie avec Zeus, mais son 
ombre (siocoXov) habite les Enfers et est évoqviée par Ulysse. Aristarque, qui a 
condamné ces vers, note qu'ils établissent dans l'homme une distinction en trois 
éléments, le corps, l'âme et l'ombre (aco[jt.a/>|;u)(_r], £i.'ScoXov),qui est étrangère à 
Homère 3. Mais Ennius dans ses Annales parlait de même de l'Achéron, où n.e 
séjoiu-nenlninosâmes, ni nos corps, mais des « simulacres d'une étrange pâleur » ^^ 
et ce passage est manifestement d'inspiration pythagoricienne, puisque le vieux 
poète latin y exprimait sa foi en la métempsycose. C'étaient ces simulacres, 
formes légères sortant du sein de la terre, qui nous apparaissaient 'dans nos 
rêves ei nous parlaient pendant le sommeil. On peut suivre jusqu'à la fin de 
l'antiquité chez les écrivains et dans les inscriptions funéraires ^ la tradition 
de la même division tripartite : Virgile paraît y faire allusion*^; Pline la formule 
clairement ' ; Plotin s'en est encore souvenu ^ ; et l'érudition des scoliastes nous 
fournit sur cette doctrine philosophique des indications précises". Après la 
mon le corps est détruit dans la terre, l'âme, qui est une particule de l'éther, 

1. Cf. R. Ph., 1920, XLIV, pp. 237 ss. ; Pascal, .Creiewze, t. I, p. 169. 

2. Odyssée, XI, 601 ss. Sur cette interpolation, cf. Rohde, Nekyia {Rhein. Mus.,ï), 
1895, p. 625 ss. == Kleine Schriften, II, p. 255 s., et Psyché 1\ p. 60 = trad. fr. p. 50. 
On introduisit ainsi dans le texte homérique une contradiction que Lucien (Dial. mort., 
6) tourne en ridicule. 

3. Schol. Odyss., XI, 602 : 

4. Lucrèce, I, 122 s. « Quo neque permaneant animae neque corpora nostra, sed 
quaedam simulacra modis pallentia miris ». Cf. Rohde, Psyché, tr. fr. p. 535, n. 2. 

5. C. E. 1339. 

6. Virg., Aen., Y, 81, avec la note du sooliaste de Vérone (Thtlo et Hagen, III, 
p. 432) : « In tria hominem dividit, animam quae in caelum abit, umbram quae ad infe- 
ros, corpus qu(od traditur) sepulturae. » 

7 Pline, H. N. VII, 55 § 90. 

8. Plotin, I, I, 12 ; VI, 4, 16 ; cf. R. Ph.^ l.c. [n. i], p. 238 et infra, ch. VIII, p. 347» 
à propos de Plotin. 

9. Servius, En., IV, 654; Pseudo-Probus, Comm. BucoL, p. 334, I; cf. Pascal, Ij 
P- 170- 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 191 

remonte au ciel ; mais l'ombre ou simulacre descend dans les Enfers. Cette 
« polypsychie » ' permettait de conserver la foi en l'existence de ceux-ci ; 
seulement le principe céleste, qui donnait à l'homme la raison, leur échappait. 
Toutefois le subterfuge à l'aide duquel les Pythagoriciens tentèrent de 
sauver la vieille croyance hellénique au royaume de Pluton, ne réussit à con- 
vaincre qu'un petit nombre d'esprits. Il se heurtait aux objections qu'on avait 
opposées à la mythologie infernale (p. 120) et il paraissait exclu que Veldôlon 
pût s'enfoncer dans le sein de la terre au lieu de flotter dans les airs. Les 
âmes des hommes de bien montaient au ciel ; mais que devenaient celles des 
pécheurs ? Où se rendaient- elles si le Tartare n'existait pas plus que les Champs 
Elysées ? Comme ni la philosophie, ni la religion ne voulaient abandonner l'idée 
d'une rétribution posthume, il fallut chercher un autre Lieu où les coupables 
subiraient le châtiment de leurs fautes, et ce problème eschatologique reçut 
les solutions les plus diverses. 

» 
« » 

Parmi les doctrines qui furent alors suggérées pour répondre à la fois aux 
exigences de la raison et de la morale, la plus proche des croyances antérieures, 
et qui en est pour ainsi dire un élargissement, est celle qui situe les Enfers, 
non dans les cavités de la terre, trop étroites pour contenir la multitude infinie 
des morts, mais dans l'hémisphère inférieur de l'univers. 

Cette conception, étrangère à la Grèce ancienne, est étroitement liée au 
système du monde qui se représente le ciel des étoiles comme une sphère solide, 
entourant la terre pareillement sphérique, immobile au centre du cosmos. La 
ligne de l'horizon partage le ciel en deux hémisphères ; l'un supra-terrestre 
appartient à la vie, l'autre infra-terrestre à la mort. On ne se trompera pas 
en rattachant la diffusion de cette doctrine dans le monde hellénique à l'in- 
vasion de l'astrologie chaldéo- égyptienne, qui se propagea victorieusement à 
partir du lie siècle av. J. C. L'astrologie, en effet, en a maintenu la tradition, 
nous l'avons montré ailleurs^, dans quelques-unes de ses doctrines capitales 
jusqu'à l'époque byzantine. Deux portes, l'une à l'horoscope, c'est-à-dire au 
Levant, l'autre au Couchant, faisaient communiquer le monde des vivants avec 
celui des défunts. Le point le plus bas de l'hémisphère inférieur, Vkypogeion 

i.Cf. N. C. XIIL 

2. Cf. Symbol.^ p. 36 ss., que résument les pages qui suivent. ; 



192 



LUX PERPETUA 



ou culmination inférieure des astrologues, devint la partie du ciel où l'on 
transporta le Styx, l'Achéron et la barque de Charon, dont on donna les noms 
à des astérismes de la « Sphère barbare » . 

Il semble que certains Pythagoriciens se soient constitués les défenseurs de 
cette doctrine et l'aient propagée. Partageant les divinités par couples, ils assi- 
gnèrent de chaque couple l'une à l'hémisphère supérieur, l'autre à l'hémisphère 




Fig. I. — Dioscure, symbole des hémisphères, avec l'Océan et la Terre. 



inférieur. A Jupiter céleste répond le Pluton inférieur, à Junon, Proserpine, et 
ainsi de suite ' . 

Ce sont encore les Pythagoriciens qui firent des Dioscures les symboles des 
mêmes hémisphères. Castor et PoUux, qui selon la mythologie vivaient tour 
à tour chacun de deux jours l'un, représentaient les moitiés du ciel qui, 
dans sa rotation quotidienne passe alternativement du domaine de la vie à 
celui de la mort, au-dessus et au-dessous de la terre ; et cette interprétation 

I. Lactantius Placidus, 'Cheb., IV, 527. Sur la distinction pythagoricienne ' des deux 
hémisphères, cf. Aristote, De caelo B, 2, p. 285 a 10 j Diels, Vorsokr. Pythag. 6,30,31' 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS ■ 193' 

des deux héros jumeaux les a fait reproduire avec cette signification cosmique 
sur un grand, nombre de sarcophages (Fig. 1)1, 

Selon leur coutume ces philosophes cherchèrent dans la vieille poésie épique 
des textes sacrés — j'allais dire scripturaires — qu'ils pussent invoquer à l'appui 
de leurs spéculations. Homère et Hésiode 2, regardés comme les maîtres infail- 
libles de toute science, concevaient le Tartare comme un gouffre ténébreux^, 
aussi éloigné du disque terrestre, contenant l'Hadès dans son épaisseur,, que 
le ciel l'est de celui-ci. « Une enclume d'airain, dit la Théogonie, tomberait 
du ciel durant neuf jours et neuf nuits avant d'atteindre le dixième jour la 
terre, et de même une enclume d'airain tomberait de la terre durant neuf jours 
et neuf nuits avant d'atteindre le dixième jour le Tartare ». Telles étaient 
les dimensions restreintes que l'on attribuait alors à l'univers. C'est, pour ces 
vieux poètes, dans l'abîme glacial qui en occupe le tréfonds, que sont châtiés 
les impies. 

Cette conception de l'Hadès mythologique jouit d'un certain succès. Un 
des dialogues, faussement attribués à Platon, mais qui est en réalité une 
œuvre syncrétique du l^r siècle avant notre ère, VAxiochos^, prétend nous 
apporter une révélation du mage Gobryès sur le séjour des morts. La terre^ 
pour lui, occupe, immobile, le centre de l'imivers, et du ciel sphérique se 
mouvant autoui d'elle un des hémisphères appartient aux dieux célestes, 
l'autre aux dieux infernaux. La description que l'auteur fait de ces Enfers 
prétend adapter les traditions mythiques des Grecs aux enseignements de 
l'astronomie. Aux Champs-Elysées, dont sont décrites les délices, est opposé 
le « lieu des -impies ». Par un évident souvenir d'Hésiode, les méchants sont 
conduits par les Érinnyes vers l'Erèbe et le Chaos à travers le Tartare. C'est 
là, dans le creux le plus profond du monde, « que les âmes des réprouvéls 
léchées par les bêtes sauvages, brûlées constamment par les torches des Peines, 
exposées à tous les outrages, se consument dans des châtiments étemels ». 

Des traces de l'idée que le Tartare se trouve dans l'espace diamétralement 
opposé au sonunet du ciel peuvent être relevées, même à l'époque impériale, 
jusque chez Virgile* et dans un mythe de Plutarque ", D'autres écrivains se 
souvenant des vers d'Homère qui situent les Champs-Elysées par delà l'Océan 

I. Cf. Symbol, p. 74 ss. 

z. Homère, IL, VIII, 13 ss.; Hésiode, "Chéog., yzo ss. Cf. Symbol., p. 45. 

3. Axîochos, p. 371 ; cf. SymboLj p. 47 ss. 

4- Virgile, Georg., 242 ss. Cf. Symbol., p. 54. 

5. Plut., De gen. Sôcratis, p. 590 F. 

i3 



194 LUX PERPETUA 

aux extrémités de la Terre, voulaient que les Enfers fussent situés au revers du 
monde habité par les hommes sur la face inférieure de notre globe, dans l'hé- 
misphère austral \ 

Mais si l'on considère l'ensemble des témoignages assez pauvres que l'on 
peut recueillir, on s'apercevra que ces doctrines n'obtinrent jamais une diffusion 
comparable à d'autres croyances que nous examinerons dans la suite. Ces théo- 
ries n'avaient jamais été qu'un essai d'adaptation des vieilles traditions hellé- 
niques sur l'Hadès, discréditées par les attaques des incrédules, à un système 
scientifique du monde. Mais les progrès mêmes de la cosmographie obligèrent 
à rejeter une telle accommodation, comme incompatible avec la science. 

Car tout d'abord, si l'on assignait comme domaine aux morts la moitié 
inférieure du. globe terrestre, on se heurtait aux objections des géographes qui 
y logeaient des êtres vivants : les Antipodes ^ Ces géographes étaient arrivés 
à la conclusion que dans l'hémisphère austral devait exister une zone tempérée, 
soumise aux mêmes conditions physiques que celle de l'hémisphère boréal et 
qui, par suite, devait être habitée par des êtres semblables aux hommes. Cette 
théorie, qui fait honneur à la perspicacité des' savants alexandrins, fut géné- 
ralement admise jusqu'à l'époque de Cicéron, par les esprits cultivés ^ ; mais 
elle était invérifiable, puisqu 'aucun marin grec ou romain n'avait pénétré 
dans cette portion de la terre, et elle ne parvint jamais à se faire accepter du 
grand public. Le bon sens vulgaire s'insurgeait contre l'idée paradoxale 
d'hommes marchant la tête en bas, et la doctrine des Antipodes finit par être 
abandonnée à l'époque chrétienne et même formellement condamnée comme 
hérétique par le pape Zacharie*. Il fallut les découvertes de Magellan et de 
ses émules pour qu'on se rendît à l'évidence des faits. 

Si les mythologues qui avaient voulu — comme le fait encore le Purgatoire 
de Dante — placer le séjour des morts ou de certains morts dans les eaux de 
l'hémisphère austral, n'avaient eu pour adversaires que les partisans des Anti- 
podes, ils auraient pu maintenir victorieusement contre eux leurs positions. 
Mais les défenseurs d'un Hadès antarctique, furent mis en déroute par des 
adversaires plus redoutables : les astronomes *. Une tradition constante depuis 

1. Symbol., p. 53. 

2. Symbol., p. 57 ss. 

3. Cic, Rêp., VI, 20 = Songe de Se, 6. Cf. R. E., s. v. « Antipodes », « Antichtho- 
nes ». 

4. Lettre à S. Boniface, en 748. 
i. Symbol., p. 59 ss. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 19 S 

l'âge homérique voulait que le Tartare fût ténébreux, ou, pour parler plus exac- 
tement, sans soleil {àvqkioi) Les premiers théologiens qui firent de l'hémisphère 
inférieur le domaine de la mort le croyaient enténébré par une nuit ininter- 
rompue, plongé dans une obscurité sinistre et glaciale (p. 193). 

Mais lorsque l'astronomie enseigna que le luminaire radieux dont nous 
suivons la route de l'Orient à l'Occident, accomplissait dans le ciel ime révo- 
lution complète autour de la terre, dont il éclairait et échauffait successivement 
toutes les parties, l'idée d'un Hadès obscur situé dans V hypogeion devint insou- 
tenable. Pour ne pas abandonner cette foi, certains esprits obstinés soutinrent 
que les physiciens se trompaient et que le soleil allumait ses feux chaque matin 
pour les éteindre chaque soir. La tradition ancienne reçut un appui inespéré 
d'Épicure^ qui, conformément aux principes de sa physique, admit que le 
soleil était formé d'atomes, qui s'aggloméraient et s'enflammaient à l'aube pour 
se disperser à la fin du jour. Ainsi, même des esprits instruits pouvaient 
hésiter, et Virgile* n'ose prendre position : ou bien dans l'hémisphère inférieur 
règne le silence d'une nuit perpétuelle, ou notre crépuscule est l'aurore de cette 
moitié du monde, et inversement. La révolution nocturne du soleil n'était 
qu'une théorie que ne corroborait, aucune preuve expérimentale, puisque per- 
sonne n'avait encore pu suivre de ses regards la course de l'astre du jour dans 
un ciel ignoré, lorsqu'au- delà de l'Océan lointain il s'abaissait sùus l'horizon. 

L'opinion aventureuse qu'avait soutenue Êpicure fut réfutée victorieusement 
par les hommes de science. Les astronomes en démontrèrent l'absurdité en 
faisant observer que le soleil se lève et se couche, suivant les lieux, à des 
heures différentes, et qu'il faudrait dès lors supposer une multitude d'embra- 
sements et d'extinctions successives ^ Ptolémée repousse dédaigneusement, 
comme étant le comble du ridicule, l'hypothèse que les astres s'enflamment 
et s'obscurcissent chaque jour, à des moments variables sous les divers climats *. 

Dès lors la doctrine d'un Hadès situé dans l'hémisphère inférieur, imaginée 
pour mettre d'accord la vieille mythologie grecque avec les notions enseignées 
par l'astronomie, était devenue insoutenable par suite des progrès de l'astro- 
nomie elle-même, et pour la combattre, les apologistes chrétiens s'emparèrent 

1. Servius, Georg., I, 247 ; É11., XV, 584 = Usener, Epicurea, fr. 346. 

2. Virg., Georg., I, 247 ss. : « Aut intempesta silet nox/ semper et obtenta densentur 
îiocte tenebrae ;/ aut redit a nobis aurora diemqLue reducit. » Cf. Servius, Georg., I, 243; 
Probus, Georg., I, 23g et 244. 

3. Cléomède, II, i. 

4. Ptolémée, Synt., I, 3. 



196 LUX PERPETUA 

des armes que la science hellénique avait fourbies. Il n'en subsista- qu'une 
croyance vague, populaire, anti-scientifique, qu'on peut suivre jusqu'à l'époque 
byzantine, à l'existence d'un Tartare situé dans les ténèbres au lieu ' le plus 
profond du monde*. 

• * 

Ainsi^ pas plus qu'à l'intérieur de la terre, les Enfers ne pouvaient se trouver 
au-dessc-us, et l'on fut amené à les reporter sur la terre même où nous 
vivons. Le globe terrestre n'étaii-il pas suspendu au-dessous des cercles super- 
posés des cieux, et ne pouvait-on lui appliquer, comme im terme approprié, 
le nom d'Inferi^ ? Mais alors il fallait que le séjour dans ce monde inférieur 
fût conçu comme un châtiment, que les pécheurs fussent punis en étant soumis 
à la conditioD humaine. Ce fut la doctrine de la métempsycose qui permit de 
regarder comme une expiation la descente de l'âme ici-bas, et les souffrances 
que faisait endurer à celle-ci sa réincarnation purent être substituées aux peines 
de l'Hadès souterrain'. 

D'où provenait la théorie de la transmigration*,, qui se propagea en Grèce 
dès l'époque archaïque, quels en furent les auteurs et les premiers défenseurs, 
ce sont là des questions encore mal élucidées. Ses antécédents remontent jus- 
qu'aux brumes de la préhistoire, et elle est le développement d'idées familières 
à la mentalité primitive. De nos jours encore l'esprit des sauvages ne distingue 
pas, comme la classification de notre science, les trois règnes de la nature; 
une même énergie anime tous les êtres qui nous environnent et qui sont suppo- 
sés semblables à nous-mêmes. Les non-civilisés attribuent souvent aux bêtes 
une intelligence humaine ou même divine. Aussi trouve-t-on répandue dans 
les deux hémisphères la croyance que les esprits des morts peuvent s'incarner 
dans les animaux et même se loger dans les plantes*. On s'abstient d'abattre 
ou de déraciner certaines espèce, d'en consommer la chair ou les fruits, de 

1. Symbol., p. 63. 

2. ServiuSj En., VI, 127 ; cf. VI, 43g. 

3. Cf. sur ce qui suit Lucrèce et le symbolisme -pythagoricien des Enfers (R. Ph-. 
IQ20, XLIVj p. 229 ss.). 

4. Sur la métempsycose, cf. Schmekel, Mittlere Stoa, 1892, p. 433 ss. ; G. F. Moore, 
Metempsychosis (Harvard Univ. Press) 1914 ; Hopf, Antike Seelenwanderung-Vorstel- 
btngen (Diss. Leipzig 1934) ; Stettner, Die Seelenwanderung bei Griechen und Rômern 
(Tûbinger Beitrâge, XXII), Berlin, 1934 ; Hastings, EncycL, s. v. « Transmigration »■ 

5. Frazer, Spirits of the corn, II, 285 ss. Cf. Votemism and exogamy, IV, 45 ss. i 
Wundt, Vôlkerpsychologie, III, p. 587. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 197 

crainte do nuire à un chef ou bien à un parent qui sont allés y habiter. Cette 
conception animiste de la nature, commune à une foule de peuplades diverses, 
est une forme rudimentaire de la métempsycose. 

Mais ce qui fait la grandeur ^ de cette théorie qui devait séduire une multi- 
tude d'adeptes au cours des siècles et à travers le monde, c'est qu'elle a trans- 
formé une illusion naïve, sans portée morale, en une doctrine de rétribution et 
de libération. Revenir sur la terre s'enfermer dans un corps qui la souille et la 
fait souffrir, devient un châtiment infligé à l'âme pécheresse. Celle-ci ne 
peut atteindre la félicité suprême avant de s'être purifiée par de longues 
épreuves et délivrée peu à peu des passions charnelles à travers un cycle de 
renaissances . 

Certains érudits ont supposé qu'en Grèce la théorie de la transmigration 
avait eu un développement autochtone * et avait systématisé d'antiques croyances, 
communes à presque tout le genre humain. Toutefois à cette opinion s'oppose 
le fait que, si les Hellènes ont toujours pensé que les âmes humaines pouvaient 
aller se loger dans un serpent, un cheval, un oiseau. Voire une abeille 
ou un papillon*, la vraie métempsycose, liée au dogme d'une rétribution pos- 
thume, est inconnue à Homère et n'apparaît dans la religion grecque qu'à 
l'aube des temps historiques. Les anciens admettaient qu'elle était d'importation 
étrangère : Hérodote ' voulait que la doctrine de la réincarnation dans des 
corps xi'animaux terrestres, maritimes ou aériens fût venue d'Egypte, mais il 
ne paraît pas qu'elle ait existé anciennement dans ce pays sous la forme d'une 
succession régulière de transmigrations*. D'autre part la métempsycose hellé- 
nique offre une. ressemblance frappante, jusque dans certains détails, avec 
une conception fondamentale de la pensée religieuse de l'Inde, celle du 
samsâm, qui y avait été formulée dès l'époque des anciens Upanishads, long- 
temps avant la naissance du bouddhisme. Il est difficile de croire qu'une 
telle analogie résulte simplement d'une parenté primitive sans communication 
postérieure^. L'opinion la plus vraisemblable paraît être que cette croyance, 
cheminant à travers l'empire perse, parvint ainsi jusqu'aux Orphiques et 



1. Dieterich, INekyia, p. go ; Wûnsch, Das Frûhlingsfest der Insel Malta, 1902, p. 3 4 ss. 
Hopf, Q-p, cit. [p. 196, n. 4]. 

2. Eitrem, R. E., s. v. « Tierdàmonen », ool. 987 ss. 

3. Hérodote, II, 123^ cf. Enée de Gaza, 'Chéofhr., P. G. LXXXV, pp. 889, 892. 

4. Maspero, Et. de mythol. êgyft., VIII, 1916, p. 77 ss. ; Wiedeman, Herodots zwei- 
*es Buch, Leipzig, 1890, p. 457 ss.-, Plinders Pétrie dans Hastings, l. c, p. 431 s. 

S- Cf. N. C, XIV. 



I9S LUX PERPETUA 

ensuite aux Pythagoriciens'. Il n'est pas impossible cependant que, comme 
l'astrologie babylonienne, l'eschatologie hindoue ait été accueillie par une 
partie du clergé égyptien dès le Vl^ siècle avant notre ère, et que le rensei- 
gnement fourni par le Père de l'histoire puisse être au moins en partie exact, 
l'Egypte ayant servi d'intermédiaire entre l'Inde et la Grèce. 

Aussi bien nous n'avons pas ;\ discuter ici ce problème épineux de la genèse 
de la métempsycose, ni h en suivre le développement dans la philosophie hellé- 
nique, avant et après Platon. A l'époque qui nous occupe elle était devenue 
depuis longtemps un thème rebattu, un sujet de controverses dans les écoles, et 
Pythagore était généralement reconnu comme le Maître qui l'avait révélée aux 
Grecs. Elle n'était pas seulement une théorie que discutaient les penseurs, 
mais aussi im article de foi religieuse. Nous pouvons laisser indécise la question 
de savoir si, comme l'affirment les anciens, les Druides y croyaient et si les 
Étrusques l'avaient aussi adoptée". Mais il est certain qu'en Orient la trans- 
migration fut acceptée par nombre de sectes gnostiques et par les Manichéens, 
et elle devait s'y transmettre jusqu'à nos jours chez les Alaouites et les D^-uzes 
du Liban, chez les Yézidis de Mésopotamie. 

La descente de l'âme du ciel sur la terre est une déchéance ; le corps est 
un tombeau où elle est ensevelie, une geôle où elle est captive. Ces vieilles 
doctrines pythagoriciennes (p. 147) ne cessent d'être reprises et répétées 
jusqu'à la fin de l'antiquité ■\ Mais l'idée orphique que cette déchéance 
est le châtiment d'un péché originel, la suite d'un crime commis par les Titans, 
auteurs de notre race, et que doivent expier leurs descendants, cette idée est 
sinon tout à fait oubliée, du moins reléguée dans l'ombre*. Au contraire la 
conception également ancienne qu'une amère et cruelle nécessité contraint les 
âmes à s'incarner ° prend un relief nouveau par suite de la diffusion du fata- 
lisme astrologique. L'alternance de leur descente et de leur montée est conçue 
comme régie par une loi inflexible analogue à celle des progrès et rétrograda- 

1. Métempsycose admise d'abord par les Orphiques : cf. Nilsson, Griech. Rel., Ij 
p. 654 ss. ; Ziegler, R. E., XVIII, 1378 ss. s. v. « Orphische Dichtung ». 

2. Druides : Dottin dans Hastings Enc, s. v. «Transmigration». Cf. supra, p. 153- 
Etrusques : Furtwângler, l. c. [sufra, p. 61], p. 216 ; Thulin, /. c. [Libri Acheruntici] 

3. Virgile, En., VI, 734 ; Macrobe, Comm. in Somn. Se, I, 18, 9. Autres textes = 
C. R. Acad. Inscr., 1930, p. 102 ; Jos. Kroll, Hertnes 'Crismegîstos, 1914, p. 272. 

4. Rohde, Psyché, II, p. 121 ss. = tr. fr. p. 359 ss. 

5 Platon, Lois, 904 C5 Diog. Laërce, VIII, 14; Plotin, III, 4, 6 (p. 69, 33 Br.) j 
I^î 8,5 (p. 222, II) ; Porphyre, V. Plotini, 225 Pa-p. magie. Par., 605. Cf. M.M.M., I» 
p. 309, n. 4 ; Jos. Kroll, op. cit., p. 272 ss. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 199 

tion des planètes'. Le cycle de la génération (xux/loç yevéoreojç), étemel comme les 
révolutions des astres, enferme l'esprit dans la matière et replonge périodi- 
quement l'âme dans la glaise qui la contamine'-. 

Cependant pour les Orphiques et l'ancien pythagorisme la croyance à la 
métempsycose n'excluait pas la foi en la descente des ombres dans l'Hadès''' : 
suivant eux elle s'y associait. Nous l'avons vu précédemment (p. 67), le 
criminel, plongé dans une mare de boue ou soumis à d'autres supplices, est à 
la fois châtié et purifié dans le Tartare. Son âme y demeure jusqu'au moment 
où elle remonte à la lumière pour être réintroduite dans un nouveau corps 
d'homme ou d'animal. Certains anciens distinguaient la doctrine de la réin- 
carnation ou, pour trsduire exactement le mot grec, de la « réincorporation » 
(a£T;£Vo-ti)p,àTa)a-tç) et celle de la renaissance ou palingénésie [nyjki.yytvt'jia.]' . 
Ce dernier mot n'est pas pris ici au sens stoïcien de retour éternel des choses, 
d'une série de cycles cosmiques où se reproduisent exactement les mêmes 
phénomènes (p. 114). Il désigne une suite de transmigrations séparées par des 
intervalles. Dans la première espèce de métempsycose, il n'y a point à propre- 
ment parler de renaissance, puisque l'âme ne quitte pas la terre, mais y accomplit 
sans trêve sa marche ininterrompue à travers le monde vivant. Selon cette 
seconde théorie au contraire, elle ne reprend pas immédiatement un corps. 
Le processus est discontinu. Elle reste désincarnée durant une longue période 
d'années — pour Virgile comme pour Platon, leur nombre est de mille* — 
et elle mène ainsi une existence double, dont ses passages sur la terre n'occupent 
qu'une faible portion. Elle n'échappera à cette suite de stations dans le 
monde supérieur et de relégations dans les Enfers, à cette alternance de la 
vie et de la mort, que lorsqu'elle aura été lavée de toutes ses souillures. Alors 
seulement elle remontera vers la lumière céleste dont elle était primitivement 
descendue, pour y jouir éternellement d'une félicité divine. 

Si au contraire durant ses pérégrinations sur la terre l'homme s'adonne aux 
plaisir des sens, son âme s'attache à son corps. Elle ne peut d'abord se séparer 

1. Vhéol. solaire, p. 17 [463] ss. Cf. Sotion dans Sénèque, Epist., 108, ig : « Nec 
tantum caelestia per certos circuitus verti, sed animalia quoque per vices ire et animos 
per orbem agi ». 

2. Cf. Rohdie, II, 123 ss. = tr. fr. p. 364 ss. ; Jos. Kroll, op. cit., p. 272. 
3- Servius, En., III, 68. — Cf. Dieterich, Nekyia, p. 143 s. ; Rohde, tr. fr. p. 374, 

J^' 3 j J- Dey, naXiYY£V£<îîa. Religions gesch. Bedeutiing von "Cit. 3, 5 (Neutest. Abhandl., 
XVII), Munster, 1937. 

4. Platon, Républ. 615 ; Phèdre, 249, a ; Virgile, En., 748 ; cf. Chalcidius, 136. — 
'^elon les Commenta Bern. Lucani, IX, i (p. 290, Usener"), 462 ans. 



200 LUX PERPETUA 

du cadavre et erre plaintive autour de lui, regrettant les jouissances qu'elle a 
perdues. Elle désire rentrer dans cette chair qui a été pour elle l'instrument 
de la volupté ; elle recherche cette demeure qui lui permettra de retrouver 
ses habitudes sensuelles, devenues pour elle une seconde nature i. Aussi, quand 
les temps sont accomplis, est- elle saisie d'un amour irrésistible pour ce corps 
éjpais où elle doit s'enfermer. Une fascination semblable à un charme magique 
l'attire vers cet objet de ses vœux, qui fera son, malheur 2. La fatalité qui la 
pousse à s'incarner et à souffrir est regardée ici moins comme une loi iné- 
luctable de l'univers que comme une nécessité interne, un destin que l'âme 
s'est à elle-même créé. \Janankè n'est plus ici cosmique, mais psychique. Un 
buste de Platon, trouvé à Tibur, porte cette sentence du Maître : « On est 
responsable de son choix. Dieu en est innocent » 3. 

Ainsi les maux que subissent les âmes ne sont pas imputables au créateur 
mais à leur propre malice. Toute tendance vicieuse contractée pendant leur 
existence corporelle a pour elles des conséquences redoutables par leur durée. 
La perversion du caractère produit des effets funestes non seulement dans 
cette vie mais dans plusieurs autres à travers les siècles. L'homme détermine 
par ses dispositions acquises son propre avenir dans une suite de générations. 
La corruption qui le gangrène lui interdira d'aspirer à une vie céleste et lui 
fera préférer une renaissance terrestre. C'est à ces doctrines que fait allusion 
Virgile lorsque dans l'Enéide il nous montre les ombres rassemblées dans un 
lieu écarté des Champs-Elysées et nous révèle qu'un millénaire étant révolu, un 
dieu les appelle vers le fleuve Léthé en grande troupe, afin qu'elles y boivent 
l'oubli du passé et « recommencent à vouloir entrer dans des corps »'^. 

Mais la combinaison des supplices du Tartare, maintenus par respect pour 
la tradition, et des peines de cette vie, qui exilait l'âme de sa patrie céleste 
pour la plonger' dans un monde sordide et douloureux, était en réalité super- 
fétatoire. Les secondes suffisaient à sauvegarder les droits de la morale et 
les règles de la justice, et elles rendaient superflus les premiers. Déjà Empé- 
docle, qui fait passer les âmes coupables dans des formes d'hommes, d'animaux 



1. Macrobe, Somti. Scip., I, g, 5 ; Porphyre, De Styge, dans Stobée, Ed. I, 445, 25; 
De regr. anim., fr. 11 (p. 40, 5, Bidez) ; CI. Mamert., II, 3 = Philolaûs, fr. 22^ T^or- 
so^r., P, p. 149, 3. Cf. Symbol., pp. 21, n. 4 ; 265, n. 2 ; 364, n. 4. 

2. Plotin, IV, 3, 13; cf. C-R. Acad. /«5cr., 1930, p. 100, n. 6, et f»/y«, ch. VIII, p. 352- 

3. I. G. XIV, 1196, Akîa kXop.îvqi, ô 6E0Î o..va!-io.', Cf. Platon, Réf., X, 617 C; Lois, 
904. 

4. Virgile, En., VI, 747. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 201 

ou de planteSj ne mentionne pas les tourments et les terreurs de l'Hadès, tout 
au moins dans les fragments conservés de ses poèmes, et la station sur la 
terre paraît avoir déjà été pour lui le vér'itable enfer 1. Quand la critique philo- 
sophique, en particul'ier celle des Épicuriens et des Stoïciens, eut rendu inac- 
ceptable pour tout esprit cultivé la foi en l'Hadès mythologique (p. 127), 
même des Pythagoriciens rejetèrent les fables qui avaient cours au sujet du 
Tartare. Au premier siècle avant notre ère, nous voyons le Pseudo-Timée de 
Locres déclarer que ces récits sont des fictions — salutaires il est vrai — 
inventées par Homère pour détourner du mal ceux que la vérité n'aurait pas 
suffi à maintenir dans la bonne voie 2. De même, dans le discours que les 
M.ètam.or{phoses d'Ovide prêtent à Pythagore ^, celui-ci rassure les esprits 
craintifs que hante la terreur de l'au-delà. « G genre humain, que consterne 
l'effroi d'être glacé par la mort, pourquoi redoutez-vous le Styx ? pourquoi 
des ténèbres infernales et des noms vides de sens, matière à poésie, et périls 
d'un monde fictif ? Les âmes sont exemptes de la mort, et toujours abandonnant 
leur siège antérieur, elles vivent dans de nouvelles demeures. Tout change, 
rien ne périt, le souffle vital circule, il va et vient deci delà, et se saisit à 
sa guise d'organes divers ; des bêtes il passe dans des corps humains, du 
nôtre dans ceux des bêtes, et jamais il ne se perd », 

On reconnaît dans ce développement, où Ovide semble avoir mis en vers 
la prose de Varron, l'influence du panthéisme stoïcien, qui insiste sur l'identité 
des âmes particulières avec l'âme universelle dont elles sont des parcelles. 
Dans cette forme de la métempsycose il est fait abstraction d'un empyrée, où 
siège un Dieu transcendant, que les âmes aspirent à retrouver, comme d'un 
Hadès obscur où elles doivent être reléguées*. Dans toute- la nature la vie 
est éveillée par un même principe divin qui passe d'être en être en animant 
leurs formes diverses*, et ce qu'on appelle mort n'est qu'tine migration. Le 
nombre des âmes qui peuplent ainsi la terre est, selon certains théoriciens, 
déterminé dès l'origine ^ ; lelles changent de résidence, mais non de caractère, 

1. Cf. sur ces vers obscurs, Rohde, tr, fr. p. 409, n. 3 ; Tertullien, De anima, %%. 

2. Tim. Locr,, 17, p. 104 A; cf. R. E., s. v. «Timaios», col. 1221. Idée analogue 
ehes; Polybe, cf. sufra, p. log. 

3. Ovide, Met., XV, 153 ss. 

4. Cf. Schmekel, Philos, der \Mittleren Stoa, 189a, p. 434 ss. 

5. Virg., En., VI, 721, ss. ; Sextus Emp., IX, 580 ; Sotion dans Sén., Efist., 108 ; Her- 
mès Trism., npôç Târ, dans Stobée I, 49, 48 (p. 416, Wachsra.); Porphyre, î^ît. Py- 
thag., 19, 

6. Diels, Doxogr., p, 571, 18 ; Tertull., De anima, 30 ; Sali, philos., c. 19. 



202 LUX PERPETUA 

et restent toujours en quantité égale, semblables à elles-mêmes. A peine sont- 
elles sorties d'un corps qu'elles pénétrent dans un autre. Ce voyage sans trêve 
leur fait parcourir toutes les espèces du monde animal. Elles passeront suc- 
cessivement dans des oiseaux, des quadrupèdes, des poissons, des reptiles pour 
revenir ensuite à l'homme'. C'est pourquoi il est impie, de se nourrir de nos 
congénères, de dévorer nos « semblables » *, et le sage doit pratiquer le végé- 
tarisme. Mais certains, tirant les conséquences logiques des prémisses admises 
et justifiant théoriquement une croyance qui remontait aux origines (p. 196), 
affirmaient que la vie du règne végétal elle-même dérivait du même principe 
que celle du règne animal et que la transmigration s'étendait jusqu'aux plantes ^ 
C'est à cette doctrine que songeait Sénèque lorsqu'il nommait Apocolokyntosis, 
« transformation en citrouille », l'apothéose de l'empereur Claude, que sa 
stupidité avait prédestiné à cette métamorphose^. 

Cette doctrine eschatologique pouvait sembler difficilement conciliable avec 
celle d'une rémunération éthique. Si, dans la nature, une chaîne ininterrompue 
unit l'existence de toutes les espèces, si une fatalité inexorable veut que la vie 
se propage de l'homme aux êtres inférieurs, cette nécessité semble en contra- 
diction avec tout espoir d'une récompense posthume. Pour mettre d'accord 
la croyance à la rétribution future avec celle du cercle inéluctable des migra- 
tions, on établit tme échelle de valeur morale parmi les animaux eux-mêmes ; 
les hommes injustes s'incorporaient dans les espèces sauvages, les justes dans 
les espèces paisibles^'. Hermès Trismégiste prétend même savoir que les 
meilleurs des hommes deviendront parmi les oiseaux des aigles, parmi lès 
quadrupèdes des lions, parmi les reptiles des dragons, parmi les poissons dep 
dauphms ^ On enseignait aussi que les philosophes éminents se transforrt\aient 
en abeilles ou en rossignols : ceux qui avaient nourri le genre humain de 
leurs discours, le charmaient encore par la douceur de leur miel ou la suavité 
de leur chant. 



1. Hermès Trism. dans Stob., I, 49, 48 (p. 416, Wachsm. ; cf. p. 465, 15). Enée de 
Gaza, P. G. LXXXV, p. 889 ss. — C'est le genre de métempsycose qu'Hérodote, H, 123, 
attribue aux Egyptiens, cf. supra, p. 197. 

2. Jamblique, V. Pyth., 108 ; Ovide, Met., XV, 174 ss. ; Sénèque, Epist., 108, 19 ss. 

3. Diogène Laërce, Vlll, i, 4 ; Pline, H. N., Vin, .30, 12 j Théodoret, Haeres., 
V, 297. Cf. Plotin, infra, ch. VHI, p. 354. 

4. Cf. Birt, De Senecae Apocolok. (Prog. Marbourg), 1888, p. IV. 

5. Platon, Rép., 620 d ; cf. TertulL, De anima, 33 ; Lucien, Pseudomantis, 40. 

6 Hermès Trism. dans Stobée (I, 398, 3 Wachsm.) ; cf. Empédocle, fr. 127 Diels = 
Ailien, Nat. anim., XII, 7 ; Timée de Locres 17, p. 104. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 203 

Le sort même de ces privilégiés pouvait ne pas sembler fort enviable selon 
la remarque des adversaires de la métempsycose 1. Aussi les moralistes firent-ils 
fléchir la rigueui; du système et exemptèrent-ils les nobles esprits d'une dégra- 
dation bestiale. Toutes les âmes ne furent plus condamnées à se loger dans 
des corps d'animaux, mais seulement celles que la bassesse de leurs penchants 
avait assimilées à la bi*ute. Elles étaient attirées par l'espèce dont l'instinct 
était le plus conforme à leurs inclinations et â leur genre de vie 2. Tels les 
débauchés, qui devenaient dans une autre existence des pourceaux, les peureux et 
les paresseux des poissons, les personnes légères et frivoles des oiseaux ^. 
Trouver pour chacun des personnages illustres du passé l'animal qui convenait 
le mieux à son caractère était un jeu d'esprit divertissant, et le côté merveilleux 
de ces métamorphoses zoologiques était propre à séduire l'imagination des 
poètes*. De leur côté les théologiens interprétaient ingénieusement et labo- 
rieusement le récit homérique de Circé changeant les compagnons d'Ulysse 
en bêtes comme une allégorie de la métempsycose. Circé est le cercle des réin- 
carnations que subissent ceux qui vident la coupe magique des plaisirs, mais 
à laquelle échappe le sage Ulysse, grâce à Hermès, c'est-à-dire à la raison 
qui le guide''. 

Le passage dans le corps d'animaux cesse ainsi d'être une loi imposée au 
genre humain pour devenir une punition infligée' seulement aux vicieux. 
Certains penseurs rejetèrent même absolument cette forme de la métempsycose. 
Un esprit raisonnable ne pouvait, suivant eux,, demeurer dans un être privé 
de raison. La transmigration se faisait donc exclusivement d'homme à homme 
et de bête à bête. Ce fut l'opinion défendue notamment par Porphyre et 
Jamblique qui, pour écarter les textes de Platon contraires à leur doctrine, 
soutinrent qu'il avait parlé au figuré et que les « ânes », les « loups », les 
« lions » désignaient des gens qui ressemblaient à ces quadrupèdes par leur 
ignorance ou leur férocité^- 

1. Tertull. De anima, 33 ; Ambroise, De hono mortis, 10 (PL., XIV, p. 361). 

2. Platon, Ré-p., 620 a ; Phédon, 8ie avec la note de Robin (p. 42). 

3. Timée Locr. /. c. Cf. R. E., s. v. « Timaios », col. 1220. 

4. Ovide, l. c. ; Ode, II, 20 ; TibuUe, IV, i [III, 7], 206 ss. ; Claudien, In Rufi- 
num, II, 482 ss. 

5 Pseudo-Plut., Vita Homeri, 126 5 Porphyre dans Stobée, Ed., I, 49, 60 (p. 445, 
Wachsm.). Cf. Delatte. Etudes sur la littér. fythag., 1915, p^ 128. 

6. Porphyre, ibid. et De regressu anim., fr. 11 Bidez = Aug., Civ. Deî, X, 30. — 
Jamblique : cf. Enée de Gaza, V>héo-phraste, p. 12, 11 Boissonade ; Némésius, De natur. 
hom., II, 29 (PG., XL, 584 a). Cf. Hermès Trism. dans Stobée, Ed. I, 49 (p. 417 
Wachsm.) ; Zeller, Philos. Gr., III, i, pp. 713, et 768, et infra,ch.Yllî, pp. 358 et 376. 



204 LUX PERPETUA 

Dépouillée de, ce qu'elle pouvait offrir de choquant ou même de ridicule, 
la métempsycose restait une conception de l'humanité et du monde qui pouvait 
s'imposer aux esprits réfléchis par sa grandeur. Un même flux de vie circula 
à travers la variété des êtres animés qui peuplent l'univers. Dans la suite des 
générations une ascension progressive ou une régression ignomineuse ennoblit 
ou avilit l'homme selon la conduite qu'il a tenue. Lfes défauts physiques, les 
tares morales dont il est affligé dès sa venue ati monde, sont la conséquence 
de fautes commises par lui dans le passé impénétrable d'une vie antérieure, 
et la naissance même d'enfants infirmes ou vicieux peut être invoquée comme 
un argument décisif en faveur de cette préexistence coupable*. Sans quitter 
cette terre, les âmes passant immédiatement d'un corps dans un autre, s'élèvent 
ou s'abaissent suivant leur mérite ou leur démérite. L'Hadès est ce bas monde 
où nous expions les péchés d'une incarnation précédente dont nous avons 
perdu le souvenir, et toute pensée, toute sensation, toute volition que nous 
aurons pendant notre brève station sur la terre, sont grosses de conséquences 
indéfinies, car elles influeront sur la condition morale et physique du genre 
humain jusque dans un lointain avenir. 

Pour les tenants d'un tel système les mythes infernaux imaginés par les 
poètes devaient paraître inacceptables. Mais selon leur coutume les Pythago- 
riciens ne rejetèrent pas comme erronées les traditions anciennes que leur 
raison ou leur moralité les empêchaient d'admettre au sens littéral : ils les 
interprétèrent allégoriquement *• 

Les Enfers sont, nous le disions, notre terre parce qu'elle est le plus bas 
des cercles cosmiques (p. 196); et nous, qui croyons vivre, sommes en réalité 
des morts enfermés dans le tombeau du corps. Les quatre fleuves .infernatux 
de la. Fable, le Pyriphlégéton, FAchéron, le Cocyte et le Styx sont la colère, 
le remords, la tristesse et la haine. Le Léthé est l'oubli qui empêche l'homme 
de se souvenir de sa vie antérieure '. Les Furies, qui brûlent les criminels 
de leurs torches et les flagellent de leurs fouets, deviennent les vices qui les 
torturent*; on spécifie même qu'elles représentent trois péchés capitaux : 

1. Sallust. philos., 19 ; Jambl., De myst., IV, 4. 

2. Cf. sur ce qui suit, R. Ph., 1920, XLIV, pp. 229-240. Les châtiments sont nos 
vices personnifiés, douze en nombre pour Hermès Trism-, pp. 198 ; 203, 10 ; 205, 01 et 
p. 212, note 37 Nock-Festugière. 

3. Macrobe, Somn. Scip., I, 10, 7 s. ; cf. Servius, Êw., VI, 295, 134, 439; Vh.ïlon, Quaesf. 
in Genesim, IV, 234. 

4. Cicéron, Pro Roscio Amerino, 24, 67; De legibus, I, 14, 40.; Paradoxa, II, 18; 
cf. Pascal, 12, p. 160. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 205 

la colère, l'avarice et la llixure ' . Ou encore elles sont les reproches qui bour- 
rèlent la conscience du méchant et qui le poursuivent ' . Oîi interprétera de 
même les mythes des grands coupables suppliciés dans le Tartare, Sisyphe 
poussant jusqu'au sommet d'une colline un bloc de pierre qui roule chaque 
fois au bas de la pente, est l'ambitieux, qui s'épuise en vains efforts pour 
atteindre la cime des honneurs ^ • Titye dont les vautours dévorent sans trêve 
le foie, qui toujours se reconstitue, est le pécheur rongé par des remords sans 
cesse renouvelés, ou l'amoureux que déchire l'angoisse de la jalousie. Tantale, 
qu'épouvante un rocher suspendu au-dessus de sa tête, est l'homme qui vit 
dans la crainte perpétuelle des malheurs dont le menace l'aveugle destin, et 
•Ixion, lié à une roue, le malchanceux continuellement éprouvé par les vicissi- 
tudes de la fortune. Les Danaïdes, qui remplissent éternellement un vase 
dont l'eau fuit à mesure qu'elle y est versée, désignent les âmes insatiables 
de jouissance, qui peinent en vain pour satisfaire leurs désirs toujours inas- 
souvis*. L'ingéniosité des Pythagoriciens se plaisait ainsi à varier l'inter- 
prétation moralisante de la mythologie infernale. Même les vieux dictons de 
l'école furent détournés de leur sens pour devenir des allusions à la métem- 
psycose s. 

Un pareil symbolisme aboutissait en réalité à détruire les croyances qu'il 
prétendait conserver, et les Épicuriens s'en emparèrent pour le mettre au 
service de leur incrédulité ^ Il ne pouvait être question pour eux de réincar- 
nation, puisque l'âme était détruite au moment du décès par la dispersion des 
atomes. La transmigration qui, pour les Pythagoriciens, avait été la raison 
d'être de tout cet allégorisme, fut passée sous silence, et seule subsista la 
partie négative de la doctrine ; l'affirmation que les supplices du Tartare, 
dénués de toute réalité, désignaient les tourments que les passions infligent 
aux humains en cette vie. Lucrèce a pu ainsi introduire dans son poème une 
digression qui concilie avec les principes de l'épicurisme l'antique mythologie 
de l'Hadès. 

L'adoption de ce symbolisme par les négateurs de l'immortalité était peu 

1. R. Ph., /. c, p. 233. 

2. Ltacrèce, III, 1014 ss. Cf. Juvênal, XXII, 191 ss. 

3. Macrobe, /. c. Cf. R. Ph., /. c. ;Lucrèce, III, 978 ss., 

4. Lucrèce III, 1003 ss. Cf. Rohde, Psyché, tr. fr., Excursus, p. 603 ; Carcopino Basil. 
Pythag., pp. 131 ss. ; 280 ss. ; Symbol, p. 30. 

S- R. Ph., /. c, p. 232, n. 3. 

6. Cf. Festugière, Éficure, pp. 109 ss. 



2o6 LUX PERPETUA 

propre à le recommander aux yeux des croyants. La rétribution future attendue 
de la justice divine put paraître mal garantie par l'hypothèse d'un Enfer pure- 
ment terrestre. Si la seule punition de la scélératesse était la renaissance dans 
un corps où l'âme s'abandonnait aux pa.ssions, ce châtiment pouV(ait sembler 
assez doux à la bassesse d'esprits médiocres. De fait, soutenir que les vdces 
portent en eux-mêmes leur propre peine et qu'une vie de plaisirs devient 
cruelle pour celui qui s'y livre, était un paradoxe que l'expérience quotidienne 
suffisait à réfuter. L'hypothèse d'un Hadès terrestre ne fut jamais accueillie 
par la majorité des esprits. L'on est frappé de ce fait que dans les milliers 
d'inscriptions fiméraires, grecques ou latines, il n'en est aucune qui fasse clai- 
rement allusion à la métempsycose i. On pourrait supposer qu'elle n'y est pas 
mentionnée parce que la réincarnation étant conçue comme un châtiment, 
les épitaphes évitent d'en parler, de même qu'elles se taisent sur les peines 
que l'ombre peut subir dans les Enfers, et que dans l'immense production de 
la sculpture funéraire on voit représentées très rarement des scènes du Tar- 
tare". Mais si la croyance à la transmigration avait été largement répandue, 
l'épigraphie funéraire nous apprendrait au moins que le défunt s'est soustrait 
à la nécessité d'une renaissance pour gagner le ciel. En réalité la métem- 
psycose impliquait une conception péjorative de la vie terrestre, regardée à la 
fois comme une peine et une pollution Son séjour ici-bas soumettait néces- 
sairement l'âme à la souffrance et à l'avilissement. Pourtant à ce pessimisme 
foncier s'opposaient non seulement la recherche épicurienne du plaisir, mais 
l'optimisme de la plus puissante des sectes philosophiques, le stoïcisme, qui 
enseignait que la vie est un bienfait reçu des dieux, une fêté à laquelle nous 
sommes tous conviés ; que les événements de ce monde et le destin de 
l'humanité sont dirigés par une Providence d'une sagesse et d'une bonté 
infinies. Cet optimisme, qui avait été aussi celui de la Grèce ancienne (p. 1 16), 
continuait d'être partagé par l'opinion commune, pour laquelle la vie était un 
don précieux qu'on craignait de perdre et dont les épitaphes ne cessent de 
déplorer la privation. L'on peut croire aussi que le bon sens terre-à-terre 
de la foule romaine répugna toriours à croire que l'intelligence humaine 
pût êtie transférée dans des brutes obtuses et immondes. Les polémistes 
se gaussent de ceux qui s'imaginent que l'âme raisonnable se cache dans les 

1. Toutes les inscr. invoquées ont un sens doutjeux ; Kaibel, Epigr., 304 ; cf. Rohde, 
tr. fr., p. 580, n. 4 ; Epitaphe de Panticapée : Symbol., p. 33, notje ; CIL, VI, 13528, = 
C. E. 1550. 

2. Symbol., p. 30. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 207 

cavernes avec les serpents, porte des fardeaux comme les bêtes de somme 
ou se nourrie de chair crue comme les carnassiers*. La doctrine de la trans- 
migration faisait violence à la fois aux convictions de la majorité des penseurs 
et aux sentiments instinctifs de la multitude. Tout porte à croire qu'elle fut 
aux premiers siècles de l'Empire la doctrine de cercles restreints d'initiés 
et d'une petite minorité de philosophes. Son côté pittoresque put plaire à 
des poètes " et prêter à des développements littéraires. Mais la métempsycose 
ne fut jamais dans le monde romain, commue dans l'Inde, la foi vivante qui 
dominait les pensées et dirigeait les actions d'une large portion de la société. 
Etrangère au judaïsme orthodoxe *, elle fut dès l'origine combattue par 
l'Eglise* : elle était en contradiction avec le dogme de la résurrection de 
la chair, suivant lequel l'âme, en se réunissant au corps, ne subit pas tme 
épreuve transitoire et n'est pas placée dans un état misérable, mais trouve 
au contraire l'accomplissement suprême de sa destinée. Origène, il est vrai, 
avait donné de cette résurrection des morts une interprétation philosophique 
qui en fait la supprimait^', et l'on conçoit qu'il ait pu rénover la doctrine 
de la métempsycose en l'adaptant à son système de l'apocatastase ou réinté- 
gration finale'. Suivant cette conception les âmes légères, qui accompagnaient 
les révolutions des cieux, ont pu pencher vers le mal et être précipitées dans 
un corps" humain, puis, s'alourdissant encore et privées de la raison, descendre 
dans des animaux, enfin, perdant même leur sensibilité, participer de la vie 
des plantes. Mais un mouvement inverse les fera plus tard remonter successi- 
vement par les mêmes degrés jusqu'à leur séjour céleste. Ces spéculations 
audacieuses ne purent survivre à la condamnation de l'origénisme, et la trans- 
migration fut rayée du credo, de l'Europe chrétienne. Elle est redevenue au 
Xixe siècle une doctrine cardinale des théosophes, qui se sont inspirés à la 
fois du samsara hindou et des Néoplatoniciens. 

« 

« « 

I. Grég. de Nysse, De anima (PG-, XL VI, p. iio B). Cf. Théodoret, Graec. aff. 
curae (PG., LXXXIII, 1106 C). 
z. Cf. sufra, p. 203, n. 4. 

3. Schurer Gesch. Jûd Volkes im Zeitalter ]. C, II, p. 391. Admise par les Cabba- 
listes : Hastings Enc. s. v. « Transmigratioa » (Jewish), p. 435. 

4. Dict. de théol. cathol., s, v. « Métempsycose ». 

5. Denis, La -philos. d'Origène, 1884, p. 309 ss. ; E. de Faye, Origène, III, p. 25 ss, 

6. Origène, De princip., I, 8, 4 (p. 102, 13 ss., Koetschau). Cf. Denis, p. 190 ss.. 
Réfutation de Grégoire de Nysse, De anima, PG., XLVI, p. m c ss. 



2o8 LUX PERPETUA 

Une croyance beaucoup plus répandue, en rapport avec la doctrine de 
l'immortalité céleste que nous avons exposée précédemment, place les Enfers 
dans les airs. L'atmosphère est en effet l'espace redoutable que doivent tra- 
verser les esprits des morts avant d'atteindre les sphères étoilées, où ils trou-J 
veront le repos. Comme cet espace sublunaire est inférieur aux cieux que 
l'on se figure superposés au-dessus de lui, on lui donne à bon droit le nom 
d'Infen'^. Parfois la désignation est réservée à la partie la plus basse de 
l'atmosphère, à l'air épais et humide qui enveloppe notre globe et que hantent 
de préférence les démons malfaisants ^. Si l'on parle de l'obscurité des Enfers, 
c'est que cet air est, par sa nature propre, lorsqu'il n'est pas éclairé, un élé- 
ment ténébreux; et si on l'appelle Hadès ("AtSyjçj; c'est parce qu'il est (âsiSïjç) 
« invisible » 3. 

Si l'âme s'était épaissie par son contact avec le corps, si elle se trouvait 
alourdie par les appétits matériels dont elle n'avait pu durant la vie se libérer, 
son poids même l'obligeait à séjourner dans cet enfer atmosphérique, voisin 
de la terre, jusqu'à ce que, purifiée, elle eût été délestée du fardeau de ses 
fautes. Dans ces bas-fonds de l'atmosphère qui la recevaient d'abord, elle 
errait plaintive, surprise des supplices qu'elle endurait *. Car si elle était tachée 
et salie, les ouragans la saisissaient dans leurs trombes, les tempêtes la roulaient 
et la secouaient et en arrachaient ainsi violemment les souillures qui s'étaient 
incrustées en elle. Les Vents, divinités tantôt vengeresses et tantôt bienfai- 
santes, savaient lui faire expier rudement ses crimes, mais ils pouvaient au 
au contraire l'élever vers les hauteurs de l'éther. Si, exempte de fautes, elle 
avait gardé sa pureté native, de douces brises la soulevaient et, l'échauffant 
de leur haleine, la portaient jusqu'aux astres^. Ce pouvoir attribué aux Vents 
sm* le sort des âmes les a fait souvent représenter sur les stèles funéraires 
soufflant vers l'image du mort dont ils doivent faciliter l'ascension®. 



Selon une croyance très répandue, les Enfers ne sont pas seulement cette zone^ 
voisine de ce bas monde, où s'exerce surtout la malfaisance des puissances 

1. Macrobe, Somn. Scip., I, ii, 6 : « Inter lunam terrasque locum mortîs et infe- 
rorum vocari ». Cf. Symbol., p. 117 ss. 

2. Cic, Vusc, I, 42 ; Gornutus, 59 ; Aug., Civ. Dei, XIV, 3. Cf. Symbol., p. 124. 

3. Symbol., p. 124 ss. Cf. Prudence, Cathem., X, 25 ss. et supra, p. s^. 

4. Porphyre, dans Stobée, Eclog., I, 49, 60 ; cf. Syinbol., p. 128 ss. 

5. Symbol., p. 129, p. 171. 

6. Ibid., p. 153 ss. j cf. p. 210, fig. 2, et infra, ch. VI, p. 297. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 209 

hostiles. Ils s'étendent, en;seigne-t-on aussi, sur tout l'espace compris entre 
la terre et la lune, où commence le. séjour lumineux et paisible des dieux 
et des Elus. Dès lors l'âme sera soumise, avant d'être purifiée, à d'autres 
épreuves encore. Sans doute de vieilles idées orien,tales sur l'océan céleste 
et le fleuve de feu furent-elles formulées avec une rigueur nouvelle par les: 
philosophes qui exposèrent la doctrine de la purification par les éléments'. 
L'air, l'eau et le feu forment, suivant les cosmographes, des zones concen- 
triques, toujours en mouvement autour de la terre pesante et stable. L'âme 
après s'être frayé un passage à travers l'air épais, qui est le plus proche de 
nous, traveree nécessairement cette partie du ciel où les nuages se rassemblent 
et d'oii tombent les pluiesi, laquelle est humide et embrumée à cause des 
exhalaisons de la terre, et elle pénètre ensuite dans la région ignée qui s'étend 
au-dessus. C'est à un triple châtiment par l'air, l'eau et le feu, qu'elle est 
donc soumise, ce qu'après Cicéron, Virgile a ^exprimé dans des vers souvent 
commentés 2. Parmi les âmes « Igs unes s'envolent légères suspendues aux 
vents, pour d'autres le péché qui les infecte est lavé dans un gouffre 
immense ou brûlé par le ficu ». Le stoïcisme voyait dans les tares qu'il fallait 
effacer, des sortes d'excroissances, enracinées dans les âmes conçUtCs comme 
matérielles, et qui y laissaient des cicatrices profondes ^. 

Cette doctrine du passage au travers des éléments n'a pas été seulement 
celle de théologiens spéculatifs. Elle a pénétré dans les mystères*, surtout 
dans ceux de Bacchusi, où les mystes étaient soumis à des fumigations par 
la torche et le soufre, à des ablutions, puis à une ventilation, afin que, puri- 
fiés par le feu, par l'eau et par l'air, ils pussent éviter les épreuves semblables 
Hans Une autre vie (Fig. 3)^. Dans le rituel, cette cathartique était rappelée aux 
bacchants par l'emploi du van mystique (ATxvov). Le van agité par le mois- 
sonneur nettoie le blé en le dépouillant de la baie qui l'enveloppe et des 
pailles qu'emportent Ips souffles de l'air ; de même les vents enlevaient les 

1. Ibid., p. 130 ss. 

2. Cicéron, "Cusc, I, 18, 42 ; Virg., En., VI, 740 ss. : Aliae panduntur inanes / sus- 
pensae ad ventes, alixs sub gurgite vasto / infectum eluitur scelus, aut exuritur igni » ; 
cf. aussi Sénèque, Consol. ad Helv., XX, a ; Servius, Georg., I, 243. 

3. Virg., En., VI, 735 ; Philon, De spec. legibus, I, 10^ (V, p. 26, 10, Cohn-Wendl.). 
Cf. Symbol., p. 133, n. 3 ; p. 275, i;i. 2. Ces cicatrices de l'âme déjà dans Platon, Gor- 
gias, 524 d. 

4. Eitrem, Die vier Elemente in der Mysterîenweihe (dans Symbolae Osloenses IV), 
1926, pp. 43-59. 

5- Servius, En., VI, 741 j cf. Juvénal, 111,485; Rel.or,,ij^. 201 ss.; Symbol., p. 134SS. 




\¥=^ 



Fig. 2. — Vents ; Tritons = eau ; Lions = feu. Passage au travers des éléments. Stèle de Walbersdofi 



CHAPITRE IV. 



TRANSFORMATIONS DES ENFERS 



211 



souillures adhérant aux âmesi. De son côté Hermès Trismégiste enseignait 
que les âmes qui, après avoir enfreint les règles de la piété, se séparaient de 
leurs corps, étaient livrées aux démons et, qu'emportées dans les airs elles 
étaient lapidées et brûlé,es dans les zones de la grêle et du feu, que les poètes 
appelaient le Tartare et le Pyriphlégéton. Ailleurs il nous montre ces âmes 
coupables rejetées par l'Etre suprême du haut du ciel dans l'abîme et livrées 
aux tempêtes et aux tourbillons de l'air, de l'eau et du feu en discorde * . 




Fig. 3. — Purification bachique par les éléments 



Cette doctrine du passage à travers les éléments obtint une large diffusion 
et jouit d'une faveur durable. On en peut relever les traces dans les mystères 
d'Isis et les papyrus magiques d'Egypte, dans les livres gnostiques et le 
manichéisme. D'autre part elle s'est conservée dans les apocryphes chrétiens, 
et les Byzantins n'en avaient pas perdu le souvenir. Celui-ci n'a même pas 
entièrement disparu de nos jours : l'abbé Terrasson ayant introduit la puri- 
fication par les éléments dans im roman qui connut im certain succès au 
XViiie siècle, elle a passé dans le livret dje la Flûte enchantée de Mozart ^ . 

Les souffrances que le trouble des éléments faisaient subir aux âmes dans 
leur traversée de l'atmosphère n'étaient pas le seul danger qu'elles eussent à 

1. Clément Alex,, EcL -pro-phet., 25 (III, p. 143 Stâhlin) ; Servius, Georg., I, 165 ; 
Cf. Symbol., p. 135, n. i, 

2. Lydus, De mens., IV, 149 (p. 167 Wûnsch) j et Pseudo-Apulée, Ascle-pîus 28 (p. 66 
Thomas); cf. Symbol., p. 136. 

3. Symbol. , p, 137 et pp. 130 ss. ; , 1 ; , 



21 a LUX PERPETUA 

y redouter. Comme nous le verrons, ce Purgatoire aérien était peuplé de démons 
qui les châtiaient, retardaient leur ascension et pouvaient les , précipiter dasns 
les abîmes,, si elles n'étaient secourues par la protection de dieux psycho- 
pompes * . 

Dans les gouffres où tourbillonnent l'air, les vapeurs et le feu, dans cette 
zone où la menacent des esprits hostiles, l'âme ne connaît pas de repos. Mais 
à la sphère de la lune commence la région de l'univers où les mouvements 
des astres déterminés par des lois éternelles., sont soumiis à un rythme harmo- 
nieux. Aux changements et à l'inconstance du monde de la génération s'oppose 
le calme et la régularité des sphères supérieures que parcourent les dieux 
lumineux. C'est là qu'enfini, suivant l'opinion la plus accréditée, les âmes en 
peine trouveront la tranquillité*. 

Certaines théories aberrantes i^e faisaient commencer le séjour des justes 
qu'au-dessus de la sphère des étoiles fixes, et étendaient jusque là les épreuves 
purificatrices des âmes, soit que celles-ci fussent brûlées par les feux du 
soleil et lavées par les eaux de la lune ^ ou bien qu'elles dussent passer à travers 
les cercles planétaires, entre lesquels on répartissait les quatre éléments^; mais 
ce sont là des variations secondairest, peut-être des imaginations personnelles 
de quelque théologien païen, et elles sont restées sans influence étendue sur 
les croyances eschatologiques. 

La transformation opérée dans les croyances ancestrales par une théologie 
qui transférait l'Hadès quelque part entre la terre et la lune, ne peut aujour- 
d'hui être saisie nulle part mieux que dans le Vie livre de l'Enéide. En 
racontant- la descente d'Enée aux Enfers;, Virgile s'est inspiré d'antiques « Cata- 
bases »^, de récits poétiques des Grecs. 11 reste fidèle en apparence à la tra- 
dition mythologique et littérairei, il garde le décor conventionnel, la géogra- 
phie immuable du royaume des ombres ; mais il n'admet plus la vérité littérale 
de ces idées d'autrefois. Il sait quelle signification figurée les philosophes 
attribuent aux vieilles fables de l'Hadès^. Au risque de sembler se contre- 
dire, ou pour mieux dire laissant, sans souci de précision, s'exprimer en 

1. Cf. infra, ch. VI, p. 3oo. 

2. Cf. su-pra, p. 146 ; Symbol., p. 94. 

3. Jamblique, chez Lydus, De mensib., IV, 148 (p. 167, 25, Wûnsch) ; CommenU 
Bern. Lucani, p. 47 ; Philopon, In Meteor. (Comment Arist. XIV), p. 117 ; Lactant. Pla- 
cidius, Zbéb., VI, 860. Cf. Symbol., p. 139 ; Lods, C. R. Acad. Inscr. 1940, p. 448. 

4. Macrobe, Somn. Scip., I, 2, 8 ss.; Proclus, In Vim., II, p. 48, 15, DieU. Cf. Sym- 
bol., p. 140, n. I. 

5. Cf. supra, ch. I, m, p. 71. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 215 

vers harmonieux une pensée ondoyant©, il rappelle cette eschatologie savante, 
la purification., l'ascension, la transmigration des âmes, à propos de ce 
qui aurait pu être seulement le récit d'un voyage mferveilleux au pays des 
morts. L'unité de la conception et de la composition pouvait ne point paraître 
sérieusement compromise., puisque les anciens poètes, avaient déjà d]ans leurs 
vers voulu indiquer, croyait-on, ces vérités philosophiques sous le voile de 
l'allégorie. La descente aux Enfers prend donc., chez Virgile, une portée beau- 
coup plus élevée que ne l'aurait eue un simple exercice littéraire. Elle est 
l'expression d'une conviction ou du moins d'une espérance, et non une fan- 
taisie brillante exécutée sur un vieux thème poétique^. 

Les inscriptions!, comme les écrivains, prouvent que la croyance au séjour 
des âmes dans l'atmosphère s'était largement répandue. Mais elle ne réussit 
pas à éliminer complètement l'idée d'un enfer souterrain., et celle-ci devait 
finir par s'imposer de nouveau;, à la fin du paganisme, en changeant il est 
vrai de caractère. 

Une foi qui a longtemps dominé les esprits ne disparaît qu'avec peine et 
laisse derrière elle des traces persistantes dans les sentiments et dans les 
usages. N'avons-nous pas vu se perpétuer jusqu'à nos jours dans l'ancienne 
Gaule la coutume de placer dans la bouche ou la main du mort la pièce de 
monnaie qui servait à payer à Charon le passage du Styx^f? 

Si l'on parcourt les recueils d'épitaphes métriques, on verra qu'elles con- 
tinuent en grand nombre à parler des Champs-Elysées et du Tartare^ et de 
tous ces figurants du drame des Enfers que la poésie grecque avait popu- 
larisés ; mais toute cette phraséologie de la langue versifiée, nous avons déjà 
noté ce point, n'est pas autre chose que réminiscences littéraires ou métaphores 
traditionnelles ■\ Cependant parfois cette mythologie infernale est curieuse- 
ment développée. Ainsi la longue inscription d'un tombeau romain * nous 
montre un jeune homme descendant de l'éther pour annoncer à ses proches 
qu'il est devenu un héros céleste et ne s'est point rendu dans le royaume de 
Huton. « Je ne m'enfoncerai pas tristement vers les ondes duTartare, je ne serai 
pas l'ombre à qui l'on fait passer les flots de l'Achéron, et je ne repousserai 



I- Cf. supra, p- 7i- ' 1 

1- Symbol., p. 382, n, i ; sur le « sou du mort » cf. Van Geimep, I, p. 719 ss., 

3. Cf. su-pra, p. 93. 

4. C. E. 1109, 1924; cf. I G, XII, 5, n° 62, 7 ss. et une épitaphe de la voie La- 
Dicane, Athenaeum, 1926 (N. S., IV), p. 103. 



214 LUX PERPETUA 

pas de ma rame la barque noirâtre, je ne redouterai pas Charon au front menaçant, 
et ne subirai pas la sentence du vieux Minosi, on ne me verra pas errant dans 
un ténébreux séjour, ni retenu sur la rive de l'onde fatale ». Cette épitaphe 
date du siècle d'Auguste, mais celui qui l'a rédigée croyait-il^ plus que les 
poètes contemporains;, à la réalité des êtres dont /il peuplait l'Hadès ? Il pare 
son discours d'une défroque littéraire dont devait hériter plus tard la poésie 
chrétienne. Celle-ci n'hésita pas à employer ces clichés païens, si frustes à force 
d'avoir servi, que leur signification première en était devenue indistincte. La 
Renaissance et le xviie siècle devaient encore en user et en abuser dans les 
temps modernes. 

De même la sculpture funéraire continuait à répéter souvent les thèmes 
traditionnels. Les sarcophages nous montrent parfois le défunt conduit par 
Hermès psychopompe en présence de Pluton et de Proserpine. Les monu- 
ments funéraires reproduisent aussi. Charon dans sa barque. Cerbère comme 
gardien de l'Hadès^ Oknos et son âne, les supplices typiques des grands cri- 
minels Tantale, Ixion, Sisyphe, et surtout celui des Danaïdes^. Mais ces 
images traditionnelles étaient répétées sans que l'on crût à leur réalité^ et elles 
n'avaient plus que la valeur de symboles. A considérer l'ensemble des 
représentations funéraires'^ elles sont d'ailleurs extrêmement rares, nous avons 
déjà insisté sur cette carence -. 

Si nous n'avions que la poésie et l'art sépulcral pour attester la persistance 
des croyances du passé, ce serait un témoignage très sujet à caution. Mais 
d'autres indices plus probants nous donnent l'assurance que la foi populaire 
demeurait attachée, avec cette ténacité qui la caractérise, à l'antique con- 
ception des Inferi. L'on peut en fournir la preuve, même pour la ville de 
Rome, où une plèbe métissée vit se mêler à l'ancienne foi italique toutes les 
croyances de l'Orient ^ ; à plus forte raison dans les pays du Levant, où la 
religion atavique continuait, à être celle de la population, indigène, ne 
manquent pas les témoignages qui attestent la persistance de l'antique 
conception d'un royaume obscur des dieux chthoniens^. Ainsi une épitaphe 
d'Elaiousa en Cilicie adjure « le dieu céleste, le Soleil, la Lune et les dieux 
souterrains qui nous reçoivent » ; et la mention de ces xa':a5(^G6vioi Geoi est 
fréquente^. La croyance se maintient que les ombres peuvent n'être point 

I. Cf. Symbol., p. 29 ss. ; Helbig, Fûhrer^, p. 42, n° 1207. 

2. Cf. supra, ch, I, p. 74. 

3. Cf. supra, p. 76. 

4. Jahresh. hist. Inst. Wien, 1915, XXIII, Beibl., p. 45. Cf.. Roscher, Lex. s. v. 



CHAPITRE IV. ~ TRANSFORMATIONS DES ENFERS 215 

(admises dans les Enfers, et se voir condamnées à errer misérablement 1. Les 
tablettes d'exécration, par lesquelles on voue un ennemi au malheur, font souvent 
iriention du royaume infernal ou des divinités qui y régnent. Hadès y apparaît 
'dans l'île de Chypre comme le roi « de toutes les Erinnyes » ou des « démons 
silencieux » ^. Pareillement dans les papyrus magiques d'Egypte l'idée est sou- 
vent exprimée que les défunts s'enfoncent dans des gouffres ténébreux, et y, 
dev^iennent des démions, que le nécromant fait remonter à la surface par ses 
incantations '. En Grèce miême, où la critique rationaliste avait pénétré beau- 
coup plus avant dans le peuple, Plutarque, tout en assurant que peu de gens 
redoutent encore Cerbère, le sort des Danaïdes et autres épouvantails de 
l'Hadès, ajoute que par crainte de pareilles peines on a recours à des incan- 
tations et à des initiations*^ 

Il faut en effet ten'ir qompte ici de l'influence conservatrice de certains 
cultes et de certains mystères. Mèn le Grand, le dieu lunaire d'Anatolie, était 
adoré comme céleste et souterrain Oùpàvioç et KaTaji^ôcvioç; il régnait au ciel 
et sur le monde inférieur, et les Asiates qui émigrèrent à Rome ne cessèrent 
évidemment pas de croire qu'il était le maître de l'empire des ombres^. Les 
fresques des sectateurs de Sabazius près du cimetière de Prétextât nous mon- 
trent la défunte V'ibia enlevée par Plu ton et descendant {discensio) dans la 
demeure profonde où elle est admise au festin des âmes pieuses ^. Nous 
montrerons plus loin (p. 236) comment les mystères, qui furent en général 
conservateurs du passé, ne répudièrent que tardivement la vieille conception 
d'un royaume souterrain des morts. 

Cette croyance à l'existence des Inferi, qui se maintenait dans les couches 
profondes du peuple, bien que battue en brèche et çn partie supplantée par 
d'autres doctrines, devait recevoir une force nouvelle de la renaissance du 
platonisme, qui considérait comme inspirés les écrits du divin Maître. Dans 
plusieurs de ses dialogues Platon parlait avec tant de précision du transfert 
des âmes dans les entrailles de la terre, que même la subtilité de ses interprètes 
tardifs éprouvait quelque peine à donner au texte une autre portée, bien que 



1. Dessau, 8190 : « Nec superis comprobetur, nec inferi recipiant » -, cf. 8184, et 
N. C, III. Cf. Dittenberger 3, 1241. 

2. AudoUent, Defixionutn tabellae, 1904. Index, p. 461 ss. ; A. Religws. XXIV, p. 178. 

3. Cf. supra, ch. I, iv, p. 97. 

4. Plutarque, Non fosse suav. vivi sec. E-pic.^ 27, p. 1105. 

5. Symbol., p. 181, p. 22i. 

6. Cf. injra, ch. V, p. 257, fig. 7. 



2ié LUX PERPETUA 

certains l'aient tenté. Les commentateurs s'attachèrent donc à défendre la doc- 
trine du sage infaillible en réfutant les objections de ses adversaires. Les Stoï- 
ciens, nous l'avons vu, avaient soutenu que l'âme, étant un « souffle ardent », 
avait une tendance naturelle à s'élever dans les airs et ne pouvait s'enfoncer 
dans le sol. Mais Porphyre objecta qu'en s'abaissant à travers l'atmosphère 
elle s'imprégnait de son humidité, et ainsi s'alourdissait ; et si pendant son 
passage dans la glaise du corps elle s'était chargée d'une boue purement phy- 
sique, si elle s'enveloppait d'une gangue matérielle, sa densité devenait telle 
qu'elle pouvait être entraînée dans les abîmes ténébreux de la terre*. Pour 
Proclus, qui se prétend le fidèle truchemient de Platon, l'âme après la mort 
est jugée quelque part entre le ciel et notre globe. Si elle en est digne, elle 
jouira dans les sphères célestes d'ime vie bienheureuse, ; si au contraire elle a 
m'érité des peines, elle sera reléguée sous la terre) '^. Précisant ailleurs sa 
pensée', il s'exprima ainsi : « Les divers lieux de l'Hadès et les tribunaux 
souterrains et les fleuves dont Homère et Platon nous ont enseigné l'existenc.e, 
ne doivent point être regardés c,omme de vaines imaginations ou des mer- 
veilles fabuleuses. Mais de même que les âmes qui vont au ciel sont réparties 
en des séjours divers et variés pour s'y reposer, de même il faut croire que 
pour celles qui ont encore besoin d'un châtiment, s!ouvrent des lieux sou- 
terrains où s'infiltrent en quantité les effluves des élémlents supra-terrestres. 
Ce sont eux qu'on appelle « fleuves » ou « épurants ». Là aussi des classes 
diverses de démions exercent leur empire, les uns vengeurs, d'autres punisseurs, 
d'autres purificateurs ou enfin justiciers. Dans ce séjour, le plus éloigné de 
celui des dieux, les rayons du soleil ne pénètrent pas, et il est rempli de tout 
le désordre de la ra'atière. Là se trouve, gardée par les démons qui y assurent 
la justice, la prison des âmes coupables, enfouies sous la terre ». Ces citations 
suffiront à montrer comment les ultimes soutiens du paganisme revinrent aux 
antiques croyances des Hellènes. En exposant les spéculations des Néoplato- 
niciens nous aurons l'occasion de reparler de leur interprétation de l'Hadès 
mythologique*. 

Ce n'est point uniquement par leur fidélité aux doctrines de Platon, qu'en 
réalité ils altèrent, ni par la seule logique de leur système, que les derniers 

1. Porph,, Sentent, ad intellig.^ XXIX, 1-2 avec les notes de Mommert. Cf. Symbol-, 
p. 20 r, n. 2; înfra, ch. VIII, p. 368, à propos de Porphyre j cf. ch. II, p. 126, 10 ss. 

2. Proclus, In Remf. Plat., II, p. 131,20-132, 13 Kroll. 

3. Ibid., I, p. 121, 23-122, 15 Kroll 5 cf. In V,imaeum, I, 113, 24 Diehl. 

4. Cf. injra, ch. VIII, p. 354. 



CHAPITRE IV, — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 217 

philosophes grecs ont été conduits à admettre ce que leurs prédécesseurs reje- 
taient. Ils subissent, parfois à leur insu, une influence religieuse. Le plato- 
nicien Celse croyait aux peines éternelles de l'Enfer, mais il invoque pour 
appuyer cet article de foi l'autorité de « mystagogues et de théologiens » 1. 
L'opposition entre les obsqures retraites des Mânes et les demeures éclatantes 
de l'Olympe est ancienne, et elle s'est naturellement accusée à mesure qu'on 
crut davantage, d'abord que les héros, puis que tous les esprits vertueux s'éle- 
vaient vers les espaces éthérés. Mais la religion qui formula avec un enchaî- 
nement rigoureux la doctrine d'une antithèse absolue entre le royaume lumi- 
neux, où siège l'Etre suprême avec, les divinités célestes, et le domaine téné- 
breux de l'Esprit mauvais et de ses démons maléfiques, fut le mazdéisme perse. 
L'empyrée, resplendissant de clarté, où trônaient les dieux, devait être le séjour 
des fidèles qui les avaient pieusement servis. Au contraire les mécréants qui 
avaient contribué à répandre le Mal sur la terre, devaient être précipités dans 
les sombres abîmes où régnait Ahriman. Le dualisme iranien imposa cette 
conception à une partie du judaïsme alexandrin, à plusieurs sectes gnostiques' 
et plus tard au manichéisme ; et la démonologie des philosophes eux-mêmes 
n'échappa pas à son action. Porphyre nous a conservé, d'après « certains Pla- 
toniciens », un système où l'influence de la théologie perse est sensible*. 
Au-dessous du Dieu suprême. Principe incorporel, indivisible, immuable, iau- 
dessous des étoiles fixes et des planètes « dieux visibles », vivent d'innom- 
brables démons. Les uns sont des esprits bienfaisants qui donnent la fécondité 
aux animaux et aux plantes, la sérénité à la nature, l'industrie et la culture à 
l'homme. Ils servent d'intermédiaires entre, les divinités et leurs adorateurs, 
transmettant au ciel les hommages et les prières, et du ciel les présages .et 
les conseils. Au contraire, les autres, les anti-dieux ( àvTÎÔeot ) sont des êtres 
pernicieux, auteurs de tous les maux qui nous affligent. N''étant pas entourés 
d'un corps solide, ils échappent aux perceptions de nos sens, mais peuvent 
prendre des formes variables, apparaître et disparaître. A la fois violents et 
rusés, ils multiplient leurs embûches et fondent soudain sur le monde pour 
y provoquer les pestes, les famines, les tempêtes, les séismes. Ils allument 
dans le cœur de l'homme les passions néfastes et les désirs coupables et pro- 
voquent les guerres et les séditions. Habiles à tromper, ils se plaisent aux 



I. Origène, C. Cels., VIII, 48 ss. 

z. Cf. Relig. orient., p. 142, p. 280, n, 53 5 Mages hellén., I, 178 s,; II, 275 ss.j 
Bousset, A. f. Religiv., 1915, XXIII, p. 134-172. 



2i8 LUX PERPETUA " ' 

mensonges et aux impostures ; et tâchant de détourner vers eux-mêmes la 
vénération que l'homme doit aux dieux, ils favorisent la fantasmagorie et les 
mystifications des sorciers, et viennent se repaître des sacrifices sanglants que 
les magiciens leur offrent à eux tous, et surtout à la puissance qui les com- 
mande, c'est-à-dire à Ahriman. 

Les mystères de Mithra, qui furent par excellence une religion de soldats, 
ont dû surtout acclimater dans le paganisme la doctrine zoroastrienne que 
les dieux ou génies bienfaisants et les esprits malins sont comme deux armées 
luttant constamment entre elles sous la direction de chefs opposés, et que les 
âmes des défunts deviennent semblables à l'une ou à l'autre de ces deux 
phalanges antithétiques de déités et de démons : lorsqu'elles sont vertueuses 
et pures, elles montent vers l'éther lumineux où résident les puissances divines. 
Si au contraire elles sont vicieuses et souillées, elles descendent dans les pro- 
fondeurs du sol, où commande le prince des Ténèbres, et elles subissent et 
infligent la souffrance comme les dévas pervers, qui habitent les sombres 
demeures de l'Esprit malin. 

Ce fut à ce compromis que s''arrêta le paganisme au terme de son évolution. 
Le dualisme oriental lui imposa sa formule définitive. Il n ''admit plus, comme 
les anciens Grecs, que les ombres de tous les morts dussent descendre du 
tombeau dans d'immenses cavernes creusées dans le sein de la terre ; il ne 
fit plus de l'Elysée et du Tartare deux domaines contigus du royaume de 
Pluton. Il ne les transporta pas non plus, comme l'avaient voulu la plupart 
des théologiens du début de notre ère, tous deux côte à côte au-dessus de 
nous, dans l'atmosphère et les sphères étoilées. Il les sépara radicalement et, 
scindant en deux moitiés le séjour des âmes défuntes, il plaça l'une dans la 
clarté du ciel, l'autre dans l'obscurité du sous-sol. Après quelque hésita.tion, 
cette conception fut généralement acceptée par les docteurs de l'Eglise, et 
elle devait devenir pour de longs siècles la foi commune de toute la chrétienté. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 219 



IL — Les supplices de l'iEnfer. 



En subordonnant toute sa théologie à l'idée maîtresse d'un dualisme nette- 
ment formulé, en tirant de ce principe toutes les conséquences morales qu'il 
impliquait, la religion de Zoroastre construisit un système qui à travers les 
âges ne devait cesser de s'imposer à l'esprit des hommes et dont l'action se 
prolongea, par l'intermédiaire du manichéisme, jusqu'aux Pauliciens et au 
Cathares du Moyen- Age. Au cours de notre exposé nous avons vu comment 
les Pythagoriciens avaient emprunté aux Mages du Levant la doctrine de 
l'immortalité céleste des Elus, qui devait transformer toute l'eschatologie des 
Grecs. Nous venons de constater comment le dualisme mazdéen agit sur la 
croyance aux Enfers ténébreux et, en la modifiant, contribua à la faire revivre. 
Mais en dehors de cette influence théologique sur certaines doctrines fonda- 
mentales du paganisme, des recherches plus détaillées auraient pu montrer 
combien largement l'Iran agit sur toutes les croyances relatives à Satan et 
à ses suppôts, et comment les doctrines de la Perse alimentèrent la foi popu- 
laire et les superstitions vulgaires. Pour prendre tm exemple typique, nous 
voudrions indiquer ici comment une antique conception hellénique, celle des 
tourments infligés aux damnés, fut modifiée par l'eschatologie mazdéenne, qui 
fit sentir son ascendant dans le monde hellénistique et dajns l'empire romain. 

Les vieilles croyances grecques, nous l'avons vu (p. 70), se représentant 
l'Hadès comme une reproduction de la cité dans l'autre monde, les supplices 
imaginés pour les pécheurs ressemblaient dans une lairge mesure à ceux que 
le droit pénal appliquait aux délinquants. La justice infernale était comme une 
cour d'appel, incorruptible et infaillible, des tribunaux terrestres. Mais la 
législation criminelle prévoyant pour chaque espèce de délit une peine déter- 
minée," le droit qui régissait les Enfers devait pareillement réserver à chaque 
sorte de faute un châtiment approprié. Cette déduction logique conduisit à 
un développement indéfini des pénalités d'outre-tombe. De même que les 
moralistes et criminalistes détaillaient et classaient les infractions aux lois 
divines et humaines, les théologiens s'attachèrent à énumérer les catégories 
de coupables emprisonnés dans le Tartare. Sans doute personne, en Grèce, 
n'a jamais formulé article par article un code pénal applicable au royaume 
de Pluton. Une telle classification aurait impliqué utie multiplication de 



220 LUX PERPETUA 

» 
tortures épouvantables qui offensaient à lai fois l'amour du beau et le sens 
de la mesure qui caractérisent la; mentalité hellénique. La fantaisie légère des 
anciens Grecs ne s'est pas appesantie lourdement sur l'horreur des malédic- 
tions éternelles, et leur génie lumineux ne s'est point complu à en décrire 
la sombre cruauté i. La littérature a évité de s'étendre sur ce sujet repoussant, 
et Aristophane 2 ou Platon ^ n'y font allusion qu'en passant. Les Romains, 
que leur esprit juridique aurait pu conduire à une systématisation des tortures 
de l'Orcus, furent préservés de cette aberration par la sobriété de leur ima- 
gination (p. 57). Il est caractéristique que même Virgile, quoique interprète 
d'une tradition hellénique (p. 212), énumère une série de forfaits qui ont 
conduit leurs auteurs dans le Tartare, mais, sauf pour les grands pénitents 
mythologiques, ne fait allusion que par prétérition aux formes infiniment 
diverses de supplices qu'ils ont à subir, évitant ainsi d'introduire dans son 
tableau des atrocités qui répugnaient à son sens esthétique, plus délicat que 
celui de Dante. Mais il ressort suffisamment de sa composition même qu'il 
avait sous les yeux des modèles anciens, où péchés et peines étaient comme 
enregistrés sur deux colonnes parallèles*. Le peu que nous apprennent les 
écrivains suffit ainsi à nous prouver que ces visions hallucinantes n'étaient 
pas étrangères au paganisme gréco-latin. 

Celui-ci s'est souvent représenté le monde souterrain sous un aspect très 
différent de celui que la tradition littéraire a consacré. A côté de l'Hadès 
créé par les fables des poètes et les mythes des philosophes, un autres vivait 
dans l'imagination populaire, qui a toujours affectionné les histoires d'ogres 
et de croquemitaines et qui savait qu'entre le ciel et la terre, comme le veut 
HamleL, et aussi dans les profondeurs de notre globe, il y avait une foule de 
choses qu'ignorait la philosophie. 

Dans la Grèce ancienne, le démon Eurynomos que Polygnote^ avait peint 
à Delphes de couleur bleu-noire — celle des mouches de la putréfaction — 
rongeant la chair des morts et ne leur laissant que les os, est certainement 
une création de la croyance vulgaire. Plutarque*', parlant des esprits supers- 



1. Cf. Rohde, tr. fr., p. 260. Cf. infra, p. 245. 

2. Aristophane, Grenouilles, 143 ss., 273, 289. 

3. Platon, Gorgias, 523 a, 525 a; Ré-publ., X, 6x6 a. — Cf. Axioçhos, 372 a. 

4. Virgile, En.^ VI, 007SS. ; 6145623. — Cf. Norden, note aux vers 562-^6^ — Lucrèce, 
III, 1016. 

5. Pausanias, X, 28 ss. Cf. R. E., s. v. « Katabasis », col. 50 ss. 

6. Plutarque, De su-perst., 3, p. 165 F. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 221 

titieux, donr le sommeil même est troublé par des cauchemars, compare ceux-ci 
à une vision du lieu des impies, avec des spectres à faire frissonner, des 
apparitions monstrueuses, des Peines qui flagellent. C'était ainsi que la dévotion 
d'une foule anxieuse se figurait l'Hadès, et Virgile, en plaçant à l'entrée du 
monde souterrain comme à la porte du Tartare, des monstres, ou plutôt l'ombre 
de monstres, pour en assurer la garde, est le. fidèle interprète d'une tradition 
qui, par delà les vieux poètes, remonte au plus ancien folklore ^ . 

Mais la peinture d'un séjour des damnés où des pécheurs de tout genre 
étaient soumis à des expiations en rapport avec leurs forfaits paraît avoir été 
surtout l'œuvre de oonventicules ésotériques, qui prétendaient révéler à leurs 
adeptes les mystères de l'au-delà et insistaient fortement sur l'opposition d'une 
élite, purifiée par les initiations et une vie austère,, et d'autre part une tourbe 
scélérate adonnée à tous les vices". Les auteurs de « Catabases » (p. 65) 
ou d'apocalypses imaginèrent les tortures les plus effroyables pour épouvanter 
les âmes craintives et les pousser à chercher dans une cathartique et une dis- 
cipline religieuses le moyen d'échapper à la menace qui pesait sur elles. Celse 
reprochait aux chrétiens d'épouvanter les simples par des tableaux terrifiants 
de l'autre monde, comme on le faisait dans les mystères de Bacchus^ 

Il s'est constitué ainsi, en marge dès œuvres littéraires que lisaient les 
esprits cultivés, une autre littérature, qui s'adressait aux masses superstitieuses 
et qui a disparu presque tout entière. Mais ses productions étaient abondantes, 
et lorsque s'ouvre la période romaine, nous voyons qu'elles ont agi même sur 
les compositions des poètes et des philosophes. Sous les Fia viens, Silius Italicus, 
qui n'imite pas la réserve délicate de Virgile, son modèle (p. 72), accentue 
dans sa description des Enfers la cruauté des supplices*. Un mythe que Plu- 
tarque a introduit dans son livre sur la vengeance tardive des dieux ^, nous 
montre les hypocrites, qui ont caché leur scélératesse sous les apparences de 
la vertu, obligés de retourner du dedans au dehors l'intérieur de leur âme 
« en se tortillant comme des scolopendres de mer accrochées à l'hameçon », 
les querelleurs haineux se dévorant l'uti l'autre entrelacés comme les vipères, 
les avares insatiables plongés tour à tour dans des lacs d'or brûlant, de plomb 

I. Virg., En., VI, 284-289, 575 avec les notes de Norden; Dieterich, A'ey^;yw, pp. 48 ss., 
54 s.j 195 n. I ; Gruppe-Pfister, dans Roscher, s. v. « Unterwelt », p. 77. 

2. Cf. infra, « Orphisme », ch. V, p. 245. 

3. Origène, C. Celsum, IV, g. Cf. Loisy, Mystères [infra, p. 235, n. i], p. 47. 

4. Silius Ital., Punica, XIII, 396 ss., 609 ss. ; 835 ss. ; 870 ss. 
j. Plut., De sera nuin. vina., p. 567 b, ss. 



222 LUX PERPETUA 

glacé et d'âpre fer, enfin, Néron, tyran matricide, le corps percé de clous 
rougis au feu ' . 

Lucien lui-même, dans son voyage, d'une outrance comique, aux « Iles des 
impies » *, dont le sol est hérissé de couteaux et d'aiguillons et où coulent 
des fleuves de fange, de sang et de feu, se fait raconter par ses guides la» vie 
de chacun des suppliciés et le .motif de son châtiment. Ainsi Cinyras, le roi 
de Chypre, coupable d'un inceste, est enveloppé d'une fumée aveuglante 
et suspendu par les parties honteuses. Les pires tourments sont réservés aux 
menteurs et aux historiens qui ont altéré la vérité, comme Ctésias et Hérodote, 
crime dont, heureusement pour lui, Lucien se proclame exempt. 

On se demandera à qui les auteurs d'apocalypses ont emprunté les fictions 
effroyables de ces cauchemars de bourreaux. Il n'est pas douteux qu'à l'époque 
hellénistique le fonds sous-jacent de la Grèce ancienne s'est accru d'un apport 
de l'Orient. C'est là que les créations féroces de la théologie infernale ont 
d'abord pris une ampleur et une netteté longtemps incoiînue en Europe. Les 
Egyptiens ont longuement décrit dans leur « Livre des Morts » ^ et illustré 
d'une imagerie fantastique les épreuves posthumes de ceux qui ont méprisé 
les préceptes d'Osiris. On est tenté de retrouver aussi dans le catalogue des 
fautes et de leur punition cet esprit classificateur des Babyloniens qui apparaît 
dans la rédaction du code d'Hammourabi comme dans les recueils de prodiges 
et de présages. Un livre mazdéen, l'Artâ-Virâf-Namak *, nous offre un dénom- 
brement méthodique des pécheurs et de leurs supplices, d'une précision de 
casuiste, que n'égale celle d'aucune des œuvres conservées en grec. Rédigé en 
pehlvi, cet ouvrage est, à la vérité, d'époque tardive ; mais les antécédents 
remontent certainement dans l'Iran à une époque fort ancienne". C'est pro- 
bablement d'Asie Mineure que les Étrusques apportèrent en Italie la croyance 
à un Orcus peuplé de démons hideux, où Charon et les Érinnyes prennent 
un aspect farouche, qui rappelle celui des diables du Moyen-Age*. Le syn- 
crétisme de la période alexandrine est un fleuve sans rives où divers affluents 
ont mêlé leurs eaux. Si le naufrage de la littérature sacrée du paganisme gréco- 

I Cf. sur le sort des parricides : Platon, Phédon 114 a j Sil. Ital., XIII, 835 ss. i €t 
Ettig Acheruntica, p. 381. 

2. Lucien, Vera hist., II, 30 ss.; cf. Cataplus 28; Dial. mort., 30, l. 

3. Cf. infra, p. 276. 

4. Trad. Barthélémy, Paris, 1887 ; cf . R . E., s. v. « Katabasis », col. 33 ss. 

5. Mages hellén., I, p. 230. 

6. Cf. supra, p. 60. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 223 

romain ne nous permet pas d'y suivre pas à pas la transmission de cette fan- 
tasmagorie horrifique, ni de mesurer la proportion des ingrédients qui sont 
entrés dans sa composition, l'apocalyptique juive, qui s'est développée depuis 
le IP siècle avant notre ère^, supplée en quelque mesure à ce manque d'in- 
formations directes. Dans ce milieu oriental, où s'est introduite et fixée la 
notion de l'Enfer au sens moderne du mot, l'énumération des châtiments 
étemels s'associe, comme en Occident, à la description de monstres anima- 
lesques, torturant férocement les damnés, 2 et chacune des peines corporelles' 
infligées à ceux-ci y est déjà mise en relation avec une faute déterminée 3. 

Certains apocryphes chrétiens forment le prolongement de cette littérature 
de visionnaires. L'œuvre où apparaît d'abord une description impressionnante 
des supplices de l'autre monde est le fragment de l'apocalypse de Pierre*, 
que nous a rendu un parchemin d'Egypte. Elle est peut-être antérieure au 
IF siècle de notre ère et la vision de l'Enfer, qui s'y oppose à celle du ciel, 
est un musée des horreurs. Ce morceau énumère unte longue série de criminels 
qui, punis par des anges vêtus de noir, subissent le châtiment que leur a 
mérité le caractère de leurs fautes. Les blasphémateurs sont pendus par la 
langue, les faux témoins ont du feu plein la bouche, les riches restés sans 
pitié pour le pauvre se roulent vêtus de haillons sur des cailloux aigus et 
brûlants. D'autres tortures paraissent être de simples jeux d'une fantaisie 
macabre : les adultères sont pendus par les pieds, la tête plongée dans \m 
bourbier brûlant ; les meurtriers sont jetés dans un cachot rempli de serpents, 
tandis que les ombres de leurs victimes les contemplenti ; et ainsi de suite. 

Cet apocryphe, longtemps admis comme authentique, et attribué au Prince 
des Apôtres, était le premier ouvrage chrétien où les pénalités de l'au-delà 
fussent formulées avec une telle abondance et une telle précision. Dans la 
littérature païenne elle-même, il ne nous est parvenu aucune peinture aussi 
effrayante des atrocités du Tartare. Il n'est pas surprenant que cette œuvre 

1. Cf. Dict. de la Bible > Sw^^l. 1. 1 (1926), s. v. «Apocalyptique», pp. ^26-354. 

2. Livre d'Hénoch, surtout la version slave, 10 (p. 13 Bonwetsch) ; Livre des secrets 
d'Hénoch (Lods, C. R. Ac. Inscr., 1940, p. 445), avec sa traduction latine (DeBrùyne, 
Revue bénédictine, 190S, p. 153) ; Apoc. de So-phonie {Ibid., p. 169), où l'influence du 
mazdéisme est évidente (Lods, /. c. p. 449). 

3. A propos des diverses peines de 1 Enfer, les écrits d'Ephrem le Syrien donnent 
des indications précises sur les croyances de son milieu ; cf. Ephrem Syri Hymni et 
Sertnones, éd. Lamy, Malines, 1889, t. IH, p. 128, avec les passages parallèles cités 
p. 137. 

4. Harnack, "Cexte u. Uni., IX, a; Dieterich, Nekyia^y 1913, p. i ss. 



224 LUX PERPETUA 

saisissante ait été suivie de beaucoup d'autres, imaginées sur le même modèle, 
dont elles sont tributaires directement ou indirectement. Au ive siècle l'apo- 
calypse de Paul renchérit sur l'horreur des tortures énumérées dans celle de 
Pierre 1. Les auteurs de diableries dans l'antiquité ont dû se délecter à l'in- 
vention de supplices inouïs, comme plus tard certains hagiographes ont pris 
plaisir à décrire et le peintre de St-Etienne-le-Rond à représenter les souf- 
frances invraisemblables infligées aux martyrs. Une lignée de visionnaires 
cultiva au Moyen- Age, le genre dont l'Orient et Rome lui avaient légué la, 
tradition^. Une longue série de descentes aux Enfers, de visites au Purga- 
toire, d'ascensions au ciel relie l'apocalyptique romaine à la Divine Comédie. 
Le génie de Dante, en s'émparant d'un thème repoussant pour en faire -un 
chef-d'œuvre immortel, a relégué dans l'ombre tous ses prédécesseurs et décou- 
ragé après lui les imitateurs. 

Mais toutes ces œuvres, où s'est exercée la fantaisie individuelle, se sont 
multipliées en. dehors de l'orthodoxie. C'est un fleuve trouble qui charrie beau- 
coup de fange. Une autre conception devait l'emporter, et c'est celle où 
l'influence mazdéenne se laisse le plus clairement, reconnaître. 

Le feu a toujours servi, selon la mythologie des Grecs, à la punition des 
pécheurs dans l'Hadès, et sans doute était-il naturel qu'un traitement infligé 
aux criminels par les juges terrestres le fût aussi dans l'autre monde. Mais 
parmi toutes les formes de supplices imaginées pour les réprouvés, celle-ci 
devait prédominer sur toutes les autres, finir par s'imposer à la conscience 
universelle, et susciter entre théologiens des controverses infinies. Nous voyons 
naître ainsi dans l'antiquité une doctrine eschatologique dont l'action devait 
se prolonger à travers les siècles, et des découvertes récentes ont permis de 
préciser son origine et de mieux suivre son développement. 

Les Érinnyes infligeaient aux impies, dans les Enfers, de cruelles brûlures 
à l'aide de leurs torches ardentes 3, et le Pyriphlégéton, fleuve igné, appartenait 
depuis l'Odyssée au décor traditionnel du royaume souterrain*. Il fut de 
bonne heure regardé comme purifiant certains pécheurs de leurs souillureg. 
Le pouvoir cathartique du feu dans le culte lui fit assigner la même valeur 

I. A-poc. de Paul dans Tischendorf, Apoc. Apocryphae, i866, p. 57 ; James, Apo- 
crypha anecdota, I, Cambridge, 1893. 

a. Emimérées : Norden, Vergil Buch, VI, 29 ; Ganschinietz, R. E., s. v. « Kataba- 
sis », p. 77 ss. 

3. Eschine, In 'Cimarch., 190; Axîochos, p. 372 a. 

4. Eitrem, R. E., s. v. « Phlegethon » ; Rohde, Psyché, tr. fr., p. 54. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 225 

dans l'au-delà 1. Mais ce feu infernal est aussi conçu comme l'instrument d'un 
châtiment éternel pour des criminels incurables, et il ne peut alors avoir une 
fonction lustrale, puisque ceux qu'il fait souffrir restent à jamais coupables. 
La torture qu'il inflige est purement punitive. A l'époque ancienne il n'ap- 
paraît pas sous cet aspect, et il n'a pas alors sur les autres genres de peines 
la prédominance qu'il obtin't plus tard. Une théorie scientifique peut y avoir 
contribué. Les physiciens admettaient l'exis.tence d'une masse incandescente 
occupant le centre du globe terrestre et produisant les éruptions volcaniques 
et les sources thermales 2, Les Pythagoriciens adoptèrent cette supposition et 
comme le Tartare était situé dans le tréfonds du monde souterrain, il le con- 
çurent comme un vaste brasier où bouillonnaient pour le supplice des damnés 
la poix et le bitume que vomisisaient lesvolcans^. Ce n''est pourtant pas la physique 
qui exerça sur l'évolution des croyances une action décisive, mais l'intervention 
d'une religion étrangère. 

Une doctrine qui appartient au plus ancien zoroastrisme et resta toujours 
dans la religion perse xm élément essentiel de l'eschatologie*, enseigne qu'à 
la fin du monde les métaux contenus dans le siein de la terre entreront en 
fusion et se répandront à sa Svurf ace. Tous les hommes devront traverser ce 
fleuve en ignition-, mais il restera inoffensif pour les justes « aussi doux que 
si c'était du lait chaud », et il fera sentir aux seuls impies sa morsure brûlante. 
Tandis que dans les Gâthâ avestiques cette épreuve doit servir à distinguer 
les bienheureux des damnés, plus tard ce déluge de feu est c.oriçu comme 
purifiant de leurs pollutions ceux qui s'y plongent, et préparant la rénovation 
de la terre*. 

Une croyance aussi ancienne et aussi essentielle du mazdéisme ne pouvait 
manquer d'être partagée par les Mages ou « Maguséens » répanfdus en Asie 
Mineure et en Syrie. Lorsqu'àprès les conquêtes d'Alexandre ces colonies ira- 
• niennes, dont un large syncrétisme caractérise la théologie, adoptèrent certaines 
idées de la philosophie grecque, la conflagration de la terre fut rapprochée 
de Vecpyrosis stoïcienne. La rivière ardente distinguant, selon la doctrine maz- 
déenne, les bons qu'elle épargnait d'avec les méchantsi qu'elle torturait, devait 
par suite être douée d'intelligence, et elle fut assimilée à ce feu raisorînable 

1. Platon, Phédon, p. 114A ; cf. Dieterich, Nekyia, p. 197 ss. Cf. swpra, p. 20g. 

2. Feu central : c£. Plésent, Le Culex, p. 158 ss. 

3. Cf. à propos du Pyriphlégéton, Platon, Phédon, 113 B. 

4. La fin du monde selon les Mages (R. H. Rel.i 193 1, CIII, p.' 39 ss.) — Cf. Sym- 
°^-y P- 138» n. I j Heraclite, fr. 14 Diels, et Mages hellén., I, p. loa, n. i. 

i5 



226 LXJX PERPETUA 

(uOp voepov) qui pour l'école de Zenon était l'énergie divine vivifiant et gou- 
vernant toute la nature'. 

Ce dogme capital de l'eschatologie iranienn'e, en faveur duquel la prédica- 
tion d'un clergé influent s'accordait avec l'enseignement d'une puissante secte 
philosophique, ne devait pas tarder à conquérir de nombreuses adhésions. Des 
témoignages concordant nous fournissent la preuve qu'il "était devenu en Syrie 
un article de foi à l'époque hellénistique. Dans la grande inscription votive 
du roi Antiochus de Commagène (69-34 avant J. C), dont la religion 
était un mazdéisme hellénisé, un passage important récemment restitué ^, 
marque fortement l'opposition entre les pécheurs condamnés à un cruel sup- 
plice et les justes qui recevront la récompense de leur piété. Ceux dont la 
raison est restée pure, et qui ont marché dans les voies divines, peuvent espérer 
une félicité bienheureuse ; leurs yeux verront de près la grande demeure 
céleste de Zeus-Ormuzd, mais le "prêtre ou « stéganome » ^ impie qui a souillé 
la terre de Dieu doit « être brûlé par un feu hostile » (■âoT.EfAtco iirupi (pXeyéaÔo)). 
L'expression employée nous révèle comment le dogme mazdéen avait été 
rattaché à la mythologie grecque par une assimilation du fleuve igné de l'Avesta 
au Pyriphlégéton, de l'Hadès. 

On trouve pour la première fois dans la littérature grecque une mention 
explicite du feu infernal, à l'exclusion d'autres châtiments, chez un écrivain 
contemporain du roi Antiochus, et cet écrivain est un Syrien, l'Épicurien Phi- 
lodème de Gadara. Parlant de la crainte de la mort, qui fait frissonner les 
hommes s'ils redoutent d'être condamnés par les dieux à des tortures éter- 
nelles, le philosophe précise qu'ils s'attendent à être conduits dans l'Hadès 
pour y être brûlés par le feu *. 

Vers la même époque, la doctrine du feu infernal est acceptée par le 
judaïsme. L'apocalypse apocryphe d'Hénoch et l'apocalypse d'Elie en font 
mention^ en des termes qui ont cessé, pour la première fois, d'être ambigus, 

1. Cf. R. H. Rel., Le, p. 41. 

2. Jalabert et Mouterde, Inscr. de Syrie, n° i. Cf. pour le passage que nous tradui- 
sons, Dôrnes-Naumann, Forschungen in Kommagene (Istambuler Forschungen X), Berlin, 

1939' P- 32- , . . . 

3. Le cTsyavùixo;, paraît être celui qui assure aux visiteurs un gîte et la nourri- 
ture ; cf. Louis Robert, R. Ph., 1943, LIX, p. 172. 

4. Diels, Philodem ûber die Gôtter, I (Abhandi., Akad. Berlin, 1915, VII), col. XIX, 
15 ss.; cf. p. 80.; Hermès Trism., I, p. 133, n. 64, éd. Nock-Festugière. 

5. Flammes dans VApoc. d'Hénoch., 108 (cf . Lods, Le, lsupra,p.222y^- 2], p- 443)" 
Mer de feu dans VApoc. d'Elie., L c, p. 45, .etc. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 227 

et les Oracles Sibyllins'^, qui expriment la croyance des Juifs alexandrins, 
assurent que tous les hommes, après la résurrection, devront passer à travers 
le « fleuve brûlant et la flamme inextinguible » qui assureront le salut des 
justes, mais causeront à jamais la perte des impies. De telles précisions rendent 
évidente l'origine mazdéenne de tout ce morceau 2. 

Dès lors, chez les écrivains grecs et latins, l'idée du feu vengeur est fré- 
quemment associée dans le paganisme à celle du séjour des mécljants. Elle 
est même utilisée, comme une croyance communément reçue, dans l'histoire 
I du voyage fantastique de circumnavigation qui, s'il faut en croire Lucien, 
le conduisit successivement dans l'île des Bienheureux et dans celle des 
réprouvés. En se dirigeant vers la seconde, il vit de loin la lueur d'un incendie 
et bientôt il sentit l'odeur de l'asphalte, du soufre et de la poix qui brûlaient 
et la puanteur des chairs qui rôtissaient. Un large fleuve igné bouillonnait 
dans l'île, agité d'une houle comme la mer 3. 

A l'époque romaine, la mention des criminels qui expient leurs forfaits 
plongés dans le Pyriphlégéton ou un étang de feu est, dans le paganisme, un 
motif habituel des descriptions de l'Enfer*. Lorsque les philosophes eurent 
transporté dans l'atmosphère le lieu de la purgation des âmes, le fleuve de 
feu que celles-ci devaient traverser fut transféré dans la zone ignée où s'allu- 
maient les astres*. 

Mais comme dans le paganisme les croyances périmées ne disparaissent 
jamais entièrement, l'idée traditionnelle que le Tartare était un lieu glacial 
s'associa à celle du feu de l'Enfer, et l'on enseigna que les âmes avaient à 
pâtir tantôt du froid, tantôt de la chaleur ^ On concilia aussi la notion indes- 
tructible de l'obscurité de l'Hadès avec la conception d'un brasier souterrain 
en imaginant que le feu de la damnation brûlait, mais n'éclairait pas". 

Des paroles formelles des Évangiles et de l'Apocalypse imposèrent, dès 
l'origine, à l'Eglise le dogme du feu éternel et de la géhenne où seront jetés 

1. Orac. Sibyll, II, 252 ; cf. II, 285 ; VIII, 411. 

2. Cf. Bousset, Relig. des Judentiims im Neutest. Zeitalter, p. 270. 

3- Lucien, Vera hist., Il, 27, 29, 30 ; cf. Cataphis^ 28 ; Dial. mori., 30. 

4- Silius Ital., XIII, 835 ; 870 ; Plut., De sera num. vind. 567, b, 5 Dieterich, Nekyici, 
?• 196 ; 201. 

5- Cf. Symbol., p. 130, n. 3, et su-pra, p. 211. 

. • Cf- Symbol.^ p. 46, n. 4; Plutarque, De sera niim. vîndicta, 22, p. 567 c; Olym- 
Piod In Gorgiam, XL VII, 7 (p. 227 Norvin)j Salluste philos., 19 avec la note de 
'^ock, p. XCI. 

7' Vigouroux, Dict. de la Bible, s. v. « Feu de l'Enfer ». 



228 LUX PERPETUA 

les pécheurs, de l'étang de feu et de soufre préparé pour le diable et ses 
anges ^, et les théologiens de toutes les époques ont consacré à ces versets 
des commentaires infinis, qui formeraient toute une bibliothèque '^ Mais, même 
chez certains écrivains ecclésiastiques, tel Lactance, et surtout dans les oeuvres 
apocryphes se retrouve encore à l'époque chrétienne, l'idée d'un « fleuve de 
feu », avec des détails qui sont manifestement empruntés à l'eschatologie 
mazdéenne^ 

La même influence iranienne est manifeste dans la diffusion de la croyance 
à des démono chargés d'exécuter les sentences prononcées contre les âmes 
coupables : chez les Grecs, ce sont les Érinnyes qui brûlent ceux-ci de leurs 
torches, ou les flagellent de leur fouet '\ Platon ne connaît pas de démons 
pervers : créatures aériennes, ces génies sont pour lui les intermédiaires béné- 
voles entre les dieux et les hommes, les « interprètes » à qui sont confiés les 
messages entre le ciel et la terre ^ . Mais ils sont aussi les psychopompes chargés 
de conduire l'âme de chacun dans l'Hadès^. Déjà Xénocrate, disciple de 
Platon, admet l'existence de démons mauvais', comme l'étaient aussi certaines 
âmes désincarnées (p. 88), et Chrysippe pensait que les dieux recouraient 
à ces esprits pour appliquer les peines méritées par l'impiété ou l'injustice 
des hommes ^ La conviction qu'un démon jaloux a ravi un mort enlevé pré- 
maturément apparaît souvent dans les épitaphes^. L'esprit grec était ainsi 
préparé à accepter l'idée de démons vengeurg opérant dans les Enfers, La 
démonologie hellénique fut rapprochée de la théologie mazdéenne, peut-être 
déjà par Xénocrate et au plus tard à l'époque hellénistique. Certains philosophes 
pensaient que « les Mages disciples de Zoroastre » étaient les auteurs de toute 

1. Math., XVIII, 9 5 cf. Marc, IX, 43-47; Luc, XVI, 24; Afocal., XXI, 8; XIX, 
20 ; XX, 10. 

2. Cf. Vigoureux, Dîct. de la Bible, l. c. ; et Dict. théol. cathoL, s. v. «Feu», t. IV| 
p. 2196. Cf. Friedlânder, Sittengesch., III, p. 307. F 

3. Lactance, Instit., Vil, 21, 3 ; cf. R. H. Rel., 1931, CIII, p. 88 ; Mages hellén.M 
p. 373 ss. — Influence mazdéenne: R. H. Rel., l. c, p. 40 s.j Symbol.., p. 131, ii'3i 
A-poc. de Paul, p. 56 ss. Tischendorf . 

4. Cf. Dieterich, Nekyîa, p. 59 s. 

5. Platon, Banquet, 202 d-303 a. Cf. Guy Soury, Démonologie de Plutarque, I94^i| 
p. 20 ss, 

6- Platon, Phédon, 107 d. 

7. R. Heinze, Xenokrates, 1892 ; cf. Soury, o-p. cit., pp. 62, 64. 

8. Plutarque, Quaest. rom.., 51, p. 277. 

9. Aai[j.wv tpGovEpôî ou pcécx.ivo; : Lehrs, Pofulàre Aufsàtze, 1875, p. 40 ss. Cf. iw^^ 
ch. VII, p. 314. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 229 

la doctrine qui enseignait l'existence de démons entre les dieux et les hommes ^ ; 
des données éparses dans les oeuvres des écrivains grecs, surtout chez Plutarque^ 
et chez Porphyre s, permettent d'apercevoir sur quelles affinités s'est fondé 
ce syncrétisme. Nous distinguons les grandes lignes du système et en appre- 
nons même certains détails caractéristiques. 

Les démons bienfaisants et les démons pernicieux sont opposés par un dua- 
lisme fondamental, étranger à la religion comme à la philosophie helléniques. 
Les premiers sont identifiés avec les yazatas, déités subordonnées à Ahoura- 
Mazda et exécutrices de sa volonté. Ces génies étaient coniparables aux émis- 
saires envoyés par le Grand Roi et qu'on appelait ses yeux et ses oreilles*, 
ou pour mieux dire, ils ressemblaient aux satrapes à qui le monarque déléguait 
ses pouvoirs pour gouverner la terre''. Ils favorisaient les justes et châtiaient 
les impies ; en faisant souffrir leurs corps, ils atteignaient les âmes logées 
dans cette enveloppe, comme chez les Perses l'on arrachait et l'on fouettait 
les vêtements et la tiare des grands à qui une punition devait être infligée". 

Les démons malveillants et malfaisants ne sont autres que les dévas soumis 
à Ahriman. Celui-ci, presque égal en pouvoir à Ahoura Mazda, dont il forme 
l'antithèse, peut être défini comme un dieu, ou pour mieux dire un anti-dieu 
(àvTÎGsoç); mais il est appelé plus proprement démon''. Il est le chef des 
hordes d'esprits pervers et trompeurs qui répandent une infinité de maux sur 
la terre *,. Les sombres sacrifices nocturnes qu'on leur offre doivent les apaiser 
et détourner les effets de leur hostilité ^ Mais les âmes coupables précipitées 
dans l'Hadès deviennent les victimes de ces démons implacables qui habitent 
le monde souterrain'". Leur malignité les prédestinait à devenir des tortionnaires. 

1. Plut., De defectu orac, 10, p. 415 a. — Mages hellén., II, p. 16, B. 5. 

2. G. Soury, of. cit., p. 45 ss. ; p. 61 ss. 

3. Porph., De abstin., II, 37-43. Cf. supra, p. 35. 

4. Philon, De Somn., I, 140 (III, p. 235, C. W.). 

5- Démons et satrapes : Relig. orient., p. 209, n. 21; E. Peterson, Der Monotheismus 
als -politisches Problem, 1935, pp. 16-25, ^^^ '■> Aman, Die Zeusrede des Ailios Arts - 
teides, 193 1, p. 85 ; cf. Origène, Contra Celsum, VIII, 35, et Baden, Der 'Al-q^r^ç 
Àôyoc; des Kelsos (Tubing. Beitrâge XIII), p. 200. 

6 Plut., De sera num. vind., p. 565 a 5 Reg. afo-phtegm., p. 173 e ; De audiendis 
poetis, 13, p. 35 e; Cf. Soury, op. cit., p. 214 ss. 

7. Mages hellén., I, p. 58 ; p. 59, n. i ; II, p. 173, n. 3. Cf. infra, ch. VIII, p. 370. 

8. Ibid., II, p. 280, n. 3. 
9- Ibid., I, p. 60. 

10. Aaîixoveç 6^5(^60^101 : Olympiod., In Phaed., C, III, 14 (p. 189, 20, Norvln); D, 96 
(p- 230, 28). Cf. Timée de Locres, 17. — Cf. l'exorcisme, Delatte, Anecdota Athe- 
niensia, I, p. 257, 13 j Grégoire Naz., Contra Mlian., 1, ^^, col. 577 ; Hopfner, Offen- 



230 LUX PERPETUA 

Une croyance très particulière des mazdéens qui s'est répandue en Europe 
lest un emprunt certain qu'a fait l'Occident à leur démonologie i. Les Perses 
s'imaginaient .que quand la nuit étendait ses voiles sur la terre, celle-ci était 
envahie par des hordes de dévas sortis des abîmes infernaux. Mais lorsque le 
soleil dardait ses premiers rayons, il mettait en fuite les esprits maléfiques, 
qui se réfugiaient dans leurs repaires ténébreux, et il purifiait la création de 
leur présence immonde. Le chant du coq, héraut de l'aurorfe, annonçait aux 
hommes la fin de la malfaisance des puissances nocives, et la lumière de 
Taube mettait un terme aux terreurs nocturnes des hommes. Vint le moment où, 
par une extension de son pouvoir, T'oiseau à la voix sonore ne fut plus regardé 
seiulement comme T'annonciateur de la déroute éperdue des dévas : son cocorico 
éclatant frappait de terreur les suppôts d'Ahriman, qui se hâtaient de regagner 
leur demeure profonde ; bien plus, il était l'adversaire victorieux de tous les 
fantômes, que chassait sa seule présence. Ces croyances, adoptées par les Pytha- 
goriciens, se propagèrent parmi les Grecs lorsqu'ils acclimatèrent chez eux 
1': oiseau persique (opviç Trepcrixàç} que le mazdéisme regardait comme un 
animal sacré, protecteur des fidèles contre les entreprises des démons. Elles 
se répandirent plus tard dans l'empire romain, et l'on peut juger de leur popu- 
larité par leur longue persistance. Après la chute du paganisme. Prudence 
formule encore cette foi superstitieuse en des termes que n'aurait pas désavoués 
un sectateur de Zoroastre. Elle était encore bien vivante vers l'an mille, à 
l'époque où écrivait le canoniste Burchard de Worms, et Shakespeare, qui 
l'a rappelée poétiquement dans la première scène d'Hamlet,. etopêchera 
qu'elle s'éteigne jamais dans la mémoire des hommes cultivés. Elle s'est 
conservée aussi dans les traditions populaires et se retrouve aujourd'hui eïncore 
dans le folklore de bien des pays ^. 

Aux démons on substitua ou associa souvent les messagers ou anges, (àyye^oi) 
des cultes perso-syriens. La conception que se faisaient d'eux les Grecs avant 
Alexandre fut modifiée à l'époque hellénistique, lorsqu'on se servit . de leur 
■nom pour traduire les termes de mal'akh, des cultes sémitiques, et de yazata du 



barungszauber [cf. supra, p. 97], I, p. 225, § 825 ; cf. Plotin, IV, 8, 5 (p. 223, 5, Bré- 
hier) — Aa!|j.ov£(; xl[iwpot, cf. Hermès Trism., p. 24, n. ^j-, p. 233, n, 5; p. 223, ch. XXIj 
p. 235, éd. Nock-Festugière. Proclus, cf. su-pra, page 34. 

1. Cf. Le coq des mazdéens et les Pythagoriciens. (C R. Ac. Inscr., 1942, p. 288 ss.); 
Gray, dans Hastings, Encycl., s. v. « Cock », p. 684 ss. 

2. Cf. N. C. XV. — Chant des coqs à la naissance de Jeanne d'Arc : lettre de Per- 
ceval de Balainvilliers, 21 juin 1429, dans Quicherat, Procès de ]. d'Arc, t. V, p. n^- 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 231 

mazdéisme. L'influence juive sur le développement de l'angélologie a souvent 
été mise en lumière ^, mais on a moins bien reconnu la part qu'eut la religion 
des Mages dans la formation de ce syncrétisme 1. Elle est cependant indu- 
bitable et attestée par des témoignages explicites^. 

Les désignations d' « anges » et de « démons » furent longtemps regardées 
comme synonymes, et le caractère de ces deux classes de créatures plus puis- 
santes que l'homme était en effet semblable ^ Comme les démons, les anges 
peuvent être bons ou mauvais*, aériens ou chthoniens. Déjà dans la Grèce 
ancienne ce qualificatif s'appliquait de préférence à des dieux, comme Hermès 
ou Hécate, qui avaient quelque relation avec l'Hadès'. Lorsque la notion de 
l'Enfer s'orientalisa, ils devinrent naturellement les suppôts d'Ahriman ou, 
chez les Juifs, de Satan ^. Conçus comme pernicieux ainsi que les dévas 
du dualisme iranien, ils furent chargés d'infliger aux damnés les peines que 
ceux-ci devaient subir ^. 

Sous l'influence des Oracles Chaldaîques (p. 361) ces anges, création com- 
plexe du syncrétisme oriental, furent même, à, la fin de l'antiquité, introduits 
dans la philosophie platonicienne^ ; ils y interviennent comme im élément 
de ses spéculations théologiques, occupant une place inférieure à celle de? 
archanges et supérieure à celle des. démons^. 

1. Anges du paganisme : R. H. Rel., 195, pp. 161-182; Andres, R. E., Suppl, III, 
s. V. « Aiigelos ». Sur (ï«ge et diable, cf. Meillet, Linguist. histor., 1926, pp. 347-348. 

2. Clément Alex., Strom., III, 6, 48 (p. ai8, 7, Stàhlin) : Mâyot XaTpEuo'jffiv ÔLy-filoK; xat 
Sa!(j.otrw). — Anges et archanges dans la théologie d'Ostanès : Mages hellén., I, p. 187 
ss.; II, p. 283, fr. 10 ss. ; p. 372, n. 5; Preisendans:, R. E., s. v, « Ostanès », col. 1618. 

3. Anges du judaïsme équivalents aux démons grecs : Philon, De Gigant'.,6 (II, p. 43, 
Wendl.) ; De somniis, I, 140 (III, p. 235) ; Bréhier, Idées-philos, de Philon d'Alex., igo% 
P- 126 ss. ; AndreSj l. c, col. 107. Même assimilation dans l'hermétisme : Asclepius, 
37 (p- 77, 4, Thomas) ; cf. Aug., Civ. Dei, IX, 19 5 Jos. KrolL, Lehren des H. 'Crismeg., 
P- 70 ss., 408. Cf. n. 4 ci-après. 

4. Philon, De gigant., 16 (p. 45). Dans l'hermétisme ; Lactance, Divin. înst.,ïï,i^,2; 
Asclefius, 25. 

5- Dibelius, Die Geisterwelt im Glauben des Paulus, 1907, que suit Andres, /. c, 
col. 1023. 

6. Math. XXV, 41 : AiaSôXtp ^%\ xotc àYyÉXot; aùxoù ; cf. Barnab., Epist., i8 ; TertulL, 
Ûe spectac.j 8. Cf. Dicf. de théol. cathol., s. v. « Angélologie ». 

7- Apocal. de Pierre [cf. supra, p. 223], 21, 23. Cf. Dieterich, Nekyia, p. 60 ss. ; 
Hénoch, LUI, 3 ; XX, 3 ; Hermas, Simil, VI, 3, 2 ; cf. VII, 2, 6. 
Cf. Proclus, In Cratyl. 160 (p. 89, Pasquali). 

8. Proclus, In Rempubl., I, p. 91, 21, Kroll ; II, p. 255, 21. Cf. KroU, De Orac. 
Chaldaicis, 1894, pp. 44, 53, 60. 

9- Cf. Jamblique, De myst., cité infra, ch. VIII, p. 374. 



232 LUX PERPETUA 

Nous venons de voir comment l'influence du mazdéisme avait, parmi les 
châtiments infligés aux damnés, fait prédominer partout la peine du feu et) 
d'autre part favorisé la croyance à des démons punisseurs. Mais le dualisme 
iranien, que les « Maguséens » .avaient combiné avec des doctrines chaldéennes i, 
avait produit dans la conception générale de l'Hadès grec une transformation 
plus profonde en répandant la doctrine que le monde souterrain est la prison 
des âmes perverses soumises à l'Esprit du mal, une géhenne où elles souf- 
frent sous la domination d'un tyran féroce et de sa séquelle. Nous ne pouvons 
poursuivre les méandres par lesquels ce nouveau courant d'idées a pénétré dans 
la théologie populaire des peuples divers. Seul le judaïsme permet de suivre 
dans une certaine mesure les phases de cette évolution. Mais nous apercevons 
clairement l'aboutissement de ce mouvememt d'idées. 

Dès l'instant que le séjour des Elus fut transporté au Ciel parmi les astres, 
où l'on situa désormais les Champs-Elysées 2, Pluton ne devait plus régner 
que sur les âmes à qui leur vertu n'avait pas valu un sort bienheureux. On 
retrouve souvent dans les inscriptions funéraires l'expression de cette opposi- 
tion nouvelle entre les deux parties du monde, auxquelles répond ime dis- 
tinction parmi les défunts. « Je ne pénétrerai pas tristement, dit une épitaphe 
métrique de Rome 3, jusqu'aux ondes du Tartare, mon ombre ne sera pas 
transportée sur les flots de l'Achéron... car la sainte Vénus voulut que je 
ne connusse pas le séjour des ombres silencieuses et me porta dans les temples 
brillants du ciel » . Le même contraste, devenu un lieu oommim, est accusé 
brièvement dans d'autres inscriptions^, ainsi celle que composa Lollius Bassus 
pour Germanicus, décédé en l'an 19 à Antioche* : « C'est moi Hadès qui 
le dis, Germanicus appartient aux astres : il n'est pas mien, l'Achéron ne 
peut recevoir de barque assez grande pour lui ». 

Sous l'influence du dualisme perse, le caractère des dieux chthoniens se 
tr^ansforme : Pluton est conçu comme un être maléfique, hostile à Jupiter ; 
ils deviennent l'im à l'autre, comme dans le mazdéisme des Maguséens, des 
frères ennemis s. Dans les tragédies de Sénèque et dans la Thébaïde de Stace le 
souverain de l'Hadès est un maître sauvage et impitoyable qui fait sentir son 

1. Mages hellén., I, p. 35 ss. 

2. Cf. sufra, p. 146. 

3. CIL, VI, 21521 ; C. E., iiog ; cf. 1924. 

4. Cf. Galieti, iîom. Mï«., 1943, LVIII, p. 70 ss., cité, ch. VI, p. 297; AnthoL, VU» 
241, 12, etc. 

5. AnthoL, VII, 39 j. 

6. Mages hellén., I, p. 69 ; II, p. 87 ss. 



CHAPITRE IV. — TRANSFORMATIONS DES ENFERS 233 

courroux à toutes les ombres, et dont Minos cherche à modérer la cruauté*. 
Mais le peuple des esprits infernaux lui-même est présenté comme foncièrement 
mauvais. Les Enfers sont devenus diaboliques. La foule misérable qui y végète 
est soumise à la tyrannie de la Mort, de Thanatos personnifié qui commande 
avec Hadès aux trépassés dans les ténèbres inférieures 2. 

On saisit cette transformation des idées eschatologiques dans les variations 
des « Descentes » de dieux ou de héros aux Enfers, dont la transmission se 
laisse suivre à travers les âges depuis l'ancien Orient jusqu'au moyen- âge 
chrétien ^ La tradition littéraire ne nous offre probablement qu'un reflet 
affaibli de récits populaires sur ces explorations merveilleuses du pays des 
ombres. Hercule est le héros privilégié à qui fut réservé surtout une inter- 
vention décisive pour le salut des âmes*. Chez les Grecs, l'histoire d'Héraklès 
qui, sur l'ordre d'Eurysthée ramène Cerbère de l'Hadès, n'est qu'une aven- 
ture qui termine la série des douze travaux que lui prête la mythologie. 
Mais lisons les tragédies de Sénèque : lorsqu'apparaît le héros, les ombres 
des Enfers et les dieux qui le gouvernent sont frappés d'épouvante ; sa victoire 
est une défaite infligée aux puissances hostiles du monde souterrain. Il bris© 
la domination de la Mort adverse, qui empêche notre race d© participer à 
la durée sans fin des dieux bienfaisants. La loi fatale imposée aux hommes 
cesse de régir leur destî(n. Sa vertu confère l'apothéose au vainqueur de 
l'Hadès, sauveur du ^ genre humain, et la même immortalité est assurée à 
tous ceux qui imiteront sa vaillance. Echappant au Trépas, puissance des 
Ténèbres, ils monteront au ciel, séjour de la vie. La large diffusion de telles 
croyances nous est révélée par la sculpture fxméraire, dont les tableaux et 
les symboles évoquent souvent l'idée consolante du triomphe promis sur la 
Mort. 

Sans doute le succès d'une telle conception a-t-il pu être favorisé par 
l'enseignement des mystères oh un dieu, après avoir péri, revenait à la vie et 
par son salut assurait celui de ses fidèles^. Mais l'origine de cette doctrine 

1. Sénèque, Herc. fur., 606 (cf. Jos. Kroll, o-p. cit. {infra, note 3], p. 429) ; Oedipus, 
610 ; Staoe, Z:héb., VIII, début (cf. Kroll, p. 451). 

2. Cf. Kroll, p. 491 ; Symbol., p. 479. 

3. Cf. Jos. Kroll, Gott und Hôlle, Der Mythos vom Descensus Kampfe (Stud. Bibl. 
Warburg, XX) Leipzig, 1932. Sur le thème de la xaxâSaffiç et les Mages, cf. Mages 
hell.^ I, p. 112 ss,; II, p. 158 ss. 

4. Kroll, pp. 364 ss., 399 ss. Cf. Rohde, tr. fr., p. 250, n. i ; Symbol., p. 457 ; 
479 ss. 

5. Cf. infra, ch. V, p. 237. 



234 LUX PERPETUA 

nous fait remonter jusqu'aux mythes de l'ancienne Babylone, auxquels le 
dualisme mazdéen a, plus tard, prêté une signification plus profonde qui l"a 
fait accepter du judaïsme i. 

Obscurcie dans l'eschatologie de la Grèce antique, l'idée d'une défaite de 
la Mort hideuse a été développée ' dans la littérature de l'Empire, et lorsque 
les écrivains chrétiens voulurent dépeindre la Descente du Christ aux Enfers, 
ils en empruntèrent le coloris violent à leurs prédécesseurs païens. Elle 
devient un drame grandiose qui s'associe à la perturbation de tout l'univers 
produite pai' la mort du Sauveur, et l'émotion que faisaient éprouver aux 
âmes pieuses les péripéties du combat triomphal livré par le Libérateur aux 
puissances infernales, assura la transmission jusqu'aux mystères du moyen-âge 
d'un thème scénique éminemment propre à impressionner l'imagination des 
foules 2. 

1, Mages helL, II, p. loz : « La vie appartient à Ormuzd, la mort à Ahriman ». 

2. KroU, p. 4 ss.. Cf. Prudence, Hymne I, 63 ss. ; IX, 70 ss. Cf. dans la séquence de 
Pâques au rit romain, première moitié du xi^ s. : Mors et vita duello / conflixere 
mirando : / dux vitae mortuiis régnât vivus/. 



CHAPITRE V 



LES MYSTERES 



(1) 



Les cultes grecs. 



La doctrine de l'immortalité céleste, nous l'avons vu précédemment (p. 143), 
fut d'abord une croyance d'astronomes. Elle fut formulée et répandue en 
Grèce et en Italie surtout par des philosophes : Pythagoriciens, Stoïciens, Pla- 
toniciens s'en firent successivement les défenseurs. Elle appartint d'abord à 
une théologie de savants. On se demandera quelle fut son action sur la religion 
positive, et si celle-ci réagit sur elle. La question se pose en particulier pour 
les Mystères qui, précisém,ent, avaient la prétention d'assurer le salut de leurs 
initiés dans une autre vie. Les anciens cultes officiels des cités helléniques 
ou romaines voulaient avant tout conserver la prospérité de l'Etat. Ils ne se 
préoccupaient guère de la perfection spirituelle des individus et de leur avenir 
étemel. Au contraire les Mystères promettaient, par la participation à des céré- 



236 LUX PERPETUA 

monies occultes, ou par la connaissance de vérités ésotériques, ou par la sou-^ 
mission à certains préceptes de conduite, d'assurer à leurs adeptes la sainteté 
en cette vie et la félicité dans l'autre. Au lieu des opinions contradictoires 
et toujours discutables des philosophes sur la destinée dans l'au-delà, les cultes 
secrets apportaient une certitude fondée sur une révélation divine et confirmée 
par la foi des générations innombrables qui s'y étaient attachées. Cette vérité, 
que les penseurs cherchaient à découvrir par le raisonnement, ou certains mys- 
tiques à atteindre par une communication directe avec le ciel, était ici garantie 
par une tradition séculaire et par les manifestations quotidiennes des dieux 
qu'on adorait. 

Leur antiquité même devait rendre l'action des mystères conservatrice 
du passé. Mythes et rites remontaient — du moins ils le prétendaietiit 
— à une époque reculée : il est naturel qu'ils aient continué à trans- 
mettre leurs vieilles croyances. Mais d'autre part la considération qu'accor- 
daient à ces cultes les esprits éclairés ne pouvait se maintenir si leur ensei- 
gnement paraissait suranné, s'ils semblaient se faire les prédicateurs obstinés 
de vieilleries périmées. Ainsi l'évolution des croyances eschato logiques imposa 
au clergé même de modifier ses révélations. Si la liturgie, dans les diverses 
sectes, était d'ordinaire transmise avec une fidélité scrupuleuse, l'interprétation 
qui en était fournie varia considérablement dans le cours du temps. Au respect 
du rite s'allia toujours dans le paganisme, qui ne connaissait point d'orthodoxie 
théologique, une grande liberté doctrinale. Elle était d'autant moins dan- 
gereuse que la signification profonde qu'on prétendait attribuer aux traditions 
sacrées n'était dévoilée qu'à une élite d' « époptes » '. Ces « sages » ne 
partageaient pas la foi naïve du vulgaire admis aux grades inférieurs. L'^allé- 
gorie- permettait par des explications ingénieuses de concilier des fables 
amorales ou des pratiques grossières avec la plus haute spiritualité et d'ac- 
corder avec des mythes inintelligibles les conquêtes de la science la plus avancée. 

Qu'ils soient grecs ou orientaux, les mystères prétendent tous atteindre le 
même but : obtenir pour l'initié une vie bienheureuse dans un autre monde ;» et 
malgré la diversité de leur origine, les moyens par lesquels ils espèrent y 
atteindre offrent de nombreuses ressemblances, dues souvent à ce que les plus 
récents se sont organisés d'après le modèle d^s plus anciens. Avant tout, 
l'ordinand doit s'engager par des serments, dont la violation serait pour lui 

1. Cf. Macrobe, Sat., I, 7, i8. 

2. Sur l'allégorie, cf. Symbolisme, p. 16 ss. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 237 

redoutablCj à garder secrètes toutes les révélations qui lui seront faites ^, tout 
ce qu'il verra et entendra dans les cérémonies auxquelles il sera admis à par- 
ticiper. Il recevra alors communication du « discours sacré »(î£pbç Xôyoç), 
qui raconte la légende de la divinité adorée par la communauté. Cette légende 
ne sera plus, comme les fables des poètes, un récit n'ayant qu'une valeur mytho- 
logique : elle sera mise en relation directe avec la destinée de l'initié. Il se 
peut que la légende même soit de notoriété publique, mais l'interprétation qui 
en est fournie, le rapport symbolique établi entre cette allégorie et la vie future 
des fidèles, reste toujours ésotérique. Plusieurs de ces mythes racontent comment 
le dieu est né, a souffert, est mort, puis ressuscité, a obtenu xme vie immortelle ; 
et son propre sort doit garantir le salut des dévots qui se sont unis à lui par 
un lien mystique et qui, comme lui, renaîtront après leur trépas. La vie ou 
la passion du dieu était reproduite par un drame liturgique (xà oocoaeva), qui 
montrait comment le dieu, après des épreuves terrestres, était parvenu à l'apo- 
théose ; et les mystes s'associaient à ses tribulations pathétiques, à sa fin tra- 
gique, à son triomphe. Ce n'est pas, comme l'a déjà noté Aristote, à leur 
intelligence que ce spectacle fait appel, mais à leur^émotivité. Ils n'y reçoivent 
pas une instruction ([xaGETv) mais une impression (Tcaôsïv)^. A cette représen- 
tation sacrée, répétée à des intervalles réguliers dans des fêtes solennelles, 
l'ensemble des adeptes du culte assistait ; chacun d'eux en particulier devait 
accomplir d'autres actes rituels ou subir certaines épreuves pour atteindre les 
grades successifs de l'initiation. Il avait à prononcer des paroles (xà 'kzyoïJ.eva) 
qui assuraient l'efficacité sacramentelle de la cérémonie, formules qui pouvaient 
aussi servir de mots de passe, permettant à l'étranger de se faire reconnaître 
de ses coreligionnaires^. On montrait aussi au myste certains objets sacrés, les 
symboles (au fjt.^oÀa), auxquels on attachait une signification occulte, et qui étaient 
employés dans les initiations : le dévot pouvait emporter dans sa demeure cer- 
tains de ces « symboles », dont la vue; devait être celée aux profanes, mais 
qui attestaient, le cas échéant, son affiliation à la secte*. 

Dans plusieurs mystères païens, à l'obtention du degré supérieur d'initiation 
était liée l'admission à un banquet, pratique essentielle, qui se trouve dans 

1. Harvard theol. revîew, 1933, XXVI, p. 151 ss.. Cf. Realenc. f. Ant. und Chr., 
I, 667 ss., s. V. « Arkandisziplin ». 

2. Bidez, A -pro-pos d'un fragment d' Aristote (Bull. Acad. Belgiqiae, 1942, XXVIII), 
p. 201 ss. — Esch. Agam. vv. 177-178 : Z-^va... tov Ttâôsi |JLâ6o(;/6évxa zoplco; l'5(^£iv. 

3. Firm. Mat., De err. prof, reî., 18, i. 

4. Apulée, De magia, ss > ^^- Boyancé, Mélanges Ernout, 1940, p. 39 ss. 



238 LUX PERPETUA 

les bacchanales helléniques comme dans les cultes orientaux '■. L'origine de ce 
festin sacré remonte à une antiquité immémoriale. Dans les sociétés primi- 
tives l'étranger est l'ennemi, mais souvent il est regardé comme un membre 
de la famille dès qu'il a mangé et bu avec elle. De même dans les associations 
cultuelles, celui qui a pris part au repas de la communauté y devient un frère 
parmi les frères. Il est désormais le commensal des autres mystes et aussi du 
dieu présent à leur foi dans leurs assemblées. Telle est dans ses grandes lignes, 
abstraction faite de certaines variations particulières, l'économie générale de 
toutes les religions païennes de salut. Leur eschatologie a pu se diversifier 
d'après la théologie des clergés qui l'ont enseignée, mais du moins aux origines 
elle offre un caractère commun. Nous avons vu (p. 68) que le genre d'exis- 
tence des ombres dans l'Hadès était primitivement conçu comme un prolon- 
gement de celui que chacun avait aimé avant sa mort. Les joies qu'obtiennent 
comme récompense les Elus sont une répétition indéfinie des divertissements 
auxquels ils se plaisaient pendant la vie humaine. Ces jouissances purenient 
matérielles sont celles de simulacres de l'homme, qui continuent à être affectés 
par les sensations d'êtres de chair et d'os, non celles qu'auraient pu rechercher 
des âmes spirituelles dont les perceptions ne dépendraient pas d'organes cor- 
porels. Le sort imaginé pour les initiés aux Mystères reste conforme à cette 
conception naïve ; ils n'échappaient pas à la règle commune, mais leur béa- 
titude reproduisait à jamais les émotions les plus profondes qui les eussent 
enchantés pendant leur vie passée, celles qu'ils avaient éprouvées dans ce 
ravissement passager, qui les avait transportés lorsqu'ils participaient aux céré- 
monies troublantes des cultes secrets. Cette allégresse, parfois extatique, qu'ils 
obtenaient vivants pendant des heures trop brèves devait, après leur mort, 
leur être accordée à perpétuité par la reproduction des spectacles ou des actes 
liturgiques qui l'avaient jadis éveillée dans leur âme. Nous allons voir l'ap- 
plication que reçut ce principe dans les diverses religions grecques ou orien- 
tales. 

Nombreux furent les temples de la Grèce où des mystères furent institués 
et plusieurs d'entre eux remontent à une antiquité très reculée '^. Mystères de 
Zeus en Crète dans l'antre de l'Ida, mystères d'Hécate à Êgine", mais surtout 
mystères de Déméter célébrés dans maint sanctuaire, la déesse de la Terre 

I. Relig. orient., p. 219, n. 43 ; p. 256, n. 52 ; Syria, 1941, XXII, p. 294. 

1. Kern, R. E., /. c, col. 1263 ss. 

3. Dessau, 1259 ; 1260 j Kern, /. c, col. 1272. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 239 

ayant été constamment mise en relation avec les morts, et le secret angoissant 
que cachait le royaume souterrain inclinant les esprits à chercher ime révéla- 
tion pour l'éclaircir. La plupart de ces cultes ésotériques n'ont qu'une impor- 
tance locale, mais quelques-uns ont, jusqu'à la fin du paganisme, accueilli des 
dévots venus de lointains pays. Les Cabires de l'île solitaire de Samothrace, 
ces dieux énigmatiques de la mer, devenus les protecteurs des navigateurs, 
acquirent sou? les Diadoques, dont les flottes sillonnaient la Mer Egée, un 
prestige qu'ils ne perdirent pas entièrement à l'époque impériale, où les listes 
d'initiés, conservées jusqu'au me siècle, mentionnent de nombreux noms 
romains ' . Quelques-uns de ces mystères helléniques nous ont livré des docu- 
ments d'un haut intérêt, telle la fameuse inscription d'Andanie en Messénie ^ 
Mais nous savons très peu de chose de leur contenu religieux ; et spécialement 
pour la question qui nous occupe ici, nous sommes dans une ignorance presque 
absolue des promesses d'immortalité qu'ils pouvaient offrir aux époptes. Nous 
avons peu d'indications sur leurs cérémonies rituelles, moins encore sur leur 
valeur spirituelle. C'est seulement à Eleusis que se laissent entrevoir certaines 
clartés ^. 

ELEUSIS. — Parmi les mystères antiques, il n'en est point dont l'histoire, 
s'étendant sur la longue durée d'un millénaire, nous soit aussi bien connue que 
celle des Êleusinies. Nées de l'humble culte agraire rendu à Déméter et 
Koré par deux familles sacerdotales d'un canton de l'Attique, ces fêtes partici- 
pèrent plus tard de la primauté intellectuelle et politique d'Athènes, et la 
Grèce entière s'associa à leur célébration. Leur prestige incomparable se main- 
tint même sous la domination de Rome. De tous les cultes secrets de l'Hellade, 
ce sont les seuls dont le renom fut alors non seulement panhellénique mais 
universel. Parmi les Romains, beaucoup de nobles esprits, comme Cicéron, 
subirent l'impression ineffaçable de leurs cérémonies et y trouvèrent un réconfort 
moral. Plusieurs empereiu:s vinrent à Eleusis se faire initier^. Les Césars 

1. Kern, E. E., s. v. « Kabeiros », (t. X, 1398 ss.) et s. v. « Mysterien » (t. XVI, 
ool. 1275 ss.) ; cf. IG., XII, 8, 38 s. — Cf. ma note, R. H. Rel., CXXVII, 1944, 

?• 57- 

2. IG., V, I, i390 = Dittenberger, Syll., ÏP, 736. 

3. Rohde, Psyché, tr. fr., pp. 229-247; Paul Foucart, Les mystères d'Eleusis \ Wila- 
inowitz, Glaube der Hellenen, t. II, 475-480 (sur l'époque romaine) ; Roussel, L'ini- 
tiation préalable et le symbole éleusinie7i, B. C. H. 1930, LIV, pp. 50-74 ; Nilsson, 
Griech, Rel., I, p. 619 où l'on trouvera (p. 620, n. i), une bibliogr. plus complète; 
^usson, Die Eleusin. Kulte der Demen (Ei-anos, XLII), 1944, pp. 70-76. 

4- Wilamowitz, of. cit., II, p. 475 ; Kern, R. E., s. v. « Mysteriea », ool. 1254 ss. 



240 LUX PERPETUA 

qui, comme l'indiquent leurs monnaies, prétendaient assurer la félicité du 
genre humain, rendaient ainsi hommage à la déesse qui, aux origines, avait 
élevé l'Attique à une vie plus civilisée. Mais, bien qu'tme multitude de mystes 
aient pénétré à l'intérieur des hauts murs du sanctuaire et aient même été 
admis dans l'enceinte réservée du télestérion pour assister au drame ésotérique 
qui y était représenté, la défense d'en rien révéler fut rigoureusement observée 
par eux durant de longs siècles, et l'histoire entrevoit à peine par quels arti- 
fices liturgiques était fortifiée leur foi en un bonheur futur que dispensaient 
« les deux déesses ». 

Cicéron' pensait qu'Athènes, parmi tous ses mérites, n'avait rien produit 
de meilleur pour l'existence humaine que ces mystères qui donnaient une raison 
de vivre dans la joie et de mourir avec un « bon espoir », et cette expression 
(àyaÔ-r] èXtcîç) qui est traditionnelle chez les écrivains grecs, paraît empruntée 
au rituel même d'Eleusis ". L'assurance d'une immortalité bienheureuse, obtenue 
par la participation aux cérémonies occultes, était le bénéfice essentiel que 
l'on en attendait. Cette conviction ne résultait pas d'un enseignement dog- 
matique qui aurait éclairé l'ordinand sur la destinée de l'âme après le décès, 
d'une sagesse théologique dont on lui aurait révélé les arcanes. Elle a pu être 
fortifiée par l'émotion religieuse éprouvée par lui, par la vue d'un drame 
sacré reproduisant le mythe de Déméter, qui faisait passer le spectateur de 
l'inquiétude à la confiance, des ténèbres à la lumière, de l'effroi à ^allégresse^ 
Mais la condition indispensable pour être sauvé était d'avoir été soumis à 
une purification sacramentelle. Cette cathartique était l'acte essentiel qui, 
en faisant du myste un être « pur et saint » (xaOapoç, ôcrtoç), lui conciliait la 
faveur des divinités qui devaient le recevoir dans le royaume des ombres, 
Précisément pour ce motif que les ablutions rituelles et autres lustrations déli- 
vraient de toute pollution celui qui s'y soumettait, aucun pécheur n'était exclu 
de cette rédemption, et la religion d'Eleusis a pu paraître indifférente au 
mérite ou au démérite de ceux qu'elle accueillait. La seule exception était 
l'exclusion des assassins, sans doute parce qu'une souillure aussi grave paraissait 
indélébile ou que la présence même de ces criminels eût attiré dans U 
temple celle des esprits vengeurs du meurtre*. L'interdiction s'étendait aussi 
aux barbares, leur ignorance du grec les rendant incapables de prononcer 

1. Cicéron, De legib., II, 14, 36. 

2. Cf. infra, N. C, IX. 

3. Plutarque, cité ibid. 

4. Cf. infra, ch. VII, pp. 306 ss., sur les SiaioôavaToi. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 241 

correctement les formules sacrées. Mais tout Hellène pouvait être . admis 1, 
même l'esclave, et les Romains le furent aussi, sans doute à la condition d'en- 
tendre la langue du culte. A l'origine aucune condition de moralité n'était 
requise, et l'on ne voit pas que la conduite du néophyte en ce monde ait influé 
sur soa sort dans l'autre. C'est tardivement que s'est introduite dans la religion 
éleusinienne, sans jamais y prédominer, l'exigence d'une pureté à la fois rituelle et 
spirituelle'''. ;Ainsi à Eleusis, au moins primitivement, toute idée d'une rétri- 
bution future proportionnée à la moralité de l'initié était absente de la piété. 
L'hiérophante n'instruisait pas les mystes d'une doctrine eschatologique " éla- 
borée par des théologiens ; il ne leur détaillait pas les châtiments réservés aux 
impies et les joies qui attendaient les initiés dans les Enfers ; il ne leur com- 
muniquait pas une révélation semblable à certaines apocalypses ou « , Des- 
centes dans l'Hadès », qui aurait pu les guider dans leurs pérégrinations pos- 
thumes. A Eleusis, comme l'a justement noté Rohde^, la survivance consciente 
de l'âme n'était pas enseignée, mais présupposée et la conception de la vie 
future que se faisait, le clergé restait conforme à celle qui, dès une époque 
ancienne, s'était vulgarisée en Grèce, et qui se représentait la vie d'outre-tombe 
comme Une prolongation, de celle de cette terre avec ses joies ou ses peines. 
La foule profane et scélérate était plongée « dans un bourbier et une fange 
intarissable » *, châtiment probablement emprunté aux Orphiques ; les initiés 
étaient admis dans les, prés fleuris d'un jardin lumineux où, couronnés de 
myrte, chantaient et dansaient au son des flûtes les chœurs des ombres 
pieuses. Mais ce qui paraît être propr;ement éleusinien, c'est l'idée que les 
bienheureux reproduisaient éternellement aussi dans les Enfers, à la lueur 
des torches, les cérémonies de la nuit sacrée ^ . Ainsi ce saint émoi, cette 
jouissance spirituelle, cette élévation de l'âme que la participation au drame 
nocturne célébré dans le temple procurait aux mystes, devaient, dans l'autre 
monde, leur être réservés à jamais, et le spectacle dont se repaissait la piété 
des assistants était la préfiguration des jeux enivrants qui leur vaudraient 
dans les Champs-Elysées une jubilation perpétuelle. La vieille idée que 
l'ombre poursuivait dans l'Hadès le genre de vie que l'homme avait pratiqué 

I. Hérodote, VIH, 65, 4. 
2- Celse dans Origène, C. Cels.^ HI, 59. 
3. Rohde, tr.fr., p. 242. 

4- Aristoph.j Grenouilles, 146 : Bopêopov Ttolùv xai axwo àeîvwv ; cf. Plutardue, De 
"^«ima, fr. VI, 5, p. 725. 

S' Aristoph., l.c, et 237, 449 ss,, 613 ; Plut., /. c; Axiochos, p. 371 D. 

16 



2^2 LUX PERPETUA 

sur la terre (p. 68), s'était transformée en l'attente d'une répétition indéfinie 
des joies les plus élevées auxquelles le croyant pût atteindre. 

Les mystères d'Eleusis n'avaient donc pas apporté aux Hellènes une concep- 
tion nouvelle du sombre royaume où régnaient Pluton et Proserpine ; mais 
l'absence même, dans leur économie, de toute affirmation théologique qui 
aurait formulé une doctrine précise sur les Enfers, l'adhésion tacite aux idées 
reçues chez les contemporains, devaient faciliter leur évolution, quand se modi- 
fièrent les croyances sur la vie future. Aucime dogmatique rigide ne s'opposait 
à ce que la spéculation philosophique interprétât librement les traditions 
sacrées. Il ne paraît pas douteux que de bomie heure la foi en l'immortalité 
céleste transforma, dans l'esprit même du clergé, les croyances à la survie 
dans l'Hadès primitivement admises. Les fouilles d'Eleusis nous ont rendu 
l'épitaphe métrique d'une hiérophantide qui avait « couronné des mystes » 
illustres, Antonin le Pieux et Commode. Comme récompense de sa piété, 
Déméter l'a conduite, désormais exempte de souffrance, vers les îles des Bien- 
heureux * . Sans doute interprétait-on ces îles homériques, avec les Pythago- 
riciens, comme le soleil et la lune baignant dans l'éther (p. 146). La mort 
de cette prêtresse a été plus douce que le sommeil sans réveil de Cléobis et 
de Biton*, car le mystère que révèlent les dieux est que le trépas doit être 
pour les mortels, non un mal, mais un biesn ', tant l'on est maintenant per- 
suadé de là béatitude ineffable accordée aux initiés dans l'autre monde. 

Sans doute les rites d'Eleusis, dans leur ensemble, se transmirent-ils fidè- 
lement de génération en génération, et l'on garda jusqu'à la fin du paganisme 
le souci de les reproduire « selon les anciens usages » hérités des ancêtres*. 
Mais le « bon espoir »• qu'ils faisaient luire changea de sens avec les convic- 
tions intimes des participants. Chacun des philosophes le comprenait selon 
son système^. Après son initiation Marc Aurèle ne cessa pas de croire que 
l'âme était absorbée à la mort dans les éléments de l'univers ^, et pour 
Épictète, qui niait absolument toute survie personnelle (p. 116), les Éleusinies 



I. 'E(j>ï)[i. àpiaiol., 1885, p. 150, v. 9 ss. (= Dittenberger, Syll. 3,869,872,873); cf. 1883, 
p. 70 (= Cougny, Anthol. Pal., suppl., III, 115 b). — Sur les Iles Bienheureuses, ci. 
l'élégie sur la mort de Philiskos, Wilamowitz, Sitzb. Ak. 5., 1912, p. 547. 

2. Cf. Symbol., p. 250 ss.; p. 413 ss. 

3. Dittenberger, Syll.^, l.c.= Cougny, l, c, III, 138 b. 

4. Cf. le décret de 220 ap. J.-C. : IG., II 2, 1078 = Dittenberger, Syll. 3, 885. 

5. Wilamowitz, op. cit., p. 478 ss. Interprétation stoïcienne, Cicéron, Nat. deor., l,^- 

6. Cf. supra, ch. II, pp. 117-118. 



CHAPITRE V. ^ LES . MYSTÈRES 243 

avaient été établies par les anciens pour l'éducation et le redressement de la 
vie présente, et telle était leur seule utilité ' . Selon les disciples de Plotin, les 
cérémonies saintes garantissaient aux mystes, non un séjour délicieux dans 
l'Hadès souterrain, mais une heureuse ascension vers les astres et la région 
supra-mondaine des essences intelligibles*. Lorsque Maxime pressait Julien 
l'Apostat de se faire instruire par l'hiérophante ^ il savait certainement que 
les vues de ce prélat n'étaient pas opposées à celles des théurges platoniciens. 
Le clergé d'Eleusis n'a donc point guidé les esprits dans les voies nouvelles 
que se fraya l'eschatologie ; il n'en a point dirigé l'évolution, il l'a suivie ; 
et si l'on considère l'action qu'à cet égard il a pu exercer dans l'empire 
romain, elle apparaîtra très restreinte. Le culte secret des deux déesses, 
privilège d'antiques familles sacerdotales, resta toujours attaché à la glèbe 
de l'Attique et inséparable de la religion officielle de l'Etat athénien. Sa 
célébrité sans égale put engager les fondateurs de nouveaux mystères à s'ins- 
pirer de ses rites *, et l'étendue de sa renommée favorisa ainsi son action indi- 
recte. Mais le télestérion d'Eleusis ne possédait pas de succursales^ ; il ne fut 
transplanté ni à AlexandriCj ni à Pergame, et il ne put pas davantage être 
transféré à Rome, bien que Claude y ait songé '^. Les dévots, pour obtenir 
l'initiation, devaient se rendre en pèlerinage à Athènes, et même les Césars 
n'en furent pas dispensés. Ces mystères, restés exclusivement helléniques, ne 
pouvaient faire concurrence à des religions dont les sectateurs, animés d'un 
ardent esprit de prosélytism,e, bâtissaient leurs temples ou ouvraient leurs cha- 
pelles dans toutes les provinces de l'empire, et dont les communautés essai- 
maient et proliféraient de l'Orient à l'Occident et aspiraient à la conversion 
de tout le genre humain. 



Orphisme. — Pausanias^ parlant de la raison secrète qui veut que 1 



on 



I. Epict., III, 21, 15. 

a. Julien, p. 173 a-h ; cf. Salluste phil., 4. ; Bidez, Vie de Porphyre, Gand, 1913, 
P- 22. 

3. Eunape, V. sofh., p. 475, 40 ss.; pp. 476, 29 ss. Didot 5 cf. Bidez, La vie de l'em- 
fereur Julien, Paris, 1930. 

4- Cf. N. C. IX. 

5- Kern, R. E., s. v. « Mysterien », col. 1250. 
6. Suétone, Claude, XXV, 13. 

7- Pausanias, I, 37, 4. 



244 LUX PERPETUA 

s'abstienne de fèves, ajoute : « quiconque a vu les initiations d'Eleusis, ou lu 
les écrits appelés orphiques, sait ce que je veux dire » . Le Périégète marque 
ainsi nettement la différence essentielle qui sépare les mystères athéniens de 
la secte orphique i. D'une part des idées sont suggérées, des sentiments éveillés 
par le spectacle de cérémonies liturgiques, de l'autre une doctrine est révélée, 
ime éthique formulée dans des livres. Cette littérature orphique était vaste : 
elle commença d'être mise en circulation dès le VF siècle avant notre ère, 
et se prolongea jusqu'à l'époque romaine. Le nom célèbre du musicien et poète 
thrace sen'it, comme ceux d'Hermès Trismégiste ou de Zoroastre, à recom- 
mander des compositions de date souvent incertaine et de valeur très inégale. 
Un même drapeau couvrait une marchandise très diverse. Le sujet de ces 
écrits s'étend de la cosmogonie et de la théologie jusqu'aux sciences occultes ^ ; 
livres sacrés sans doute, mais dont le texte n'avait aucune fixité canonique 
garantie pai une autorité ecclésiastique, et qui paraissent avoir été soumis à 
des remaniements continuels. De la plupart de ces ouvrages, et surtout des 
plus anciens, nous n'avons conservé que des citations fragmentaires, parfois 
défigurées par une interprétation tendancieuse. Il n'est pas surprenant que 
réduits à utiliser des sources aussi troubles et aussi intermittentes, les érudits 
aient différé d'avis sur presque toutes les questions qui se posent à propos de 
l'orphisme. Quoi capita, tôt sententiae. 

Cependant certains points essentiels sont assez fermement établis, et l'on 
peut se faire au moins une idée générale de ce que fut la religion cathartique 
et mystique des conventicules orphiques ^ . 

L'orphisme, religion de salut fondée sur des livres, a une doctrine aux, 
contours plus fermes que celle qu'enseignait ou que présupposait la tradition 
liturgique d'Eleusis. Il a élaboré une théologie cohérente où la nature et 1^ 
destinée de l'âme sont déduites de prémisses mythologiques. Dionysos enfant 
a été dépecé et dévoré par les Titans, que Zeus, pour les châtier, a frappés 
de sa foudre. De leurs cendres a été formé l'homme, qui unit ainsi en lui 
un élément pervers provenant des Titans et im principe divin reçu de Dionysos 



1. O. Kern, Orphiconim fragmenta, 1922, avec bibliographie, p. 345 ss. ; reprise et 
cx>mplétée jusqu'en 1938 par Ziegler, R. E., s. v. « Orpheus », col. 1042, 40 ss.. Ont 
paru depuis : Nilsson, Griech. Rel. I (1940), p. 643-662 ; Boulanger, Le salut selon 
rOrphisme (dans Mémorial Lagrange), Pans, 1940. — Littérature orphique : Keydell et 
Ziegler, R. E., s. v. « Orphische Dichtung ». 

2. Cf. infra, p. 248. Festugière, Hermès, I, p. 345. 

3. Cf. N. C, X. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 245 

qu'ils ont absorbé. Le genre humain est par suite entaché, dès son origine, 
d'une contamination « titanique », qui éveille en lui des instincts brutaux 
et lui inflige ici-bas une série ininterrompue de maux*. Il doit se laver de 
cette souillure héréditaire pour que son âme, égalée aux dieux, puisse un jour 
retounier vivre auprès d'eux. Ainsi une conception foncièrement pessimiste 
de notre vie présente un contraste très net avec l'optimisme d'Eleusis, qui 
promettait à ses mystes le bonheur en ce monde comme dans l'autre. A cette 
allégresse, dont un peuple amoureux de la vie se plaisait à jouir sous un ciel 
lumineux, l'orphisme opposa l'amer sentiment d'une déchéance, dont chaque 
individu doit par ses efforts persévérants chercher à se relever. Son passage 
sur cette terre est à la fois pour lui une peine et une épreuve. En punition 
d'un crime ancestral dont elle continue à porter la tare, l'âme est enfermée 
dans un corps (g&iicx.) comme dans un tombeau (ayjp-a), et notre vie corpo- 
relle est en réalité une mort, la mort le commencement de la vie véritable". 
Après le décès, cette âme descendra dans l'Hadès où, suivant ses fautes 
ou ses mérites, elle sera ou châtiée ou récompensée. L'idée d'une rétribution 
future en vertu d'un jugement posthume, est ici nettement affirmée '. Les 
coupables sont condamnés à de longues souffrances. Plongés dans un bourbier, 
ils se verront infliger un supplice approprié à leur pollution morale*, comme 
des pourceaux aiment à se vautrer dans la fange ^, ou bien ils s'épuiseront en 
vains efforts pour remplir un tonneau percé ou pour porter de l'eau dans xm 
crible'', image, suivant Platon, des insensés qui s'abandonnent insatiables à 
des passions toujours inassouvies, en réalité peut-être punition de ceux qui, ne 
s'étant pas soumis aux ablutions cathartiques, doivent, dans l'Hadès, apporter 
constamment, mais en vain, l'eau du bain purificateur'. Alors que les révé- 
lations d'Eleusis n'insistent pas sur les tourments des réprouvés, l'orphisme 
s'est plu à décrire les « maux infinis réservés aux damnés ». L'on a dit de' 



1. Platon, Lois, III, 16, p. 701 b-c ; Plutarque, De esu camium, I, 7, p, 996 c (= 
Kern, fr, aïo). 

2. Platon, Cratyle, p. 400 c (= Kern, fr. 8) ; cf. Philolaos, fr, 14, Diels ; Boyancé, 
R- E, G., 1941, LIV, p. 160 ss. 

3. Platon, Epst., VII, p. 335 a. 

4. Bdpêopoç : Platon, Réf., 363 d; cf. 365 a; Phédon, 69 c (cf. Kern, fr. 4 et 5). 
Allusion déjà chez Asius {Poet. lyr. gr. \ t. II, p. 406) ; souvent mentionné plus tard ; 
cf. Symbol., Index, s. v. 

5. Cf. Plotin, I, 6, 6 (p. 102, Br.). 

6. Platon, Gorgias, 493 b ; Rép., 363 e. 
7- Nilsson, Gr. Rel., I, p. 653. 



246 LUX PERPETUA ; 

lui qu'il avait; été le premier à créer l'Enfer^!. Il est au moins à l'origine de 
cette littérature hallucinante qui, imaginant pour chaque espèce de faute une 
torture raffinée, pourrait nous conduire, en passant par les mythes de Plu- 
tarque et de l'Apocalypse de Pierre, jusqu'à la Divine Comédie de Dante l 

Si, durant sa vie, l'âme s'est efforcée de résister aux instincts bestiaux que 
lui inspirent son union avec le corps et son origine titanique, si elle s'est 
purifiée en se soumettant aux lustrations qu'enseigne une cathartique minu- 
tieuse, si elle s'est imposé le rigoureux ascétisme qu'exige une vie sainte^, 
elle obtiendra les plaisirs que les dieux accordent aux justes : elle aura accès 
« aux prairies sacrées et aux bosquets de Perséphone » * et y passera tout son 
temps en festins où des convives, couronnés de fleurs, s'abandonnent à la joie 
d'une ébriété perpétuelle, comme si, ,dit Platon lion sans ironie, la plus belle 
récompense de la vertu était une ivresse étemelle^. 

Mais les châtiments du Tartare, sauf pour des crimes irrémissibles, ne 
dureront pas à jamais, et de même le bonheur accordé dans les Champs- 
Elysées ne sera que temporaire. La descente dans l'Hadès se place dans l'in- 
tervalle entre deux vies terrestres, car l'âme doit se réincarner pour poursuivre 
sa destinée, soit qu'elle se dégrade davantage en se logeant dans des animaux 
immondes, soit qu'elle passe dans des êtres de plus en plus parfaits. Lorsque 
dans les demeures successives que cette transmigration lui impose, étapes sur 
la voie de la délivrance, elle aura évité toute association et commerce avec 
le corps et aura réussi à répudier tout attachement pour son ^enveloppe char- . 
nelle, et à s'attacher au divin, elle échappera au cycle fatal des générations 
pour s'élever au séjour des dieux®. 

De ces doctrines de l'orphisme grec que subsistait- t-il à l'époque romaine ?i 
Certains érudits ont singulièrement exagéré l'action qu'elles auraient exercée 
sur la religion, l'art et la littérature de cette période. Orphique serait la qua- 
trième églogue de Virgile, orphique l'Apocalypse de Pierre, orphiques les 

1. Cf. Kern, R. E.,s. v. « Mysterien », col. 1287. 

2. Cf. su-pra, ch. IV, p. 21Q ss. 

3. Sur la « vie orphique » (Platon, Lois, VI, 782 c) ; ef. Boulanger, l. c, [sufïdi 
p. 244, n. i], p. 76. 

4. LameUe de Thurium, înfra, N. C. XI. 

5. Platon, Réf., 363 d \ cf. Plut., Compar. Cimonis et LuculU, i, p. 521 ; Nilssoflj 
Gr. Rel., I, p. 651 ss. 

6. Platon, 70 c (avec le 00mm. d'Olympiodore); Lois IX, p. 870 d; Ménon, 81 a, ss. 
Sur la métempsycose, cf. su-pra, ch. IV, p. 197 ss. Sur le retour au divin, Méautis, 
Mélanges Glotz, 1932^ t. II, p. 579 ss. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 247 

peintures de la « Villa des Mystères » à Pompéi, orphiques les stucs de la 
basilique souterraine de la Porta Maggiore. Le courant ascétique et cathar- 
tique qui émut et troubla si profondément la religion grecque au vi^ siècle 
avant notre ère, s'est-il propagé depuis ce passé lointain jusqu'à l'époque des 
Césars ? Si l'on entend par là que les théologies orphiques, avec les puri- 
fications qu'elles comportaient, se sont transmises de mystagogue à mystagogue 
à travers les siècles, comme le rituel d'Eleusis l'a été par les Eumolpides, 
il faut le nier absolument. On ne peut alléguer la moindre preuve qu'il ait 
subsisté eu Italie à la fin de la République ou sous l'Empire une communauté 
orphique avec ses dogmes et ses cérémonies propres. Ni la littérature si abon- 
dante de cette période, ni les inscriptions si nombreuses ne mentionnent 
jamais le nom de dévots s'étant réunis — ou s'étant isolés — pour pratiquer 
un culte ou une vie orphiques. Nous possédons, il est vrai, un recueil 
d'hymnes dits orphiques, datant du lie qu me siècle de notre ère, que l'on 
admet généralement avoir appartenu à une association religieuse d'Asie 
Mineure ' . Mais ils fournissent la preuve la plus décisive de la disparition 
du véritable orphisme. Car on a relevé dans ces poésies composites, fruit 
du syncrétisme de leur âge, une influence stoïcienne très sensible, presque 
prédominante. Notamment pour la question qui nous intéresse ici, l'attitude 
de leur rédacteur est conforme à la réserve généralement observée par le Por- 
tique (p. 123) : c'est à peine si subsiste quelque allusion fugitive à l'im- 
mortalité de l'âme, et les souhaits exprimés se rapportent presque toujours 
à la prospérité et à la moralité de cette existence terrestre^. Du pessimisme 
orphique et de sa dépréciation de la vie humaine, aucune trace. 

Est-ce à dire que l'orphisme avait entièrement disparu et que le vieux 
levain qui, dans la Grèce archaïque, avait produit une si active fermentation 
religieuse, fût alors privé de toute vertu ? Nullement, car tout d'abord la 
doctrine orphique s'appuyait sur des écrits dont une tradition littéraire avait 
assuré la conservation ; et ils obtinrent un regain de faveur et jouirent d'une 
considération accrue, lorsque se répandit la conviction que les sages d'un 
lointain passé avaient été les interprètes d'ime révélation divine à l'aurore de 
l'humanité (p. 136). On lut avec une ferveur nouvelle les poèmes attribués 
au chantre légendaire de la Thrace ; on les remania pour les mieux accorder 
avec l'esprit du jour ; des faussaires en composèrent d'apocryphes jusqu'à la 

1. Guil. Quandt, Or-pheî hymni (édition critique), Berlin, 1941, p. 44*. 

2. Ziegler, R. E., s. v. « Orphische Dichtung », col. 1328, 13 ss. 



248 LUX PERPETUA 

fin du paganisme ^ et même après la chute des idoles, les Néoplatoniciens 
citèrent et commentèrent ces vieux vers, qu'ils détournaient de leur sens pour 
les accommoder à leurs propres spéculations. Orphée devint ainsi un docteur 
es sciences occultes, auteur d'un lapidaire et d'un fatras astrologique. Déjà 
Varron cite un livre intitulé Lyra, qui passait pour être de ce citharède mythique. 
L'instrument heptacorde y était mis en relation avec l'ascension de l'âme à 
travers les sept sphères planétaires^. 

En outre, de très bonne heure, d'étroites relations avaient uni, en Italie 
l'orphisme et l'ancien pythagorisme. Dans leurs conceptions doctrinales et 
leurs préceptes pratiques ils offraient de nombreuses affinités : croyance à 
la métempsycose, châtiments dans l'Hadès et retour de l'âme au ciel, souci 
de pureté et vie ascétique, abstinence de toute nourriture carnée, sont communs 
à tous deux, sans qu'on puisse toujours déterminer sûrement à qui revient 
la priorité. Souvent ce qui est attribué à l'un s'applique aussi à l'autre, et il 
est impossible de discerner ce qui appartient en propre à chacun, tant \t^xi 
interpénétration a. été intime. S'il faut en croire Epigène, source de Clément 
d'Alexandrie et de Suidas, plusieurs écrits orphiques seraient l'œuvre de vieux 
Pythagoriciens. L'hésitation est permise notamment pour ces lamelles d'or 
trouvées dans les tombeaux de Grèce et de Crète, guides qui devaient empêcher 
le mort de s'égarer dans " le royaume des ombres, et lui enseigner les mots 
de passe capables de lui concilier les puissances du monde souterrain^. On 
les a mises en relation avec cette « Descente dans l'Hadès » _où Orphée 
racontait ce qu'il avait vu lorsqu'il s'y était aventuré à la recherche d'Eury- 
dice. Mais l'origine même de ce poème est incertaine, et Epigène lui assignait 
pour auteur le Pythagoricien Kerkops*. Ainsi l'iécole du sage de Crotone s'était 
assimilé bon nombre d'idées orphiques et les avaient converties en sa propre 
substance. Certaines d'entre elles purent donc être remises en valeur quand 
le néopythagorisme reprit de la force et, par son intermédiaire, être trans- 
mises jusqu'à l'époque impériale^. 

Une longue persistance a pu être assurée à des doctrines orphiques, non 
seulement par la philosophie, mais par la religion. Que la secte ascétique ait 

I. Ihiâ,.^ cx)I. 1400 ss. 

2. Cf. Symbol., p. 499, add. à la p. 18, n. 4 ; Ziegler, /. c, p. 1412. 

3. Kern, Orfhic. fragm., 1922, p. 32; Dieis-Kranz, Vorsokr^, I, i, B., p. 17 ss.. 
Cf. N. C, XI. 

4. Epigène chez Clém. Alex., Strom, I, 21, 131, 5 = Kern, fr. 222. 

5. Lamelle d'or du ii^ siècle à Rome, infra, N. C, XI. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 249 

ou n'ait pas pratiqué dès l'origine en Grèce un culte secret réservé aux seuls 
initiés, il est certain qu'elle a influé sur la théologie de certains mystères. 
Une dédicace, récemment découverte à Rome, nous a révélé que les fidèles 
de Mithra avaient identifié leur dieu perse avec le Phanès orphique . La 
raison de cette assimilation est sans doute que l'un et l'autre, lorsqu'ils étaient 
apparus, avait fait briller la lumière dans le monde. Un bas -relief qui repré- 
sente dans le cercle du zodiaque ce Phanès mithriaque sortant de l'œuf cos- 
mique, d'où jaillissent , des flammes, nous montre qu'un syncrétisme intem- 
pérant avait combiné dan's la composition de cette figure divine des éléments 
hétérogènes. Sans doute la quadruple combinaison Zeus-Hélios-Mithra-Phanès 
qu'atteste l'inscription romaine n'est-elle pas antérieure à la syncrasie radicale 
qui, sous l'Empire, prétendait reconnaître dans le panthéon entier des divinités 
solaires. Cependant peut-être les Mages d'Asie Mineure, que nous savons 
avoir subi après les conquêtes d'Alexandre une influence profonde de l'hellé- 
nisme, ont-ils déjà rapproché les antiques poèmes orphiques de leur système 
zervaniste, et assimilé leur premier Principe, le Temps infini, dont était issu 
l'esprit du Bien et celui du Mal, au Chronos soustrait à la vieillesse (àyrjpaoç) 
des rhapsodies et de la théogonie attribuée à Hellanikos*. Les spéculations 
des clergés orientaux sont une mer sans rivages. 

Beaucoup plus anciens et plus intimes furent les rapports établis entre 
l'orphisme et les mystères de Dionysos, Celui-ci était depuis l'époque archaïque 
le dieu principal de la secte, qui voyait dans son démembrement par les 
Titans l'acte primordial dont on tirait toute l'anthropogonie et la cathartique. 
Les Orphiques sont parfois appelés bacchants, et Orphée est souvent donné 
comme le fondateur des mystères bachiques 3. De la sorte ceux-ci, dont la 
diffusion fut immense, ont pu servir de propagateurs à des croyances ou des 
rites qu'ils avaient dès leur origine adoptés. Dans leurs initiations l'œuf cos- 
mique des orphiques, principe de vie, continuait à servir- de symbole *. Au 
point de vue de l'eschatologie, la religion dionysiaque partageait avec les 

1. Patriarca, BmW. arch. comun., 1932, LX, p. 3 ss. 

2. Cf. Mithra et l'orphisme, R. H. Rel., 1934, CIX, pp. 63-72 ; et Ziegler, /. c, ool. 
1349' 52 ss. ; 1352, 10 ss. 

3. Ziegler, R. E., s. v. « Orpheus », ool. 1264 ss.j Kern, R. E., s. v. « Mysterieti », 
ool. 1289. 

4. Boyaiicé, Mélanges Ec. fr. de Rome, 1935, LI, p. 95 ss. — Les termes orphiques, 
relevés dans Plutarque par Méautis {Mélanges, Glotz, 1932, II, p. 79) lui sont parvenus 
par l'intermédiaire des mystères de Bacchus, clairement désignés Consol. ad uxorem, 
p. 6n. 



248 LUX PERPETUA 

fin du paganisme^, et même après la chute des idoles, les Néoplatoniciens 
citèrent et commentèrent ces vieux vers, qu'ils détournaient de leur sens pour 
les accommoder à leurs propres spéculations. Orphée devint ainsi un docteur 
es sciences occultes, auteur d'un lapidaire et d'un fatras astrologique. Déjà 
Varronciteun livre intitulé Lyra, qui passait pour être de ce citharède mythique. 
L'instrument heptacorde y était mis en relation avec l'ascension de l'âme à 
travers les sept sphères planétaires^. 

En outre, de très bonne heure, d'étroites relations avaient uni, en Italie 
l'orphisme et l'ancien pythagorisme. Dans leurs conceptions doctrinales et 
leurs préceptes pratiques ils offraient de nombreuses affinités : croyance à 
la métempsycose, châtiments dans l'Hadès et retour de l'âme au ciel, souci 
de pureté et vie ascétique, abstinence de toute nourriture carnée, sont communs 
à tous deux, sans qu'on puisse toujours déterminer sûrement à qui revient 
la priorité. Souvent ce qui est attribué à l'un s'applique aussi à l'autre, et il 
est impossible de discerner ce qui appartient en propre à chacun, tant leuij 
interpénétration a. été intime. S'il faut en croire Epigène, source de Clément 
d'Alexandrie et de Suidas, plusieurs écrits orphiques seraient l'œuvre de vieux 
Pythagoriciens. L'hésitation est permise notamment pour ces lamelles d'or 
trouvées dans les tombeaux de Grèce et de Crète, guides qui devaient empêcher 
le mort de s'égarer dans le royaume des ombres, et lui enseigner les mots 
de passe capables de lui concilier les puissances du monde souterrain'. On 
les a mises en relation avec cette « Descente dans l'Hadès » joù Orphée 
racontait ce qu'il avait vu lorsqu'il s'y était aventuré à la recherche d'Eury- 
dice. Mais l'origine même de ce poème est incertaine, et Epigène lui assignait 
pour auteur le Pythagoricien Kerkops*. Ainsi l'école du sage de Crotone s'était 
assimilé bon nombre d'idées orphiques et les avaient converties en sa propre 
substance. Certaines d'entre elles purent donc être remises en valeur quand 
le néopythagorisme reprit de la force et, par son intermédiaire, être trans- 
mises jusqu'à l'époque impériale^. 

Une longue persistance a pu être assurée à des doctrines orphiques, non 
seulement par la philosophie, mais par la religion. Que la secte ascétique ait 

I. Ihid.^ col. 1400 ss, 
a. Cf. Symbol.^ p. 499, add. à la p. 18, n. 4 ; Ziegler, /. c, p. 1412. 

3. Kern, Orphie, fragm., igzz, p. 32 j Diels-Kranz, Forsokr^, 1, i, B., p. 17 ss.. 
Cf. N. C, XI. 

4. Epigène chez Clém. Alex., Strom, I, 21, 131, 5 = Kern, fr. 222. 

5. Lamelle d'or du ii^ siècle à Rome, infra, N. C, XL 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 249 

ou n'ait pas pratiqué dès l'origine en Grèce un culte secret réservé aux seuls 
initiés, il est certain qu'elle a influé sur la théologie de certains mystères. 
Une dédicace, récemment découverte à Rome, nous a révélé que les fidèles 
de Mithra avaient identifié leur dieu perse avec le Phanès orphique . La 
raison de cette assimilation est sans doute que l'un et l'autre, lorsqu'ils étaient 
apparus, avait fait briller la lumière dans le monde. Un bas-relief qui repré- 
sente dans le cercle du zodiaque ce Phanès mithriaque sortant de l'œuf cos- 
mique, d'où jaillissent des flammes, nous montre qu'un syncrétisme intem- 
pérant avait combiné dans la composition de cette figure divine des éléments 
hétérogènes. Sans doute la quadruple combinaison Zeus-Hélios-Mithra-Phanès 
qu'atteste l'inscription romaine n'est-elle pas antérieure à la syncrasie radicale 
qui, sous l'Empire, prétendait reconnaître dans le panthéon entier des divinités 
solaires. Cependant peut-être les Mages d'Asie Mineure, que nous savons 
avoir subi après les conquêtes d'Alexandre une influence profonde de l'hellé- 
nisme, ont-ils déjà rapproché les antiques poèmes orphiques de leur système 
zervaniste, et assimilé leur premier Principe, le Temps infini, dont était issu 
l'esprit du Bien et celui du Mal, au Chrpnos soustrait à la vieillesse (àyYjpaoç) 
des rhapsodies et de la théogonie attribuée à Hellanikos*. Les spéculations 
des clergés orientaux sont une mer sans rivages. 

Beaucoup plus anciens et plus intimes furent lés rapports établis entre 
l'orphisme et les mystères de Dionysos. Celui-ci était depuis l'époque archaïque 
le dieu principal de la secte, qui voyait dans son démembrement par les 
Titans l'acte primordial dont on tirait toute l'anthropogonie et la cathartique. 
Les Orphiques sont parfois appelés bacchants, et Orphée est souvent donné 
comme le fondateur des mystères bachiques 3. De la sorte ceux-ci, dont la 
diffusion fut immense, ont pu servir de propagateurs à des croyances ou des 
rites qu'ils avaient dès leur origine adoptés. Dans leurs initiations l'oeuf cos- 
mique des orphiques, principe de vie, continuait à servir- de symbole*. Au 
point de vue de l'eschatologie, la religion dionysiaque partageait avec les 

1. 'Patriarca, Bull. arch. comun.^ 1932, LX, p. 3 ss. 

2. Cf. Mithra et l'orfhisme, R. H. Rel., 1934, CIX, pp. 63-72 ; et Ziegler, l. c, ool. 
1349, 52 ss. ; 1352, 10 ss. 

3. Ziegler, R. E., s. v, « Orpheus », ool, 1264 ss.; Kern, R. E., s. v. « Mysterien », 
col. 1289. 

4. Boyancé, Mélanges Ec. fr. de Rome, 1935, LI, p. 95 ss, — Les termes orphiques, 
relevés dans Plutarque par Méautis {Mélanges, Glotz, 1932, II, p. 79) lui sont parvenus 
par l'intermédiaire des mystères de Bacchus, clairement désignés Consol. ad uxorem, 
p. 6n, 



250 LUX PERPETUA 

Orphiques la croyance au festin étemel réservé aux initiés : elle l'a répandue 
dans tout le monde gréco-romain et, comme nous allons le voir,' elle l'a fait 
vivre, sous des formes successives, jusqu'à la fin du paganisme, et même au-delà. 

* 
* * 

Bacchus*. — Aucun des mystères de l'antiquité n'a été plus largement 
répandu à l'époque romaine, que ceux de Bacchus. De même que, selon la 
légende, Dionysos parcourut le monde en triomphateur, ainsi ses thiases 
conquirent des adeptes dans toutes les régions de l'Empire. Parmi les religions 
païennes de salut, nulle ne fut plus populaire, et par suite nulle n'a exercé 
une action plus étendue sur la croyance à l'immortalité. Les sculptures des 
sarcophages et des stèles sépulfcrales^, les peintures des caveaux funéraires^ 
reproduisent en quantité innombrable des scènes empruntées à la légende ou 
au culte de Bacchus, les ébats des Satyres et des Ménades qui forment son 
cortège, et des emblèmes dionysiaques tels que masques de théâtre ou 
canthares d'où naissent la vigne et le lierre, consacrés à ce dieu de la végé- 
tation * . 

Le .culte de Dionysos originaire de Thrace et de Phrygie s'était répandu en 
Grèce aux viii^" et vil^ siècles, et il avait introduit chez un peuple épris, même 
dans sa religion, d'ordre, de mesure et de raison, une dévotion emportée, déli- 
rante, extatique, qui s'y propagea, d'abord parmi les femmes, avec la violence 
d'une épidémie. Ce dieu barbare fut longtemps adoré avec une frénésie 
sauvage. Dans l'exaltation de leurs orgies nocturnes, les Ménades, après des 
courses furibondes et des danses échevelées, étaient saisies d'une « folie sacrée » " 

1. La bibliographie jusqu'à l'année 1935 est donnée par Kern, R. E., s. v. « Mys- 
terien », col. 1314. Ajouter. Festugière, Revue biblique, 1935, XLIV, pp. 192 ss., 371 ss.; 
Nilsson, Griech. Rel., I, 1941, p. 532-568, qui traite en détail de la période ancienne ; 
Loisy, Mystères, pp. 213, 223. Pour l'époque romaine, cf. Relig. orient., pp. 195 ss. ; 
303 ss.. Inscription de Torrenova : Am. J. A., 1933, XXXVII, pp. 215-261 ; cf. Wila- 
mowitz, Glaube der Hellenen, II, p. 290. — Sur les (rûp-êoAa cf. swpra, p. 237, n. 4. 

2. Scène d'initiation sur un sarc. de la villa Médicis, M. Cagiano di Azevedo {Istituto 
d'archeol., opère d'arte, XIII), 1942 ; M. Lehman-Hartleben et Olsen, Dionysiac sarco- 
■phagi in Baltimore, 1942 ; cf. Am. J. A., 1943, XLVII, p. 146. 

3. Peintures de l'Isola^ sacra : Calza, Not. Scavi, 1928, p. 153 ss.. Cf. Carcopino, 
Bull. Ant. France, 1928, p. 305 ; "Wilamowitz, Studi ital. filologia class., 1929, VIIIj 
p. 89 ss. 

4. Cf. Stèle d'Antibes, p. 5 ss. 

5 . Platon, Phèdre, 265 a. L'analyse que Rohde a faite dans Psyché (II *, p. 15 ss. 
= tr. fr. 280 ss.), de l'enthousiasme dionysiaque, compte parmi les pages les plus for- 
tes de ce livre remarquable. 



CHAPITRE V. -• LES MYSTÈRES 251 

et déchiraient des chevreaux ou des faons, dont elles mangeaient crus les 
morceaux sanglants, pensant s'assimiler ainsi les vertus divines de la bête 
immolée. Ou bien elles se revêtaient de la dépouille fraîche de leur victime 
pour s'identifier ainsi avec leur dieu. Ailleurs dans leurs « omophagies » 
c'était un taureau, forme animale de Dionysos, dont les mystes dépeçaient 
et dévoraient les chairs pantelantes ^ comme autrefois les Titans avaient mis 
en pièces Zagreus enfant et consommé ses membres. Les sacrifices humains, 
qui transformaient les banquets rituels en ripailles de cannibales, n'avaient 
peut-être pas disparu partout, même à l'époque de la plus haute civilisation 
hellénique *, 

D'autre part le culte du phallus fut étroitement associé à celui de Dionysos^, 
et il resta toujours un élément essentiel des cérémonies sacrées, soit que, dressé 
et de dimensions énormes, il fût promené dans des processions accompagnées 
de chansons grivoises, soit que, placé avec d'autres symboles dans le van 
mystique, il fût découvert au cours de l'initiation. Si Bacchus lui-même n'est 
pas ithyphallique, ses compagnons, Satyres et. Silènes, le sont démesurément, 
et par suite les acteurs comiques furent, à l'origine, pourvus de ce membre 
postiche. L'organe de la fécondation animale était censé favoriser aussi la 
fertilité des champs, et il appartenait par là aux dieux de la végétation. Mais 
on le trouve en outre placé sur les tombeaux, et cet emblème de la génération 
y apparaît comme tm symbole de la vie nouvelle, qui doit renaître de la 
mort*. Peut-être interprétait-on de même les rites d'initiation où il était mis 
en contact avec le myste, auquel il aurait assuré l'immortalité ^ Elément 
essentiel de la liturgie dionysiaque, le phallus n'en fut jamais éliminé : on 
put réduire l'importance des « phallophories » et autres exhibitions provo- 
cantes, non les supprimer. Ainsi les bacchanales ne perdirent jamais entiè- 
rement leur caractère brutal et impudique, héritage d'un passé inculte. 

Cependant lorsqu'elles furent introduites dans les cités grecques, quand, 
plus tard, elles furent adoptées par les rois d'Egypte et de Pergame, les pou- 
voirs publics s'efforcèrent de leur enlever ce qu'elles pouvaient avoir de cho- 

1. Arnobe, X, 19 ; cf. Haussoullier, R. E. Gr., 1919, XXXII, p. 256 ss. ; Nilsson, 
Gr. Rel., 1, pp. 145, 543. 

2. Relig. orient., p. 307, n. 26 ; cf. Kern, l. c, p. 1305, 60. 

3. Am. J. A., /. c.,\_su-pra, p. 250, n. i], p. 252 ; Nilsson, p-. ^^j ss. 

4. Aux phallus funéraires a succédé Priape, qui est un phallus anthropomorphisé ; 
CIL, VI, 30992 : « Custos sepulchri pêne destricto deus, ego siim mortis et vitai locus » ; 
cf. Saglio-Pottier, Dict., s. v. « Priapus », col. 646. 

5. Am. J. A., /. c, p. 252, n. 3 et pi. XXXII, 2. 



252 



LUX PERPETUA 



quant et de répréhensible, en les soumettant à une stricte surveillance. Elles 
furent peu à peu hellénisées et humanisées. Ptolémée IV Philopator, tatoué 
lui-même de la feuille de lierre, qui marquait l'appartenance à la grande 
confrérie dionysiaque, publia un édit enjoignant à tous ceux qui dans le pays 
initiaient aux mystères de Bacchus de se présenter à Alexandrie devant un 
fonctionnaire royal ^ : ils lui feront connaître par qui le culte leur a été 
transmis depuis la troisième génération, et il lui remettront sous pli scellé la 
teneur de leur tradition sacrée. Manifestement Philopator voulait soumettre au 
contrôle de l'Etat une religion qu'il avait officiellement reconnue ; mais le 
décret lui-même fournit la preuve de la variété des pratiques et des écrits 



Où Oéfjiiç Èv- 

To09a XEiffô • 

ai l [xè(= el [iT]) TÔv ^e- 

« A nul n'est^permis 

de reposer ici, 

sinon à qui 

fut fait bacchant ». 




Tov|Kfëpr?0 î 



Fig. 6. — Cimetière de Bacchants. 

admis dans les thiases. Ceux-ci n'ont nulle part reproduit un type uniforme, 
comme le prouve la diversité de la titulature mentionnée daris les inscriptions. 
Ils ne s'astreignirent pas au conformisme des mystères orientaux ; ni leur 
doctrine, ni leur organisation n'eurent jamais la même homogénéité. Dans 
bien des cités des conventicules fondés par des particuliers subsistèrent à 
côté du culte de l'Etat ; et des observances aberrantes s'y maintinrent ou y 
naquirent. Protégés par le secret dont ils s'entouraient, ils pouvaient échapper 
à toute réglementation policière, et la fureur des anciennes orgies s'y main- 
tenait parfois dans des rites grossiers, délirants et même homicides, 2. Dans 
les pays où l'extatisme était endémique, comme l'Asie Mineure et l'Afrique, 



1. Rel. orient., p. 196, et 305, n. 12. — Cf. infra, N. C, XXV. 

2. Plut., Quaest. gr., 38, p. 299 c j cf. Rohde, tr. fr., p. 300 ; Rel. orient., p. 198, 
n. 26 ; Am. J. A., /. c, p. a6o. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 253 

les magistrats des cités eux-mêmes participaient, sous les Césars, à la folie 
publique des bacchanales ' . 

Il est certain que les thiases furent introduits en Italie dès l'époque de la 
plus ancienne colonisation grecque". Une inscriptibn de Cumes nous montre 
qu'au début du V^ siècle ils avaient leurs cimetières particuliers (fig. 6), où. 
seuls les initiés étaient admis ^ et d'autres indices nous montrent que le dieu 
du vin était aussi dans la Grande Grèce le dieu des morts*. 

Platon ^ fait dire à un Lacédémonien : « A Tarente chez nos colons, j'ai 
vu toute la ville s'enivrer à l'occasion des Dionysies, mais rien de pareil ne 
se passe chez nous ». On peut se figurer quels débordements provoquait 
le carnaval bachique dans une ville opulente adonnée aux plaisirs. Or ce 
sont probablement des captifs, ramenés à Rome après la prise de Tarente^, 
qui y introduisirent ces mystères, que devait interdire rigoureusement le sénatus- 
consulte des Bacchanales, en 192. Les beuveries bruyantes et violentes de 
banquets, les libations capiteuses qui faisaient perdre la raison, le dévergon- 
dage favorisé par un culte phallique dans des réunions nocturnes de mystes 
des deux' sexes, devaient faire condamner par la stricte et froide moralité 
romaine ces conventicules occultes, même si le meurtre de Dionysos enfant 
déchiré par les Titans n'y était pas reproduit par l'immolation de victimes 
humaines \ Sur l'ordre du Sénat les sociétés bachiques furent dissoutes et 
leui's adeptes traqués dans toute la Grande Grèce comme à Rome. Après cette 
répression impitoyable le silence règne sur la présence de thiases en Italie 
pendant un siècle et demi. Mais la surveillance des autorités ne se relâcha pas. 
En 139 des sectateurs de « Jupiter Sabazius » — proche parent de Dio- 
nysos, — qui ideritifiaient leur dieu phrygien avec le lahvé Sabaoth des Juifs, 
furent expulsés; par le préteur en même temps que les astrologues « chaldéens ^ » , 

1. Lucien De saltat., 79; Augustin, Epist., 17, 4; cf. Strabon, XI, p. 512; Am. 
J. A., /. c, p. 234, n. 8. 

2. Relig. or., p. 197; Kern, R. E., s. v, « Mysterien », col. 1304 ss.; Maiuri, La 
villa dei Misteri, 193 1, p. 165 ss. 

3. Relig. or., l. c, fig. 12. Cf. infra, N. C, X. 

4. Relig. or., p. 305, n. 14 ss. ; Kern, l. c, col. 1313. 

5- Platon, Lois, 637 b. Cf. Wuilleumier, Varente, 1939, p. 496 ss. 

6. Relig. orient., p. 197. 

7- Relig. or., p. 198 s.. Controverses sur le S, C. des Bacchanales, cf. Frânkel', Her- 
mès, 1932, LXVII, p. 369 ss.; contesté par T. Keil, Ibid., 1933, LXVIII, p. 276. Cf. 
Krause, ibid., 1936, LXXI, p. 214. — Au point de vue juridique, cf. Béquignon, R. A., 
194I) XVII, p. 184; au point de vue religieux, Méautis, R, E. A., 1940, XLII, 
P- 476 ss. 

8. Rel. or., p. 60 ss.; 306, n. 25. ; ; - : ! . 



254 LUX PERPETUA ! ; ; 

Une brève indication d'un scoliaste nous apprend que César « transporta 
le premier à Rome » les cérémonies de Liber pater', c'est-à-dire qu'il y 
réintroduisit le culte bachique et que celui-ci, qui y resta pratiqué, ' faisait 
remonter son origine à un acte du dictateur. Sans doute César, pour donner 
satisfaction à des tendances mystiques qui commençaient à s'affirmer dans la 
population mêlée de l'Urbs, voulut-il y transférer des bacchanales assagies 
et policées,, telles qu'on les célébrait à Alexandrie, alors la ville modèle dont 
Rome aimait à s'inspirer. D'autre part la grande dédicace de Torrenova 
nous a appris comment, sous les Antonins, de hauts fonctionnaires originaires 
d'Asie Mineure purent instaurer dans la capitale un thiase nombreux, orga- 
nisé comme ceux de leur patrie "^ Le culte romain de l'Empire apparaît ainsi 
comme le successeur de ceux dont les excès avaient été bannis ou tempérés 
dans les Etats bien ordonnés des Ptolémées et des Attalides. De même à 
Athènes, sous les Antonins, les règlements des lobacches témoignent du souci 
de maintenir la décence, d'éviter toute altercation dans des réunions où l'ébriété 
pouvait favoriser le désordre ^ 

Cette transformation progressive de la religion dionysiaque affecta profon- 
dément sa conception de l'immortalité. Aux origines lointaines des baccha- 
nales, l'exaltation morbide qu'elles provoquaient était probablement, comme 
dans les fêtes des tribus sauvages, la seule jouissance qu'on y recherchât, la 
seule fin qu'on se proposât*. Cette folie collective secouait le joug qui pesait 
sur la conscience de l'homme raisonnable, et elle semblait lui communiquer 
une puissance surhumaine. La surexcitation pathologique produite par des 
danses giratoires et des courses épuisantes, par une tension nerveuse de l'être 
entier poussée jusqu'au paroxysme, provoquait des hallucinations où les mystes 
se figuraient commander à toute la nature. Les bacchantes, lorsqu'elles étaient 
possédées, faisaient couler des rui'sseaux de miel et de lait^. L'extase (^exaTacrtç) 
est proprement la « sortie » de l'âme qui, quittant passagèrement sa demeure 
corporelle, s'affranchit de toutes les limitations de sa condition normale. Cette 
âme devient semblable à son dieu, ou pour niieux dire ce dieu la possède 
(xaTÉyei) et il s'identifie avec elle. La participation aux orgies, l'enthousiasme 

1. Servius, Ed., V, 29 : « Caesarem constat primum sacra Liberi patris Rotnant 
transtulisse » . 

2. Cf. supra, p. 250, n. i. 

3. Dittenberger, Syll.^, aP 1109. 

4. Cf. Rohde, l. c. Isupra, p. 250, n. 5]; Festugière, /. c. [p. 250, n,j], p. 196 ss. 

5. Platon, Ion, p. 534^5 cf. Eurip., Bacch., 708 ss. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 255 

qu'elles produisent, ont pour effet de faire du myste un bakkhos. Ainsi devait 
grandir nécessairement l'idée qu'il partageait la vie impérissable de la divinité 
à laquelle il s'était égalé, en laquelle son âme était absorbée. De même que 
Dionysos avait eu sa passion, et après avoir péri était ressuscité, de même 
ses serviteurs devaient après leur trépas renaître pour l'éternité. 

Quand les bacchanales furent devenues, dans les villes grecques ou romaines, 
une fête de citadins, le ménadisme n'y survécut guère que dans la persistance 
d'une musique bruyante et de danses rituelles. Plus de courses folles à travers 
la nuit, où l'ébranlement de l'organisme surexcité le faisait communier avec 
toutes les forces animales et végétales de la nature. Pour élever l'homme 
au-dessus de sa médiocrité quotidienne, pour qu'il s'évade de ses préoccupa- 
tions ordinaires, il ne reste que le vin, et la possession divine devient unique- 
ment celle que produit l'ivresse des repas sacré. Il en résulta une prépon- 
dérance marquée donnée à cette forme de jouissance dans la conception de 
la vie future, sans que cependant l'idée primitive ait disparu. Tous les trans- 
ports religieux qui pouvaient ravir les mystes en ce monde nourrissaient leur 
âme d'espérances, et leur faisaient attendre le renouvellement indéfini de 
joies aussi profondes dans une autre vie. 

Parfois on se représentait les initiés célébrant encore dans les Champs- 
Elysées les cérémonies des bacchanales et les orgies tumultueuses des thiases, 
transportés par le mouvement rythmique des danses et le son des flûtes et 
des cymbales. « Ranimé, tu vis parmi les prés fleuris, où t'accueillent, dans 
la troupe des , Satyres, les mystes de Bacchus marqués du sceau sacré et les 
Naïades porteuses de corbeilles, afin que derrière les torches tu entraînes le 
cortège en fête, » dit un père s'adressant à son fils dans une épitaphe de 
Macédoine*. Les sarcophages représentent fréquemment les ébats des bien- 
heureux avinés bondissant au son des cymbales et à la lueur dés torches dans 
le paradis dionysiaque ^. Mais dans le culte romain de Bacchus, l'acte essentiel 
était la participation à des repas rituels, parfois égayés par des danses et 
accompagnés d'une musique qui, croyait-on, purifiait les âmes. Les convives, 
puisant largement dans le cratère la liqueur que selon la légende la présence 
de leur dieu avait suffi à faire jaillir, étaient bientôt échauffés par les vapeurs 
du vin et s'abandonnaient à une joyeuse ébriété. Cette ivresse qui délivrait 

I. CIL, m, 686 = C. £., 1233 ; cf. Perdrizet, Mythes et cultes du Rangée, 1910, 
P- 96 ss. ; Symbol., p. 285. — Cortège semblable des mystes de Cybèle : Properce, IV 
[V], 7, 60. — Cf. infra, N. C, XXV. 

a. Symbol, pp. 339, 344, 372, 418. 



2jé LUX PERPETUA i 

l'esprit des soucis et donnait l'illusion d'une vie plus heureuse et plus intense, 
était regardée, nous le disions, comme une possession divine. Elle était unie 
anticipation de la béatitude d'outre-tombe qu'assurait aux mystes l'admission 
à ces banquets liturgiques. Mollement étendus dans des prés parfumés de 
senteurs exquises et éclairés d'une pure lumière, les initiés, couronnés de 
fleurs, devaient prendre part à. tm festin étemel, où un vin inépuisable leur 
verserait l'oubli de toutes les peines et les mettrait continuellement dans cet 
état d'euphorie dont ils avaient eu un avant-goût sur la terre*. 

Les Orphiques et les Pythagoriciens avaient aussi imaginé la félicité d'outre- 
tombe sous la forme d'un banquet perpétuel", et il est difficile de savoir s'ils 
'ont transmis cette conception aux mystères de Dionysos ou s'ils l'ont reçue 
.d'eux. Ses origines se perdent dans la nuit de la préhistoire. La participation 
à un repas a été un mode d'admission de l'étranger dans le clan, de la réception 
de l'hôte dans la tribu, avant de devenir celui de l'introduction d'un profane 
dans une famille religieuse'. Mais certainement aucun culte n'a autant contri- 
bué que celui de Bacchus à la diffusion de la croyance eschatologique dérivée 
de ce vieil usage. C'est lui surtout qui a inspiré la composition et' provoqué 
la multiplication infinie de ces bas-reliefs funéraires représentant le mort 
héroïsé et banquetant qui ont été reproduits sur toute l'étendue de l'empire 
romain*. ^ 

Les plaisirs de la table promis aux bienheureux n'étaient pas d'une qualité 
très relevée, et Platon en parlait déjà avec quelque dédain^. Les jouissances 
matérielles attendues par les dévots pouvaient prendre dans leur esprit une 
forme grossière et même équivoque lorsqu'ils étaient des hommes grossiers 
et sensuels. Le culte du dieu de l'ivresse, où les rites phalliques restaient 
essentiels, favorisait, avec les excès de la boisson, d'autres écarts d'un déver- 
gondage religieux. Nous en trouvons la preuve dans un hypogée voisin de 
la Catacombe de Prétextât, et qui servait à la sépulture des fidèles deSabazius", 
dieu thraco-phrygien proche parent de Dionysos, si même il ne faut pas 
l'identifier avec lui. Les peintures fameuses, qui décorent un caveau, nous 



I. Cf. Relig. or., p. 203 ; Symbol., p. 37a. 

2. Orphiques, supra, p. 246. — Pythagoriciens : Diogène Laërce, VIII, 38 ; cf. Sym- 
bol., p. 372, n. 3. 

3. Cf. sufra, p. 237 ss. 

4. Cf. Symbol., p. 419 ; et swpra, p. 253. 

5. Cf. su-pra, p. 246, n. 5. 

6. Relig. or., p. 60 ; p. 228, n. 62 ; Symbol., pp. 102, 418. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 



257 



montrent la défunte Vibia emportée par Pluton et conduite dans le monde sou- 
terrain (fig. 7). Son « bon ange » y introduit son ombre voilée dans le jardin 
de délices où sept « prêtres pieux » sont attablés. Mais leur piété s'accommoda,it 
d'une morale complaisante. Les inscriptions de cet hypogée recommandent de 
manger, de boire et de se donner du bon temps tant que l'on vit ; et les 
divertissements qu'elles préconisent ont une saveur erotique très accusée ^ 
Parmi les populations barbares de l'Anatolie, d'où Sabazius est originaire, 




Fig. 7. — Introduction, de Vibia au banquet des bienheureux. 

les vieilles dévotions aux divinités agraires de la fécondité, comme l'était 
Priape en Mysie, avaient gardé un naturalisme btutal, et l'on voit s'exprimer 
crûment dans certaines épitaphes le souhait d'obtenir encore dans l'autre vie 
les plaisirs amoureux que l'on s'est accordés sans vergogne et sans retenue 
sur la terre ^. Parfois des époux donnent à ce même désir l'apparence de la 
légitimité en formulant le vœu de se retrouver dans leur lit conjugale 

1. CIL, VI, 142 = C. E., 317, « Manduca, [b]ibe, lude et veni ad me. Cum vives 
benefac, hoc tecum feres... qui basia, voluptatem, iocum alumnis suis dédit » ; cf. Rel. 
orient., 198 et 306, n. 25. 

2. Cf. Une pierre tonibale erotique de Rome (A. C, 1940, IX, p. i ss.). Repré- 
sentatipns lobscènes sur les sarcophages : Carmina Salmas., 319 (Riese, Anthol. lat., 
I> p. 263). Cf. Friedlânder, Sittengesch., III, p. 305, n. 5 ; Fris Johansen, Front the 
collections of. the Ny-Carlsberg Glyptothek, III, 1942, p. 133. 

3. Cf. Symbol., p. 87, n. 3 ; 84, n. i ; Reclus, La survie des ombres, Paris, 1908, 
P- 174 8S. 

«7 



258 LUX PERPETUA 

Les croyances traditionnelles de la religion dionysiaque furent purifiées, 
tout au moins pour les dévots éclairés, lorsque la philosophie, qui fut souvent 
l'éducatrice des mystères, fit prévaloir la doctrine de l'immortalité astrale. 
Le symposion de l'Hadès fut transporté au ciel. Sans doute les Pythagoriciens 
furent-ils les premiers à opérer ce transfert. Usant d'une allégorie, ils ensei- 
gnaient que celui qui a suivi la route escarpée de la vertu, arrivé au sommet 
de la rude montée, pouvait se délasser de ses peines et obtenir le salaire de 
son labeur . Il prenait part dans la clarté sereine de l'éther au festin dès 
bienheureux. A leur exemple Platon, dans un mythe du Phèdre 2, parle des 
âmes immortelles qui gravissent la pente ardue du firmament pour devenir, 
au sommet de la voûte céleste, les commensaux des dieux. De telles interpré- 
tations pouvaient être acceptées d'autant plus aisément par la religion diony- 
siaque que selon la mythologie certains mortels, parmi lesquels Bacchus, 
avaient par une apothéose obtenu d'être admis à la table des Olympiens et 
de s'y désaltérer avec eux de nectar, breuvage d'immortalité. Mais dans les 
mystères tout initié parfait devenait un bakkhos et par suite devait partager 
le sort de son dieu. L'admission au banquet olympique, qui avait été longtemps 
le privilège exceptionnel de quelques héros, devint ainsi le prix accordé à la 
vertu de toutes les âmes pieuses. Une quantité de stèles fiméraires, qui opposent 
au labeur terrestre du défunt, figuré à la partie inférieure de la pierre tombale, 
le repas qui en orne la partie supérieure, mettent ainsi en relation les mérites 
que s'est acquis l'homme de bien avec la jouissance paisible qui en sera la 
rétribution^'. 

Le mythe du Phèdre assura la persistance de la notion du festin céleste 
chez les derniers Néoplatoniciens. Mais ceux-ci donnaient nécessairement de 
l'ivresse des âmes qui y étaient conviées, une interprétation spirituelle et 
l'expliquaient comme le ravissement de la raison pénétrée par l'intelligence 
divine*. Le christianisme devait hériter de la conception païenne ainsi épurée, 
et se figurer le festin céleste dans la quiétude constante de la lumière éternelle. 
Une allégresse perpétuelle y réjouissait des convives immortels dans la douce 
splendeur du jardin des béatitudes^. 

I. Cf. Symbol., pp. 37 j, 421 ss. 
a. Platon» Phèdre, 247 a. 

3,. Symbol.^ p. 432 ss.. Cf. Schrôder, Bonner Jahrbûcher, 1902, CVni, p. 47 ss. 
4. Symbol., p. 378, n. 4 \ cf. Plotin, VI, 7, 35. 
^. Infra,. p. ;jo2 et note 4. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES , 359 



IL — Les cultes orientaux V 



Aux mystères depuis longtemps célébrés dans les cités helléniques ou hellé- 
niséeSj et dont l'influence s'étendit sous l'Empiré aUx pays latins, vint s'ajouter 
celle des religions orientales., successivement propagées en Occident et qui 
devaient profondément transformer le paganisme romain. 

L'Asie Mineure, la première, lui fit accueillir ses dieux. Vers la fin de 
la deuxième guerre punique, en 205, Cybèle et soft pârèdre Attis furent offi- 
ciellement adoptés par le peuple romain. Dès lors la pierre noire, symbole 
de la déesse de Pessinonte, fut adorée dans un temple qu'on lui construisit 
sur le Palatin. Mais le clergé exotique et équivoque qui le desservait fut soumis 
à une étroite surveillance. C'est seulement sous le règne de Claude que les 
fêtes de la Magn-a Mater acquirent une soleimité impressionnante ; et des céré- 
monies barbares prirent alors une signification spirituelle qui fit désormais 
leur valeur» 

Dès le temps de Sylla, les mystères d'Isis et dé Sérapis, venus d'Alexandrie 
et déjà répandus dans le midi de l'Italie, s'introduisirent dans la capitale. 
Malgré ' l'opposition persistante du Sénat et les persécutions violentes qu'ils 
subirent jusqu'au règne de Tibère, ils ne cessèreiit de conquérir de nouV<eaux 
fidèles dans la péninsule et dans les provinces. Depuis Caligula, le culte égyp- 
tien, non seulement toléré, mais favorisé par les Césars, déploya à Rome dans 
des temples magnifiques la pompe émouvante de sa liturgie, et il compta une 
foule de dévots dans le monde grec et latin. Récemment encore on a exploré 
sur la pente de l'Aventin des salles oii se réunissait un collège modeste, 
composé de petites gens, qui prouve combien la dévotion égyptisante s'était 
répandue dans la plèbe romaine 2. 

Un peu plus tard arrivèrent les dieux sémitiques : l'Atargâtis, ou « déesse 
Syrienne » d'Hiérapolis, l'Adonis ou Tammouz phénicien, le Jupiter ou Hadad 
d'Héliopolis, les Baals de Damas et de Dolichè en Commagène, le Bel et 
le Malachbèî palmyriens, le Dusarès arabe, d'autres déités encore furent trans- 
portées en Occident par les marchands, les esclaves, les soldats orientaux. La 

1- Diffusion des mystères orientaux : cf. Relig. (yrienhi p, i8 as. 

2- Cf. C.-R. Acad. Inscr., 1945, p. 396. 



26o LUX PERPETUA ! 

propagande de divers clergés s'intensifia à partir du premier siècle, et ils 
atteignirent l'apogée de leur puissance à l'époque des Sévères. La théologie 
qu'ils enseignaient, liée à l'astrologie, avait conçu de la divinité une idée 
beaucoup plus élevée et plus scientifique que celle de l'ancien anthropomor- 
phisme, et ce fut surtout à cet égard qu'ils furent les prédicateurs d'une 
vérité nouvelle. 

Enfin les mystères de Mithra firent connaître en Europe le mazdéisme 
hellénisé que professaient les Mages établis en Asie Mineure. Introduits dans 
la plèbe romaine par les prisonniers ramenés du Levant par Pompée, ils 
virent grandir leur puissance jusqu'au IIF siècle, où cette religion perse parut 
un moment balancer la victoire du christianisme. Elle comptait à Rome, à Ostie 
et en Italie un nombre impressionnant de spelaea, cryptes souterraines où les 
mystes prenaient part à des repas sacrés, et elle s'était propagée à la péri- 
phérie de l'Empire sur toutes les frontières, enseignant aux soldats une morale 
impérative et virile, fruit du dualisme iranien. 

Quelle fut, sur les idées eschatologiques, l'action, de cette foule disparate de 
sectes hétérogènes qui apportèrent en Europe des croyances originaires de 
toutes les régions du Levant, il serait impossible, avec les pauvres documents 
dont nous disposons, de le définir pour chacune ; mais certains faits essentiels 
peuvent être reconnus avec certitude. 

Une première observation s'impose. Tous ces cultes barbares, lorsqu'ils 
arrivèrent à Rome, avaient été plus ou moins profondément hellénisés. Leurs 
dieux avaient été assimilés aux Olympiens, leur langue liturgique était en 
général le grec *, leurs doctrines trahissent une influence sensible de la, philo- 
sophie hellénique, en particulier du stoïcisme ou du pythagorisme. Point 
plus important pour le sujet qui nous occupe, la plupart avaient pris la forme 
de mystères, c'est-à-dire qu'ils prétendaient assurer le salut de leurs fidèles 
par des cérémonies occultes, que l'initié s'engageait sous serment à ne pas 
révéler^. Le prestige sans égal dont jouissaient les mystères d'Eleusis rend 
probable qu'ils aient été imités dans l'organisation de ces nouvelles dévotions. 
Une double tradition veut que l'Eumolpide Timothée soit intervenu à l'époque 
de Ptolémée, lors de la fondation du culte de Sérapis, et qu'il ait écrit sur 
la légende de la Grande Mère, probablement comme interprète des promesses 

1. Même dans le culte romanisé de la. Magna mater : Servius, Georg., II, 394 : « Hynuii 
Libero apud Graecos graeca, apud Latinos latina voce dicuntur. Hynmi vero Matris 
deum ubique propriam, i. e. graecam, linguam requirunt ». 

2. Cf. supra, p. 237, n. i. Voir N. C, XII. ; ^ 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 261 

d'immortalité qu'on voulait y reconnaître \ De même que dans la Grèce 
ancienne les Éleusinies étaient accessibles à tous les Hellènes (p. 241), dans 
le monde cosmopolite issu des conquêtes d'Alexandre les mystères voulurent 
être universels. Les fonctions religieuses, qui étaient auparavant particulières 
à un peuple ou réservées à une caste,, purent désormais être remplies par tous 
les hommes, quelles que fussent leur race et leur origine ; mais il fallut que 
la parenté spirituelle créée par une initiation remplaçât le lien du sang, qui 
unissait jadis les membres d'un clergé héréditaire ou les fidèles d'une même 
nation. 

Le rituel est souvent plus conservateur que la mythologie, et celui des cultes 
orientaux a gardé certaines formes qui doivent remonter à l'époque lointain)e 
où une religion animique se figurait les arbres de la forêt doués d'une vie 
divine comme les plantes des champs cultivés. De même que les autres essence 
à feuillage persistant, le pin passait pour receler une chaleur interne, qui le 
soustrayait à la caducité et lui permettait de rester verdoyant pendant la 
morte saison. Il devint ainsi un emblème d'immortalité^. Nulle part cette 
croyance d'une antiquité immémoriale ne se manifeste plus clairement que 
dans les grandes fêtes annuelles du culte, phrygien^. Le 22 mars, Arbor intrat, 
le pin, qu'on identifiait avec Attis, était porté jusqu'au temple du Palatin 
par les « dendrophores », couronné de violettes et enveloppé de bandelettes 
de laine comme un cadavre : c'était le cortège de funérailles du dieu mort. 
Le 23, jour lugubre, se passait en lamentations funèbres autour de l'arbre 
défunt, .et le 24 {Sanguis) le sang des assistants, qui se flagellaient ou se 
mutilaient, était la liqueur dont on faisait des libations aux morts pour leur 
rendre la vitalité (p. 32). Enfin, après l'équinoxe, dans la nuit du 24 au 25, 
le prêtre annonçait la résurrection d' Attis*, et aux manifestations de désespoir 
succédait une longue et bruyante jubilation. 

Des rites, à l'origine agraires et saisormiers, ont pareillement inspiré la 
grande fête d'Isis, qui durait, selon le calendrier romain, du 26 octobre au 
3 novembre^. Elles se rattache directement à. des cérémonies en partie secrètes. 



1. Relig. orient., p. z^z, n. 4. ■ 

2. Stèle d' Amibes, p. 13 ss. 

3. Relig. orient., p. 53 et 225 ss. 

4- Hrm. Mat., De err. -prof, rel., 3. Cf. Rel. orient., p. 46, et supra, p. 45 sur le 
»2es violae. 

5- Cf. Rel. orient., p. 90 ss. et p. 243 ss.. Cette fête était encore célébrée le 3 no- 
vembre au temps de Rutilius Namatianus, en 417 ap. J.-C. (I, 375). 



262 LUX PERPETUA 

célébrées en Egypte dès une époque reculée!. Isis, accablée de douleur, partait 
en quête des membres dispersés d'Osiris mis en pièces par Typhon, et le corps, 
les divers morceaux retrouvés, était reconstitué et ranimé. Les fidèles s'asso- 
ciaient par leurs plaintes désolées aux angoisses de la déesse et par une explo- 
sion de joie à son allégresse finale. La vieille coutume de modeler un Osiris 
végétant, c'est-à-dire une image formée d'humus et de graines dont la ger- 
mination devait favoriser celle des champs, témoigne encore du caractère 
agraire de la fête égyptienne^. 

L'Adonis ou Tammouz phénicien était aussi un dieu de la végétation, un 
« esprit du blé » et ses fêtes, qui se plaçaient au début de l'année sothiaque 
marquée par le lever de Sirius et fixée au 19 juillet du calendrier julien-, 
indiquent encore clairement sa signification. Adonis aussi avait péri tragi- 
quement, puis était revenu 'à la vie, et ses fidèles pleuraient son trépas avec 
son amante Salambô et participaient à l'exaltation de la déesse, lorsqu'elle 
l'avait retrouvé. On avait coutume de placer sur la terrasse, des maisons lai 
statuette d'Adonis mort, étendu sur sa couche, et l'on disposait près de lui 
de menus jardins, des pots remplis de terreau où l'on semait du froment, de 
l'orge, du fenouil, de la laitue. Ces plantes, largement arrosées, levaient et 
verdissaient rapidement sous l'action de la chaleur ^ estivale, et ce rite de 
magie sympathique favorisait, croyait-on, la fertilité de l'année qui s'ouvrait*. 

Dans tous ces mystères phrygiens, égyptiens, phéniciens, le sort du dieu 
mort et ressuscité était le prototype et le garant de celui de l'initié. Cette assi- 
milation est déjà établie dans l'ancienne Egypte entre Osiris et le défunt 
inhumé selon les rites. « Aussi vrai qu'Osiris vit, dit un texte funéraire, lui 
aussi vivra ; aussi vrai qu'Osiris n'est pas anéanti, lui non plus ne sera pas 
anéanti » *•. De même, lorsque pendant la veillée où l'on pleurait Attis — ou 

i. Cf. Moret, Mystères égyptiens, 2? éd., 11927, p. 3 ss, et Mélanges Capart, p. 316 ss. ; 
Loisy, Mystères, p. 136 ss., Cf. infra, N. C, XII, 

2. Relig. orient., p. 244, n, 104 ; et Wolters, Die goldene Aehren dans pestschr. /• 
James Loeb, 1929, p. 12 ss. 

3. Syrîa, 1927, VIII, p. 324 ss. ; et 1935, XVI, p. 46 ss.; Mélanges Glotz, I, i<)P> 
p. 275 ss. Sur le triduum des Adonies : Glotz, R. E. G., 1920, XXIII, p. 168 ss., 
dont les conclusions sont contestées par le P. de Vawx, R^vue biblique, 1933, XLII, 
p. 31 ss. 

4. Jardins d'Adonis : Rel. orient., p. 252, n. 23. La ha^te antiquité des croyance 
phéniciennes à la ttiort et à la résurrection d'Adonis, dieu agraire, a été démontrée par 
les tablettes de Ras-Shamra, cf. Dussaud, R. H. Rel. CIV, p. 389 ss. 

5 . Erman, Religion der Aegypter, . 3« éd., 1934 ; cf. RealUyi. f. Ant. lund Christ., s. v. 
« Auferstehung ». 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 363 

Adonis — étendu sur sa couche funèbre, une lumière était introduite, le prêtre 
murmurait lentement : « Ayez confiance, le dieu est sauvé ; pour vous aussi 
des peines viendra le salut » \ 

Ainsi, la liturgie même des mystères orientaux le prouve, l'idée de l'im- 
mortalité de l'âme est chez eux un héritage de la vieille religion de la 
nature. Mais comment chacun de ces cultes concevait-il la vie future à l'époque 
romaine ? Quelle interprétation secrète donnait-il de la légende de son dieu, 
il n'est pas aisé de le découvrir et de retracer l'évolution de ces croyances 
eschatologiques. 

Si les grandes fêtes de la religion phrygienne, célébrées au mois de Mars, 
vers l'équinoxe, commémoraient la mort et la résurrection d'Attis, emblème 
de la végétation qui, après s'être flétrie, renaît au printemps, si lès fidèles 
paraissent, dès une haute antiquité, avoir associé au sort de leur dieu leur 
propre destin, et cru qu'après avoir péri ils renaîtraient à une vie nouvelle, 
l'idée qu'ils se faisaient de cette vie d'outre-tombe semble s'être profondément 
transformée au cours des siècles. Aucun des cultes orientaux transportés en 
Occident n'a évolué davantage, parce qu'aucun n'était à l'origine plus fonciè- 
rement barbare. 

Primitivement, en Anatolie, Cybèle est la divinité des morts parce que la) 
Terre, qu'elle personnifie, les reçoit dans son sein*. Le tombeau phrygien 
est souvent un sanctuaire, et l'épitaphe une dédicace 3; fréquemment ils portent 
l'image de la déesse ou celle du lion, son substitut. On aime à donner au 
tombeau l'aspect d'une porte, celle du monde souterrain où descendent les 
morts*. L'on croyait, ce semble, que ceux-ci s'absorbaient dans le sein de la 
Grande Mère qui leur avait donné naissance, et participaient ainsi à sa divi- 
nité". L'assimilation à la Terre, qui s'accomplissait complètement après la 
mort, était préparée par le repas sacré, acte essentiel de l'initiation. Cybèle 
assurait le salut de ses serviteurs. Elle produisait le blé et le raisin, le pain 
et le vin qui sustentent les hommes. La nourriture prise dans le tambourin et 
le breuvage bu dans la cymbale® accomplissent cette union mystique avec la 

1. Firmicus Maternus, De err. prof, rel., zz, i. Rapports du itôvoç avec l'immortalité, 
cf. Symbol., 425 ss. 

2. Graillot, Culte de Cybèle, Paris, 1912, p. 207. 

3. M. A. M. A., V, p. XXXIV ss. ; p. 175 ss. 

4. Cf. su-pra, pp. 15, 21, 24, 58. 

5- Ramsay, J. H. S., V, 1884, p. $^. Cf. Jacxjbsen, Mânes, I, p. 30 ss. ; Dieterich, 
Mut fer Erde, Leipzig, 1905, p. 26 ss. 
6. Firm, Mat., De err. fr. rel., 18 ; cf. Dietrich, Nekyia, p. 216. 



264 LUX PERPETUA 

déesse qui s'achèvera et deviendra parfaite après le trépas. « Tu nous donnes, 
dit une prière à la Terre', les aliments de la vie avec une constance infail- 
lible, e^ quand notre âme se retirera, nous nous réfugierons en toi. Ainsi tout 
ce que tu accordes retombe en toi. On t'appelle à juste titre Mère des dieux, 
toi dont la piété surpasse celle de toutes les divinités. » Il n'est pas douteux 
qu'en Asie Mineure la majorité de la population resta toujours' fidèle à la 
vieille croyance que les ombres des morts descendaient dans le sein de la 
Terre divinisée ^« 

Mais dès l'époque des Achéménides, des Mages émigrés de l'Iran, avaient 
allumé leurs pyrées à côté des temples phrygiens et lydiens ^ ; le clergé iranien 
voisina pendant des siècles avec celui des dieux indigènes, et il était inévitable 
que les croyances plus avancées des conquérants perses vinssent modifier 
celles des cultes autochtones. L'on a pu relever plusieurs indices de ce syn- 
crétisme*. L'eschatologie si fortement constituée du mazdéisme, transforma 
celle des mystères de la Grande Mère. C'est au ciel, enseignèrent désormais 
ceuxrci, dans l'éther lumineux, au milieu des astres que montent les âmes 
pieuses", et le monde souterrain n'est plus que le séjour des réprouvés*. L'évo- 
lution s'acheva à la fin 'du paganisme par la transformation d'Attis en une 
■ grande divinité solaire' que l'on conçut comme le créateur et le sauveur des 
âmes, ainsi que le voulait l'héliolatrie de l'époque romaine. 

Aucun peuple n'a été plus préoccupé que les Égyptiens par le souci d'as- 
surer le bonheur de sa vie future. Aucun ne s'est fait construire des tom- 
beaux aussi grandioses, ni plus somptueusement décorés ; nulle part la reli- 
gion n'a pris des précautions plus minutieuses pour assurer la survivance 
et la félicité des morts, et la littérature funéraire est ici d'une richesse qui 
n'a d'égale en aucim autre pays. 

De cette vaste production littéraire du temps des Pharaons, quelle portion 
n'était pas périmée sous les Césars ? Quels textes relatifs aux funérailles ou 

I. Precatio terme dans Riese, Anthol. lat., I, p. 26. 

a. Nombreuses épitaphes mentionnant les Kara/^Gjvioi 6eoî ; cf. supra, ch. IV, p. 214, 
n. 4. Hypogée des Sabaziastes, supra, p. 257. 

3. Mages hellén., I, p. 5 ss., 90 s. 

4. Cf. Rel. orient., p. 229, notes 63, 66 ; Deubner, J. A. I., 1929, XIV, 132 s., sur les 
Dumopireti. 

5. Symbol., p. 88 s. ; Julien, Or., V, fin. Cf. CE. 513, 11 : « Sacra cymbala concrepui, 
securus morte quiesco ». 

6. Damascius dans Photius, cod. 242 (PG., CIII, 1282). 

7. Arnobe, V, 42 -, Macrobe Sat., l, 21, 9 ; Mart. Cap., II, 192 j Julien, Or., V, 
p, 168 c ; Proclus, Hymne au soleil, 25 (p. 136 Ludwich). 



I CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 265 

au culte des défunts avaient été traduits en grec et étaient employés en 
Europe dans la liturgie des mystères d'Isis ? Il est impossible de le préciser. 
Nous pouvons seulement affirmer que le culte des dieux alexandrins pratiqué 
à l'époque romaine était profondément hellénisé ; et une tradition digne de foi, 
nous l'avons dit (p. 260), veut que Ptolémée Soter ait consulté un Eumol- 
pide ■d'Eleusis, Timothée, au moment de fonder celui de Sérapis^. L'on 
doit toujours se souvenir que le culte ne prit la forme de mystères qu'à 
l'époque ptolémaïque qui témoigne d'un grand scepticisme à l'égard de la 
vie future (p. 236), et Isis fut ainsi longtemps regardée comme la dispen- 
satrice des biens de cette terre plutôt que comme la garante d'une béatitude 
d'outre-tombe 2. 

D'autre part nous possédons sur les mystères isiaques tm témoignage élo- 
quent de la piété de leurs adeptes. C'est le récit coloré de la triple initiation 
à laquelle se soumet Lucius, le héros des Métamorphoses d'Apulée. Mais pour 
suggestives que soient ces pages, où se révèle la ferveur ardente des prosé- 
lytes de la religion égyptienne, le romancier africain éveille notre curiosité 
plus qu''il ne la satisfait. Car s'il décrit la pompe des processions, la 
solennité des cérémonies publiques, il reste muet sur ce qui se disait ou 
se faisait dans l'initiation 3, et s'il est certain que ie myste en attendait son 
salut, on peut hésiter sur la forme d'immortalité qu'il espérait obtenir. 

Cependant, en écrivant quelques lignes qui ont été indéfiniment com- 
mentées*, Apulée a soulevé un coin du voile d'Isis. Le nouvel initié y 
indique en termes sibyllins ce qui s'est passé pour lui dans le télestérion : 
« J'ai atteint la frontière de la mort et franchi le seuil de Proserpine, puis 
je suis revenu porté à travers tous les éléments. Au milieu de la nuit j'ai vu 
le soleil rayonnant d'une blanche lumière, je me suis approché jusqu'en face 
des dieux des Enfers et des dieux supérieurs et je les ai adorés de près. Voici 
que je t'ai rapporté ce qu'après l'avoir entendu il te faut pourtant ignorer. » 

Ainsi l'initiation offre le simulacre d'une mort suivie d'un retour à la vie ^ . 
Le myste descend dans l'Hadès pour remonter au ciel après s'être purifié en 
passant à travers les éléments ^ Il serait vain de rechercher par quelles. 

1. Plut., Be Iside, 28 ; cf. Rel. or., p. 23a, n. 4. 

2. Cf. N. C, XII. 

3. Apulée, Met., XI, 23. 

4. Sur les multiples commentaires de ce texte énigmatique, cf. Relîg. or., p. 245, 
n> 106. Ajouter Willy Wittman, Das Isisbuch des A-puleius, 1939. 

5- Cf. Apul., Met., XI, 21 ; « Ad instar voluntariae mortis et precariae salutis ». 
6. Passage à travers les éléments, cf. su-pra, p. 209. 



aéé LUX PERPETUA 

incantations, opérations ou apparitions ce voyage était suggéré dans le céré- 
monial secret des mystères. IJ suffit que le néophyte, disposé par un long 
jeûne à toutes les illusions des sens, ait obtenu la vision de ces pérégrinations 
à travers le monde entier. Les mots essentiels, au point de vue de l'escha- 
tologie, sont les derniers. Lucius s'est cru en présence des dieux des Enfers 
et de ceux du ciel : il les a adorés face à face. La vue de lai .'divinité est le 
bénéfice essentiel obtenu dans l'initiation. Car cette vue déifie celui à qui 
elle est accordée*', et c'est pourquoi, après avoir dans la liturgie nocturne, 
où l'on faisait succéder aux ténèbres tme vive lumière, aperçu le soleil res- 
plendissant, le néophyte est devenu lui-même un dieu solaire, dont au sortir 
du sanctuaire il revêt la « robe olympique » et porte les insignes pour se 
présenter à l'admiration de l'assemblée des fidèles. 

L'Egypte est le pays d'oii la dévotion contemplative a pénétré en Europe. 
Dans les temples, dès l'aube, les images des dieux étaient offertes à l'ado- 
ration muette des dévots". Car ces statues n'étaient pas de^ froides effigies 
de pierre ou de métal. Dès qu'elles avaient été consacrées selon les rites ^, 
la divinité était venue les habiter ; elle s'était incorporée dans leur matière 
et l'animait d'une vie mystérieuse, et le fidèle qUi s'absorbait dans leur con- 
templation fervente se sentait pénétré d'une « inexprimable volupté » *. 

Mais cette jouissance que donne la vue de simulacres n'est point compa- 
rable à celle que le myste ressent lorsque, dans Vadyton, il se trouve en pré- 
sence de la divinité elle-même ; les statues qu'il a aperçues dans le temple 
deviennent alors pour lui un spectacle de second ordre. Une extase le transporte 
quand cette vision béatifique lui est accordée^. Et lorsque sera accomplie 
la durée de sa vie terrestre, il retrouvera la reine des Enfers dans son 
royaume souterrain. L'adoration qu'il a pu rendre aux dieux pendant les 
brèves heures de l'initiation se prolongera alors à jamais *, et la béatitude 
d'une nuit se transformera en un perpétuel ravissement. 

I. Vue de Dieu divinise : cf. supra, pp. 149 et 155. 

Z. Apulée, Mei., XI, 24 ; cf. Hermès Trism., Poimandrès, IV, fin ; Rel. orient. ^ p. 89; 
p. 242, n. 89. 

3. C'est la notion d"(opucnç [L.C.]. — Cf. C. C. A. G., VIII, i, p. 150 ; VIII, 4, p. 252; 
Ps. - Apulée, Asclef. 37 (p. 77 Thomas) ; Bidez, Vie de Porphyre, p. 25 ss. 

4. Apulée, XI, 24 : « Inexplicabili voluptate divini simulacri perfruebar ». Cf. Da- 
mascius dans Suidas, s. v. 'Hpaia-xo; 

5. Cf. Le culte égyptien et Plotîn (Monuments Piot, XXV), 1921, p. 78 ss. et infrà, 
ch. VIII, pp. 347 et 357. 

6. Apulée, Met., XI, 6. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 267 

Parmi ses multiples fonctions, Isis est conçue à l'époque romaine comme la 
reine des Enfers, et suivant l'opinion commune c'est dans le monde sou- 
terrain qu'elle continue à être adorée par ceux qui l'ont bien servie ' . De 
même les prêtres enseignent qu''Osiris ou Sérapis règne sur les morts et 
n'est autre que l'Hadès des Grecs. Ses fidèles restent persuadés qu'il habite 
les entrailles de la terre ^. Mais un passage de Plutarque^ nous révèle comment 
une interprétation platonicienne s'opposait à cette tradition sacerdotale. En 
réalité le dieu siège très loin de la terre et n'est souillé par aucun contact 
avec ce qui est sujet à la corruption et à la mort. Les âmes, tant qu'elles sont 
enfermées dans les corps, n'ont point de commerce avec lui, et l'intelligence 
philosophique même ne l'aperçoit que comme dans un rêve indistinct. Mais 
lorsque ces -âmes désincarnées se transporteront dans l'Invisible*', le dieu 
lui-même deviendra leur guide et leur roi, et, étroitement attachées à lui, 
insatiables de sa vue, elles s'éprendront passionnément de sa beauté ineffable 
et inconnue des hommes. 

A côté de cette forme mystique d'une immortalité contemplative où des 
croyances égyptiennes se combinent avec des idées platoniciennes, une autre 
doctrine était conjointement admise, La théologie égyptienne ne s'est jamais 
souciée d'établir un accord cohérent entre les notions qu'elle avait admises. 
Le principe de contradiction n'existe pas pour elle, et des traditions opposées 
y ont subsisté concurremment, sans qu'on se mît en peine de les harmoniser. 
Le vague de l'esprit égyptien s'accommodait sans peine de telles divergences. 
Ceci est vrai en particulier de l'eschatologie. 

Selon le récit d'Apulée, son héros déjà initié à Isis, apprend à Rome 
qu'il doit l'être aussi à Osiris, car si les cultes des deux divinités sont associés 
au point de n'en former qu'un, leurs rites diffèrent grandement®. Lucius 
voit alors en songe un membre du clergé, vêtu de lin, portant un thyrse, des 
rameaux de lierre et des symboles secrets, qui l'invite à préparer un abon- 
dant festin religieux. Le • lierre et le thyrse caractérisent Dionysos, à qui 
Osiris ou Sérapis sont constamment assimilés ^ L'admission du néophyte 

I, Plut., De Iside, 78, p. 383 a ; cf. l?e%. or.^ p. 245, n. 109. 

a. Apulée, XI, 6 j X, 21 ; XI, 25. Cf. Papyr. magiques, V, 402 s. Preisendanz. 

3. Plut., l. c. 

4. Tô àeiSéï; = 'AiSr)? cf. supra, p. 208. 
J. ApuL, Met., XI, 27. 

6. Hérodote, II, 42 -, Diodore, I, 11, 23, 25 ; CIG, 4893 ; I. G., XIV, 1366. Cf. Sour- 
dille, Hérodote et la religion de l'Egypte, Paris, 1910, p. 62 , Perdri^et, X2erres cuites 
de la collection Bouquet, Paris, 1921, p. 81 ss. 



268 LUX PERPETUA 

se fera comme dans le culte bachique par la participation à tm repas sacré, 
où le vin lui sera largement versé. Nous savons que ces banquets étaient 
une partie essentielle du culte des dieux alexandrins ^ Sérapis en était à la 
fois l'invité et l'amphitryon, le « symposiarque » (cruaTcoc-tâpyrjc;) des fidèles 
qu'il rémiissait *, Evidemment, comme dans la religion des bacchanales, ce 
banquet devait se reproduire dans l'autre monde et se transformer en une 
frairie éternelle. Le grand ordonnateur des festins sacrés devait y traiter 
perpétuellement ses sectateurs. L'indication d'Apulée nous permet de mieux 
comprendre à la fois les représentations que nous offrent les monuments et 
les formules que reproduisent les épitaphes. Beaucoup de bas-reliefs du 
« banquet funéraire » nous montrent le mort héroïsé, le rhyton à la main, 
coiffé du boisseau de Sérapis avec lequel il s'est identifié \ Ainsi la forme 
de la félicité d'outre-tombe conçue par les sectateurs du dieu du vin comme 
une perpétuelle beuverie dans les Champs Elysées, avait été adoptée par 
l'eschatologie de la religion égyptienne. Elle s'y était combinée avec ime 
vieille croyance de la vallée du Nil, celle que le mort dans ses pérégrinations 
posthumes devait étancher sa soif à une source limpide. Sur les tombes 
des fidèles des dieux alexandrins on trouve souvent- gravé le souhait : 
« qu'Osiris te donne l'eau fraîche » * 

A l'origine, c'est dans le sein de la terre que le juste devait se réjouir 
éternellement avec les bienheureux ^. Mais la même transformation que dans 
les autres mystères s'opéra dans les croyances des fidèles de Sérapis, sous 
l'influence de l'héliolâtrie. Celui-ci devint urf grand dieu cosmique, identifié 
à la fois avec Zeus et avec le Soleil, maître du monde, parce qu'il règle 
les révolutions du ciel (p. 179) ^ où il fait monter ses serviteurs''. Par 
suite, le rafraîchissement {refrigerium) que le dieu accorde à ceux qui l'ont 
fidèlement servi se transformera en un festin céleste auquel participeront les 



1. Relig. orient., p. 219, n. 43 ; Roussel, R. E. G., XXIX, p. 234. 

2. Ailius Aristide, Or. XLV (= VIII), 27 (p. 360, Keil). 

3. Relig. orient., p. 75 et 235, n. 22 ; p. 92 et 244, n. 5 ; cf. Symbol., p. 420, n. 5. 

4. Relig. orient., p. 246, notes m, 112 -, Is. Lévy, Journal Asiatique, 1927, CXXI, 
p. 300 ss. ; Petrarca, Bull, comunale, 1933, LXI, p. 211. 

5. Diodore, I, 92. 1 

6. Etç Zejî SàpaTci; "HXioî xoff[j.oxpàTwp àvetuTiTOf; ; cf. Canet, C.-R. Acad. Inscr., 1919» 
p. 313 s.. Weinreich, JNeu^ Urkunden %ur Sarapisreligion, 1919, p. 24 s. ; Erich Peter- 
son, liîç Oedi;, 1926, p. 237 ss. ; Festugière, Vrismégiste, I, p. 300. 

7. Julien, Or., IV, p. 136 a. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES ,269 

âmes pieuses, et il finira par désigner la béatitude et le réconfort spirituels 
qui sont réservés aux Élus \ 

A défaut d'un livre contenant le « discours sacré » (iepoç Xoyo;) commu- 
niqué aux mystes des dieux alexandrins, nous pouvons nous faire quelque idée 
des spéculations auxquelles se livraient les prêtres égyptiens hellénisés, par 
les débris de la littérature hermétique, celle dont Hermès-Thoth, Maître de 
toute sagesse, passait pour être l'auteur ^. On y voit à quel point la philosophie, 
une philosophie mal digérée, avait été appelée à nourrir le vieux mysticisme 
du clergé indigène. 

Ces œuvres n'appartiennent pas à une secte pratiquant un culte, imposant 
à ses adeptes des initiations sacramentelles \ mais elles prétendent enseigner 
une doctrine ésotérique révélée confidentiellement par un maître à quelques dis- 
ciples qu'il en a jugés dignes *. Elles adoptent la forme de leçons orales, telles 
que les philosophes en faisaient dans leurs écoles ". Elles ne font pas partie 
d'une religion secrète où les actes liturgiques auraient une importante prépon- 
jdérante, mais d'un enseignement doctrinal où le livre, transcription de la 
parole vivante, est le mode de transmission de la vérité. Elles sont les pro- 
duits de mystères littéraires. Toutefois, si l'on considérait ces écrits hermé- 
tiques d'un point de vue uniquement philosophique, on ne pourrait leur accorder 
qu'une valeur très médiocre. Un éclectisme confus et superficiel y amalgame 
sans critique des doctrines hétérogènes. Le dualisme platonicien s'y combine 
malaisément avec le panthéisme stoïcien et avec la religiosité du néopytha- 
gorisme. Des contradictions choquantes pour notre mentalité y peuvent être 
relevées, parfois à peu de lignes d'intervalle. C'est le défaut de clarté et de 
logique habituel de l'esprit égyptien (p. 428). Mais ces œuvres abstruses' 
s'imposenc à notre attention par la ferveur religieuse qui les anime. Elles ne 
prêchent pas une philosophie, mais une théologie ; leur but. essentiel est d'as- 
surer le salut par la science. Si elles prétendent inculquer une gnose, c'est 
que connaître Dieu est le moyen de s'unir à lui s. L'âme humaine ou du moins 
la raison est une parcelle détachée du Nous divin, et qui aspire à le rejoindre. 

I. Relîg. orient., p. g/[ ; Symbol., p. 387. 

a. Joseph Kroll, Die Lehren des Hermès Xlrismegistos, Munster, 1894 ; ^. Kroll, R, 
E., s. V. « Hermès Trism. » ; et surtout Festugière, Hermès, I, 1944. 

3. Festiigièrej op. cit., 1, p. 82 ss. 

4. Sur cet ésotérisme, qui s'étend à toute la littérature occulte, cf. Eg. des Astrol., 
P- 152 ss.; Mages hellén., H, pp. 315, n. 8 ; 316, n. i ss. 

5- Festugière, R. E. G., 1942, LV, p. yy ss. 
6 Poimandrès, X, 15, cf. IX, 4. 



270 LUX PERPETUA 

Mais elle est enfermée dans" un corps qui la corrompt et la souille, et la faiblesse 
de nos organes limite notre perception de la divinité. Les purs, les parfaits 
(TiiXtioi) les religieux {religiosi), qui forment une élite restreinte, peuvent seuls 
échapper à cette restriction spirituelle, et ils s'affranchissent en même temps de 
l'esclavage où le Destin, déterminé par les astres, maintient le reste des hommss. 
Après leur mort ces âmes pieuses retourneront à la source céleste dont elles 
sont issues. Elles s'élèveront victorieusement à travers les airs peuplés de 
démons, les uns bienveillants, les autres hostiles. Les impies y sont livrés 
à la vindicte des esprits vengeurs, ou secoués sans trêve par les tourbillons 
des éléments *. Seuls, les Élus qui l'ont mérité par leur piété, parviennent 
aux sphères étoilées et, se dépouillant, comme de vêtements, de leurs passions, 
ils iront, essences ignées, se réposer dans la clarté de l'éther (p. 146). Telles 
sont, dessinés à gros traits, les thèmes que développe l'hermétisme, non sans 
variations, même sur des points capitaux. Nulle part dans la littérature ancienne 
l'alliance d'une philosophie triviale avec une théologie traditionnelle n'apparaît 
plus crûment. 

De l'Egypte, passons enfin aux peuples sémitiques et iraniens. Dans la 
grande coopération de tout le monde ancien à la transformation du paganisme, 
plus encore que les mystères grecs, anatoliques ou égyptiens, les religions de 
la Syrie et de la Perse exercèrent une influence profonde et durable sur les 
doctrines eschatologiques de l'Occident. 

Le mazdéisme iranien a accordé dans sa théologie une valeur essentielle 
à la vie future ^. Il a formulé sur le sort des âmes après la mort une doctrine 
cohérente et détaillée, qui s'inspire du dualisme fondamental du système 
zoroastrien. Il décrit le voyage des âmes, protégées par les dieux, attaquées 
par les démons à travers l'atmosphère, l'ascension des justes de ciel en ciel 
jusqu'à l'éternelle lumière de l'empyrée où siège Ahoura-Mazda, la chute des 
impies dans les ténèbres souterraines où résident Ahriman et ses dévas. Elle 
annonce pour la fin des temps la résurrection des morts, le jugement dernier, 
la destruction du monde par un feu qui épargnera les bons et châtiera les 
méchants. Mais le mazdéisme s'est introduit en Occident sous une forme très 
éloignée du pur zorôastrisme. Un large syncrétisme en avait fait une religion 



1. Cf. supra, ch. IV, p. 209. 

2. Sôderblom, La vie future selon le mazdéisme, Paris, 1901 ; Cufsetjî Pairvi, "Che 
zoroastrian doctrine of a future life from deafh to the individual judgment. (Ck>lumbia 
University, Indo-Iranian séries, XI), New- York, 1926. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 271 

étrangemenl mêlée, aussi distante de l'orthodoxie exclusive du clergé sassanide 
que le judaïsme alexandrin le fut de celui du Talmud '. 

Lorsque les conquêtes de Cyrus mirent les Mages en contact avec les 
« Chaldéens » de la Mésopotamie, ils subirent fatalement l'ascendant d'im 
corps sacerdotal qui se targuait d'être le plus savant du monde ancien. Baby- 
lone était alors le foyer de culture scientifique le plus brillant de l'empire 
ides Achéménides, et les prêtres perses adoptèrent cette astrolatrie et cette 
astrologie qui paraissaient alors la forme la plus rationnelle de la religion. 
Les colonies de Mages, ou « Maguséens » qui essaimèrent à travers l'Asie 
Mineure jusqu'aux rivages de la Mer Egée, y transportèrent cette rhéologie 
chaldéo-iranienne. Ils avaient pour langue liturgique un dialecte sémitique, 
l'araméen. Sans doute ne lisaient-ils pas les écrits avestiques, et ils étaient, par 
cette ignorance même plus encore que par leur éloignement, soustraits à l'action 
directe de leurs congénères, les Mages authentiques de l'Iran. 

Sous les successeurs d'Alexandre, ce fut l'hellénisme de conquérants plus 
civilisés qui s'imposa à leur réflexion et provoqua leur imitation. Leur religion 
prit la forme des mystères helléniques, mais avec une hiérarchie de sept 
grades superposés, placés sous le patronage des planètes ^. Le dieu sauveur 
y était Mithra, yazata mazdéen, assimilé au Soleil, Le grec fut adopté comme 
langxie sacrée par ces mystères au lieu de l'araméen, et leur doctrine se combina 
avec la philosophie hellénique, surtout avec le panthéisme stoïcien ^. Qui plus 
est, de vieux mythes orphiques purent s'amalgamer aux traditions des Mages 
(p. 249), 

Pour être moins apparente que celle de l'hellénisme, la part que prit Rome 
à la constitution définitive du mithraïsme n'en fut pas moins considérable. 
Le seul fait que celui-ci devint par excellence une religion militaire, dont 
les temples se retrouvent sur toutes les frontières, nous révèle à la fois une 
des raisons de sa puissance et un des traits distinctifs de son caractère. Mais 
les découvertes de spelaea du dieu perse se sont multipliées aussi au cœur 
de l'empire, dans la ville de Rome et à Ostie. D'autre part les fouilles entre- 
prises en Europe et en Asie ont montré que ce culte pratiqué par les soldats 
était partout en Orient et en Occident semblable à lui-même. Or une religion 
largement adoptée par l'armée n'a pu l'être sans la tolérance, mais aussi la 



I. Relig. or., p. 132 ss.; Mages hell., I, p. i ss. 
Z. C.-R. Acaâ, Inscr.) 1945, p. 416 ss. 
3. Mages hell.y I, pp. 32 ss., 9a ss. 



272 LUX PERPETUA 

surveillance du pouvoir central, dont le contrôle a seul pu lui imposer un tel 
conformisme. On est ainsi amené à le croire, c'est à Rome que la liturgie 
et la doctrine de la secte exotique ont reçu leur aspect définitif : le mithraïsme, 
en un mot, est la forme romaine du mazdéisme i. S'il jouit de la faveur 
impériale, il dut en revanche être soumis à ime censure, qui élimina d'im culte 
foncièrement barbare tout ce qui pouvait sembler immoral ou subversif. 

Il est impossible de reconnaître aujourd'hui quels changements furent opérés 
dans les mystères persiques devenus romains : nous sommes trop mal informés 
de leur rituel et de leur doctrine. Nous savons seulement que l'acte essentiel 
de la liturgie était un repas sacré où les participants ( p.£Téj(^ov'i:eç) recevaient 
des serviteurs (ùuiqpe'vOuvteç) le pain et le vin dont l'absorption devait 
leur conférer la force et la sagesse en cette vie, et dans l'autre une immortalité 
glorieuse ^. 

Cette immortalité céleste est un dogme cardinal du mithraïsme syncrétique 
répandu en Occident, comme du zoroastrisme orthodoxe de l'Iran ; mais la 
conception qu'on s'en faisait avait été modifiée par l'astrolâtrie babylonienne. 
Une échelle symbolique formée de sept portes superposées surmontées d'une 
huitième y représentait l'ascension de l'âme à travers , les sphères planétaires 
jusqu'au ciel des fixes. Mais les théologiens enseignaient aussi que le soleil, 
régulateur intelligent des phénomènes cosmiques, était aussi le créateur de la 
raison humaine, qui remontait vers son auteur après s'être libérée de son corps \ 

Un syncrétisme religieux analogue caractérise la religion composite de la 
Commagène, telle qu'elle se révèle dans les inscriptions et les sculptures du 
roi Antiochus (69, 34 av. J.-C), qui descendait à la fois de Darius et des 
Séleucides *. Ici aussi le culte perse se combine avec la pratique de l'astrologie, 
et pareillement la langue grecque s'est substituée aux idiomes indigènes. Si 
les prêtres doivent continuer à porter les vêtements sacerdotaux des Perses, 
l'hellénisme a identifié les dieux avestiques avec les Olympiens. Fait essentiel, , 
la doctrine mazdéenne de l'immortalité est hautement affirmée : l'âme qui 
abandonne le corps, si elle est aimée des dieux, s'élève « vers les trônes célestes 
de Zeus-Oromasdès » (Ahoura-Mazda). La religion pratiquée dans ce petit 

1. Cf. sur ce po'mt C.-R. Acad. Inscr., 1945, p. 419 et, à propos du bas relief de 
Bàris, ibid., 25 avril 1947. 

2. M. M. M., I, p. 320 ss. ; R. A., 1946, XXV, p. 184 ss. 

3. Cf. sufra, ch. III, p. 180. 

4. Jalabert et Mouterde, Inscr. de Syrie, n. i ss. ; M. M. M., I, pp. 233, 238 II5 
pp. 89, 187 ss.; cf. ch. IV, p. 226. 



CHAPITRE V. — LES MYSTÈRES 273 

royaume devait plus tard être répandue par les fidèles de Jupiter Dolichénus 
jusqu'aux confins occidentaux de l'Empire/. 

Nous sommes très mal informés des doctrines théologiques admises en Syrie 
dans ces grands sanctuaires où un clergé instruit méditait et dissertait sur la 
nature des puissances divines et la signification de pratiques, parfois impu- 
diques et cruelles, héritées de lointains aïeux 2. Même pour Hiérapolis l'opus- 
cule très superficiel de Lucien nous rapporte seulement ce que pouvait observer 
ou apprendre un touriste curieux et sceptique, qui ne s'inquiétait guère de 
spéculations religieuses ^ Nous connaissons l'existence de mystèresi syriens*, 
mais nous ignorons presque entièrement quelle sagesse supérieure on prétendait 
y communiquer aux initiés. Le paganisme sémitique, comme celui de l'Asie 
Mineure, subit successivement l'influence de l'astrolâtrie babylonienne, du 
mazdéisme ides conquérants perses, et du polythéisme hellénique. Mais la civi- 
lisation et la littérature de l'empire séleucide nous sont si mal connues que 
nous distinguons avec peine les courants spirituels qui, dès l'époque alexandrine, 
s'y rencontrèrent et s'y confondirent. Toutefois il est certain que les rapports 
religieux restèrent ininterrompus entre la Babylonie et la S^ie. Les deux 
moitiés du « croissant fertile » qui borde le désert, peuplées de races congé- 
nères, s'étendaient de part et d'autre d'une frontière que n'avait pas marquée 
la nature, et elles continuèrent toujours à se sentir unies malgré leur séparation 
politique. L'astrolâtrie chaldéenne donnait au Soleil la prééminence sur tous 
les autres dieux et elle aboutit à ce panthéisme solaire qui fut l'effort suprême 
de la théologie païenne. Le triomphe de ce système amena une transformation 
absolue de l'eschatologie : On ne crut plus que les morts descendaient dans 
le sein de la. terre, pour y mener une morne et pâle existence ; le principe 
igné qui nous anime remontait au ciel pour y vivre au milieu des étoilesj 
divines. Cette immortalité astrale, nous l'avons vu (p. 147), peut êtr« conçue 
sous diverses formes, elle peut être luni-solaire, planétaire, stellaire. Mais 
toujours règne l'idée que les âmes pieuses échappent à l'oppression d'une 
nécessité déterminée par les révolutions du ciel, participent à l'éternité des 
dieux sidéraux auxquels elles sont égalées. 

Un recueil de vers, les « Oracles chaldaïques » (Aoyia j^aXSaixà), est pour 

1. A. H, Kan, Jiip-piter Dolichénus, Lciden, 1943 j c£, R. A., 1945, p. 174. M. Merlat 
a. terminé la rédaction d'une thèse consacrée à ce culte avant tout mditaire. 

2. Relig, or., p. 106 ss. 

3. G. Goossens, Hiérapolis de Syrie, Louvain, 1943. 

4. Relig. orient., p. 259, n. 63. Cf. N. C. XII. 

18 



274 LUX PERPETUA ' 

l'Orient ce que le Pàmèaiidrès hermétique est pour l'Egypte, c'est-à-dire que 
les croyances indigènes y ont été relevées en les assaisoinnant d'une forte pro- 
portion d'ingrédients philosophiques. Prétendue révélation probablement com- 
posée au ne siècle de notre ère par Julien le Théurge, ces oracles furent le 
livre sacré d'une secte que son adoration du Feu rapproche des Mages perses, 
mais que la fantasmagorie des esprits qu'elle imagine, apparente au gnosticisme. 
Ils devinrent la Bible des derniers théurges platoniciens et de leur culte secret', 
et nous aurons à en reparler à leur propos. Ils nous révèlent les mêmes préoc- 
cupations qui caractérisent l'hermétisme et elles y sont satisfaites d'une manière 
analogue. Une philosophie syncrétique y est utilisée pour enseigner à l'homme 
comment il peut purifier son âme de la pollution qu'elle contracte en s'unis- 
sant à un corps. Elle apprend à se libérer par la théurgie de la tyrannie du 
Fatum, montre comment échapper à la nécessité de la métempsycose pour 
retourner, avec le secours du soleil, vers un Dieu transcendant. 

Si l'on considère dans son ensemble ce dogme de l'immortalité astrale tel 
qu'il fut propagé par les cultes iraniens et sémitiques, on sera frappé de sa 
similitude avec les doctrines enseignées déjà dans la Grèce ancienne par le 
pythagorisme. Ce n'est point là une rencontre fortuite. L'idée que les âmes 
sont parentes du feu céleste, en descendent à la naissance et y remontent après 
la mort, fut selon toute probabilité, nous l'avons montré précédemment (p. 144), 
empruntée par les disciples de Pythagore à ces « Maguséens » d'Anatolie 
qui furent les propagateurs d'un mazdéisme chaldaïsé. Les philosophes 
grecs selon leur coutume précisèrent, justifièrent et développèrent cette doc- 
trine orientale. Ils subirent une seconde fois l'ascendant de la religion scien- 
tifique des « Chaldéens » à l'époqUe hellénistique, lorsqu'ils reçurent d'eux' 
l'astrologie. Mais ils réagirent à leur tour sur les mystères orientaux quand 
ceux-ci se répandirent dans le monde gréco-romain. Il se produisit ainsi ime 
série d'actions et de réactions dont le détail nous échappe. Mais le fait essentiel 
est que l'enseignement des écoles et celui des temples furent ici concordants et 
concomitants, et que la prédication religieuse fut appuyée par une discipline 
philosophique. Cette double propagande explique comment, au déclin du paga- 
nisme, la croyance à l'immortalité céleste s'imposa irrésistiblement à la société 
romaine. ' ; 

I. Cf. sur ces Oracles, injra, ch. VIII, p. 361. 



CHAPITRE VI 



SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 

Le voyage vers l'au-delà. 



Nous avons déjà eu L'occasion de le noter, dans le paganisme les doctrines 
prêchées par les théologiens ou enseignées par les philosophes n'éliminèrent 
pas les antiques croyances qui les avaient précédées, et les opinions archaïques 
d'une mentalité primitive survécurent souvent aux systèmes qui prétendaient 
les remplacer. On constate ainsi une concomitance ou plutôt une superposition 
d'idées d'âges très différents, dont certaines peuvent ne plus obtenir l'adhésion 
des esprits éclairés, mais s'imposent encore à la superstition vulgaire, qui est 
le réceptacle des chimères désavouées par une religion évoluée. L'eschatologie 
des anciens n'a jamais atteint ni même recherché aucune cohérence, et elle est 
restée un amalgame d'espérances, de symboles, d'articles de foi contradictoires. 
Cette coexistence de croyances hétérogènes et inconciliables paraîtra surtout 
frappante si l'on considère les diverses façons d'imaginer le voyage des 
ombres vers le séjour qui leur était assigné. En dépit des théories rationalistes 
des philosophes, des opinions qui noWs reportent à l'aube de l'humanité, desl 
■usages, hérités des temps nébuleux de civilisations encore dans l'enfance, 
devaient se maintenir à travers toute l'antiguité et se transmettre même au 
"loyen-âge chrétien. 



276 LUX PERPETUA 

Parlant de l'immortalité céleste et de la translation de l'Hadès dans les 
airs, nous avons montré (p, 148) comment les penseurs avaient mis l'as- 
cension de l'esprit des morts en relation avec la constitution physique de 
l'univers. Les rayons du soleil, enseignaient-ils, étaient doués d'un pouvoir 
alternatif de répulsion et d'attraction, qui faisait mouvoir les planètes, et qui 
projetait à la naissance les âmes vers la terre et les ramenait, après la mort, 
vers l'astre qui était « la raison du monde » (p, 179). Ou bien, selon 
une autre doctrine, l'âme, souffle igné, s'élevait en vertu de sa légèreté à 
travers l'air dense &t humide qui avoisine notre terre, pourvu qu'elle ne fût 
pas alourdie par son contact avec le corps, et encrassée par sa sensualité. Si 
elle était appesantie par la fange de passions sordides, elle se traînait dans 
cet air épais et lourd, privée de la clarté d'en haut dans les Enfers brumeux 
de l'atmosphère inférieur (p. 185). Ces théories établissaient une connexion 
entre la destinée future de l'homme et l'ordre général de la nature ; l'eschato- 
logie s'insérait dans une cosmologie savante. 

Mais à côté de ces imaginations hardies d'esprits spéculatifs, qui embras- 
saient à la fois dans une vaste synthèse le sort des défunts et toute l'économie 
du cosmos, de très anciennes idées d"une mythologie naïve n'avaient pas cessé 
d'avoir cours. Elles continuaient à alimenter la dévotion des foules, à inspirer 
des rites funéraires, et à fournir à l'art, en peine de figurer le voyage pos- 
thum-; d'un eldôlon vaporeux, des motifs traditionnels, parfois indéfiniment 
reproduits" par le pinceau et le ciseau jusqu''à la fin de la civilisation païenne, 

Dès que s''af f irma la foi en un séjour souterrain où se rassemblaient les 
ombres détachées du cadavre et séparées du tombeau, naquit aussi l'idée d'un 
périlleux voyage que le défunt devait accomplir pour gagner cette demeure 
lointaine 1. On sait quelles prescriptions minutieuses contient en Egypte le 
Lim\e des Morts, pour permettre à ceux-ci de se rendre en toute sûreté aux 
Champs d'Aalou^, Ces textes écrits à l'intérieur des cercueils ou plus tard 

1. La croyance à une longue route que doivent parcourir les défunts est commune 
à beaucoup de peuples non-civilisés; cf. Dieterich, Mithrasliturgie^, 1943, p. 181 ss.. 
On la trouve dans le Nouveau comme dans l'Ancien Monde. Ainsi les Indiens Mojave 
de Californie croient que les trépassés doivent trouver leur chemin à travers un laby- 
rinthe compliqué à la recherche de giboyeux terrains de chasse, que seules les âmes 
des justes peuvent atteindre, tandis que les méchants errent péniblement et intermina- 
blement. Cf. John P. Harrington, Z^he mystic maze of the Mojave Indians (Publ. an 
bureau d'ethnologie), Washington. 

2. Livre des Morts : bibliographie dans Hastings, Enc, VIII, p. 96 ; Sethe, Die "Co- 
tenliteratur der Aegypter {S.A.B., 1931, p. 520 ss.). Survivance en Abyssinie, bande- 
lette avec formules pour trouver le chemin du ciel : Journal asiatique, 1928, p. 99- 



CHAPITRE VI. ~ SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 277 

sur un rouleau de papyrus qui y était: déposé, étaient censés être lus par le 
défunt. Ils devaient le garantir contre les danig'ers de la route hantée par* 
des bêtes féroces, que représentent les vignettes de l'Illustration, et lui assurer 
toutes les jouissances que l'Égyptien pouvait attendre d'une vie indéfiniment 
prolongée. 

Les lamelles d'or orphico-pythagoriciennes découvertes dans les tombeaux 
du Midi de l'Italie, et qui datent du iv^ ou iiie siècle avant notre ère, nous 
ont pareillement conservé des vers d"un guide des défunts dans l'au-delà. 
Citons le plus caractéristique de ces morceaux ^ : « Tu trouveras à gauche de 
la demeure de Pluton une source, et à côté d'elle se dresse un blanc cyprès. 
Garde-toi bien d'approcher de cette source-là. Mais tu en trouveras ime autre 
près du lac de Mémoire, d'où s'échappe une eau fraîche et devant elle sont 
deux gardiens. Dis leur : « Je suis le Fils de la Terre et du Ciel étoile, 
mais ma race est céleste et vous-mêmes le savez. Je suis altéré de soif et je 
me meurs. Vite, donnez-moi l'eau fraîche qui coule du lac de Mémoire ». 
Et eux-mêmes te donneront à boire de la source divine et désormais tu 
régneias au milieu des autres héros. » Ces instructions qui accompagnaient le 
membre de la secte dans sa tombe, — il les portait attachées au. cou comme 
un phylactère — devaient T'empêcher de s'égarer sur la route des Champs 
Élysées, et lui permettre d'accomplir exactement tous les actes nécessaires à son 
salut. C'était une sorte de liturgie d'outre-tombe, qui devait assurer au myste 
une immortalité glorieuse dans le royaume de Perséphone. 

Les Étrusques avaient aussi des libri Acheruntici, des livres sur l'Achéron*, 
qui étaient attribués au sage mythique Tagès et qui traitaient de la destinée 
des morts. Ils faisaient connaître notamment par quels rites on pouvait trans- 
former ces morts en dieux {di animahs). Leur titre même ô* Acheruntici,, 
trahit une influence grecque, et l'on a des raisons de croire que l'enseignement 
des Pythagoriciens n''était pas resté étranger à leur composition. Il n'est 
guère douteux qu'ils s'occupaient du chemin que devaient parcourir les Mânes 
pour parvenir aux demeures infernales. Les stèles^ les vases, les urnes ciné- 
raires étrusques nous montrent fréquemment ce voyage vers l'Hadès ^. Selon 
sa condition sociale^ le défunt se transporte à pied, à cheval ou en voiture, 

I. Sur ces lamelles, cf. su-pra, ch. V, p. 248. Les vers traduits sont ceux de la tablette 
de Petilia (Harrison-Murray, Prolegomena, Cambridge, 1903, p. 601 ss. ; IG, XIV, 
038 ; Diels, l/orsokr., II, 66, n. 17 (113, p. 17^). 

z. Libri Acheruntici ; cf. supra, en. I, pp. 9, 60, et 61. 

3- Cf. De Ruyt, pp. 48-73 ; 144-153 ; 198 ss. 



278 LUX PERPETUA 

et celle-ci peut être, soit une modeste carriole, couverte d'une bâche ou abritée 
sous un parasol, soit un char de combat, voire un quadrige où prennent place 
des héros jugés dignes de T'apothéose *. Dans la plupart de ces représentations 
funéraires,, rien n'indiquerait qu'il s'agit d'ime migration vers la ténébreuse 
cité des ombres, si le voyageur n'était guidé par Charon, le bourreau qui 
assomme les morts d"un coup de maillet^ ou escorté de démons hideux*, prêts 
à le torturer^ ou si la présence d'une Furie, armée de sa torche vengeresse, 
ne précisait le sens de la scène figurée. 

Ainsi l'idée que les morts ont à cheminer longuement dans les profondeurs 
de la terre avant d'atteindre le but mystérieux de leurs pérégrinations, était 
admise depuis une époque très reculée en Italie comme en Grèce*. Comment 
se représentait-on cette route ? La manière de se la figurer se rattache à tout 
un ensemble de doctrines bien antérieures aux Romains. Des vers souvent 
cités de la vieille poésie d'Hésiode* parlent déjà des deux routes de la vie, 
dont l'une brève et plane, est celle du vice, et l'autre, celle de la vertu, est 
d'abord un sentier abrupt et raboteuXj mais devient commode, dès qu'on 
atteint la cime. Bien connue est l'application que, fit le sophiste Prodicos de 
cette ancienne comparaison dans le mythe fameux d'Hercule au carrefour \ 
Deux femmes s'y présentent au héros adolescent : l'une cherche à l'attirer 
sur le chemin des plaisirs décevants, l'autre réussit à l'engager sur celui des 
labeurs austères, qui m'ènent à la vraie félicité. Cette même opposition, lieu 
commun qui se transmet à travers toute la littérature gréco-latine^ inspira aux 
Pythagoriciens le symbolisme de la lettre Yj formée d'Une haste verticale que 
surmontent deux branches divergentes *. La haste figure la voie commune à 
tous les hommes avant qu'à seize ans ils aient atteint l'âge de la raison et 
de la responsabilité. Ils ont ensuite à choisir entre la branche de droite et 
celle de gauche. La première, disent ces moralistes, escarpée et malaisée, 



1. Char de bronze de Monteleone, cf. infra, p, 290. 

2. Sur les démons qui accompagnent le mort, Ducati, Osservazionî sulla demonolo- 
gia etrusca {Rendiconti Ace. Lîncei, 1915, p. 529)- Cf. Storia delV arte Etrusca, i()VJi 
index, p. 578. 

3. Chemin des morts dans les Enfers, cf. supra, ch. I, p. 68. 

4. Hésiode, O. et D., 287 ss. 

5. Xénophon, Mémor., II, i, 21 ; cf. Cicéron, De Offic, I, 32 ; Quîntilien, IX, 2, 3» 
6 ; Maxime de Tyr, Diss., XX, p. 232 ss. ; Schol. Aristoph., Nub. 361 ; Justin Mar- 
tyr, A-pol. II, II, etc. 

6. Symbolisme pythagoricien del'Y. : Cf. Brinkmann, Rheinisches Muséum, igiijLXVI, 
p. 618-625 ^* Symbol., p. 422 ss. 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES ï79 

impose d'abord de dures fatigues (tuovoi)^ majs quand ceux qui la gravissent 
parviennent au sommet, ils obtiennent un repos bien mérité. L'autre branche 
au contraire est égale et douce, mais elle conduit à d'âpres rochers et aboutit 
à un précipice, où roule le malheureux qui l'a suivie. Ce symbolisme de la 
lettre Y fut populaire dans l'antiquité comme au moyen-âge i, et une preuve 
curieuse de sa diffusion est venue récemment s'ajouter aux textes qui le 
mentionnent. C'est un bas-relief^ datant du premier siècle de notre ère et 
découvert à Philadelphie en Lydie, que nous avons déjà eu l'occasion de 
décrire * Rappelons qu'il ornait la tombe d'un Pythagoricien et était divisé 
en compartiments par des moulures, qui ont précisément la forme de l'Y. A 
droite, on voit à la partie inférieure un enfant sous la garde d'une femme, 
qui est désignée comme étant la Vertu ('ApeTY)); au-dessus, un laboureur con- 
duisant sa charrue personnifie le travail ardu et persévérant de l'homme 
vertueux ; plut haut encore, celui-ci est étendu sur une couche, comme le 
sont les convives des « banquets funéraires » : il a obtenu la récom- 
pense éternelle de ses peines. Du côté gauche, on aperçoit à la partie infé- 
rieure une autre femme avec un adolescent, mais celle-ci est la Débauche 
('Aa-œTEÎa); au-dessus d'elle, un personnage voluptueusement étendu sur un 
lit, paraît caresser une compagne, mais à la partie supérieure il était, 
la tête en. , bas, précipité dans un gouffre, juste châtiment de sa mollesse.. 
Ces scènes naïves décoraient^ nous le disions, ime sépulture. De bonn'e 
heure Ict symbolisme de l'Y fut appliqué par les ^pythagoriciens au destin des 
trépassés et ils transportèrent dans l'Hadès les routes qui représentaient le 
cours d'une vie morale ou immorale. Des récits de Descentes aux Enfers 
décrivaient d'une manière analogue le voyage des ombres, et c'est ainsi que 
se le figure encore Virgile dans lei sixième livre de l'Énérde ^, Ces ombres 
suivent d'abord une voie commune, et dans ce premier séjour sont rassemblées 
celles dont le sort n'a pas encore été fixé, comme sur la terre les enfants 
ne sont point séparés durant l'âge incertain, où ils n'ont point opté pour la 
vertu ou pour le vice^. Au carrefour des Enfers (TpioSoç)^ siègent les juges 

1. Pascal, I, p. 115. 

2. Publié par J. Keil et A. von Premerstein {Ersle) Reîse in Lydien (dans Denkschr. 
Akad. Wien, 1910, LUI, p. 34, n. ^^^ fig. 28) ; reproduit par Brinkmann, l. c. et Sym- 
bol., pi. XLin, 3. Nous l'avons mentionné plus haut, ch. III, p. 153. 

3. Sur cette division des Enfers, cf. Dieterich, Jslekyia, p, 191 ss. et sufra, ch. I, p. 68. 

4. Cf. infra, ch. VII, p. 321. 

S- Platon, Gorgias, 524 a; cf. Proclus, /;? Remp., I, p. 85 et II, p. ^132 ss., Kroli ; 
Olympiod., In Phaed., p. 192, 21, Norvin. 



28o LUX PERPETUA 

des âmes. Ils envoient à droite celles qui par leurs miérites se sont rendues 
dignes de pénétrer dans les Champs Elysées, ils chassent sur le chemin de 
gauche les mécha;nts qui doivent être plongés dans le Tartare, car dans l'un et 
l'autre monde^ pour les Pythagoriciens «.droite » est synonyme de bon et 
«I gauche » de mauvais. Platon a exécuté des variations sur ce thème qu'il leur 
emprunte 1, et ce sont eux encore qui ont transmis à Virgile ce motif tradi- 
tionnel 2. 

La conception originelle fut nécessairement modifiée lorsque le but assigné 
au voyage des âmes pieuses ne fut plus localisé dans les Enfers, mais dans les 
ciéux. Dès lors on ne prit plus au sens littéral les récits des anciens, mais 
on leur donna une portée allégorique^ qui permît de les accorder avec les 
nouvelles croyances. Le terme auquel aboutit la voie des bienheureux n'est 
plus situé désormais dans les entrailles de la\ terre, mais auprès des dieux 
célestes, et le chemin des pécheurs peut, après une période d'expiation, ramener 
vers la terre par de longs détours les âmes impures qui accomplissent le 
cycle de leurs pérégrinations et doivent se réincarner dans de nouveaux 
corps. Un passage des Tnsculfines, qui s'inspire du Phfdon, est instructif 
pour la transformation subie par les anciennes croyances : « Il y a deux 
routes^ dit Cicéron, deux courses des âmes qui sortent des corps, car celles 
qui sont co'ntaminées par les vices des hommes et se sont abandonnées aux 
passions suivent un chemin détourné qui les exclut de l'assemblée des dieux. 
Mais pour celles qui au contraire ont conservé leur innocence et leur pureté, 
et qui dans un corps humain oïit imité la vie divine^ s-'^ouvre un accès aisé 
auprès de ceux-ci^ afin qu'elles retournent là d'où elles sont parties » '*. 

On prétendit même fixer avec précision l'itinéraire que les esprits des 
morts devaient suivre pour gagner la cime du monde. La Voie lactée*, pri- 
mitivement regardée comme la chaussée pavée d'étoiles par laquelle les 
dieux montaient au palais de Zeus, devint le chemin qui conduisait les héros 
défunts de le terre au zénith. Héraclide Pon tique paraît avoir le premier 

1. Plat., Re-publ. 614 c ; cf. AristxDte, fr. 195 (p. 13 13 a 24). Deux ou trois routes des 
ombres, cf. Rohde, Psyché, II, p. 220 = tr. fr., p. 444, n. 3 ; Ch. Picard, R. A., 1940, 
XVI, p. 59 et 1945, XXIII, p. 154 ; Symbol., p. 427, fig. 85. 

2. Virg., En., VI, 540 ss. ; avec les notes de Norden. Sur Virgile, c£. swpra, p. 68. 

3. Cic, 'Cusc, I, 30, 72, cf. Consolatio, fr. 6 = Lactanoe, Inst., III, 19, 6 ; et Platon, 
Phédon, 80. 

4. Gundel, R. E., s. v. raXa^!aç (t. VII, p. 563 ss.). Voie lactée, séjour des morts : ci- 
supra, ch. III, p. 174 ; Relig. or., p. 301, n. 28; Mages hell., I, p. 81 ss.; Boyancé, Songe, 
p. 133 ss. 



CHAPITRE' VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 281 

soutenu que les âmes parvenaient par cette route à la haute demeure des 
bienheureux ^, et il en accrédita si bien l'opinion qu'elle se maintint jusqu'à 
l'époque chrétienne. Paulin de Noie croit encore qu'Élie sur son char et 
Hénoch, enlevé vivant, ont utilisé cette piste pour atteindre le Paradis "\ D'autres 
mythographes pensèrent que le Styx, dont les méandres représentaient les 
sphères célestes^ faisait communiquer notre bas mande avec Fempyrée ^ 
Sénèque parodie ces étranges imaginations dans sa satire sur l'apothéose de 
Claude, et il assure que les empereurs se rendent chez les dieux en suivant 
la Voie Appienne *. 1 

Après avoir été populaire dans la société antique ^, l'image des deux chemins 
dpposés du bien et du mal devait se transmettre aux écrivaiins ecclésiastiques. 
Ils la reçurent du judaïsme hellénisé ", qui lui-même l'avait empruntée aux 
moralistes païens. Elle apparaît dans les plus anciennes œuvrps de la litté- 
rature chrétienne, la DMachè des Apôtres et VÊpître de Barnabe. La voie 
du bien devient pour eux celle de la vie ou de la lumière, la route du mal, 
celle de la mort ou des ténèbres. A l'une sont préposés des anges resplen- 
dissants de Dieu, sur l'autre régnent les démons de Satan '. Les auteurs pos- 
térieurs usent souvent de ces métaphores introduites dans le langage de 
l'Eglise ^ Lactance en rapproche avec raisom l'Y pythagoricien^ qui est à 
rorigine de. tout le symbolisme sub^^équent **. 

Quand la croyance à xip voyage aux Enfers souterrains se fut aihsi trans- 
formée en l'idée d'une traversée vers le ciel, comment s'expliqua-t-on que les 
morts eussent le pouvoir de gagner la zone supérieure du monde ? Pour s'y 
transférer ou y être transportés, à quel moyen eurent-ils recours ? Nous l'avons 
vu (p. 277), selon les Étrusques on pouvait effectuer la longue course 
vers l'Hadès souterrain à pifed, à cheval ou en voiture. Pour l'ascensiion vers 



1. Cf. Bidez, Eôs, p. 54 ss. 

2. Paulin de Noie, V, 37 ss. 

3. Norden, p. vj. Cf. Plut., He deo Socr.,'2Z, p. 591 a-c ; Favonius Eulogius, p. 14, 5, 
Holder. 

4. Sénèque, A-pocol., I, 2. 

5. Festugière, Idéal religieux des Grecs, 1932, p. 81, n. 9 ; Symbol., p. 424, n. i. 

6. Noter Sap. Sirach (= Eccli.), 21, 11. 
7' Cf. Symbol., p. 424. 

8. Constit. Apost., VII, 2, avec les notes de Funck ; Prudence, Cathem., X, go ; 
C. E. 1434 ; Courcelles, R. E. A., 1944, XL VI, p. 66ss.. Nombreux textes chrétiens avec 
leur filiation -, C. Taylor, Journal of Philology, 1893, XXI, p. 243 ss. 

9. Lactance, Inst., VI, 3, 4 ; Epit.^ 59. 



282 , LUX PERPETUA 

les espaces célestes^ on admit les mêmes modes de locomotion, en y ajoutant 
Cincore la navigation et Taviati'bn. 

Echelle. — Les anciens Êgyptïe;ps croyaient le firmament si proche deis 
montagnes de notre monde, que des cimes terrestres il était possible d'y monter 
à l'aide d'une échelle. Les textes des pyramides montrent les dieux aidant le 
roi défunt à gravir les derniers échelons^ lorsqu'il . tentait l'escalade de leur 
demeure sublime ^ Des idées pareilles se retrouvent ailleurs, aussi bien en 
Chine qu'en Europe 2. Un prêtre-roi d'une peuplade Thrace, raconte un his- 
torien, fit attacher l'une à l'autre de grandes échelles de bois pour aller se 
plaindre à Héra du désordre de ses sujets 3. Quoique l'astronomie eût, à l'époque 
romaine, relégué les étoiles à une distance incommensurable dans l'espace, 
l'échelle survivait comme amulette ou comme symbole. Bien des gens conti- 
nuaient à placer dans les tombeaux de petites échelles de bronze, qui rappei- 
laient encore la foi naïve d'un âge d'ignorance. Ce moyen d'atteindre les 
espaces supérieurs a été mis à la disposition du mort dans maint tombeau de 
la frontière du Rhin*. Dans les mystères de Mithra, une échelle formée de 
sept métaux différents, surmontée d'un huitième degré, était l'emblème de 
l'ascension de l'âme à travers les sphères des planètes jusqu'à celle des étoiles 
fixes, chacun de ces métaux étant mis en rapport avec un des astres errants &. 
Philon d'Alexandrie et après lui Origène interprètent de même l'échelle que 
Jacob aperçut en songe, comme étant l'atmosphère à travers laquelle montent 
et descendent les âmes libérées de leurs corps ®, et le rêve biblique du patriarche 
assura une longue persistance à la fonction eschatologique prêtée à un modeste 
appareil domestique. D'après ce document insigne que sont les Actes de sainte 
Perpétue, la première vision de la prisonnière fut celle d'une longue échelle 
atteignant le ciel. Elle était garnie de glaives tranchants et gardée par un 
dragon, qui empêchait la foule des âmes de l'approcher. La sainte y monte 
et se trouve au sommet dans le jardin immense du paradis, où elle voit un 



I. Breasted, Religion in ancient Egypte, 11912, p. 112 ss., 156 ss. 
a. Cf. Nock, T. H. S., 1925, XLV, p. 94, n. 103 ; et surtout Erdsman, Le baptême 
par le jeu, Upsaï, 1940, pp. 31 ss., 41 ss. 

3. Polyaen., VII, 22. 

4. M. M. M., II, mon. 223 bis, fig. 492; cf. R. A., 1917, V, p. loa ; Wuilleumier, 
R. A., 1932, I, p. 52 ss. 5 et "Carente, 1939, p. 544, pi. XLV. 

5. M. M. M., I, p. 118 ss., cf. supra, p. 272 ; R. H. Rel., 1931, CIII, p. 52 ss.. Echelle 
dans le mandéisme : Symbol., p. 108, n. 3. 

6. Gn. 28, 12, Philon, De somniis, I, 22 ; Origène, Contra Celsum, VI, 21. 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 283 

pasteur chenu trayant ses brebis pour des milliers d'Élus vêtus de blanc'. Le 
symbolisme du moyen âge continua à regarder l'échelle comme une garantie 
du salut qui conduira les justes au ciel, et l'art byzantin représenta cette échelle 
allégorique avec un curieux réalisme ^. Le moine Jean Climaque, qui vivait au 
VP siècle, doit son nom à im ouvrage où, s'inspirant du songe de Jacob, il 
traite des trente échelons, vices à fuir, vertus à pratiquer, par lesquels le 
chrétien peut parvenir au séjour des Élus, et les riianuscrits illustrés de cet écrit 
ascétique nous montrent les moines grimpant à l'échelle mystique : un ange 
tenant la couronne de gloire accueille ceux qui parviennent au sommet, tandis 
que d'autres, arrachés à mi-hauteur par des démons ailés, sont précipités dans 
la gueule ouverte d'un dragon, qui représente l'Enfer '. D'autre part, dès l'an- 
tiquité cet emblème de salvation fut adopté comme phylactère par la magie, 
qui le conserva à travers les siècles * et aujourd'hui encore une petite échelle 
se vend à Naplès comme amulette contre la jettatura, le mauvais œil. 

Barque. — La croyance que les trépassés voguent à travers la mer vers une 
terre reculée où ils vivront désormais, est commune à beaucoup de peuples dans 
les cinq parties du monde s. En Babylonie, pour aider les morts à accomplir 
leur longue course vers l'Occident, où le soleil se couche, afin de pénétrer avec 
lui dans les régions infernales, on leur donne une barque, des mets, des boissons, 
un vêtement, des sandales ®. Il n'est pas surprenant qu'en Egypte où la plupart 
des transports • se faisaient par la voie fluviale, on se soit imaginé que même 
le dernier voyage s'effectuait en bateau. Les défunts parvenaient à la demeure 
des dieux dans la harque de Râ, de même que les divinités traversaient les 
espaces célestes montées sur un navire. C'est pourquoi de petites nacelles ou 
même parfois de vrais vaisseaux ont été déposés dans les sépultures ou con- 
sacrés dans les temples de la vieille terre des Pharaons'. Cette antique doctrine 

I. Pio Franchi, La -passio Perfet. et Felic, 1896, p. iio. Echelle à l'époque chrétienne; 
cf. Cabrol, s. v. « Echelle du ciel ». 
a. Perdrizet, La Vierge de miséricorde, Paris, 1908, p. 208 ss. 

3. Charles Morey, East-christian faintings in the Freer collection, New- York, 1914, 
t>. 17 ss. 

4. Disques de Tarentc et de Brindisi. Cf. supra, p. 282, note 4. 

5- Hastings Enc, s. v. « Ships » ; Van Gennep, I, p. 797. Cf. Capelle, Elysium und 
Insein der Seligen {A. Relgw., 1928, XXV), p. 245 ss.. Vaisseau sur un sarcophage de 
Sidon : Contenau, Syria, 1920, I, p. 35 ss.. M. Fernand Benoît a rassemblé une abon- 
dante documentation sur les barques représentées sur les monuments funéraires dans 
les Mémoires de l'Institut d'histoire provençale, 1946, XXI, pp. 59-75. 

6. Thureau-Dangin, Revue d'assyriol., 1921, XVIII, p. 184 ss. 

7- Erman, Aegypt. Religion, p. 93 ss., p. 130 ; Paribeni, Monumenti antichi dei Lin' 
cet, 1906, XIX, p. 24 ss. 



a84 LUX PERPETUA 

eschatologique ne paraît pas avoir passé dans les mystères d'Isis en Occident, 
mais en Orient elle se conserva dans le manichéisme. La lune était pour lui 
un bateau qui, tous les mois, se chargeait d'âmes lumineuses qu'elle transbor- 
dait ensuite sur le grand navire du soleil'. En Grèce, la conception des îles 
des Bienheureux situées par delà l'Océan, aux confins de la terre, où étaient 
transportés des mortels favorisés des dieux pour mener une existence exempte 
de soucis et de labeurs, est antérieure à la colonisation des Hellènes. Elle 
appartient à l'époque minoënne^, et le célèbre sarcophage d'Haghia Triada, 
peint pour un mort divinisé par une apothéose, nous montre un sacrificateur 
offrant l'esquif à l'aide duquel s'opère le passage vers la terre marine des 
héros ^ Née ou développée en Crète sous l'influence de l'Egypte, adoptée par 
les Grecs, introduite dans l'Odyssée, cette idée ne devait plus être effacée du 
credo de la religion hellénique : que les morts dussent naviguer vers les îles 
Fortunées, ou passer simplement l'étang de l'Achéron, c'était toujours une 
barque * qui les transportait. Grâce à ces croyances la coutume se vulgarisa 
chez divers peuples de placer près du corps, dans la sépulture, des canots que 
les fouilleurs y ont découverts en maint pays du bassin de la Méditerranée et 
notamment en Italie ^. 

Ce mode de locomotion posthume, admis depuis les âges les plus reculés, 
ne disparut pas; de l'imagination des croyants lorsque le séjour des Élus fut 
transféré au ciel et que les Pythagoriciens voulurent reconnaître dans le soleil 
et la lune les îles des Bienheureux baignées par les flots de l'éther ". Des bar- 
quettes sont toujours enfermées dans les tombeaux ou représentées par la 
sculpture funéraire ; l'on voit des Erôs, figuration connue de l'âme héroïsée 
conduisant des nacelles '. Mais la traversée que les âmes doivent accomplir 
dans la barque du salut est désormais celle de l'atmosphère, et c'est dans 
les cieux qu'elles atteindront le port où elles trouveront un mouillage tran- 



I. Cf. Symbol., p. 179, n. 2 et supra, ch. III, p. 173 ; Pelliot tt Chavannes, 'Cexte mani- 
chéen retrouvé en Chine, Paris, 1912, p. 35. 

a. Nilssotij Griech. Rel., 1, p. 302 ss. ; TZhe minoan-mycenian religion, p. 544 ss. 

3. Paribeni et von Dului, A. Relgw., 1909, XII, p. 178. Cf. Nilsson, /. c. 

4. Bruao Leer, Philologus, 1903, LXII, p. 567 ; Usener, Sintflutsagen, 1899, p. 214 
ss.. Cf. Platon, Phédon, 113 d. 

5. Usener, of. cit., p. 218; Paribeni, /. c, p. 126; cf. Macchiono, p. 69 [61] ss.. 
Pagenstecher, Votenschiffe in a-pulischen Grâhern (Symbolae in honorem J. De Petra), 
Naples, 191 1, p. 62 ss.. Chez les Celtes, cf. H. Hubert, Les Celtes, t. II, p. 298. 

6. Cf. Symbol., p. 183, n. 2 et swpra, p. 146, n. 5. 

7. Macchioro, p. 49, note 195. 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 



28 s 



quille '. Une des particularités de l'art funéraire des Romains conforme 
à leur esprit concret, est qu'il use de représentations empruntées à la réalité 
pour exprimer des idées allégoriques '^. C'est ainsi qu'un sarcophage d'Ostie 




D 

RAWS-yiJA/î 
*^ MOCEKTS 



/\VG VS r AN lAE'CA SSI AE • IXRCI AE 
G ONI VGI -INCOr^/lRABl Ll-avifv f • 
V/X/7' AA/WOS-XXX^'W-n/VSx'l-DÇS. |^j3 

x/ll•ov€•cM.•Dv^1:pîm5S^pfA '^" 

T/'SVlt ABORtAWîELICi lV\Sfel'5P£ 

RAW5'VnA/^FVNCTA-£5T • ET- 

;vST/NIO-PbèT.O'f-LîO' 

, , . OCE KT SS-Q'V-/^N\/'l"Mï N5W/J 
bS-XCVi-ÛIlKE FA/D'P/PV\^ocomA- 
VOTGtNITOR'VlTA • ?RlVAVl:ftV^^•• 
M-AKr-î3ASltDE5'FRVM- LEG-X-GEM" 
C0NVC1"E-FJL»0-1'1ENT\S5J M>S 

STERBMEVI 




Fig. 6. — Barque portant une morte bienheureuse (Itala felix). 

qui représente le port de Trajan avec son télèbre phare, paraît devoir s'appli- 
quer à la navigation des âmes, qui, après avoir été ballotées sur les flots de 



1. Symbol., p. 169 auquel est empruntée notre fig. 6. Les textes qui expriment cette 
idée abondent ; cf. p. ex. le papyrus de Favorin, rispî cpuY-îj;, col. 25, 1. 20 ; Hermès 
Trism., VII, i ; Sénèque, Consol. ad Polyb., VII, 6. Cf. supra, p. 169. 

2. Cf. Symbol.^ pp. 348 ss., 460. 



a86 LUX PERPETUA 

l'atmosphère, parviennent jusqu'au havre céleste où elles trouveront la quiétude 
et le délassement *. 

Cette barque qui se transmet ainsi dans l'eschatologie païenne jusqu'à la 
fin de l'Empire, continua durant l'époque chrétienne d'être le symbole d'une 
heureuse navigation vers le rivage lumineux d'un Paradis lointain ^. Pour 
Dante le Purgatoire est encore une haute montagne qui forme ime île dans 
l'Océan austral, et où les âmes sont transportées par un ange dans tme barque. 

Les sculpteurs des sarcophages ont fréquemment représenté la traversée 
vers les îles Fortunées, mais ils ont préféré un autre symbolisme ^ Ils ont 
figuré des Néréides voguant sur la croupe d'hippocampes ou d'autres monstres 
marins, tandis que les Vents, qui favorisent leur périlleuse entreprise, enflent 
autour d'elles leurs draperies comme des voiles gonflées par la brise *. 

On peut chercher une expression abrégée du même symbolisme dans les 
images de dauphins, si souvent reproduites sur les monuments funéraires. 
Cétacés bienfaisants qui avaient sauvé Arion, Taras et d'autres héros mytho- 
logiques et qu'on voyait s'ébattre joyeusement sur une mer paisible les jours 
de borace, ils peuvent être devenus les emblèmes d'une navigation propice 
vers le pays des morts ', même si ces sauveurs aquatiques n'ont pas transporté 
sur leur dos les défunts dans l'autre monde ®, 

Cheval. — L'art funéraire des Étrusques, nous l'avons vu (p. 277), figure 
souvent un cavalier d'outre-tombe sur la route conduisant aux Enfers. Des 
croyances qui remontent à l'âge préhistorique et se sont perpétuées jusque 
dans le folklore de mainte population moderne, établissent une relation mys- 



1. Guido Calza, La necrofoU del Porto, p. 203, fîg., 107, p. i6g. Cf. Am. ]. A., 
1944, XL VIII, p. 214. 

2. Piper, Mythol. der christl. Kunst, I, p. 218 ss. ; Cabrol, Dict., s. v. « Lampes », 
t. VIII, p. 1212 ; Campbell Bomier, Xlhe shif of the soûl (dans les Proceedings of the 
amer, -phîloso-phical Society, 1941, LXXXV, pp. 84-91. Cf. Am. J. A., 1942, XLVI, p. 269. 

3. Symbol., p. 166, p. 306 ss.. Ch. Picard, R. H. Rel., 1931, CIII, p. i ss. 

4. Rumpf, Die antiken Sarko-phagreliefs, V, i, Berlin, 1939 {Die Meerwesen) refuse 
d'admettre cette interprétation symbolique des Néréides pour en revenir à l'id-ée d'un 
motif purement décoratif (p. 31 ss.), mais ses arguments ne m'ont pas convaincu. Cf. 
aussi Nock, Am. J. A., 1946, p. 167 ss. — Sur les Iles des bienheureux, cf. à propos du 
poète Philiscos, Wilamowitz S. A. B., 1912, p. 547. 

5 . Raoul Rochette, Deuxième mémoire Acad. Inscrift., t. XIII, p. 230 ; Cabrol, Dict., 
s. V. « Dauphin » ; Ch. Picard, Bull. soc. arch. Alexandrie, 1938, p. 17 ss. 

6. Comme le voulait Usener, of. cit. [p. 284, n. 4], p. 138 ss. ; mais cf. Pfister, Reli- 
quiencult {Rel. F., und V), p. 217. 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 287 

tique entre le cheval- et la Mort ou les morts *. Elles appartenaient probable- 
ment aux Aryens lorsqu'ils introduisirent le cheval, domestiqué par eux, dans 
les pays qu'ils conquirent ; et sous l'Empire' Artémidore enseigne encore que 
si un malade aperçoit l'animal en songe, il succombera 3. L'origine de cette 
association doit, ce semble, être cherchée dans la coutume d'enterrer ou de 
brûler des chevaux et des chiens avec leur maître, afin que celui-ci prenne 
plaisir à retrouver dans une autre vie ces fidèles compagnons de ses courses*. 
On se souviendra du sacrifice de ces animaux aux funérailles de Patrocle ^. 
Ces croyances archaïques eurent une persistance si durable qu'elles n'avaient 
pas disparu sous les Césars. L'orateur Régulus, raconte Pline, fit immoler près 
du bûcher de son • jeune fils ses poneys, ses oiseaux, ses toutous afin de 
distraire encore l'enfant dans les Enfers *. Lucien atteste la fréquence de 
cette pratique et en connaît encore la signification originelle''. L'usage a persisté 
jusqu'à nos jours de faire suivre le cercueil d'un chef d'armée par son cheval 
qui, originairement, était égorgé sur son tombeau. 

Cette monture., que la mort même ne doit pas séparer de celui qui l'a pos- 
sédée, peut avant tout lui rendre le service de le transporter jusqu'au monde 
inférieur. En Grèce, on a retrouvé dans les sépultures, à côté de chaussures, 
destinées à servir aux piétons, des chevaux de terre cuite, qui devaient faciliter 
aux cavaliers leur • pénible voyage au pays d'où nul ne revient '. Leur desti- 
nation est analogue à celle des nacelles mortuaires mises au jour ailleurs. Dans 
une tombe de Pergame, l'on a même pris soin de 'déposer les éperons à côté 
du cheval '. 

Mais comment continuer à ajouter foi à une chevauchée posthume, si les 

1. L. Malten, Das Pferd im Votenglauben (J. A. I., 1914, XXIX, pp. 179-255) ; Ducati, 
Osserv. suîla demonologia etrusca {Rendic. Ac. Lincei), 1915, p. 515 s.. Comparaison du 
mort avec un cheval rapide, encore dans un oracle d'Apollonius chez Philostrate, V. A., 
VIII, 31. _ N. C. XXL 

2. Schrader-Nehring, I, s. v. « Bestatungs Beigaben » ; cf. supra, ch. I, p. 30; infra, N. C. II. 

3. Artémidore, I, 56. 

4. Symbol., p. 439 ss., cf. Frazer, Adonis, Attis, Osiris, p. 246 ss. 

5- 11. XXIII, 170 ; Rohde, tr. fr., p. 12 ss.. Même coutume chez les Scythes, Héro- 
dote, IV, 71 ss. ; cf. Minns, Scythians and Greeks, 1913, pp. 87 ss. ; 165 ss. ; 222 ss. 
6 Pline, Efist., IV, 2, 23 ; cf. Saglio-Pottier, s. v. « Venatio », p. 688 ; Symbol., 

PP- 405, 439- 

7- Lucien, De luctu, 14 ; cf. Cataplus, 21 ; C. E., 218 [Lethen incolis) ; Galletier, 
P- 330 ss. 

8. Malten, /. c, p. 222, n. i j Samter, Geburt, Hochzeit und 'Cod, p. .206, n. 5. 

9- Jaoobsthal, Athen. Mitt., 1908, XXXIII, p. 435 ; cf. Wolters, J. A. I., 1899, XIV, 
P- nS ss. 5 Maltea, l. c, p. aa8. 



288 LUX PERPETUA 

âmes doivent s'élever dans les airs ? Pour que l'équitation puisse conduire au 
ciel, il faut que le coursier soit pourvu de robustes ailes. Dès le me siècle 
avant notre ère, un Pégase funéraire, — nous lui conservons ce nom, bien 
que ce monstre n'ait probablement rien de commun avec la légende de Bellé- 
rophon — apparaît, prenant son essor, sur la panse d'une hydrie cinéraire 
d'Alexandrie \ A l'époque romaine, le même Pégase continue à emporter 
les trépassés, égalés aux dieux et qui ont mérité de gagner le ciel. Le grand 
camée de Paris, dit de l'apothéose d'Auguste, nous montre un prince de la 
maison impériale, Germanicus ou Marcellus, enlevé par un cheval ailé ^. Une 
représentation semblable se voit sur une monnaie qui commémore la divini- 
sation d'une princesse, sans doute celle de Faustine l Sur xm bas-relief 
découvert à Cortospitum en Angleterre, le même destrier, pourvu de larges 
ailes, est monté par un personnage — probablement un empereur — vêtu du 
pahudamentum et la tête ceinte d'une couronne radiée, tandis qu'à gauche 
et à droite se tiennent les Dioscures, emblèmes bien connus des deux hémis- 
phères célestes *. Il n'est donc pas douteux que Pégase fût regardé comme 
le psychopompe agile, qui, dans un vol audacieux, soulevait jusqu'à la hauteur 
des voûtes étoilées les mortels privilégiés qui avaient obtenu d'y résider à 
jamais. La mythologie consacrait Pégase au soleil et c'était vers cet astre qu'il 
ramenait les âmes auxquelles celui-ci avait donné la vie et qu'il rappelait à lui ^ 
C'est pourquoi ce Pégase sauveur a été représenté seul, même sans cavalier^ 
comme un symbole d'immortalité. Il en est déjà ainsi sur l'hydrie d'Alexandrie. 
A Rome, dans l'hypogée des Nasoni^, un Pégase occupe un médaillon dessiné 
au sommer de la voûte, à la place la plus appropriée aux images symboliques, 
rappelant l'ascension vers les cieux '. 

Dans une des tombes de la voie Latine, un médaillon de stuc décore de 
même le centre de la voûte ; mais la place de Pégase y est prise par un autre 



I. 'Pégase et l'apothéose dans Bull. soc. archéol. Alexandrie, 1924, XX, p. 193. Sarc 
avec cheval ailé : Notizie Scavi, 1886, p. 24 = CIL, VI, 2015a. 

a. Babelon, Camées de la Bibl. Nat., 1897, P^- XXVIII, p. 122. Furtwângler, Ântike 
Gemmen, pi. 60. 

3. Cohen, 112, p. 39^^ n° 1185. 

4. Haverfield, Archaeol. Aeliana, 1909, p. 7; cf. nos Et. syr., p. 92, fig. 41. 

5. Et. syr., p. 94 ss.. Cf. supra, ch. III, p. 180. — Infra, N. C. XXI. 

6. Bartoli (éd. de 1706), pi. 2 ; Montfaucon, Ant. expL, Y, p. 52, pi. 7. Cf. Mi- 
chaelis, J. A. I., 1910, XXV, p. 108, Beil. 2. Rapprocher la légende musulmane de l'as- 
cension de Mahomet emporté par Borak : Blochet, R. H. Rel., 1899, XL, pp. 203 ss. 

7. Symbol., p. 97, n. 2 ; C.-R. Acad. Inscr., 1945, p. 394, n. 6. 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 289 

animai fabuleux ^ : un griffon porte sur sa croupe robuste une figure voilée, 
enveloppée de longs vêtements, qui représente l'ombre du défunt *. Ce monstre, 
d'origine orientale, était devenu l'animal sacré d'Apollon, et il a pu être subs- 
titué à Pégase parce qu'il appartenait, comme lui, au dieu solaire'. Mais ce 
n'est peut-être là qu'une interprétation tardive, car une relation était établie 
dès l'époque minoënne eiitre le griffon et la mort, et le célèbre sarcophage 
d'Haghia Triada figure l'apothéose d'un héros emporté sur un char traîné 
par deux griffons ailés, tandis que vole au-dessus de ce bige un oiseau, qui 
est sûrement, dans cette composition, un symbole de l'âme*, 

Chur. — L'idée d'un trajet accompli dans un véhicule a évolué parallèlement 
à celle de la chevauchée. Comme on enterrait ou incinérait avec un puissant 
seigneur son cheval de chasse ou de bataille, on avait coutume, fort ancienne- 
ment, d'inhumer à côté de lui son char de guerre ou d'apparat. Cet usage 
remonte à la préhistoire et il était déjà pratiqué notamment par les Celtes de 
l'époque de la Tène^. La croyance primitive était pareillement que ce char 
pouvait être utilisé par son possesseur dans tme autre vie et elle s'est transmise 
jusqu'à Virgile avec une curieuse fidélité \ Enée voit paître dans les Champs- 
Elysées les attelages dételés de chars fantômes, car, note le poète, les héros 
continuent à s'adonner dans le sein de la terre au plaisir captivant qu'ils ont 
goûté de leur vivant. Si au temps de Pisistrate, lorsque mourut Cimon fils de 
Miltiade, trois fois vainqueur aux jeux olympiques avec le même quadrige, 
on enterra ses quatre juments en face de son tombeau au bord d'une route 
d'Athènes, ce fut manifestement pour lui permettre de satisfaire encore dans 
l'autre monde sa passion sportive ^ . 

Mais tout d'abord ce même char, ainsi que le cheval, devaient conduire 
le défunt jusqu'au royaume de Pluton\ De nobles personnages habitués à 
rouler carrosse, ne pouvaient déchoir en faisant ce long trajet en un plus 
modeste appareil. L'interprétation des représentations sépidcrales qui y voit un 

I. Petersen, Ann. Istit., 1860, p. 348 ss. ; Monutn., VI, pi. 43-44 5 cf. Altmann, 
P- 225 ss. ; nos Et. syr., p. 94, fig. 42. 
a. Ombre voilée : Symbol., p. 102 ; p. 322, n. 3 ; De Ruyt, p. 19, n° 42. 

3. Et. syr., l. c. 

4. Paribeni, Monum. antichi Ace. Lincei, 1903, XIX, p. 59 j cf. Et. syr., p. 95, n. 2. 

5. A. Grenier, Les Gaulois, 1945, p. 86 ; cf., p. 84. 

6. Virg., En., VI, 656 : « Quae gratia currum / armorumque fuit vivis, quae cura 
nitentes / pascere equos eadem sequitur tellure repostos ». 

7- Hérodote, VII, 103. 

8. Cf. Benndorf, Das Herdon von Giôlbaschi, Vienne, 1899, p- 31. i | 

«9 



290 LUX PERPETUA 

voyage vers l'Hadès, est certaine pour les monuments Étrusques, où le véhicule 
qui transporte le mort est accompagné de démons infernaux*. Les cippes 
romains, fréquents dans la haute Italie, qui reproduisent le vieux motif étrusque, 
n'ont point d'autre signification*. De même, lorsqu'on place dans les tombes 
près du cadavre des réductions de chars en terre cuite, c'est certainement dans 
l'intention de faciliter ainsi au défunt ses courses posthumes ', comme lorsqu'on 
y dépose une petite barque on entend lui procurer une traversée rapide. 

^Toutefois aux antiques croyances qui s'attachaient à un rite ancestral 
s'étaient mêlées, en certaines régions, des idées mystiques encore mal élucidées. 
L'exploration archéologique des tumulus a prouvé que l'inhumation de chars 
a continué d'être pratiquée jusqu'à l'époque impériale, non seulement chez 
les Thraces des Balkans et les Illyriens de Pannonie, mais parmi les popu- 
lations indigènes de Germanie et de Belgique. Or M. Alfôldi a reconnu que 
ces chars funéraires étaient décorés d'une profusion d'emblèmes dionysiaques, 
et il a pensé, non sans raison, que ces symboles faisaient allusion aux joies 
d'outre-tombe dont les mystères bachiques donnaient l'espoir aux initiés *j 
Il est difficile de préciser le motif de la connexion établie entre les baccha- 
nales et le bige ou le quadrige qu'on enterrait. Peut-être l'expédition triom- 
phale de Dionysos dans l'Inde, où il avait conquis un pays merveilleux", 
a-t-elle été mise en relation avec le voyage que les mystes, vainqueurs de la 
mort, accomplissaient vers le séjour des Bienheureux. 

On sera frappé de ce fait que les chevaux attelés à ces véhicules funéraires, 
sont souvent ailés®. Déjà à l'époque minoënne, les griffons d'Haghia Triada 
l'étaient pareillement'. Il en est de même au vi^ siècle de l'attelage figuré 
sur le beau char de bronze de Monteleone en Ombrie, exécuté pour quelque 
seigneur étrusque par un artiste ionien ou un indigène ayant été à l'école 
des Grecs *. La même particularité se retrouve sur les stèles funéraires étrus- 

1. De Ruyt, p. 129 ss. ; cf. Macchioro, p. 67 [59], n. 331 j Malten, /. c, p. 231, n. i. 

2. Macchioro, /. c. ; Schrôder, Bonner Jahrbûcher, 1902, CVIII, p. 69 ; Et. syr.,p. 102, 
n. 3. De même à Chypre : Perrot-Chipier, tome III, p. 620, fig. p. 410 ss,. Dans les 
Balkans : Kazarov, Oesterr. Jahresb., 1930, XXVI (stèle de Mesembria). Tombe de 
Kazanlik en Thrace avec représentation d'un quadrige : Am. ]. A., i945> XLIX, p. 402 ss. 

3. Macchioro, p. 68 [60], note 336. 

4. Alfôldi, A. C, 1939, VIII, p. 347 ss. 

5. R. E., s. V. « Dionysos », col. 1039. 

6. Et. syr., p. 92, n. 5. Cf. le « char ailé » de Zeus dans le mythe du Phèdre, 
246 b. 

7. Cf. supra, p. 289. 

8. Furtwângler, Kleine Schriften, II, p. 314 ss., pi. XXX ss. ; Strong, 'Afotheosis, 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 391 

ques, spécialement sur les pierres tombales de Felsina'. Elle se reproduit 
encore sur les plaques en terre cuite de Locres dans la Grande Grèce, qui 
paraissent figurer l'enlèvement d'une femme par un démon de l'Hadès^, motif 
inspiré par la. représentation fréquente du rapt de Proserpine par Pluton ; 
c'est ainsi que dans la Catacombe de Sabazius à Rome se voit une simple 
mortelle ravie par le dieu chthonien'. Enfin l'attelage ailé réapparaît encore 
sur le plus ancien monument romain de l'apothéose d'un divus^. 

L'on a expliqué les ailes dont sont munis ces animaux mythiques, ainsi repro- 
duits à travers les siècles par l'art funéraire, comme symbolisant la rapidité 
de leur course 6, et il se peut que parfois on leur ait donné ce sens terre à 
terre. Mais dès l'époque préhellénique il est probable que l'artiste a voulu 
exprimer ainsi l'idée d'une apothéose qui devait élever jusqu'au séjour des dieux 
célestes un mort divinisé \ L'intention de figurer le transfert du défunt au ciel 
apparaît clairement sur ime stèle de Felsina où Phosphores, l'étoile qui précède 
le lever du soleil, indique à l'aurige la direction à suivre'', et aussi sur \me 
ume cinéraire de Volterra où, sous les pieds des chevaux lancés au galop, est 
couché un monstre marin ^, motif souvent reproduit pour indiquer que le char 
porte ses occupants par-dessus l'océan loin de notre terre 9. 

Lorsqu'une immortalité céleste devint le sort de tous les justes, cette inter- 
prétation resta nécessairement seule admise ; et de même que Pégase fut regardé 
comme un cheval solaire (p. 288), le char des morts fut identifié avec le 
quadrige d'Hélios. L'idée que l'aurige divin conduit un attelage à travers les 
champs . du ciel existait depuis une époque très reculée en Babylonie et en 
Syrie, aussi bien qu'en Perse et en Grèce et elle est sans doute le développe- 



p. 147 et pi. XV; Ducati, Renâic. Accaâ. Lînceî, 1915, p. 518 ss. ; Storia del arte 
etrusca, 1927, p. 278 ss. ; ReinacH, R. R., II, p. 206, 1-8. 

1. Ducati, Le -piètre funerarîe felsinee (Monum antichi. Lincei, XX), 191 1, p. 523 ss. ; 
A. Greniei-, Bologne villanovienne et étrusque, 1912, p. 429, fig. 412 ; p. 154, fig. 150; 
De Ruyt. of. cit. 

2. Quagliati, Ausonia, 1909, III, pp. 136 ss. ; 152 ss. ; cf. Malten, A dif.,p. 230 s., fig. 22. 

3. Symbol., p. 102. 

4. Cf. infra, p. 292. 

5. Ducati, /. c, p. 691. 

6. A Haghia Triada, cf. Paribeni, op. cit. [p. 289, n. 4], Cf. Symbol., p. 27, fig. i, 
Pl- 174 et pi. XVI. 

7- De Ruyt, p. 125, n. 148, fig. 54. — Phosphoros devant le char de l'apothéose, cf. 
Symbol., p. 338, note i ; Et. syr., p. 87, n. 4 ; et infra, p. 296. 
8. De Ruyt, p. 70, n. 75, fig. 33. 
9- Cf. M. M. M.y I, p. 177 ss. 



29 i LUX PERPETUA 

ment de cette croyance très répandue chez les peuples primitifs que le disque 
radieux qui se meut chaque jour de l'Orient à l'Occident, est une roue courant 
sur le firmament ' . Les chevaux de feu et le char de feu qui enlevèrent le 
prophète Elie dans un tourbillon, sont très probablement ceux de Shamash, 
le dieii solaire babylonien *. De même la légende sacrée de Mithra racontait 
que ce dieu, sa mission terrestre accomplie, avait été emporté par le Soleil, 
son allié; vers les sphères célestes, par-dessus l'océan ; et le sort triomphal qu'il 
avait conquis pour lui-même, il l'accordait aussi à ses fidèles ^ 

Les empereurs surtout devaient devenir après leur mort les compagnons 
du Soleil invincible, comme ils avaient été ses protégés durant leur vie, et 
être conduits par lui vers les voûtes éternelles. Lucain et Stace prédisent ce 
destin glorieux à Néron et Domitien*', Et ce ne sont pas là des flatteries 
emphatiques, inspirées à des poètes de cour par une adulation servile. Un 
papyrus, trouvé dans la Haute-Egypte, nous montre la foi en cette forme 
d'apothéose répandue jusqu'aux extrémités de l'Empire. Phébus lui-même 
annonce au peuple la mort de Trajan et l'avènement de son successeur. « Je 
viens », dit le dieu en propres termes « de m'élever avec Trajan sur un char 
attelé de chevaux blancs et j'arrive vers toi pour t'annoncer qu'un nouveau 
prince, Hadrien, s'est soumis toutes choses grâce à sa vertu et à la Fortune 
de son divin père » ^ . Cette déification, obtenue par l'entremise du Soleil, 
faisant place au souverain sur son quadrige, resta un article de foi jusqu'à la 
fin du paganisme. Un panég^'^riste de Constantin assure que, son père Constance, 
qui mourut à York aux confins occidentaux du monde, avait partagé la course 
nocturne de l'astre du jour pour remonter avec lui de l'Orient au zénith ", 
et un oracle rendu à Julien l'Apostat lui prédisait qu'après avoir vaincu les 
Perses il serait conduit vers l'Olympe sur un char flamboyant, secoué dans 
les tourbillons de l'orage, pour atteindre le palais de son père dans la lumière 
éthérée '. Julien se regardait en effet comme le fils spirituel du Soleil qu'il 
espérait aller rejoindre*. 

1. Cf. Et. syr., p. 96. 

2. 11 Reg., 23, II. 

3. Et. syr., p. 103. 

4. Lucain, I, 45 ; Stace, "Chéb., 1, 27 ; cf. Silves, IV, i avec la note de VoUmer. Cf. 
Symbol., p. 97. 

5. Komemann, Klio, VII, p. 278 ss. ; Éi. syr., p. 98, n. 3. 
é. Paneg. Yl (Maxim, et Const.), 14 (p. i6q Bâhrens). 

7. Eunape, Hist., fr. 26 (F. H. G., IV, p. 25). 

8. Cf. infra, ch. VILI, p. 380. 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 293 

Au témoignage des écrivains s'ajoute celui des monuments pour montrer la 
vitalité qu'avaient conservée les vieilles idées mythologiques dont s'inspirait 
le culte orientalisant des empereurs. Sans doute les théologiens n'y voyaient-ils 
que des symboles ; et ils expliquaient avec les Néoplatoniciens le véhicule 
(oyyjuLa) qui faisait remonter les âmes au Soleil, comme une attraction exercée 
par les rayons de l'astre générateur et sauveur ou comme une enveloppe 
astrale et aérienne que l'âme avait revêtue en s'abaissant vers la terre*. 
Mais la crédulité des foules restait fidèle à une conception beaucoup plus 
matérielle, celle que l'art n'a pas cessé de rendre sensible aux yeux, La plus 
ancienne représentation plastique de l'apothéose à Rome, nous montre déjà 
Jules César debout sur un char qu'enlèvent quatre chevaux ailés ^, et les mon- 
naies de consécration, frappées pour commémorer l'ascension des divi vers 
l'Olympe, figurent fréquemment au sommet du bûcher qui a consumé la 
dépouille mortelle du souverain, un quadrige où celui-ci prend place pour 
être porté vers le ciel'. 

Etre entraîné vers les dieux sidéraux sur l'attelage rapide du Soleil ne 
resta pas le privilège des Césars. On voit le quadrige figuré sur les tombes de 
très modestes personnages*. On lit même ces mots révélateurs sur un autel 
funéraire de Rome : Sol me rapuii^. 

Oiseau. — Il était possible de gagner les astres avec une célérité encore 
accrue en recourant à l'aviation. Chez tous les peuples du bassin oriental de 
la Méditerranée était anciennement répandue l'idée que l'essence ou l'être qui 
animait l'homme s'échappait du cadavre sous la forme d'un oiseau^ surtout 
d'un oiseau de proie, car les âmes pour ne pas périr devaient se nourrir 
de sang, principe de vie". Les Harpyes et les Sirènes ont été primitivement 
ces esprits des morts devenus des vampires avides de sucer la .liqueur vivi- 
fiante''. Les vas'cs et les stèles funéraires de la Grèce nous offrent une 
multitude de représentations de l'âme-oiseau, et à l'époque romaine des 
vestiges de cette antique conception subsistaient encore. En Syrie on voit 

1. ÏÏt. syr., p. 105, n. I ; €t infra, ch. VIII, p. 355. 

2. Cf. Et. syr., p. 99. 

3. Ibid. 

4. Esperandieu, II, n. 1510 ; Altmann, n. 76 ; cf. 208. 

5- CIL, VI, 29954, cf. supra, ch. III, p. 180. 

6- Weicker, Der Seelenvogel in der alten Lîteratur und Kunst, Leipzig, igo2 ; cf. 
Roscher, Lexik,, s. v. « Seirenen » ; Et. syr., p. 56 ss. 

7. Symbol., pp. 109, 327. Sur les volaticae muUeres qui sont des striges, cf. Wol- 
ters, Akad. Munich, 1928, Abhandl. i, p. 14. 



294 LUX PERPETUA 

fréquemment un aigle prendre sur les tombeaux la place qu'occupe ailleurs 
le portrait du défimt * ; c'est sous cette forme que celui-ci a quitté notre 
bas-monde. La magie ramasse souvent les idées que l'évolution des croyances 
a laissé tomber, et les sorciers prétendaient, s'il faut en croire Arnobe, pouvoir 
munir d'ailes leurs dupes, lorsqu'elles se libéreraient de leurs corps, afin de leur 
permettre de voler vers les cieux". Lorsque les écrivains nous disent ainsi 
que l'âme pure « s'envole » vers les astres, cette expression si souvent 
répétée à la suite de Platon ^ n'est pas une simple métaphore, ^mais plutôt 
une façon de parler traditionnelle, prise d'abord au sens matériel et que le 
langage avait conservée en lui donnant une signification figurée. Une épi- 
gramme tardive composée pour le tombeau de Platon lui-même, est bien 
caractéristique : « Aigle, pourquoi es- tu perché sur cette tombe, ou duquel des 
dieux, dis-moi, regardes-tu de loin la demeure étoilée ? — Je suis», répond 
l'oiseau, « l'image de l'âme de Platon qui s'est envolée vers l'Olympe. La 
terre attique possède son corps, né de la terre » *. Lucien, dans son Icaro- 
méftippe a raillé les prétentions des philosophes en montrant Ménippe s'atta- 
chant des ailes aux épaules pour prendre son vol vers les astres et pénétrer 
ainsi les secrets du monde ^. Le mythe de Dédale s'échappant du labyrinthe 
de Crète par la voie des airs a été interprété même par des chrétiens comme 
une image de l'âme gagnant les hauteurs du ciel ^. 

L'idée primitive de l'âme-oiseau se transforma en celle de l'âme portée par 
un oiseau. C'est en Syrie, semble-t-il, que s'opéra ce changement. Une croyance 
très répandue à l'époque romaine voulait que l'âme fût enlevée par un aigle, 
qui était dans ce pays le volatile du Soleil, celui-ci étant conçu comme un 
disque ailé volant à travers les espaces célestes. Le roi des oiseaux était le 
serviteur ou plutôt l'incarnation de l'astre-roi, et c'est vers lui qu'il transportait 
sa charge psychique. C'est pourquoi un aigle prenant son essor et tenant la 
couronne^ emblème de la victoire obtenue sur la mort, est un motif ordinaire 
de décoration sépulcrale à Hiérapolis et dans toute la Syrie du Nord ' . Le 

1. Et. syr., p. 45 ss. 

2. Arnobe, II, 3^1 : « Cum primum soluti membrortim abieritis e nodis, alas vobis ad- 
futuras putatis, quibus ad caelum pergere atque ad sidéra volare possitîs » ; cf. II, 62. 

3. Platon, Phèdre, 146 b ; cf. Symbol., p. 109, n. 3 ; p. iio, n. i ; Horace, Odes, 
III, 2, 23 {fugiente -penna) ; Kaibel, Efigr. 312, 3. 

4. Diogène Laërce, III, 44 ; Anthol. Pal., VII, 62. 

5. Lucien, Icarom., 2-3. 

6. Courcelle, R.E.A., 1944, XL VI, p. 66 ss. 

7. Et. syr., pp. 40 ss., 58 ss. ; Mouterde et Poidebard, Le limes de Chalets, 1945' 
p. 213 et pi. CXVII. i , 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 



295 



vigoureux rapace lenlevait, non dans ses serres, comme il fait Ganymède, 
mais sur son dos les mortels jugés dignes de monter vers le ciel. Ce 
type n'est pas emprunté à la nature ; nul oiseau de proie^ dans aucun pays 
du monde, n'a jamais soutenu ainsi im fardeau. Un motif aussi étrange s'inspire 
manifestement d'une légende de la Fable^ peut-être du mythe babylonien 
d'Elanai, L'ancien Testament nous fournit la preuve que le motif de l'aigle 
transportant une charge sur le dos était courant dans les pays sémitiques 2. 
Un récit qui apparaît d'abord dans le Pseudo-Callisthène, a utilisé ce vieux 
thème oriental ^. Il raconte qu'Alexandre^ arrivé aux extrémités de la terre, 
voulut entrer au séjour des Bienheureux, Dans cette région vivaient de grands 




Fig. 7. — Apothéose d'Homère entre l'Iliade et l'Odyssée. 

oiseaux blancs très familiers. Des soldats s'amusèrent à se hisser sur leur 
échine et ces bêtes merveilleuses s'envolèrent aussitôt en les emportant. 
Alexandre en captura deux, leur imposa un joug auquel il suspendit un sac 
de cuir où il s'installa, puis il tendit au bout d'une longue lance un foie 
de cheval comme appât aux rapaces qui, pour le dévorer, prirent leur essor et 
élevèrent le conquérant jusqu'au ciel ; après quoi ils le ramenèrent sur la terre. 
C'est là un conté oriental qui, au cours d'une longue vie, assuma des formes 
variables et dont les héros sont des personnages divers. Les oiseaux blancs y 
deviennent parfois des griffons ou des aigles. 

C'est encore un aigle qui apparaît portant Homère assis sur son dos dans une 

1. Et. syr., p. 82. 

2. Exode, ig, 4; Deut., 32, 11. Cf. Éi. syr., p. 84. 

3. Gabriel Millet, Syria, 1923, IV, p. 88-133. 



296 ' LUX PERPETUA 

représentation de l'apothéose du poète (fig. 7) qui décore une pièce d'orfèvrerie 
d'Herculanum dans le style de la toreutique alexandrine ' . Le même type fut 
ensuite largement reproduit pour figurer celle des empereurs sur les bas- 
reliefs, pierres gravées ou médailles de consécration^. L'aigle, oiseau du dieu 
solaire^ porte à son maître, les princes qui ont été les protégés et les représentants 
du Sol invicius sur la terre. Le cérémonial des funérailles impériales à Rome, 
réglées par un protocole traditionnel, montre combien était restée vivace cette 
croyance d'origine asiatique. On lâchait toujours du sommet du bûcher, où 
le cadavre devait être incinéré^ un aigle, qu'on supposait devoir emporter 
l'âme du souverain vers les espaces éthérés ' . 

L'aigle n'exerça pas en faveur des princes seuls la fonction qui lui était 
dévolue. Le mode singulier d'aviation que les artistes n'hésitèrent pas à 
imposer aux Césars, fut étendu par eux au commun des mortels. Ainsi 
sur une stèle funéraire provenant de Rome'*^ on voit un jeune homme drapé 
dans sa toge, dangereusement campé sur le dos d'un aigle lancé en plein vol. 
A droite un enfant ailé tenant une torche semble lui montre la- route : c'est 
Phosphoros^ l'étoile du matin, que la sculpture a souvent représenté sous cette 
forme devant le quadrige du Soleil''. A terre, un autel rappelle le culte cjui 
sera rendu à l'adolescent héroïsé et dans le fronton^ près de sa tête, une 
couronne symbolise la victoire qu'il a remportée sur le trépas. La fantaisie 
des artistes a même pu combiner l'enlèvement du défunt par un oiseau avec 
le transport dans un char. Les charmantes fresques du tombeau d'Octavia 
Paulina, sur la Voie Triomphale, figurent cette fillette conduite dans les 
Champs Élysées par Érôs sur un bige attelé de deux colombes s. 

Nous l'avons fait observer plusieurs fois, la mentalité des anciens admettait 
la coexistence de traditions contradictoires sur la vie d'outre-tombe, et la 
juxtaposition de croyances opposées ne la choquait ni dans la poésie ni 
dans l'art funéraire. Les représentations du voyage dans le ciel nous en 
offrent maint exemple. Les défunts pouvaient être conduits dans un char 
ou portés par un cheval ou par un aigle, et l'on voit combinés ou rappelés 
simultanément deux de ces modes d'ascension. Sur un diptyque consulaire 

1. Et. syr., p. 78. I 

2. Ibid.^ p. 75. 

3. Comme l'affirme Hérodien, IV, 2, 11 ; cf. Dion Cassius, LVI, 42 ; LXXIV, 5 ; Et. 
syr., p. 72, n. 3. . , ^ 

4. Bas-Relief du Musée National de Copenhague : Et. syr., p. 87, fig. 39.. 

5. Cf. supra, p. 291, note 7. 

6. Tombeau d Octavia Paulina : Symbol. ^ p. 345, fig. 76. 




Stèle d'albano Laziale. 
Le mort emporté sur un cheval, dont un aigle tient la rêne dans son bec. 



296 LUX PERPETUA 

représentation de l'apothéose du poète (fig. 7) qui décore une pièce d'orfèvrerie 
d'Herculanum dans le style de la toreutique alexandrine ' . Le même type fut 
ensuite largement reproduit pour figurer celle des empereurs sur les bas- 
reliefs, pierres gravées ou médailles de consécration". L'aigle, oiseau du dieu 
solaire, porte à son maître, les princes qui ont été les protégés et les représentants 
du Sol invictus sur la terre. Le cérémonial des funérailles impériales à Rome, 
réglées par un protocole traditionnel, montre combien était restée vivace cette 
croyance d'origine asiatique. On lâchait toujours du sommet du bûcher, où 
le cadavre devait être incinéré, un aigle, qu'on supposait devoir emporter 
l'âme du souverain vers les espaces éthérés ^ . 

L'aiglo n'exerça pas en faveur des princes seuls la fonction qui lui était 
dévolue. Le mode singulier d'aviation que les artistes n'hésitèrent pas à 
imposer aux Césars, fut étendu par eux au commun des mortels. Ainsi 
sur une stèle funéraire provenant de Rome'*, on voit un jeune homme drapé 
dans sa toge, dangereusement campé sur le dos d'un aigle lancé en plein vol. 
A droite un enfant ailé tenant une torche semble lui montre la-^ route : c'est 
Phosphoros, l'étoile du matin, que la sculpture a souvent représenté sous cette 
forme devant le quadrige du Soleil". A terre, un autel rappelle le culte (jui 
sera rendu à l'adolescent héroïsé et dans le fronton, près de sa tête, une 
couronne symbolise la victoire qu'il a remportée sur le trépas. La fantaisie 
des artistes a même pu combiner l'enlèvement du défunt par un oiseau avec 
le transport dans un char. Les charmantes fresques du tombeau d'Octavia 
Paulina, sur la Voie Triomphale, figurent cette fillette conduite dans les 
Champs Élysées par Érôs sur un bige attelé de deux colombes s. 

Nous l'avons fait observer plusieurs fois, la mentalité des anciens admettait 
la coexistence de traditions contradictoires sur la vie d'outre-tombe, et la 
juxtaposition de croyances opposées ne la choquait ni dans la poésie ni 
dans l'art funéraire. Les représentations du voyage dans le ciel nous en 
offrent maint exemple. Les défunts pouvaient être conduits dans xm char 
ou portés par im cheval ou par un aigle, et l'on voit combinés ou rappelés 
simultanément deux de ces modes d'ascension. Sur un diptyque consulaire 

1. Et. syr., p. 78. 

2. Ibid., p. 75. 

3. Comme l'affirme Hérodien, IV, 2, 11 ; cf. Dion Cassius, LVI, 42 ; LXXIV, 5 5 1^t. 
syr., p. 72, n. 3. 

4. Bas-Relief du Musée National de Copenhague : Éf. syr., p. 87, fig. 39. 

5. Cf. supra, p. 291, note 7. 

6 Tombeau d'Octavia Paulina : Symbol., p. 345, fig. 76. 




Stèle d'albano Laziale. 
Le mort emporté sur un cheval, dont un aigle tient la rêne dans son bec. 



CHAPITRE VT. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 297 

du British Muséum, du sommet du bûcher qui a incinéré son corps un 
empereur s'élève dans un quadrige, et deux aigles gigantesques, qui prennent 
leur essor, le guident vers le séjour des dieux 1. 

Un sarcophage de la villa Doria-Pamphili représente l'apothéose d'un ado- 
lescent 2 : il est emporté au-dessus de la Terre étendue^ monté sur un char 
que conduit Hermès psychopompe ; mais ce jeune homme, aurige d'outre-tombe, 
s'appuie en même temps sur un aigle éployé prenant son vol^ qui l'aide à 
monter dans les airs 3. Plus étrange est le sujet figuré sur une stèle trouvée 
récemment à Albano près de Rome*. Elle porte l'épitaphe d'un enfant de 
deux ans qui, ravi par l'aigle de Zeus, dit l'épitaphe, siégera comme parèdre 
de l'étoile du matin et du soir ; et le bas-relief qui accompagne l'inscription 
nous montre ce mort héroïsé le front surmonté d'un astre à sept rayons^ chevau- 
chant un coursier lancé au galop, tandis qu'un aigle a saisi dans son bec 
crochu la corde tressée d'un licol et dirige l'ascension de cette monture d'une 
ombre. 

L'ivoire du British Muséum n'associe pas seulement le char à l'aigle de 
l'apothéose ,: à sa partie supérieure, l'empereur divinisé est soulevé sur les 
bras de deux génies des Vents et porté vers les dieux, qui à côté du zodiaque 
se préparent à l'accueillir. Cette forme de l'ascension est étroitement liée à 
l'idée du vol des âmes ailées qui fendent les airs. La force des vents pouvait 
être conçue comme l'intervention, dans l'eschatologie, d'im facteur purement 
physique, et comme telle se recommander aux yeux des philosophes stoïciens ; 
mais elle reposait sur un fond mythologique que réussissait mal à dissimuler 
une interprétation rationnelle. Les Vents étaient pour un polythéisme naturiste 
des divinités bienveillantes ou hostiles^ qui favorisaient ou contrariaient la 
montée des esprits des morts. Leur souffle bénin et propice pouvait élever 
doucement ceux-ci vers leur séjour céleste. Mais les ouragans pouvaient aussi 
les saisir dans leurs tourbillons, les cyclones les entraîner dans leurs trombes 
et en airacher violemment les souillures qui s'étaient attachées à eux et les 
alourdissaient. Nous avons déjà signalé cette double fonction des Vents à 
propos de la localisation des Enfers entre la terre et la lune^. 

1. Et. syr., p. ICI ; Symbol., p. 176 et pi. XIV. 

2. Symbol., p. 336 et pi. XXXVII ; Syria, 1929, X, p. 235, pi. XLIII. 

3. Sur cette combinaison, cf. Deubner, Rom. Mîtteil., 1912, XVII, p. 10. 

4. A. Galieti, Rom. Mitt., 1943, LVIII, p. 70 ss. et pi. III ; cf. supra, ch. III, p. 184; 
jKeîl, Oesterr. Jahresb., XXXV, 1943; Année é-pigra-phique, 1945, XXIV, p. 174, n. 119. 

5. Cf. supra, ch. IV, p. 208 ; Symbol., pp. 105, n, 3 ; 117 ; 149. 



298 LUX PERPETUA 

Echelle, navire, cheval, char, oiseau, et même vents, tous ces moyens 
supposés d'atteindre le ciel, répondent aux conceptions naïves d'une époque 
très reculée. Ils partent de la supposition qu'un poids doit être soulevé ; ils 
impliquent à peine une séparation du corps et de l'âme et ont été imaginés 
à une période primitive où les philosophes n'avaient pas encore fait prévaloir 
une distinction tranchée entre les différentes parties de l'être humain. Ces 
procédés divers pour s'élever vers la voûte étoilée nous reportent à un niveau 
religieux extrêmement bas, et les théologiens éclairés ne les acceptaient plus 
que comme des symboles ; mais ces survivances de très anciennes conceptions 
continuaient à être reçues et comprises littéralement par la simplicité des 
esprits vulgaires. L'antique croyance que les héros pouvaient être transportés, 
tels qu'ils avaient vécu, soit dans les Iles des Bienheureux, soit dans l'Olympe ^ 
ne disparut jamais de la foi populaire, bien que la philosophie s'élevât contre 
elle et affirmât que rien de ce qui est formé de la terre ne pouvait être admis 
dans la zone éthérée * et que seul, Veidôlon, s'il était resté pur et léger, pouvait 
s'y élever. Une épitaphe insiste sur cette idée que, le corps étant consumé, 
l'âme restée vivante est divinisée ■\ Toutefois l'apothéose des empereurs, de 
même que celle des monarques hellénistiques*, implique que, comrne les dieux, 
dont c'est, suivant Platon, le caractère propre^', ils continuent à vivre corps et 
âmes réunis. D'autres hommes privilégiés, immortalisés par une déification 
semblable, passaient pour avoir continué dans un séjour divin, sans interruption, 
ni désincarnation, l'existence qu'ils avaient commencée ici-bas, tels Antinous 
ou Apollonius de Tyane*. Ces enlèvements exceptionnels furent toujours des 
miracles acceptés par la crédulité des masses incultes. 

Cependant cette ascension prodigieuse était seulement l'apanage glorieux 
de quelques héros insignes. Pour la foule des esprits qui quittaient leur corps 
terrestre, la route qui conduisait au ciel était semée d'obstacles. De vieilles 
superstitions helléniques se mêlaient aux chimères de l'Orient pour l'encombrer 
de résidus mythologiques, et la dernière étape du voyage des âmes n'était 
pas la moins dangereuse. 

Selon l'opinion commune l'air était peuplé de démons qui pouvaient être 

1. Cf. supra, ch. III, p. 146. 

2. Plutarque, V., Romulus, 28 ; cf. supra, p. 120. 

3. CIL, VI, 30157 = CE. 975 : « Corpore oonsumpto, viva anima, deus sum ». 

4. Wilcken, 5. A. J5., 1938, p. 318 ; et Symbol., p. 67, n. 2. 

5. Platon, Phèdre, 246 c. 

6. Immortalité psycho-corporelle : cf. Rohde, Psyché, II, p. 376 ss. =tr. fr., p. 568 ss. 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 299 

bienfaisants ou maléfiques. Nous avons déjà signalé en parlant des supplices 
infernaux l'influence exercée sur cette croyance par le mazdéisme 1. Le dua- 
lisme iranien accentua l'opposition entre ces géinies propices ou hostiles aux 
esprits des morts *. Une partie de cette seconde classe était formée des âmes 
coupables, que leurs fautes condamnaient à errer près de la surface de la 
terre. Jalouses et cruelles, elles prenaient plaisir à infliger des tortures à leurs 
congénères, quand celles-ci, par leur impiété, s'étaient exposées sans défense 
à la malignité de ces tortionnaires. Mais des puissances secourables protégeaient 
les justes contre leurs assauts. Celles-ci favorisaient leur ascension, que leurs 
adversaires s'efforçaient d'empêcher ou de retarder 3. Ainsi l'atmosphère devint 
le siège d'une lutte incessante entre les démons du bien et du mal, bataille dont 
l'enjeu était le salut de celui qu'ils se disputaient. Le combat des dévas et des 
yazatas pour la possession de l'âme exhalée par le mourant, est un des traits 
caractéristiques de l'eschatologie mazdéenne et il devait devenir un thème 
habituel des descriptions païennes ou chrétiennes du voyage posthume à 
travers l'atmosphère *. 

Suivant une opinion largement accréditée, les épreuves de cette âme cessaient 
lorsqu'elle parvenait à la sphère de la lune, frontière entre le monde du 
devenir, soumis à la mutabilité et à la corruption, et la région de l'univers 
où les mouvements harmonieux des astres divins sont régis par des lois 
éternelles. C'est là, qu'après des tribulations sans nombre, l'âme en peine 
devait trouver à jamais le repos s. Mais les périls auxquels cette âme éta'it 
exposée pouvaient ne point disparaître, lorsqu'après avoir franchi la zone dan- 
gereuse de l'air, elle atteignait la lune. Ceux qui croyaient que les esprits des 
défunts remontaient vers l'empyrée en traversant les sphères planétaires, se 
représentaient celles-ci comme percées chacune d'une porte que gardait un poste 
avec un commandant (àp)(^ojv)®, ou, comme on disait souvent aussi, un douanier 

1. Cf. sufra, ch. IV, p. 219 ; infra, ch. VIII, p. 370. 

2. Mages hellén., I, p. 178 a, II, p. 275 ss. 

3. Tatien, 16, Mages hell., Il, p. 295, n. i ; Porphyre, De regressu animae, fr. 2, 
Bideiz ; C.-R. Acad. Inscr., 1944, p. 113, p. 117 ss. ; Nock, Harvard theological review, 
1941, XXXIV, p. 102 ss. 

4. Cf. p. ex. Historia losephi Ugnarîi dans Tischendorf, Evang. a-pocrypha, 1876, 
p. 127 : « Michael praebeat itineris mei socium, tisque dum ad te perduxerit... Ne 
autem permittas ut daemones aspectu formidabiles accédant ad me in via qua iturus 
sum donec ad te féliciter perveniam. Neque sinas ut ostiarii animam meam ingressu 
paradisi prohibeant. — Symbol,, pp. 501 et 504. 

5. Symbol., p. 138, p. 194, cf. supra, p. 177. 

6. Anz, Znr Frage nach dem Ursprung des Gnostizismus j Bousset, Hauptprobleme 



300 LUX PERPETUA 

(Te^côvYjç}. Celui-ci était chargé de visiter le bagage moral de celui qui se 
présentait, et d'exclure les indésirables ; pour donner le change à cet inqui- 
siteur on usait parfois d'un subterfuge en imposant au mort un faux nom*. 

Les mystères prétendaient fournir à leurs initiés des mots de passe qui flé- 
chissaient ces gardiens incorruptibles ^. Ils enseignaient des prières ou des 
incantations qui rendaient propices les puissances malveillantes ; contre les 
coups de celles-ci ils immunisaient les fidèles par des tatouages (aTtyp-aTa), 
des sceaux (appayiSeç) ou des onctions '. Les instructions qu'on donnait aupa- 
ravant au mort pour lui faciliter la descente dans les Enfers (p. 248), servent 
maintenant à lui rendre aisée l'ascension vers les sphères sidérales. Les pré- 
tentions des magiciens rivalisaient à cet égard avec celles des prêtres orien- 
taux. Ils se targuaient même de pouvoir transporter leurs clients au ciel durant 
leur vie terrestre*. Le papyrus de Paris, faussement dénommé « Liturgie 
mithriaque », offre l'exemple le plus caractéristique de cette littérature supers- 
titieuse ^, 

Toutefois le bienfait suprême qu'on espérait de la religion au moment de 
la mort était qu'elle fournît à l'âme un guide pour la sauvegarder dans le 
voyage accidenté à travers les tourbillons de l'air, de l'eau et du feu, et les 
sphères mouvantes des cieux, dans cette région du monde que hantaient les 
diables toujours aux aguets. Dans un mythe du Phédon*, Platon avait déjà 
parlé du démon personnel de chacun des trépassés qui, après l'avoir accompagné 
pendant sa vie, était chargé de lui servir de « conducteur » dans l'Hadès, 
afin qu'il ne s'égarât pas sur cette voie souterraine coupée de bifurcations et 
de carrefours. Le même mot (v^yeuLcôv) est appliqué plus tard au psychopompe, 
qui mène les âmes vers le ciel, qu'il soit un démon'', un ange^ ou un 

der Gnosis, 1907, p. 8 ss., p. 21 ss.. Cf. R.E., s. v. « Gnosis », col. 1510, § 6. ''Ap)(wv ; 
Relig. Orient., p. 264, n. 88. 

1. Symbol., p. 144, n. i et add. p. 502. 

2. Dieterich, Mithrasliturgie, p. 6, p. 20 ss. 

3. Cf. su-pra, ch. V, p. 237 ; Relig. orient., 215, 13 ; 261, 68. Lilliebjorn, Ueber reli- 
giôse Signierung in der Antike, Diss. Upsal, 1933. — N. C. XXV. 

4. Arnobe, II, 62. — Surpra, p. 294. 

5. Dieterich, /. c. 

6. Platon, Phédon, 107, d. Cf. Hiéroclès dans Photius, Bihl. p. 466 b, ; Boyancé, Les 
deux démons -personnels (R. Phil., 1935), p. 190. 

7. Démons psychopompes : Lucien, Demosth. encomium, 50 ; Olympiodore, In Phaed. 
C. m, I (p. 192, 15 Norvin), et D, pt' (p. 233, 25). 

8 Les anges du paganisme (R. H. Rel., 1915, p. 178 ss.) ; Andres, R. E. Suppl. III) 
s. V. « Angelos », p. iio, 28 ss. j Pap. mapca, I, 178 ss. (p. 10, Preisendaniz). Ange- 



CHAPITRE VI. — SURVIVANCES MYTHOLOGIQUES 301 

dieu^. Son intervention est signalée non seulement par les philosophes platoni- 
ciens, mais aussi dans les inscriptions funéraires, telle la curieuse épitaphe 
métrique d'un marin mort à Marseille 2 : « Parmi les morts il y a deux sociétés : 
l'une se meut sur la terre et l'autre se mêle dans l'éther aux chœurs des étoiles. 
J'appartiens à celle-ci, ayant obtenu un dieu pour guide ». Ce dieu psycho- 
pompe qui escorte les morts conserve souvent le nom d'Hermès, car si celui-ci 
était toujours l'introducteur des nouveaux venus dans le royaume des ombres, 
il cumulait cette fonction avec celle de protecteur des justes dans leur trajet 
aérien^ dont il assurait la sécurité '\ Une épitaphe du premier siècle de notre 
ère s'adresse ainsi au défunt : « Hermès aux pieds ailés, te prenant par la 
main, t'a conduit vers l'Olympe et t'a fait briller parmi les étoiles » *. Ce 
messager n'a jamais été dépouillé de la charge qui lui appartenait tradition- 
nellement, et les philosophes pouvaient justifier par une interprétation psycho- 
logique la mission du dieu de la raison auprès des morts ^. Toutefois c'est à 
Hélios que le rôle d' « anagogue » ■ est le plus souvent dévolu à la fin du 
paganisme sous l'influence combinée d'un mazdéisme chaldaïsant" et de la 
théologie solaire^. A la fin des Césars l'empereur Julien se dit convaincu que 
Mithra, — le Sol inzJictus qu'il s'est rendu propice — sera le conducteur 
(viyejxwv 6c6ç} qui lui permettra de quitter ce monde avec l'espoir d'un sort 
meilleur 8 et nous avons vu (p. 288) qu'Hélios emportait les Élus sur son 
quadrige rapide vers les hauteurs célestes. 

Arrivées au terme de leurs pérégrinations et de leurs épreuves les âmes 
pieuses viendront, aux confins supérieurs du monde ou au-delà de ses limites, 

&s &o«Ms' dans la cataoombe des Sabaziates, iîe/. orient.^ -p. 64; cf . sw^ra, ch. V, p. 257. Cf. 
Nock, Harvard theological review, 1941, XXXIV, p. 102 ss.. Anges psychopompes et 
Vents : Pisciculi {Festschrift Dôlger), Munich, 1939, p. 70 ss.. Anges chrétiens psycha- 
gogues : Cabrol., s. v. « Anges », 2no, ss. 

1. Rel. orient., p. zz-j, n. 51 -, p. 264, n. 90. 

2. IG. XIV, 2462 ; Kaibel, Epgr., 650. 

3. Artemidore, IV, 72 ; Pétrone, 29, 5. Mercurius nuntius dans la cataoombe desSaba- 
isiates, supra,-p.200iti.8. Hermès conduit les âmes el; -côv "ïij'taTov : Diog. Laërce, VIII, 31; 
Julien, Or. Pli, p. 232 D ; Symbol.^ p. 116, n, 4; cf. su-pra, p. 300, n. 8. 

4. Haussoulier, R. Ph., 1909, XXIII, p. 61. Hermès conduit le char de l'apothéose, 
sitpra, p. 297. Hermès, dieu psychopompe en Syrie : Dussaud, Monuments Piot, 
1929, XXX, p. 87; Seyrig, Helio-politanus {Bull. Musée Beyrouth, I, p. 924), et Antiquités 
Syriennes, III, 1946, p. 145, n. 16. — N. C. XXVII. 

5- Hermès Trism., Point., XII, 12 ; cf. Ammien Marc, XVI, 5, r. 

6. M. M. M., I, p. 210 ; Mages hell., p. 285, n. 2. 

7. Cf. su-pra, ch. III, m, p. 180. 

8. Julien, Césars, p. 336 c 5 cf. N. C. IX. 



302 LUX PERPETUA 

rejoindre les héros et retrouver les dieux. Mais si l'on se demande quelles 
idées avaient cours sur le séjour qu'habitaient ces âmes bienheureuses et sur 
la félicité qui leur était réservée, on s'apercevra que de vieilles traditions 
mythologiques continuaient jusqu'au bout à coexister avec les doctrines des phi- 
losophes. Ceux-ci peuvent enseigner que les sages éprouveront dans l'autre 
vie une joie indicible au spectacle de notre monde et des cieux étoiles, dont 
leur raison pénétrera alors tous les mystères*. Ou bien, pour ces théologiens^ 
la béatitude céleste ou supra-céleste consistera à s'absorber dans la contem- 
plation éternelle de l'Être suprême^. Mais jamais les esprits simples ne se 
convertiront à un credo aussi abstrait, et ils continueront à attendre de l'existence 
d'outre-tombe des jouissances beaucoup plus matérielles. Sans doute les masses 
vulgaires ont-elles eu, à toutes les époques, une religion très différente de celle 
que se forment les intelligences élevées, mais le fait caractéristique dans le paga- 
nisme romain est que certains mystères persistaient à faire espérer à leurs initiés 
les plaisirs les plus grossiers, telle une ébriété sans fin, ou un érotisme sempiter- 
nel 3, et que le séjour céleste où doivent se réunir les élus ne cessa pas d'être 
dépeint comme un jardin ombreux et fleuri et rappela toujours la pairi daeza 
des anciens Perses, à qui ce lieu de récréation a dû son nom de « Paradis » *. 
Tant il est vrai, comme ce chapitre achèvera, nous l'espérons, de le montrer, 
que dans l'eschatologie païenne des idées contradictoires appartenant à des 
âges différents et à dés stades successifs de la mentalité religieuse ont toujours 
vécu côte à côte parmi les croyants jusqu'à souvent cohabiter dans le cerveau 
d'un même individu^ 

1. Supra, p. i6o, ch. III. 

2. Supra, ch, V, p. 266. 

3. Supra, ch. V, p. 257 et note 2. 

4. Supra, ch. I, p. 43 ss. Cf. Augustin, Contra Faustum, XV, 6 : « Invitât te doc- 
trina daemoniorum ad fictas domos angelorum, ubi flat aura salubris et ad campos ubi 
scatent aromata, cuius arbores et montes, maria et flumina dulce nectar fluunt par 
omnia saecula ». — A comparer avec S. Ephrem Syrien, dans T. Andrae, Mahomet, 
p. 87. — Pour l'Islam, cf. Qor. 37 39-« ; 55^«-'?8 ; 5610-3"; 76 "-23; dont il faut rap- 
procher Bistâmî, que le paradis des hoûris ne saurait rassasier le cœur des élus (L. 
Massignon, Essai sur les Origines du Lexique technique de la Mystique musulmane, 
p. 252). 



CHAPITRE VII 



L'ASTROLOGIE 
ET LES MORTS PRÉMATURÉES* 



I. — • Doctrines astrologiques et opérations magiques. 



Lorsque la. religion astrale se répandit dans le monde gréco-romain, elle y, 
introduisit avec elle un principe qui logiquement aurait dû la détruire et 
abolir la crpyance en une immortalité céleste accordée comme récompense à 
la vertu 2. A la diffusion des cultes orientaux fut liée celle de l'astrologie, 
et celle-ci enseigna que tous les phénomènes de la nature et les événements 
de l'existence humaine étaient soumis à une fatalité inéluctable comme la loi 
inflexible qui régit les révolutions des sphères étoilées, 

Fata regunt orbem, certa statit omnia lege s. 

_ I. Le contenu de ce chapitre a fait l'objet d'une conférence à l'Eoole Normale supé- 
rieure en 1943, et la majeure partie en a été imprimée, sans les notes, dans les Publi- 
cations de cette Ecole (Section des lettres, tome II), Paris, 1945. 



2. Cf. su^ra, ch. III, p. 14a. 

3' Maniliùs, IV, 14 ; Cf. Relig. orient., p. 165, û. 58. 



304 LUX PERPETUA 

Le stoïcisme, en adoptant l'apotélesmatique, conféra son autorité philoso- 
phique au dogme d'une nécessité irrésistible déterminant, dès la naissance, 
le cours de la vie de chacun et l'instant de sa mort'. Mais, si un Destin 
inexorable règle avec une rigueur mathématique le sort qui nous est échu, 
aucune prière ne peut modifier ses arrêts, et les supplications adressées aux 
dieux étant impuissantes à obtenir d'eux quelque faveur ou à détourner, grâce 
à eux, un malheur menaçant, le culte devient inefficace et déraisonnable. 11 
se trouva en effet des adeptes éminents de l'astrologie qui proclamèrent cette 
conviction et s'abstinrent de toute pratique religieuse. Suivant eux les céré- 
monies sacrées étaient, pour parler comme Sénèque, « les consolations d'esprits 
maladifs » ''. 

C'est ail prix d'un illogisme flagrant que la souple dialectique des Grecs 
s'efforça parfois de concilier l'antinomie d'une fatalité déclarée omnipotente 
et de la foi en un secours obtenu des étoiles divines par la piété envers elles'^, 
et que la religion même prétendit soustraire les âmes d'élite à la domination 
de la Nécessité*. 

En outre, la morale présupposant le libre arbitre, le déterminisme détruit 
la responsabilité : c'est le reproche constamment adressé à l'astrologie par 
ses adversaires '\ Si le caractère et les actions des individus dépendent fata- 
lement de la position des étoiles, s'ils sont des héros ou des criminels nés, 
il n'y a plus ni mérite, ni démérite, ni vertu, ni vice ; les récompenses et les 
châtiments ne se justifient ni en cette vie ni en l'autre, et la doctrine d'une 
rétribution posthume est dépourvue de fondement. 

Aussi voyons-nous l'astrologie scientifique, telle que l'ont formulée les 
Grecs, faire abstraction de la destinée d'outre-tombe et limiter ses prédictions 
à la vie terrestre*. Elle élimine systématiquement toute indication sur le sort 
que les influences astrales réservent aux défunts dans l'au-delà. Les théoriciens 

1. Sénèque, De Provid., V, 7 : « Fata nos ducunt, et quantum cuique temporis res- 
tât, prima hora disposuit ». Ci. Relig. or., p. 286, n. 18, et infra, p. 308, n. z. 

2. Sén., Quaest nat., II, 35 « Expiationes et procurationes nihil aliud esse quamaegrae 
mentis solatia. Fata inrevocabiliter ius suum peragunt, nec uUa oommoventur preoe » ; 
Suétone, Tibère, 60 : « Circa deos ac religiones neglegentior, quippe addictus mathe- 
maticae plenusque persuasionis cuncta fato agi ». Cf. Manéthon, I, 196 ss. ; Relig. or-, 
p. 290, notes 65-66 ; Egypte astr., p. 205, n. 2. 

3. Cf. Relig. or., p. 67 ; Bouché-Leclercq, Astrol. gr., p. 28 ss. 

4. Cf. p. ex. les Oracles chaldaïqîies, infra, ch. VIII, p. 361. — N. C. XXII. 

5. Sur cette polémique, cf. Bouché-Leclercq, of. cit., p. 593 ss., p. 620 ss. 

6. Cf. sur ce qui suit l'Egypte astr., p. 205 ss.. L'abbé Drioton, R. A., 1988, p. 272» 
note que déjà les présages égyptiens ne font aucune place à la destinée des morts. 



. CHAPITRE VIL — L'ASTROLOGIE ET LES MORTS PRÉMATURÉES 305 

qui ont formulé ses préceptes, partageaient le scepticisme scientiste des clercs 
de l'âge hellénistique. Les espérances dont les vieilles religions avaient bercé 
riiumanité étaient fallacieuses. C'était de leur vivant que ceux qui contem- 
plaient avec une ferveur intense le ciel étoile, pouvaient être transportés, dans 
le ravissement de T'extase, au milieu des divinités sidérales qui leur révélaient 
leur natuie et la cause de leurs mouvements harmonieux ^. Ptolémée a iraduit 
cette conviction en des vers expressifs^ : 

/e ne viîs, je le sais, qu'un seul jour et je meurs 

Mdis lorsque mon esprit des astres suit les chœurs, 
Mes pas quittent la terre, et je me rassasie, 
Festoyant avec Zeus, de divine ambroisie. 

Le mysticisme astral se suffisait à ''■■ lui-même, et il pouvait se combiner 
avec une philosophie qui limitait toute certitude à la vie présente. 

Si telle a été l'attitude de l'astrologie érudite à l'égard de la vie future, 
cependant en une doctrine aberrante, qui n'a pas été transmise dans les traités 
des doctes généthlialogues, s'est maintenue la croyance à des peines pos- 
thumes. Des souffrances n'y sont pas infligées aux ombres des trépassés comme 
un châtiment de leurs fautes ; elles sont indépendantes de leur innocence ou 
de leur culpabilité et sont la conséquence du moment où s'est produit le décès. 
Cette malédiction s'attache aux morts prématurées. 

* 
* * 

Virgile, on s'en souviendra, décrivant dans le sixième livre de l'Enéide la 
descente de son héros aux Enfers, lui fait rencontrer d'abord en deçà du Styx 
la foule suppliante des morts à qui Charon refuse le passage ^ Ce sont <:eux 
qui n'ont pas été inhumés ; ils sont condamnés à errer pendant cent ans et 
à voltiger sur les bords du fleuve infernal. La croyance que certains rites 
doivent être accomplis sur la tombe pour que le défunt puisse être reçu dans 

1. Cf. supra, ch. III, p. 160. 

2. Anthol. Pal., IX, 577 ; cf. Egypte asfr., p. zo6, n. 4.. 

Oto oTt ovïjxo; stpuv jcat ecpa[i.epoc, aÀÀ oxav aa-cpwv 

lyyEiui xatà voOv ii[/.cpt8pô(JiQU<; 'é).ixa<;, 
qôjcst' s7ch|/kÛ(o yoiir^^ TTOffi'v, àXXà itap' aixtj) 

Zr,vt ÔEOTpecpéoç •rttp.'ii^.ajfcai à|j,6po(îtTji;. ' 

3- Sn., VT, 313 ss. 



3o6 LUX PERPETUA 

le séjotir des ombres, est générale dans l'antiquité, et l'exclusion prononcée 
contre les insepulti n'offre donc rien d'insolite i. 

Puis, sm l'autre rive de l'Achéron, mais avant d'entrer dans l'Hadès, Énée 
trouve les âmes des enfants morts en bas âge, les « ahores » àcopoi ou àipocot 
des Grecs, ec il entend l'immense vagissement de ceux qui, au seuil de leur 
brève existence, furent privés de la douceur de vivre et qu'un jour funeste 
arracha du seir; de leur mère et plongea dans l'amertume des funérailles 
(v. 426 ss,) : 

C<anUimo méditae voces, vagitus et ingens, 
Infantumque animae fientes, in limine primo, 
çu^os dulcis vitae exsortes et ab ubere raptos 
abstulit atra dies et funere nmrsit acerbe'^. 

A proximité de celles-ci, Énée rencontre successivement quatre groupes 
d'ombres ,qui ont péri d'une mort violente, les « biothanates » j^tatoôàvaTot des 
Grecs : d'abord les condamnés à mort sur une fausse accusation (v. 430), 
puis les suicidés, qui, sans être criminels, ont haï la lumière et, de leur propre 
main, mis fin à leurs jours (v. 435), les amoureux qu'un cruel souci a con- 
duits à leur perte, enfin les guerriers qui sont tombés dans les combats (v. 479). 

Entrant enfin dans le Tartare, le héros voit les supplices des grands cou- 
pables condamnés à des peines ' perpétuelles ; puis il passe dans les Champs 
Élysées où les Bienheureux jouissent d'une béatitude éternelle, et enfin il 
parcourt les bois du Léthé, qu'habitent les âmes qui seront appelées à une 
nouvelle naissance en vertu de la métempsycose. 

Dans sou recensement du peuple des ombres, le poète latin associe donc aux 
enfants enle